vendredi 1 juin 2012

Mme Guyet-Desfontaines romancière

Emma Guyet-Desfontaines a été écrivaine, publiant trois romans et deux nouvelles. Mais, peut-être que le meilleur de sa production littéraire réside dans ses lettres.

Espiègle et spirituelle quand elle raconte certaines scènes, elle est aussi sensible, non pas en s’attardant avec des adjectifs pour traduire ce qu’elle ressent, mais en interpellant, en s’exclamant dans un style direct, spontané, vivant pour tout dire.

D’ailleurs il est significatif que dans son livre, Souvenirs (1829-1830), Amaury-Duval reproduit certaines lettres de sa sœur. Une façon de lui rendre hommage, sans doute, mais aussi, comment mieux dire ce qu’elle a écrit ? Tout est dit, bien dit, dans un premier jet. Prendre des notes à partir de ses lettres pour relater ses informations devient difficile pour éviter la paraphrase, et surtout pourquoi se priver du plaisir de son écriture ?

Nous présentons ici ses œuvres publiées.

Rappelons qu’à son époque, on considérait le rôle de la femme comme devant être exclusivement réservé à son foyer. Déjà les femmes qui lisaient étaient dangereuses pour la société. Quant à celle qui écrivaient ! L’immoralité les guettait. C’est pourquoi, hormis quelques grands noms, la plupart de ces femmes écrivains restent inconnues. Certes, il semble que beaucoup de ces auteures aient trouvé leur public chez les amateurs de guide de bonnes manières, d’astuces ménagères, et aussi de livres pour enfants. Mais il y eut aussi des réactions « machistes » et caricaturales pour dévaloriser les œuvres, aux réelles qualités littéraires, de ces femmes. On les traita de « bas-bleu » quand elles parlaient d’amour.

On sait que pour publier, et pour tenir compte de cette réprobation publique, ces femmes cachaient leurs vrais noms derrière des pseudonymes. Mme Guyet-Desfontaines, elle, a choisi l’anonymat pour publier. 

L’Oncle et la nièce


Source :
Bibliothèque Nationale
Ce roman a été publié en 1825 sans indication de nom d’auteur chez deux libraires (Ponthieu dans la galerie du Palais Royal et Leconte et Durey, quai des Augustins). À cette date Emma est revenue habiter chez son père depuis près d’une année après la fuite en Amérique de son mari. Sa fille a cinq ans alors et son petit frère Amaury a dix-sept ans. Ce dernier écrira plus tard dans ses Souvenirs (page 11) qu’elle pensait à son roman en recopiant pour l’imprimeur les pages manuscrites du livre d’histoire de Thiers. Cela veut dire que le roman a été écrit en 1824/1825, peu de temps avant sa publication. Son frère précise aussi que « l’édition, grâce encore à nos amis, fut promptement épuisée ».

Ce roman est l’œuvre d’une jeune femme de vingt-cinq ans, qui vient de perdre sa mère depuis deux ans, qui est mariée depuis huit ans, mais que son mari vient d’abandonner après une banqueroute. Elle a imaginé une histoire d’amour impossible entre une jeune femme mariée et son oncle, le frère de sa mère. Jusqu’au bout on attend le dénuement, qui sera malheureux, alors que la mode romantique va bientôt s’imposer en France.

Les rebondissements s’alimentent tantôt de bons sentiments (amour filial, devoir conjugal, morale), tantôt de jalousie (à cause de la coquetterie féminine, selon l’auteure), tantôt des accidents de la vie (ruine d’un mari banquier, fortune de l’oncle de retour d’Amérique, décès de sa mère, etc.), tantôt de culpabilité.

Le sentiment de honte après une banqueroute est bien décrit, mais aussi le sentiment amoureux, sa naissance, sa solitude, ses rares moments de partage, ses angoisses, son délire, ses douleurs, etc. On voit le courage d’une femme, comme récompense de l’amour qu’elle reçoit de son entourage. L’agonie de la mère de l’héroïne est décrite sur plusieurs pages, une exception dans un récit où les sentiments sont rarement étalés.

Dans cette lutte entre le devoir et l’amour, le sentiment amoureux vibre sous la plume de la romancière, elle est encore jeune. Mais déjà cette plume maitrise au plus haut point l’expression de la pudeur au moment où la nièce se refuse à la tentation charnelle de son oncle, par exemple.

Vivant, direct, alerte, le style n’est jamais ennuyeux. Il n’en reste pas moins que l’ensemble ressort plutôt des collections de romans à « l’eau de rose » que l’on recommandait aux jeunes filles d’autrefois.

Monsieur X et Madame ***


Source :
Bibliothèque Nationale
Nous savons par deux lettres de Chojecki que ce roman était déjà prêt à être publié dès 1857. Charles-Edmond Chojecki (1822-1899), était un écrivain  et journaliste polonais, contraint à l'exil pour échapper aux autorités russes, qui s'installa en France en 1844, et où il se lia d'amitié avec Chopin. Il est l'auteur d'une quinzaine de romans et d'une dizaine de pièces de théâtre. Il avait ses entrées chez l’éditeur Michel Levy et a dirigé la rubrique littéraire de La Presse, puis du Temps. Il a longtemps habité au no 54 rue Saint Lazare à Paris, à la même adresse qu’un atelier qu’y possédait Amaury-Duval. En 1857 Mme Guyet-Desfontaines lui a demandé de faire une critique littéraire de son roman dans La Presse (1). En définitive, le roman fut publié par Michel Levy frères en 1862, avec l’indication de l’auteur suivante : « Un inconnu » 

Le livre est dédicacé : « À mon frère », où elle écrit : « Je puis ne pas savoir écrire, mais ce que je sais bien, c’est ma profonde affection pour toi ! »

Le roman raconte la rencontre d’un militaire célibataire en fin de carrière et d’une veuve encore jeune. Tous les deux sont venus, incognitos, se soigner dans un établissement thermal d’une petite ville des Pyrénées. Chacun a des raisons particulières d’avoir choisi l’anonymat en y venant. L’histoire démarre donc avec Monsieur X et Madame ***. Mais qui sont-ils ?

Tout d’abord, sans le savoir, ils sont les premiers clients de l’établissement tout neuf, où se rencontrent dans le salon, pour donner le change et assurer sa prospérité, les personnes haut placées de la ville, en même temps actionnaires des thermes. Vite, les deux héros découvrent la réalité du fonctionnement des bains. Rapidement une attirance réciproque les rapproche. Un sentiment va naître en eux, qui va bouleverser leur vie. Et peu à peu l’anonymat de chacun va reculer. L’histoire de leur amour sera aussi celle de la découverte de leur véritable identité. L’auteur nous les raconte avec un sens prononcé du suspense. Si l’art du roman, c’est savoir raconter une histoire, incontestablement Emma Guyet-Desfontaines a du talent pour cela.

Elle décrit les caractères avec quelques traits seulement, mais qui font mouche. Monsieur X : « l’âme d’un jeune homme sous une enveloppe fatiguée et usée par le temps ». Madame *** : « la dame aux cheveux blancs qui paraissaient si jeune ». Les deux héros sont en butte à l’hostilité de la « société » de la petite ville, méfiante à l’égard des « étrangers », surtout quand ces derniers deviennent plus intimes. Elle les observe, les épie, intrigue, puis les calomnie. La directrice des postes, odieuse et indiscrète, n’est pas la seule à incarner ces personnages étriqués de province. Il y a surtout le juge d’instruction, M. Varnac : « Gourmé dans sa tenue, marchant droit, l’air grave, toujours en habit noir et en cravate blanche, personne ne pouvait dire l’avoir vu en déshabillé ; personne ne l’avait jamais vu sourire. Il parlait lentement et d’un son de voix nasillard. Il posait toujours comme à son tribunal, et avait la prétention de tout savoir et de tout deviner… ». Il se voulait le maître de la ville. Il incarnera le rôle de l’inquisiteur des deux anonymes au nom d’une morale de sagesse et de droiture, qui cache mal l’hypocrisie et la bêtise. Il sera un calomniateur qui fait peur, car il est magistrat.

Nous nous garderons bien de raconter ici l’histoire, et bien malin celui qui en devinera la fin avant que l’auteure ne la dévoile.

Son roman ne se rattache pas au courant romantique, quoique « la dame blanche » ait bien du chagrin et une vie à « faire pleurer Margot ». Il fait penser plutôt à Flaubert par son goût de l’observation, mais sans la méticulosité de l’auteur de Madame Bovary. Elle ne prétend surtout pas à l’objectivité, préférant laisser libre cours à son tempérament fantasque pour animer les nombreux dialogues avec lesquels elle donne vie à son histoire.

Elle fait aussi et surtout penser à Maupassant, par l’importance donnée aux caractères des personnages. Elle prévient dans sa dédicace à son frère Amaury-Duval : « je crains l’ennui des descriptions autant pour moi que pour mes lecteurs ». Elle en fait un minimum, et elle va gaiement d’une péripétie à l’autre. De la vivacité de son style, elle avoue joliment à son frère : « En me lisant, ne vas-tu pas dire que tu te crois toujours emporté par un coursier rapide qui ne s’arrête jamais, qui te fait traverser plaines, forets, vallons, et laisse derrière toi tel lieu enchanteur ou tu voudrais te reposer ? …
Que te répondre, frère ?
En écrivant, j’ai hâte d’arriver… »

Bref, Mme Guyet-Desfontaines est une nature spontanée, enjouée, généreuse, y compris dans son style. Difficile de la rattacher à une école littéraire, et n’est-ce pas déjà un signe intéressant ? À l’évidence son roman pourrait inspirer une adaptation à l’écran.

Le critique Jules Janin écrivit un article dans le Journal des Débats du 4 août 1863. Prince des critiques à son époque, c’était aussi un ami de longue date, comme le propriétaire du journal (à cette époque Edouard Bertin). Il présente « un récit plein d'ironie et de malice, où le coup d'épingle accomplit ses méchancetés les plus piquantes... Une âme honnête ; un esprit content ; l'agrément de la bonne compagnie et beaucoup de gaîté naturelle, il n'en faut pas davantage à composer un joli livre. Ainsi fait Mme X. Guyet-Desfontaines, la nièce d'Alexandre Duval, la digne fille d'Amaury Duval, à qui nous devons une si belle traduction du théâtre latin, la sœur d'Amaury-Duval, le disciple bien aimé de M. Ingres. » Voilà pour l’ami. Le professionnel présente ensuite habilement quelques courts extraits bien écrits du roman qui donnent envie de le lire. Cela lui permet d’éviter de formuler un de ces jugements acérés qu’il avait l’habitude de réserver aux écrivains de son époque.

Léopold


C’est un conte de 90 pages (petit format) écrit pour son petit-fils. Il a été imprimé à la suite du roman Monsieur X et Madame *** publié par Michel Levy frères en 1862, avec l’indication suivante de l’auteure : « Un inconnu ». Pourtant la dédicace est très transparente sur son identité : « À Marcel de *** mon petit-fils ». Son texte est touchant :

« Cher enfant,
Je te dédie ce petit conte ; je l’aurais voulu gai, pour te plaire, car la gaieté va bien à la jeunesse.
Tel qu’il est, il faut l’accepter.
Si les évènements, le temps, les lieux te paraissent invraisemblables, tu te diras : « c’est un conte de grand-mère. »
Mais, si tu es touché de l’amour maternel que j’ai voulu y répandre, dis, enfant : « Ma mère m’aurait aimé ainsi !... » et adresse à Dieu une prière !
Puis viens te reposer doucement sur mon cœur, tu sentiras qu’il t’aime pour deux ! »

La mère de Marcel est morte quand il avait 12 ans. Sa grand-mère a remplacé sa mère ensuite, « un cœur qui aime pour deux », lui redit-elle, au moment de la publication du livre en 1862, alors qu’il est devenu un jeune homme de 20 ans. Ce dernier dédicacera son premier livre de poésies, Odes, six ans plus tard : « À Madame Guyet-Desfontaines, son petit-fils »

L’histoire se situe en Alsace. Une nourrice en charge du bébé de la baronne des lieux, laisse un instant l’enfant, âgé de huit jours, seul au milieu des prés pour aller voir passer un régiment.

À son retour l’enfant a disparu, enlevé !

La baronne, qui avait attendu cet enfant pendant vingt ans, en perd la tête, la nourrice aussi. On croit que c’est un animal qui a enlevé le bébé. On accuse une laie d’une ferme proche !

Les deux femmes partent à la recherche de l’enfant pendant trois mois dans la région, puis passent le Rhin et continuent, jusqu’au jour où la baronne croit reconnaître son enfant en la personne du fils de la duchesse d’une cité allemande.

Elle attendra de longues années avant de retrouver enfin son fils.

La baronne est le personnage central, incarnation d’une grande âme, « belle et charitable » pour son prochain, pour son mari : « tous les bons sentiments lui paraissaient si naturels ». Elle pardonne à la nourrice fautive, à la laie accusée. Aussi, son âme est dévouée à Dieu, qui console : « Bénir Dieu était sa vie ». Au passage, la conteuse opère une conversion au catholicisme dans un milieu de religion protestante. Non seulement le conte est moral, mais il est aussi pétrit de la bonne religion.

Et c’est ce personnage exemplaire qui incarne l’instinct maternel : elle est étrangement inquiète avant d’être informée de la disparition de l’enfant, elle le croit vivant ensuite, avec une certitude à soulever les montagnes. Sa perspicacité n’est jamais prise en défaut dans les différentes péripéties de l’histoire. Elle sait reconnaître une mère véritable quand la rumeur désigne une usurpatrice d’enfant. À l’excès, mais on n’oserait plus le dire à la fin de la lecture, elle incarne : « l’amour maternel, une folie, …n’est-ce pas un délire continuel partagé entre le bonheur et l’angoisse ? » La définition n’est-elle pas intéressante ?

L’histoire est triste, l’auteure s’en est excusée dans la dédicace, mais elle est de l’époque romantique, où l’on souffre avec entrain. Le style est larmoyant : « Ses larmes (de la baronne) furent une rosée sur son cœur déchiré ». L’amour maternel n’échappe pas à la mode : « Tu es mère et tu souffres ! ». Bref, « des torrents de larmes s’échappe de ses yeux », tout au long du récit. Mais l’issue est heureuse, il s’agit d’un conte pour enfant. Heureusement, « la prière rend moins triste ». Et Dieu intervient dans le dénouement heureux de la fin.

C’est un récit d’action, qui ne s’arrête pas à l’analyse des sentiments, non plus qu’à la description des décors, quoique les adjectifs ne manquent pas pour colorer le récit et exprimer les sentiments et les sensations. Il s’appuie sur des dialogues nombreux et vifs. Le style est direct, même si les clichés ne manquent pas. Bref, édifiant et tout à fait à recommander aux jeunes enfants que l’on veut élever dans les préceptes de la « vraie » religion et des bons sentiments.

La Plage d’Etretat


Source :
Bibliothèque Nationale
Par l’auteur de Monsieur X et Madame *** Michel Levy 1868 (244 pages), suivi de : Une Histoire de piano (65 pages).

Situé en Normandie, près du Havre, célèbre par ses falaises à pic, Etretat avait succombé à la mode des bains de mer après 1845, grâce au romancier Alphonse Karr. Les Guyet-Desfontaines en avait fait leur destination de vacances d’été dès 1850 et c’est dire si Emma a pu bien rendre l’atmosphère de la petite société des baigneurs peu nombreux et fortunés, répartis dans les habitations de ce village de campagne au bord de la mer, avec son casino comme seul lieu de loisirs et sa plage de galets.

L’héroïne principale est Jeanne de Mériadec, veuve après un mois de mariage avec un lieutenant de vaisseau, perdu au cours d’une mission polaire. Elle est attirée par un prince mystérieux, réservé et froid dont elle devient amoureuse. Mais elle apprend que le prince est marié et son épouse est malade (de folie). Un amour impossible, puisque l’homme n’est pas libre.

Lionel d’Anglade un homme de lettres aimable, gai, est amoureux de Jeanne. Un autre amour impossible, car non partagé.

L’auteure fait preuve d’espièglerie en donnant notamment des petits rôles à des amis : l’écrivain Alexandre Dumas fils, son éditeur Michel Levy. Elle alimente les péripéties de ses histoires d’amour, autour du thème de la jalousie principalement, trouvant des rebondissements qui tiennent en haleine. De plus les caractères sont bien dessinés à grands coup de crayons, efficaces ; c’est une des qualités indéniables de l’écrivain Emma Guyet.

Mais certaines descriptions des falaises et de la mer restent pauvres et manquent d’inspiration, de même que des émotions sont exprimées dans un style romantique trop convenu. Surtout, l’auteure se refuse à décrire vraiment le sentiment amoureux. Dommage pour une histoire d’amour, car il en est au centre ! On la sent trop prude pour cela. La description de la femme aimée est rapide et emprunte aux clichés éculés, artificiels vus d’aujourd’hui. C’est qu’elle ne veut pas parler de l’attirance éprouvée avec les sens ! Pire, pour décrire l’amour avec un « A » majuscule, elle cite un extrait de l’Imitation de Jésus Christ (2), chapitre V, livre III, précise-t-elle. Trop réservée pour décrire l’amour humain, elle le confond avec l’amour de Dieu. Cette exaltation exclusive de l’amour divin, en niant la réalité de l’attirance et du plaisir, en fait un roman qui date singulièrement.

Une histoire de piano


C’est une sympathique bluette de 65 pages mettant en scène un musicien qui joue du piano et surtout compose de la musique. Il s’appelle Balder et la description du personnage, assez longue pour quelqu’un d’habitué aux raccourcis comme Emma Guyet, fait immanquablement penser à son grand ami Henri Reber (3) : mode de vie, style de musique, caractère, approches du public.

L’obsession de Balder est d’habiter un appartement silencieux pour lui permette de composer sa musique. Il en trouve un rue du Cherche Midi, mais au bout d’un an, une voisine, mademoiselle de Mirecourt, se met à jouer du clavecin. Catastrophe ! Balder, rusé, va user de subterfuges pour s’adapter à la nouvelle situation. Mais les choses évoluent et il lui faut trouver de nouvelles ruses, faire de plus en plus de concessions. Comment se douter que dans sa stratégie il va rencontrer l’amour ?

Caractères haut en couleur, humour espiègle, sens du récit, vivacité du style, cette « Histoire de piano » mérite d’être connue.


(1) Emmanuel Desurvire, mars 2012.
(2) C’est une œuvre anonyme de piété chrétienne (fin du XIVe siècle).
(3) Henri Reber (1807-1880), est un compositeur alsacien. Il composa surtout de la musique de chambre, et mis en musique les nouveaux poèmes des meilleurs poètes français. Il devint professeur d'harmonie au Conservatoire de Paris en 1851 et succéda à Jacques Fromental Halévy en tant que professeur de composition en 1862. Il est l’auteur d’un traité d’harmonie influent. Le plus connu de ses élèves est Massenet. Il fut nommé inspecteur du Conservatoire en 1871 et fut élu à la place de George Onslow à l'Académie des Beaux-arts en 1853. Grand ami des Guyet-Desfontaines, il devint un habitué de Linières au temps d’Amaury-Duval.

Emmanuel François, tous droits réservés










jeudi 3 mai 2012

La naissance de la taille à Saint-André-Goule-d’Oie en 1479


Pays d’agriculture et d’élevage, la paroisse de Saint-André-Goule-d’Oie n’a pas fait parler d’elle dans les siècles de l’Ancien Régime. En dehors des documents ecclésiastiques, le premier document de nature civile que nous avons trouvé, où son nom apparaît, date du XVe siècle. 


Une livre de taille à payer en 1479 par les habitants de Saint-André-Goule-d’Oie




Louis XI
Il s’agit d’un compte particulier des impôts mis à la charge du Poitou par le roi Louis XI pour le déplacement de son artillerie de mai à août 1479. Les 11 831 livres payables par le comté du Poitou étaient réparties entre les quatre sièges des finances existants, à savoir Poitiers, Niort, Fontenay et Thouars. Puis dans chacun d’entre eux, le montant était réparti entre les châtellenies qui leur étaient rattachées. Enfin, les montants d’impôts affectés aux châtellenies étaient répartis entre les paroisses de leur ressort. C’est ainsi que Saint-André-Goule-d’Oie se voit imposé d’à peine une livre en 1479, mais ce seront 142 livres en 1480, 108 livres en 1488 et 10 livres en 1490 (1). De quoi s’agit-il ?

Nous assistons dans ce document à la naissance du premier impôt direct qui devint annuel, la taille royale. Il avait existé autrefois des tailles seigneuriales, ayant disparue en presque totalité à la fin du Moyen Âge dans le Poitou. À Saint-André-Goule-d’Oie on en a rencontré une à la Milonnière en 1609, de 15 deniers, à cause de la seigneurie de Languiller. Le nom de taille parait avoir désigné des redevances diverses, aussi appelées « aides ». Il y avait ainsi l’aide aux quatre cas, ou la taille aux quatre cas, due au seigneur par ses vassaux (lorsque lui-même ou son fils ainé était armé chevalier, pour la dot de sa fille ainée, le paiement d’une rançon et le départ en pèlerinage ou en croisade). La taille était appelée ainsi parce qu’elle avait désigné autrefois un bâton de bois fendu en deux et sur lequel le collecteur d’impôt (qui ne savait pas toujours lire ni écrire, ainsi que les assujettis), pratiquait des entailles pour marquer les sommes reçues. L’un des fragments du bâton lui servait de rôle (titre de créance fiscale), l’autre était laissé au débiteur en guise de quittance.

Le 2 novembre 1439, les États généraux, avaient approuvé l'entretien d'une armée permanente pour pouvoir chasser définitivement les Anglais hors de France. Pour cela ils instituèrent ce nouvel impôt permanent qui sera prélevé dans chaque famille du royaume, à l'exception des nobles et des clercs. Les délégués  accordent à Charles VII la permission de relever la « taille des lances » tous les ans, taille qui permet d'être exempté de l'engagement dans l'armée royale. Nous sommes à la fin de la guerre de Cent ans. Dans l’organisation sociale de l’Ancien régime, les principes voulaient que les clercs et les nobles, qui ne pouvaient se livrer à aucune activité lucrative, devaient être exemptés de cet impôt. Les premiers étaient voués à la prière et les seconds à la guerre. Ainsi, les gentilshommes ne payaient pas la taille sur leurs biens nobles, obligés de participer aux convocations des bans. Mais il la payait sur leurs biens roturiers, ainsi que la dîme et la capitation, ancêtre de l’imposition personnelle et de la taxe mobilière.


L’intervention des Etats-Généraux


Les historiens soulignent une portée particulière à cette décision des Etats Généraux de 1439. En acceptant sans contrepartie ce nouvel impôt, les Etats annulent l’ébauche du système de gouvernement représentatif qu’ils avaient commencé d’esquisser lors de leurs réunions antérieures de 1355 et 1356. Ils avaient alors imposé le droit d’organiser par eux-mêmes la perception des impôts, celui de la périodicité de leurs réunions, et surtout le droit de désigner en partie les membres du conseil du roi. Les Etats Généraux étaient au nombre de trois, représentant les trois ordres de la société : la noblesse, le clergé et le tiers Etat. Chacun possédait ses propres règles de justice, d’impôts, etc. Le principe d’égalité instauré en 1789 a consisté à supprimer cette notion des ordres. Dans leur réunion en Etats Généraux, chaque ordre, composé de représentants élus, délibérait séparément, pour décider d’avis à donner au roi. Cette tendance des Etats Généraux à se faire reconnaître des pouvoirs politiques avorte ainsi en 1439, contrairement à ce qu’il allait advenir en Angleterre (2). Une autre occasion de même nature se présenta plus tard lors de la Fronde, mais le parlement se trompa alors de camp en soutenant les adversaires perdants du roi.

Vers l’armée de métier ?


À partir de cette époque de la fin de la guerre de Cent Ans, se met en place une armée permanente, dont les soldats sont recrutés chez les volontaires et par racolage, à côté des milices des villes recrutées par tirage au sort, et que la Révolution transformera en garde nationale.

Arthur III comte de Richemont
La transformation de la taille royale, jusqu’ici épisodique, en taille perpétuelle, permit la création d’une armée permanente au service du roi, ajustée à ses besoins militaires. Il s’agit d’une réforme essentielle du mode de fonctionnement des armées à cette époque. Elle fut associée au licenciement des compagnies inutiles qui dévastaient et pillaient les campagnes quand elles n’étaient pas employées à la guerre. Ces licenciements furent exécutés sous le contrôle rigoureux du connétable de l’époque, Arthur III de Bretagne, à partir de 1440.

Dans le même temps on prit une autre mesure, en définissant la composition stricte d’une lance dirigée par un noble. Celui-ci devant rendre des comptes du respect de l’ordonnance et de la discipline de ses hommes. Il s’agissait ainsi d’éviter que chacun ne s’équipe pour d’autres activités que la guerre et cesse la pratique si répandue du pillage entre les batailles.
Un féodal requis en guerre, ou homme d’armes, ne pourrait avoir que quatre chevaux pour son usage particulier. Sa suite se composerait d’un coutelier, de deux archers, d’un page (jeune noble en service) et d’un varlet (jeune noble en apprentissage). Le noble devait répondre de la conduite de ces cinq personnes, et veiller surtout à ce qu’on ne vexât point les gens de la campagne. On assigna à chaque noble, pour lui et pour sa lance, une solde qui devait être payée mensuellement d’après une revue ou montre (3).

On sait que quelques féodaux mécontents firent de cette mesure un des prétextes à la Praguerie en 1440 (allusion à la guerre des Hussites de Prague), organisée autour de la Trémoille, en disgrâce après avoir été premier ministre. Ce fut une révolte de quelques féodaux contre l’autorité royale, comme il y en eu tant.

Un impôt royal sans administration 


Les structures judiciaires, basées elles-mêmes sur les structures féodales, sont les seules existant à cette époque dans le royaume de France. Au sortir du Moyen Âge, il n’existait pas en effet de structures administratives. Ces structures judiciaires vont constituer le cadre utilisé pour la perception de cet impôt au XVe siècle. Les paroisses des Essarts et de Saint-André-Goule-d’Oie dépendaient entièrement de la châtellenie des Essarts. Quoique la maison noble de la Coussaye aux Essarts, ait dépendu de la châtellenie de Lande Blanche, qui était une annexe de la commanderie de Coudrie, appartenant à l’ordre de Malte, comme la commanderie de Launay à Sainte-Cécile. D’autres paroisses en dépendaient partiellement : Chauché (partie correspondant à l’ancienne paroisse de la Chapelle de Chauché), Boulogne, la Merlatière, Sainte-Cécile, Saligny, Saint-Martin-des-Noyers, Bourg-sous-la-Roche, Chaillé-sous-les-Ormeaux, l’Airière. En dépendaient aussi les châtellenies d’Aubigny (paroisse du même nom), de l’Aublonnière et de Morenne (paroisse de Sainte-Cécile) (4).

La châtellenie des Essarts, entrant dans le ressort de la justice du duché-pairie de Thouars, était rattachée aussi au siège des finances de Thouars. À ce dernier étaient aussi rattachées les justices de Tiffauges, Mortagne et Montaigu, celle-ci comprenant Bazoges, Chavagnes, les Brouzils, Vendrennes (depuis 1447), l’Herbergement-Ydreau et en partie la Rabatelière.

La justice de la châtellenie de Saint-Fulgent, qui relevait par appel du marquisat de Montaigu, ne s’étendait que sur une partie de la paroisse. Il semble que quelques maisons du bourg relevaient directement de la justice de Montaigu. La plus grande partie de la paroisse relevait en appel de Tiffauges.

La haute justice de Chauché (partie autre que l’ancienne paroisse de la Chapelle de Chauché)était celle de Puytesson, relevant de la Jarrie (Saligny). Celle-ci faisait partie à partir du 17e siècle de la vicomté de la Rabatelière, Jarrie et Raslière. Nous avons plusieurs déclarations roturières à Languiller au 17e siècle qui confirment que le bourg de Chauché était un territoire de ces châtellenies à cause de Puytesson et de la Jarrie (5).

Non loin se trouvait Saint-Martin-des-Noyers, qui dépendait en partie de la châtellenie de la Grève, avec la paroisse du même nom, et celle de Sainte Catherine de l’Airière, qui a disparu depuis. Cette châtellenie de la Grève n’avait pas d’officiers de justice et les affaires étaient traitées par la justice des Essarts. Elle dépendait néanmoins du siège des finances de Fontenay-le-comte, comme celle de Mouchamps comprenant Saint-Vincent-Sterlanges.


Carte Cassini (18e siècle)

Les châtellenies étaient des juridictions féodales, en même temps la plus petite circonscription au Moyen-Âge. Dans d’autres provinces, la châtellenie pouvait s’appeler autrement (baillage, prévôté, viguerie, vicomté). C’était le territoire soumis à la juridiction du châtelain, ou plutôt de ses fonctionnaires désormais.

La "démocratie participative" pour remplacer les fonctionnaires


Dans le Poitou, pays d’élection (6), ce fut l'intendant qui répartira plus tard la taille entre les paroisses de la province. Puis dans les paroisses elle était répartie entre les contribuables en fonction de leurs revenus présumés. Elle était perçue par des collecteurs nommés par l'assemblée des chefs de familles aisés de la paroisse, appelés aussi asséeurs. Pour assurer la rentrée de l'impôt, tous les habitants aisés d'un village étaient solidaires vis-à-vis du Trésor. L'imposition personnelle se basait sur le feu, c'est-à-dire l'âtre autour duquel sont rassemblés le chef de famille, ses enfants, même mariés, et ses domestiques. Seul le nom du chef de famille est indiqué dans les registres. Son montant est fixé arbitrairement en fonction des capacités présumées de la population. En pratique c’était un impôt sur les revenus, mais il se cotait sur les apparences de fortune. Les paysans développèrent alors un réflexe de défense : paraître le plus pauvre possible. On le voit, on est loin de la "démocratie participative", la formule consistant à pallier l'absence d'administration tout simplement.

Nous avons trouvé des procès-verbaux d’assemblée d’habitants de la paroisse de Saint-André-Goule-d’Oie, au XVIIIe siècle, dont l’ordre du jour était uniquement occupé à délibérer sur des problèmes de collecte de la taille. Voir l’article publié en septembre 2013 : Les assemblées d'habitants à St André Goule d'Oie au 18e siècle.

Une autre conséquence de cet impôt est d’avoir poussé au développement du bail à partage de fruits ou colonage partiaire, au lieu du bail à fermage en valeur fixe dans l’agriculture (contrairement à l’Angleterre). Cette idée avancée par certains historiens ne se vérifie pas à Saint-André-Goule-d’Oie. C'est que, moins l’argent paraissait et mieux cela valait (7). Le bail à valeur fixe a été largement majoritaire dans la contrée aux 18e siècle.

La population de Saint-André-Goule-d’Oie au milieu du 16e siècle


Le feu étant la plus petite unité de répartition de la taille, va devenir l’unité de base pour le décompte de la population sous l’Ancien Régime. Ce décompte s’est opéré par les comptes rendu des visites diocésaines, qui comptaient les communiants, et par les dénombrements réalisés sous l’autorité des intendants, qui comptaient les feux.

Pour Saint-André-Goule-d’Oie, nous disposons d’un chiffre de 1 000 communiants en 1533. Ce chiffre ne comprend pas les enfants, ni les protestants, ni certains privilégiés. S’agissant de cette paroisse, seule la première catégorie d’exclus, les enfants âgés de moins de quinze ans, (8) est à prendre en compte. Normalement, les paroissiens de Chauché fréquentant l’église de Saint-André n’étaient pas compris dans ce chiffre, sans que nous en soyons absolument sûrs dans les décomptes réalisés. Si c’est bien le  cas, cela veut dire que la population de la paroisse était d’environ 1 200 habitants à cette date.

Le dénombrement de 1709, réalisé par Charles Saugrain, donne un chiffre de 258 feux pour la paroisse de aint-André-Goule-d’Oie (9). Mais ce chiffre ne parait pas crédible. On voit Saint-Fulgent avec 210 feux seulement, la Rabatelière avec 60 feux et Chauché avec 217 feux. La paroisse des Essart, avec 407 feux, est qualifiée de ville, ce qui veut dire qu’elle comportait au moins 2 000 habitants (10). Dans son avertissement introductif, l’auteur écrit dans un nota : « On doit regarder le nombre de feux de chaque lieu comme plus curieux que sûr, parce qu’il n’y a rien de plus sujet au changement ; mais comme donnant cependant une idée approchante de sa consistance et de sa grosseur ». La remarque s’applique bien à aint-André-Goule-d’Oie.


(1) L. de la Boutetière, Rôles des Tailles en Poitou au XVe siècle, Mémoire de la Société des Antiquaires de l’Ouest (1878), page 499.
(2) L. B. Mer, Histoire des Institutions Publiques jusqu’à la Révolution, 1967 (Faculté de droit de Nantes).
(3) Alexandre Mazas, Arthur III de Bretagne (4e édition, 1875), page 210 et 232.
(4) Beauchet-Filleau, Mémoire sur les justices royales, ecclésiastiques et seigneuriales du Poitou, (époque de 1787-1789), Mémoires de la société des antiquaires de l’Ouest (1884), page 417 et s.
(5) Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/G 42, Languiller, Fiefs Toillet et Lantruère, aveu du 4-5-1611 de Jean Gaucher à Languiller pour le fief de Lantruère Loriau.
(6) L'intendant, représentant du gouvernement royal, répartissait les impôts avec l'aide des "élus" au niveau local, d’où le mot de « pays d’élection ».
Dans les pays d'Etats (régime propre à certaines provinces), comme la Bretagne, la fiscalité était réglée par une négociation entre les trois ordres de la province, c'est-à-dire une assemblée représentative de la noblesse, du clergé, et du tiers-état, et l’intendant. Les Etats en assuraient la répartition entre les diocèses et les paroisses.
Il existait un autre régime particulier, dit d’imposition, pour le Roussillon, l’Alsace, la Lorraine et la Corse, les dernières provinces annexées au royaume de France, respectivement en 1659, 1681, 1766 et 1768.
(7) L. Rerolle, Du colonage partiaire …, Chevallier-Marescq (1888), page 208.
(8) D’après M. Maupilier, Saint-Fulgent sur la route royale, Herault Editions (1989) page 94.
(9) Charles Saugrain : Dénombrement du royaume par généralités, élections, paroisses et feux (1709) – Google books – Généralité de Poitiers et Election de Mauléon, page 237.
(10) M. A. Corvisier, La société française au XVIIIe siècle, 1968, page 42 (Faculté des lettres de Nantes).

Emmanuel François, tous droits réservés
Mai 2012, complété en août 2014

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Mme Guyet-Desfontaines mondaine et artiste


Propriétaire du domaine de Linières, seule depuis la mort de son mari en 1857 jusqu’à sa mort en 1868, Mme Guyet-Desfontaines reste très liée à la famille de son mari, les de Grandcourt, les Guyet et les Martineau. Elle a accueilli certains des jeunes de ces familles venus faire leurs études à Paris. L’un d’entre eux, Narcisse Hyacinthe Legras de Grandcourt, habitant Saint-Fulgent et dont la mère est née à Linières, accepta d’être son fondé de pouvoir et de gérer le domaine en son nom. Cette solidité des liens familiaux a suppléé à l’absence de la propriétaire. On l’a peu vue à Linières.

Les soirées parisiennes de Mme Guyet-Desfontaines avaient aussi un caractère intime et privé, si l’on peut dire, c'est-à-dire sans programme musical ou théâtral important, comme nous l’avons vu. Mais l’art y gardait souvent sa place quand même. En témoigne cette lettre d’Emma Guyet à son frère en 1842, alors qu’il est en voyage en Angleterre avec leur ami Mottez (1) :


Alexandre Dumas père
« Nous avons eu un petit dîner d’amis, avec Dauzats (2), Reber (3), Jadin (4), les Saux (5), les Seghers (6) et Dumas (7). Reber et Seghers ont joué le soir les jolis morceaux de Reber, et Seghers joue mieux que (mot rayé). Puis Dumas nous a lu sa tragédie, pas toute entière, heureusement ! Personne n’a entendu un mat. Il bredouillait, il allait triste, triste, on ne voyait que des oreilles tendues – aucun succès – et c’est mérité, car c’est très ennuyeux, et je ne sais pas si les Français (8) feront quelque chose de cela. Mais j’étais dans un état affreux. Armand (9) était là et tu juges ! Il est allé dans l’autre salon pour mieux entendre et à ce moment j’ai eu un accès de toux qui a duré une demi-heure. Je ne pouvais pas m’arrêter. Mais cela a donné un peu de mouvement à la société. » (10)

La lettre se poursuit en racontant un concert auquel elle a assisté, sans préciser où : « Ce soir le concert de Delsarte (11). Voilà encore une autre émotion. Je ne finirai pas cette lettre avant d’en être revenue. J’ai placé pour 200 F. de billets.

Nous avons assez beau temps depuis deux jours, un peu de chaleur, mais nous sommes si enrhumés, Marcellin et moi, que nous ne pouvons aller à Marly.
…Succès complet ! Chambrée pleine, mais trop de billets donnés. Le milieu était resplendissant : un vrai salon de chez nous et des sorties. Darcier (12) a été magnifique. La voix était sourde et pleine, d’un charme infini. Quant à Delsarte (11), ce que j’ai souffert ne peut se dire. Heureusement il s’est remis et a chanté magnifiquement. Mais la voix n’a aucune sonorité, elle était grasse comme rien et faible ! Les stances ont été saccagées.

François Delsarte
Emma reprend sa lettre le lendemain pour donner des nouvelles du concert de Delsarte : « L’air de Spontini admirable. Le Spontini (13) était là, double applaudissement, on a rappelé Delsarte. Mais ce qui ne peut se rendre, ce qui me fait rire seule, et à tout moment, c’est un très léger incident. Au moment de commencer le concert ….parait Mme Dupuytren (14) et sa fidèle suivante aux cheveux blancs ! Te dire le fou rire qui nous a saisi n’est pas possible…Elle a regardé toute la salle en souriant, et est allée s’asseoir au milieu des élèves de Delsarte et de tous les enfants Delsarte. Je ne puis imaginer comme elle a fait pour se trouver là ! Elle m’avait pris des billets de 5 F. mais ils étaient pour le pourtour. Enfin c’était très drôle.

Darcier a chanté Le Pain (15). J’ai eu une peur horrible des sergents de ville, mais rien. Cela a tellement saisi les auditeurs qu’il y a presque eu du silence.

Allons adieu, la poste me presse. Mille tendresses, nous t’embrassons.
                   À toi Emma
Darcier a chanté La Vigne. J’ai pensé à toi quand il a dit du vin : ils n’en ont pas en Angleterre. Il a été charmant. »

Darcier (12) était un habitué du salon d’Emma Guyet-Desfontaines, comme en témoigne ce billet adressé par le chanteur vedette de l’époque : « Je puis chanter chez vous samedi si vous donnez votre soirée. Vous pourriez donc compter sur moi. »

Les littérateurs étaient nombreux chez Mme Guyet-Desfontaines, dont la renommée est toujours reconnue : Alexandre Dumas, les historiens Mignet et Thiers, le romancier Charles Nodier. D’autres sont oubliées : l’auteur dramatique Scribe, le critique Jules Janin, le poète breton Julien Brizeux, l’historiographe de la marine Augustin Jal, Paul de Musset, le poète Félix Arvers, Delphine de Girardin et Francis Wey (16). Il y avait aussi (17) le critique d’art Désiré Laverdant (18), l’historien Jean Vatout (19) et le romancier et auteur dramatique Frédéric Soulié (20). Ce dernier confirme dans une lettre à Madame Guyet Desfontaines qu'il viendra assister à « sa réunion d'enfants ». Il exprime à cette occasion son regret, de ne s'être point marié, de n'avoir pas eu d'enfants : « J'irai voir votre jeune et joyeuse réunion quoique à vrai dire je n'y sois guère à ma place moi pauvre vieux garçon qui parmi tous ces cris et ces rires d'enfants n'en entendrai aucun qui parle plus loin qu'à mon oreille. Je verrai les mères dites-vous. C'est une autre dérision, car en vérité, si elles sont mères, à qui la faute. Ce n'est pas à moi et voilà de ces péchés qu'on regrette toute la vie. N'importe j'irai et j'oublierai. C'est beaucoup. »

Parmi les musiciens nous avons déjà cités Ambroise Thomas, Henri Reber, Hector Berlioz, François Seghers et Spontini. Les deux célèbres frères Batta, Alexandre le violoncelliste et Laurent le pianiste vinrent jouer chez les Guyet-Desfontaines à partir de 1836, ainsi que le pianiste Camille Stamaty (21).

Dans une autre lettre à son frère en décembre 1844, on remarque que le salon d’Emma est aussi l’occasion de jouer entre amis :

« Paris n’a pas encore repris son allure et le froid arrête beaucoup de monde. Mes samedis se composent des Jaux (5), Bertin (9), Mottez (1) et Barre (22). Les dames travaillent, les hommes jouent. Samedi, Jal n’a pas voulu risquer une misère des 4 as, parce qu’il n’avait que 2 deux ! Il fallait voir le souverain mépris d’Edouard (9) pour lui ! Il n’en n’est pas encore revenu. Albert Barre (22) doit être arrivé. Ce qui m’étonne, c’est qu’il a laissé partir les Delaroche (23) sans lui. Qu’est-ce que cela veut dire ?
… J’ai été deux fois chez les Asseline (24) sans les trouver et ils ne sont pas venus. Je n’ai pas vu Dauzats (2) depuis le jour de ton départ. » (25)

Fanny Essler
Bien sûr, Emma Guyet-Desfontaines fréquentait assidûment l’Opéra de Paris, où elle y avait sa loge. Nous avons un aperçu de sa familiarité avec l’Opéra, partagée avec son frère, dans l’extrait suivant en 1854 d’une de ses lettres à Amaury-Duval, alors qu’elle est à Londres : « Hier soir nous avons été à l’opéra… Essler (26) dansait la Tarentelle (27) ! En voilà une décrépitude, une maigreur, un changement ! Elle n’est pas reconnaissable. C’est un morceau de bois qui ne sait même pas danser. Elle a paru d’abord avec la Lerito (28). Je ne sais si cela la vexait, mais elle avait l’air furieux. Quant à la Lerito, c’est léger, jeune, moelleux, mais pas de pieds. Cela ne sait pas danser. Décidément Carlotta (29) les a toutes tuées, et il n’y a bien réellement qu’elle seule à présent de danseuse ! Après le pas de deux on a baissé le rideau, et nous avons entendu des cris affreux sur la scène. On a dit qu’Essler et la Lerito se battaient, ou qu’elles avaient des attaques de nerfs. C’était bien drôle. »

Emma Guyet allait aussi souvent au théâtre, la Comédie Française bien sûr, mais pas seulement. Ainsi on remarque que Marie Dorval, actrice dramatique, l’invite au Théâtre Italien le 23 avril 1845.

Musicienne, chanteuse, actrice, Emma Guyet-Desfontaines s’essaya aussi à la sculpture. Ainsi en témoigne une lettre écrite à son frère qui voyage en Italie en 1836. Ce dernier est alors âgé de 28 ans, mais la grande sœur veille sur lui :


 « Mon cher enfant,

                                                                        Nous sommes dans la plus grande inquiétude sur ton compte. Depuis ta dernière lettre du mois de mars, tu me disais que passé le 25 tu ferais tes préparatifs de départ pour nous revenir. Depuis lors, aucune nouvelle de toi, rien, pas un mot ! 
Pendant un mois j’ai espéré que tu nous revenais en surprise sans nous prévenir, et chaque jour, moi et Isaure, nous croyions te voir entrer ! Mais cette continuelle déception a fini par m’inquiéter, et maintenant je ne m’explique ni ton silence, ni ton séjour là-bas ! Écris moi au moins et ne nous laisse pas ainsi….
Je ne sais si je t’ai dit que le jeune Barre (30) avait fait nos statuettes. Je n’ai rien vu d’aussi joli, et de si ressemblant. C’est en groupe de moi et de ma fille.
Je viens de finir le buste de Marcellin. C’est la plus belle chose du monde. En fait je me suis mise à mouler ! Cela m’amuse trop ! Tous les bras, toutes les mains, tous les pieds qui en valent la peine, je les moule et j’ai, dans mon atelier, une collection soignée, qui a l’air d’un saccage.
Je répare aussi, j’ai remis la tête de Mad. Danvreau. Enfin tu verras mon talent ! J’ai moulé seul Gibert ; il voulait absolument que je lui fasse la figure….
Mais adieu. Je veux rire, et je n’en ai pas envie. Une lettre de toi, c’est ce qu’il nous faut pour être heureux. Adieu mon bon frère. Nous t’embrassons tout de cœur et d’âme et nous t’attendons avec une impatience peu commune.
                                                                                              Ta sœur dévouée
                                                                                              Emma Guyet

Rapporte moi d’Italie tout ce qui te paraîtra joli et pas trop cher, trois camés par exemple, ou des mosaïques de Florence, ou des (?) sculptés, mais tout monté, deux chapeaux de paille, (31) moins beaux que celui que tu m’as envoyé. Enfin vois, des enfantillages qu’on n’a point ici.
Dumas essaie de donner son Don Juan de Marana (32). C’est un amphigouri aride. La vierge, à ce qu’il paraît, parle du nez d’une manière affreuse. Je ne l’ai pas revu. » (33)


(1) Victor Mottez (1809-1897) fut peintre d’histoire, compositions religieuses, compositions mythologiques, portraits, compositions murales. Il fut élève d’Ingres et se lia d’amitié avec Amaury-Duval. Familier de Linières avec ses enfants, il a peint une scène sur les murs du salon du château. 
(2) Adrien Dauzats (1808-1868). Elève de Michel Julien Gué, il participa sous la direction du baron Taylor à la publication de Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France. Ami intime de Delacroix dont il fut l’exécuteur testamentaire, de Gautier et Mérimée, il fut un peintre orientaliste, aquarelliste, illustrateur et lithographe
(3) Henri Reber (1807-1880) composa surtout de la musique de chambre, et mis en musique les nouveaux poèmes des meilleurs poètes français. Il devint professeur d'harmonie au Conservatoire de Paris en 1851 et fut un habitué de Linières.
(4) Godefroy Jadin (1805-1882) fut un peintre animalier et paysagiste. Il peignit surtout des chiens. Ami intime d'Alexandre Dumas, il l'accompagna dans plusieurs voyages en Italie. Il fut invité au mariage d’Isaure Chassériau.
(5) Henri Jules de Saux (1824-1879) fut chef de la division du cabinet et des sciences et lettres au ministère d’Etat et de la maison de l’empereur. Il fut aussi diplomate sous Napoléon III, travaillant pour le comte Walewski, fils naturel de l’empereur.
(6) François Seghers (1810-1881) fut premier violon de la société des concerts du conservatoire, puis chef d'orchestre. Après avoir été cofondateur de la Société des concerts du conservatoire, il fonda la Société Sainte-Cécile, avec l’aide matérielle d’Emma Guyet-Desfontaines, pour faire entendre les compositeurs contemporains tels que Schumann, Mendelssohn, Wagner et Gounod.
(7) Alexandre Dumas père (1802-1870) fut à son époque un écrivain à succès pour ses pièces de théâtre et pour ses romans.
(8) Comédie Française.
(9) Armand et Edouard Bertin (1801-1854), frères, furent directeurs du Journal des Débats.
(10) Archives de la société éduenne d’Autun, fonds Amaury Duval : K8 34,  lettre d’Emma Guyet à Amaury-Duval du 28-4-1842.
(11) François Delsarte (1811-1871) fut chanteur (ténor) à l’Opéra-Comique, et professeur.
(12) Darcier, né Joseph Lemaître (1819-1883) était un compositeur-parolier-interprète qui fut un des premiers "noms" de la chanson française et la première vedette de Café-Concert.
(13) Gaspare Spontini (1774-1851) fut un compositeur italien d’opéras. Il fut nommé chef d'orchestre pour l'opéra italien à l'Odéon en 1810. Le 3 août 1811, il épousa Marie-Catherine Céleste Érard, fille du célèbre facteur de pianos Jean-Baptiste Érard. Spontini quitta Paris pour l’Allemagne en 1820, puis l’Italie et l’Angleterre, et retourna à Paris où il fut élu à l'Académie des Beaux-Arts en 1838.
(14) Geneviève Dupuytren, née Lambert de Sainte-Olive, avait épousé Guillaume Dupuytren, chirurgien à l'Hôtel-Dieu de Paris.
(15) Le chant du pain (ou tout simplement Le pain) sur des paroles de Pierre Dupont, est une chanson engagée, un brin révolutionnaire, d’où l’allusion à la police.
(16) Francis Wey (1812-1882), écrivain, critique et philologue, à la réputation d’homme d’esprit.
(17) V. Noël-Bouton-Rollet, Amaury-Duval l’homme et l’œuvre (2007), pages13 et s.
(18) Gabriel Désiré Laverdant (1802-1884), critique d’art. Il a été un des premiers à populariser l’idée d’avant-garde dans les arts. Il fut proche de Charles Fourrier et de ses idées sur la phalange.
(19) Jean Vatout (1791-1848) fut historien et bibliothécaire de Louis Philippe en 1822, qu’il suivit en exil en Angleterre à Claremont. Il fut aussi député, préfet, et encouragea les débuts d’Alexandre Dumas. Auteur de l’Histoire du Palais Royal, de la Conspiration de Cellamare et de chansonnette comme Le maire d’Eu. 
(20) Frédéric Soulié (1800-1847) fut un romancier et auteur dramatique d’origine ariégeoise, à l'époque aussi célèbre que Balzac ou Eugène Sue.
(21) V. Noël-Bouton-Rollet, Amaury-Duval l’homme et l’œuvre (2007), pages13 et s. Camille Stamaty (1811-1870) était un pianiste et compositeur lié à Schuman et Mendelssohn. Il se consacra à l’enseignement et eut Saint-Saëns comme élève. Alexandre et Laurent Batta,  nés à Maëstricht le 1e en 1816 et le 2e en 1817, parcoururent l’Europe.
(22) Jean Jacques Barre (1793-1855) fut un ami de Guyet-Desfontaines, graveur en médailles. Il eut deux fils : Jean Auguste (sculpteur et médailleur et Désiré Albert (graveur en monnaies), tous invités au mariage d’Isaure Chassériau.
(23) Paul Delaroche, né Hippolyte de La Roche[] (1797-1856) fut peintre et un des maîtres les plus célèbres de son temps. Il fut l’amant de l’actrice Anaïs.
(24) Adolphe Asseline (1806-1891) fut secrétaire des commandements de la duchesse d’Orléans (principal secrétaire). Il a été un habitué du salon d’Emma, où il jouait au théâtre, et un invité au mariage d’Isaure Chassériau. Il était collectionneur et critique d’art, aussi le cousin de Mme Victor Hugo, et Auteur de Pâques Fleuries et en 1885 V. Hugo intime.
(25) Archives de la société éduenne d’Autun, fonds Amaury Duval : K8 33, lettre d’Emma Guyet à Amaury-Duval du 6-12-1844.
(26) Fanny Elssler (1810-1884, est une danseuse autrichienne fille du valet et copiste de Joseph Haydn (grand compositeur de musique). Considérée comme l'une des plus grandes interprètes du ballet romantique, Fanny Elssler a subjugué ses contemporains par sa capacité à rendre les situations les plus dramatiques. Ses deux sœurs, Thérèse (1808-1878) et Hermine (1811-1898), furent aussi danseuses.
(27) La danse comporte 2 parties correspondant aux 2 phrases musicales, chacune répétée 2 fois, soit 32 mesures au total.
(28) Danseuse.
(29) Carlotta Grisi : elle a remplacé Fanny Elssler à l’Opéra de Paris.
(30) Jean-Auguste Barre, fils de Jean Jacques Barre et frère de Désiré Albert Barre, tous trois graveurs. Jean Auguste fut aussi sculpteur et dessina les caricatures des habitués du salon Guyet-Desfontaines.
(31) Les chapeaux de paille avaient été très à la mode en 1829 pour les femmes.
(32) Don juan de Marana ou la chute d'un ange : mystère en cinq actes d’A. Dumas, en neuf tableaux, joué à la Porte-Saint-Martin le 30 avril 1836.
(33) Archives de la société éduenne d’Autun, fonds Amaury Duval : K8 34, Lettre d’Emma Guyet à Amaury-Duval du 8-5-1836.

Emmanuel François, tous droits réservés
mai 2012

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