lundi 1 novembre 2010

Le candidat Guyet-Desfontaines aux élections législatives en Vendée (1834-1849)

On sait que le propriétaire de Linière – il habite Paris – a été élu député de la Vendée dans la circonscription des Herbiers de 1834 à 1848. La Bibliothèque Nationale de France conserve quatre déclarations à ses électeurs au moment des élections, datées du 12 octobre 1837, juin 1842, juillet 1846 (en tant que député sortant) et de mai 1849 (en tant qu’ancien député).

Il nous manque les déclarations pour sa première élection le 22 juin 1834 et sa réélection en 1839, ainsi que celle de sa liste aux élections de 1848, les premières au suffrage universel masculin. Celle-ci s’est déroulée au scrutin de liste départementale à la proportionnelle, alors que les précédentes l’avaient été au scrutin majoritaire d’arrondissement par un corps électoral censitaire.

Avec ces lettres à ses électeurs, nous n’apprenons rien de plus d’important sur ses votes à la chambre des députés que nous ne savions déjà (voir page 143 et s. de mon livre). Certes il se justifie parfois en jugeant les gouvernements qu’il a refusé de soutenir, nous apprenant certains choix. Surtout, ces lettres nous font mieux comprendre, avec ses mots de l’époque, les orientations et les buts de l’homme politique et les postures du candidat.

Les lettres expriment un vrai contenu où l’auteur ne parle pas pour ne rien dire. D’ailleurs son style est direct et va à l’essentiel. Elles sont dépourvues généralement de formules de propagande, et l’auteur y nuance ses propos.


Orientations politiques de Guyet-Desfontaines


Il les affirme clairement et il en fait normalement la référence pour juger les gouvernements et justifier ses prises de position. Ainsi en mai 1849, il écrit : « Appelé par cinq élections successives à faire partie de la députation de la Vendée, je m’honore d’avoir été pendant quatorze ans dans nos assemblées l’un des représentants de l’opinion libérale et modérée du département … ».

L’étiquette de libérale avait à l’époque un autre sens que maintenant. Le socialisme n’existait pas encore, qui a pris sa place à gauche un siècle après. Les libéraux voulaient le « développement de nos institutions libérales de 1789 et de 1830, grandes époques dont on n’est trop enclin, de notre temps, à laisser s’effacer le souvenir », selon Guyet-Desfontaines (juillet 1846). En cela il s’oppose aux conservateurs de l’époque. Dans sa déclaration du 12 octobre 1837, parlant du gouvernement sortant, il juge ainsi la droite conservatrice : « … pour eux, résister signifiait arrêter le mouvement ; mais pour les fervents, résister c’était réagir, c’était …remonter le torrent des révolutions ». La Révolution française est bien le marqueur départageant la droite de la gauche à l’époque, d’autant que les libertés publiques et la démocratie sont encore embryonnaires dans le pays. Le clivage entre l’aile gauche des orléanistes, dont fait partie le député de la Vendée, et leur aile droite, tient en ce que les premiers regardaient la Charte de 1830 comme le point de départ d’une évolution et que pour les seconds, elle constituait une ultime concession aux idées libérales.


Toute la Vendée, et pas seulement l’arrondissement des Herbiers, élit à cette époque des hommes politiques de la gauche modérée. Les riches votants les préféraient donc aux candidats royalistes. C’est le suffrage universel qui permettra l’élection des hommes politiques de droite dans le département. Ainsi Guyet-Desfontaines est élu député en 1846 avec 114 voix contre 70 à Querqui, candidat royaliste. En 1837 il avait obtenu 108 voix contre 41 pour le comte de Chabot (Mouchamps). L’achat des biens nationaux, voulu par les révolutionnaires, explique le phénomène pour l’essentiel. Cet engagement chez les libéraux conduira, on le sait, Guyet-Desfontaines à participer aux évènements qui préparèrent la Révolution de 1848, mais il n’était pas pour autant du camp des républicains.

Il se voulait le représentant en Vendée de l’opinion libérale et modérée. Ce dernier mot est aussi important. Il est partisan de la Révolution française en faisant le tri et en ne retenant que le côté positif à ses yeux. De ce fait il rejette les extrémismes et des débordements qu’elle a entraînés. Lors de sa première candidature en 1834 il déclare : « Ce que je veux, ce à quoi tendront toujours mes efforts, c’est le maintien de nos institutions, c’est leur développement le plus entier et le plus complètement libéral, mais avec la sage progression qui seule peut en assurer la stabilité. » Et lors de sa dernière candidature en mai 1849 il fait un appel pour promouvoir « les principes de modération, d’ordre et de liberté qui ont constamment dirigé ma conduite politique. » (en 1849, il change l’ordre des mots : l’ordre avant la liberté, pour s’adapter aux nouveaux électeurs vendéens du suffrage universel). Cette continuité dans l’affirmation de sa position modérée n’est pas une posture de consensus pour faire pendant à sa position libérale. Elle est sincère et caractérise bien l’opinion et l’intérêt des « bourgeois », (le mot s’apprête à faire fortune en littérature et en politique), les nouveaux possédants et enrichis au cours du XIXe siècle.

Tout au plus dans la forme, l’accent sur cette modération peut paraître parfois comme une concession à l’opinion dominante de l’époque qui est conservatrice, les élections au suffrage universel de 1848 le montreront. Ainsi en juin 1842, il écrit : « toujours sincèrement attaché au gouvernement sorti de notre révolution de 1830, à notre trône constitutionnel et à nos libérales institutions, ne me croyant ni moins bon ni moins intelligent conservateur que le parti qui affecte de se distinguer par ce titre exclusif… ». La mode était alors de se dire conservateur et Guyet-Desfontaines en exprime de l’agacement.

Cette position du juste milieu explique l’ouverture d’esprit dont le châtelain de Linière fit preuve en prenant comme régisseur Pierre Maindron dans les années 1840. Ancien maire royaliste de Chauché, ancien capitaine dans l’armée de Charette, l’ancien combattant de la guerre de Vendée n’était pas un adversaire pour Guyet-Desfontaines, plutôt une victime des excès de la Révolution. Tous deux étaient monarchistes, mais se séparaient sur la branche à servir, légitimiste ou orléaniste. Ils n’avaient pas le même regard sur la guerre de Vendée, le légitimiste rejetait tout de la Révolution et l’orléaniste n’en rejetait qu’une partie.


Buts politiques de Guyet-Desfontaines


Comme dans beaucoup de discours politiques, ses orientations prennent le pas sur les buts politiques poursuivis. Il exprime néanmoins ceux-ci en juin 1842 au détour d’une phrase, où il propose « plus d’espoir pour la dignité, les franchises et le bien être du pays. » La dignité, c’est une politique extérieure plus indépendante et plus patriote, les franchises, ce sont des institutions plus démocratiques, et le bien être se veut économique et social.

Comme la plupart des hommes politiques dans leurs discours, il confond, déjà à cette époque, buts politiques et orientations politiques. Certes, la lutte pour le pouvoir ne peut laisser aucune légitimité à l’adversaire ayant des orientations différentes, tout en proclamant des buts identiques : ses propres orientations servent tellement bien ses buts politiques, qu’elles se confondent avec eux. C’est chez l’adversaire qu’il en va différemment. L’historien ne saurait adopter cette confusion, faute de manquer d’esprit critique. Deux exemples puisés dans l’histoire permettent de le comprendre. Ainsi, les membres de la Convention, thuriféraires de la déclaration des droits de l’homme de 1789, ont-ils bien servi cette dernière ? Les artisans de la paix qui ont dirigé la politique étrangère et militaire de la France après 1918, n’ont-ils pas aidé Hitler sans le vouloir ? On voit bien avec ces deux exemples que les orientations prises sont allées à l’encontre des buts poursuivis. Qu’en est-il de Guyet-Desfontaines et de ses amis de la Monarchie de Juillet ?

La dignité de la France exigeait à leurs yeux moins de complaisance à l’égard de l’Angleterre, surtout dans les conflits de nature commerciale ou coloniale. Il ne supportait pas les Bourbons et il les accusait d’être revenus au pouvoir dans les fourgons des puissances étrangères après la défaite militaire de Napoléon. Il les soupçonnait de préférer servir les cours étrangères plutôt que les intérêts de la France, comme les émigrés d’autrefois. Cette vue partisane ignorait que l’alliance anglaise répondait à l’intérêt de la France dans le jeu d’équilibre compliqué avec les autres puissances (Russie, Autriche, Prusse, empire ottoman).

L’évolution du régime vers plus de démocratie, voulue par notre député, passait-elle bien par le soutien à la Monarchie de Juillet ? L’histoire a répondu non, avec la Révolution de 1848 qui a remplacé ce régime par la IIe République. L’argument n’est pas suffisant on le sait, puisqu’il fallut attendre bien des péripéties pour qu’une véritable démocratie s’enracine en France à la fin du XIXe siècle avec la IIIe République. Ce qu’on peut lui reprocher plus sûrement sur ce chapitre, c’est son absence de clairvoyance sur l’instabilité gouvernementale, une des causes du renversement du régime.

La Charte constitutionnelle de 1830 instaure sous l’autorité d’un « roi-citoyen » un régime politique instable. Sa fidélité au roi et au régime est un choix intangible pour Guyet-Desfontaines. Parce qu’il est favorable aux acquis de la Révolution et à leur développement, il refuse le retour des Bourbons. Le bonapartisme n’est encore qu’une nostalgie sans consistance politique. Les républicains représentent pour lui un extrémisme dangereux si on se souvient de certains excès de la Révolution. La solution de la Charte constitutionnelle de 1830 lui apparaît alors le seul choix raisonnable. De ce fait il refuse d’entrer dans les détails des dispositions constitutionnelles.

Celles-ci font que le gouvernement se trouve à la merci, à la fois des combinaisons parlementaires et des intrigues du roi, le chef du pouvoir exécutif. C’est l’instabilité gouvernementale, qu’il constate en juin 1842 : «… des cabinets sans consistance ni foi dans la durée pour tenter quelques grande et utile mesure. » Il en accuse la chambre sortante avec « une majorité inconstante et fractionnée. » La cause de l’instabilité réside selon lui « dans l’ambition et l’intérêt personnel » qui ont anéanti « la majorité libérale sortie des urnes en 1839 ». Pousser plus loin la réflexion sur les dispositions constitutionnelles, serait sans doute remettre en cause la charte sacrée, comprise comme un tout. Il ne le fait pas et, avec le recul qui est le nôtre, on peut le lui reprocher.

Révolte des canuts à Lyon
Enfin, dernier but politique poursuivi : le bien être économique et social. Faire du développement économique une priorité, c’est nouveau alors pour un gouvernement français. L’Etat favorise le capitalisme industriel (ex. création des chemins de fer, obligation d’utiliser les poids et mesures nouveaux, etc.) et financier (deux banquiers seront premier ministre), le protège par des droits de douane élevés. La croissance économique profite aussi aux paysans et aux artisans.

Sur un autre plan, les problèmes ouvriers naissants (grèves des canuts lyonnais en 1831) sont tantôt ignorés, tantôt aggravés par le régime. La première loi sociale, peu appliquée, pour limiter l’âge d’admission des enfants dans les entreprises à huit ans, date de 1841. La critique négative est ici sans appel. Pour le progrès social, il aurait fallut d’autres orientations politiques.

Les postures du candidat


Un candidat écrivant à ses électeurs se doit de présenter sa politique, mais il n’échappe pas non plus à la nécessité de se présenter lui-même, même s’il le fait de manière détournée. Guyet-Desfontaines, lui, est direct et simple.

Ainsi dans sa lettre d’octobre 1837, le député sortant commence par expliquer qu’en 1834, il était « sans antécédent politique, mais ma position très indépendante et ma vie remplie par l’étude et la pratique des affaires inspirèrent confiance ». (Il avait été notaire). Depuis, « j’ai agi avec la plus entière indépendance et avec abnégation de toute préoccupation personnelle ». Cette indépendance est la condition, selon lui, « de la sincérité dans un gouvernement représentatif. »

A cet égard, il faut se rappeler que les députés à son époque ne recevaient pas d’indemnités pour leur fonction. Celle-ci était donc réservée à ceux qui vivaient de leurs rentes. Ce sont les républicains qui ont instauré l’indemnité parlementaire, pour permettre aux pauvres d’occuper la fonction.

L’indépendance est la marque de fabrique de Guyet-Desfontaines, qu’il veut afficher, si l’on ose dire. Il la rappelle à chaque élection, faisant comme si c’était une vertu qui allait de soi, comme si la fidélité n’en était pas une autre au même niveau, qui amène à voter dans la discipline toujours pour le même gouvernement qu’il soutient.

A. Thiers (photo Nadar)
Nous ne connaissons pas assez bien l’homme pour comprendre pourquoi il met l’accent sur cette position, qui ne manque pas de désintéressement et de vertu à priori. On peut cependant avancer que sa position de soutien critique au régime, toute en nuances, au milieu des simplifications polémiques de la vie politique, risquait d’être mal comprise. Lui donner les vertus de l’indépendance contribuait sans doute dans son esprit à la faire mieux accepter. Ainsi en octobre 1837 il écrit : « Je puis sans embarras rendre compte de tous mes votes : en chaque circonstance ils ont été le résultat d’une conviction raisonnée et non d’une opposition systématique. » Dans ce sens, il précise : « deux fois dans cette période de trois années, mes amis et moi nous avons prêté notre appui à ces hommes nouveaux qui exprimaient la volonté de faire rentrer le gouvernement dans des voies de modération et de progrès. » (Ici il fait allusion aux gouvernements de Thiers). Le débat est vieux comme la politique : s’il ne vote pas toujours pour les mêmes gouvernants, c’est par constance bien sûr (ce sont les autres qui changent, pas lui). Il a cette formule : « Quant à moi, tel j’ai été tel je serai. »

De même, en juin 1842, il écrit : « Au milieu de tant de variations …j’ai dû, en conservant mes principes, et en restant fidèle au poste où vous m’aviez placé, me trouver successivement en majorité et en minorité ». On peut avancer une autre raison à sa mise en avant de son indépendance. Probablement voulait-il se démarquer des pratiques de clientélisme, voire de corruption, qui ont marqué la parlementarisme de la Monarchie de Juillet.

Autre posture de candidat, il ne fait pas de promesses. Il l’écrit en juin 1842 « Trois fois honoré de vos suffrages, et après huit années de législature, je n’ai plus à vous faire de profession de foi politique. –De quel poids peuvent être, devant des actes publics et l’épreuve des principes soutenus sans déviation, ces protestations qu’engendrent si nombreuses chaque période de nos élections générales, et, qui trop souvent mises en oubli, deviendraient, si elles valaient d’être exhumées, la condamnation énergique de tant de démentis donnés aux promesses du candidat par la conduite de l’élu ? ». Dommage que la phrase soit un peu longue et alambiquée. En 1842, les candidats n’avaient pas de conseiller en communication, dans le cas présent gage de plus de sincérité sans doute.

Les qualités personnelles de Guyet-Desfontaines, qui ressortent de notre analyse des quatre lettres aux électeurs de l’arrondissement des Herbiers, informent sur le personnage sans aucun doute. Une « biographie satirique des députés par Satan », écrite par un libéral en 1847, qualifie Guyet-Desfontaines de « député indépendant, ferme, loyal et plein de patriotisme ».

Il faut se rappeler aussi que ces élections s’adressaient à un peu plus de 200 électeurs seulement, choisis parmi les plus riches. En effet, avec un aussi petit nombre, la « cible » visée, comme diraient nos communicants d’aujourd’hui, était assez circonscrite pour donner un caractère presque personnel à cette communication électorale, éprouvant facilement la sincérité du candidat. Le poids du nombre d'électeurs à convaincre ne poussait pas à la tentation d’un discours politique trop simplifié.

Dernière remarque : sa lettre pour les élections du mois de mai 1849 (législative de la IIe République) est brève et banale. On a l’impression qu’il ne croit pas à son élection, ayant mesuré, à juste titre, à quel point les électeurs (au suffrage universel) du département de la Vendée refusent ses orientations politiques de centre gauche. Il donne le sentiment de figurer sur la liste pour faire plaisir à ses amis politiques.

Emmanuel François, tous droits réservés
Novembre 2010

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