mercredi 1 août 2018

La famille de Tinguy à Saint-André-Goule-d’Oie

L’histoire des familles est intéressante pour bien pénétrer les mœurs, ainsi que les conditions et modes de vie d’une population. Elle est intime et concrète, faite de détails tantôt révélateurs d’une tendance, tantôt singuliers. Nous avons ainsi pu reconstituer l’accroissement de fortune de Simon Guyet au 18e siècle, la chute des Moreau du Coudray aux 17e/18e siècles, l’ascension sociale des Fluzeau de la Brossière au 18e siècle, la pérennité des de Vaugiraud aux 17e/18e siècles, l’émergence des de Grandcourt au 19e siècle. Les chartriers des familles et les archives notariales constituent la principale source des informations disponibles. Malheureusement les archives privées abondantes sélectionnent souvent des riches, alors que les pauvres nous laissent peu ou pas de documents. D’autant qu’en Vendée, la destruction des archives pour cause de guerres civiles nous privent des statistiques fiscales, qui permettent d’approcher la pauvreté sinon les pauvres. Ainsi la documentation disponible nous a permis de découvrir à Saint-André-Goule-d’Oie une autre famille noble, les de Tinguy.    
Blason de la maison de Tinguy

Les écrits sur les de Tinguy ne manquent pas, y compris sur le web. Au 20e siècle cette famille a donné à la Vendée un député devenu ministre, et un président du conseil général du département. Le document le plus intéressante sur l’histoire de la famille provient d’un de ses membres, publié en 1896, Théophile de Tinguy : La maison de Tinguy, notice généalogique et historique, accessible sur internet. On s’appuiera beaucoup sur elle dans notre présent article. Notre propos vise principalement à situer cette famille à Saint-André-Goule-d’Oie, à partir d’actes notariés la concernant dans les minutes des notaires de Saint-Fulgent de 1766 à 1792. La période est trop courte, certes, due à la disparition de beaucoup d’archives même chez les notaires. On essaiera de voir avec leur exemple comment ont vécu des membres de la noblesse de province au milieu des paysans du bocage vendéen dans cette paroisse d’Ancien Régime.

Au 18e siècle, la particule « de » n’était pas utilisée dans les actes notariés concernant le patronyme de cette famille de noblesse ancienne. L’usage en a commencé à la fin de ce siècle. On fait la même observation pour les Royrand du Coudray et la Roussière (Saint-Fulgent), les Bertand (seigneurs de Saint-Fulgent), les Chitton (seigneurs de Languiller), les Bruneau (seigneur de la Rabatelière). Une exception : les de Vaugiraud (Bazoges-en-Paillers) ont toujours porté la particule, comme les de Lespinay (Essarts et Chauché). En revanche l’importante famille de bourgeois de Saint-André aux 16e et 17e siècles, les Moreau, attachait systématiquement une terre à leur nom, étant sieur du Coudray, de Villeneuve, de la Maigrière, etc. Familièrement le notaire écrivait « du Coudray Moreau ». Nous les avons pris à titre d’exemple, mais l’habitude en était systématique chez les bourgeois des villes et des gros bourgs. Les mots même de seigneur et de sieur se sont dissous dans une indifférenciation à cause des cadets des familles nobles non pourvus de fiefs, des ventes aux plus offrants des droits de fiefs à partir du 16e siècle, et de l’envie de reconnaissance des bourgeois dans une société organisée par ordres. Ne serait-ce pas les nobles de vieille souche poitevine qui se seraient mis en retour à imiter les bourgeois dans le climat du 18e siècle, en ajoutant une particule à leur nom ? C’est l’impression qu’on a avec les de Tinguy.

On remonte à 1381 pour rencontrer Philippe de Tinguy, qualifié de varlet (écuyer), seigneur de la Garde (Rocheservière). En 1605, Anne Bertrand, la fille de Christophe Bertrand et de Charlotte Châteigner, celle-ci dame de Saint-Fulgent, épouse Benjamin de Tinguy, seigneur de Nesmy et des Oudairies (près de l’hôpital à la Roche-sur-Yon). C’est un mariage entre protestants. Leur fils ainé, Abraham de Tinguy, continuera la lignée des seigneurs de Nesmy, et un petit-fils de ce dernier épousera une Cicoteau. Celle-ci appartenait à une famille de bourgeois des Essarts tout fraichement anoblie, qui acheta Linières au début du 18e siècle. Le fils puiné de Benjamin de Tinguy et Anne Bertrand, Florimond, est seigneur de Vanzay, un fief-métairie situé à Mouzeuil. C’est avec lui que commence notre récit.

Les tribulations d’un fief à la Basse Clavelière (1650-1750)


Florimond de Tinguy épousa en 1665 Elizabeth Bouquet (ou Bouquié), fille de Gabriel Bouquet et de Jacqueline Roulleau. Gabriel Bouquet était ministre de l’église réformée de Saint-Fulgent (et de celle des Herbiers en 1626), et seigneur de la Basse Clavelière à Saint-Fulgent, dont il faisait l’hommage d’un fief en ce territoire en 1650 au seigneur de Saint-Fulgent (1). Le fief se confrontait avec le bourg de Saint-Fulgent, le ruisseau du Vendrenneau, la Haute Clavelière et la Chaunière. Des moulins à vent étaient situés dans le tènement voisin de la Haute Clavelière. En 1770 il y en avait deux, l’un à moudre le seigle et l’autre le froment. Ils avaient été vendus par le seigneur de Saint-Fulgent aux meuniers Jacques Fruchard et Julien Piveteau, moyennant une rente annuelle de 30 boisseaux de seigle, correspondant à une valeur de bien-fonds d’environ 900 livres (2). La vente incluait le droit banal imposé aux habitants des alentours.

Florimond de Tinguy et Elizabeth Bouquet eurent deux fils : Abraham Théophile et Henri Forimond. Ce dernier est mort sans laisser de postérité. L’ainé, Abraham Théophile de Tinguy continua la lignée des de Tinguy seigneurs de Vanzay, et se maria avec Marie Anne de Suzannet, originaire de la Chardière à Chavagnes-en-Paillers. Il acquit le fief-métairie de la Sauvagère en 1680 à Saint-Laurent-de-la-Salle, et il est mort en 1716.

Calvaire de la Clavelière
Pendant ce temps le fief de la Clavelière connu un sort mouvementé. Il échut au frère d’Elizabeth Bouquet, Gabriel Théophile Bouquet. A la mort de ce dernier il fut saisi à sa veuve et à ses enfants, et adjugé à la criée en 1692 à Pierre de Chevigné, seigneur de la Limonnière (Chavagnes). Puis Elizabeth Bouquet le racheta presqu’aussitôt. Mais elle le fit avec son deuxième mari, étant devenue veuve. Elle avait épousé en effet Antoine de Ranques en 1676 (3).  Ensemble Elizabeth Bouquet et Antoine de Ranques eurent deux fils et une fille, Abraham Antoine seigneur de Chartres, Charles Auguste seigneur de la Clavelière, et Angélique, qui épousa Paul de Cugnac, seigneur du Bourdet.  

Revenons aux de Tinguy. Abraham Théophile de Tinguy et Marie Anne de Suzannet eurent six enfants. Une fille (Marie Israélite) est morte sans alliance, un garçon (Henri René) fut prêtre, et un autre (Philippe) est mort sans descendance. Deux autres garçons eurent une lignée que nous suivrons de près à Saint Fulgent et Saint-André : Charles Auguste et Jean Abraham. Enfin une fille, Louise Henriette, épousa Joseph de Villequoys, seigneur de Rambervilliers, qui demeurait au Boireau à Chauché, fief de sa première épouse décédée, une  Durcot. Après la mort de son oncle, (demi-frère de son père) Charles-Auguste de Ranques, Louise Henriette de Tinguy devint dame de la Clavelière. Fils d’Elizabeth Bouquet et d’Antoine de Ranques, l’oncle avait hérité de la Clavelière et était mort sans postérité en 1737. Louise Henriette de Tinguy mourut elle-même vers 1743. Son mari décéda au château de Boireau le 13 novembre 1746 (registre numérisé de Chauché, vue 14 sur le site internet des Archives de Vendée) à l’âge de 79 ans, et fut inhumé dans l’église paroissiale.

En 1741 on fit un partage entre Marie Angélique de Ranques du Bourdet (fille d’Antoine et Elizabeth Bouquet) et les enfants d’Abraham Théophile de Tinguy et Marie Anne de Suzannet. La Clavelière échut aux de Tinguy, moyennant le paiement par eux de deux rentes à Marie Angélique de Ranques, épouse de Philippe de Cugnac. La première de 235 livres due sur et pour raison de la maison noble de la Clavelière, métairies en dépendant, borderie de la Chapellenière et autres domaines. La deuxième de 69 livres pour raison de la 1/6e partie des domaines qui revenaient à Marie Angélique de Ranques du Bourdet dans la succession de la défunte Marie de Goulaine (sœur d’Elizabeth Bouquet) (4). Ces deux rentes furent reconnues à nouveau en 1770 à la même Marie Angélique de Ranques par le seul Charles Auguste Tinguy, fils  d’Abraham Théophile (4). C’est lui qui eut en partage au final la maison noble de la Basse-Clavelière provenant des Bouquet.

Charles Auguste de Tinguy (1698-1782) seigneur de Vanzais


Château de Saint-Fulgent
Dans son aveu en 1774 à la vicomté de Tiffauges, le seigneur de Saint-Fulgent indique : «  … tient de moi à cause de mon dit hommage, à foi et hommage lige et à rachat par muance d’hommes quand le cas y advient, messire Charles Tinguy seigneur de Vanzais, au lieu et place de dame Henriette Tinguy de Villequoys sa sœur, et avant elle Antoine Abraham de Ranques, son hôtel et hébergement, métairie, circonstances et dépendances de la Basse Clavelière, consistant en maisons, granges, appentis, aire, aireaux, ruages, quaireux, jardins, vergers, prés, terres labourables et autres, contenant en tout 124 boisselées ou environ (15 ha). Sur laquelle dite maison, métairie et dépendances m’est due et payée annuellement et à chaque fête de Notre-Dame d’août, rendable à mon château, la rente noble de 6 boisseaux d’avoine, chaque boisseau comble à la mesure de la cour dudit Saint-Fulgent, lesquels domaines et maisons sont enclavés dans le tènement dudit lieu de la Basse Clavelière » (5).

En 1770 Charles Auguste Tinguy reçu la reconnaissance d’une rente de 12 livres par an, dont il avait hérité, de Gabriel Bouquet, cousin au 5e degré (6). Elle avait été créée au profit de ce dernier en 1736 par Jacques des Amoureux et Françoise Sarode son épouse et avec ses sœurs Marie et Marie Madeleine de Sarode (7). Ce cousin était le fils de Gabriel Théophile Bouquet dont l’épouse s’était vue saisir le fief de la Clavelière pour être vendu à la criée. Il avait été marié à Jeanne Marguerite Frappier.

De plus, Gabriel Bouquet (clerc tonsuré) et son frère Philippe Bouquet (chirurgien de la marine et apothicaire) possédaient en 1730 une rente noble de 32 boisseaux de seigle par an sur le tènement de la Basse Clavelière, due au seigneur de Saint-Fulgent. Celui-ci en rend aveu en 1774, indiquant en recevoir l’hommage plain et à rachat de Charles Auguste Tinguy de Vanzais, héritier des deux frères Bouquet (8).

Charles Auguste Tinguy afferma le 24 juillet 1776 la métairie de Vanzais (Mouzeuil), à Pierre Louis David demeurant au bourg de Bazoges-en-Pareds, à prix d’argent (1000 livres) pour 9 ans (1780-1789). La ferme comprenait aussi tous les cens, rentes, devoirs, terrages, complants dus à cause du lieu et métairie de Vanzais. Le bailleur ne signe pas « attendu la goutte qu’il a actuellement à la main droite et le tremblement de main qui l’agite » (9). On ignore cette maladie malgré le nom indiqué, le sens des mots en médecine ayant sa propre histoire.

Château du Pouet à Saint-Mars-la-Réorthe
Charles Auguste de Tinguy s’était marié en 1722 avec Marie Louise Morais, dame du Pouët (Saint-Mars-la-Réorthe), habitant tous deux ensuite à la Basse Clavelière. Ils eurent une fille Henriette Marie (1735-1805) qui fut sans postérité, et un fils, Charles Gabriel, qui fonda la branche des Tinguy du Pouët. Dans un acte de vente du 10 mars 1782, ils vendirent à Jean Badreau, leur voisin de la Basse Clavelière, une rente de 18 livres par an sur le gros moulin de la Bourolière à Saint-André (10). Leur père avait acquis une part de ce moulin moyennant une rente de 4 livres par an, mais il était alors en état de ruine. Ce qui surprend et reste sans explication dans cet acte est la mention (difficile à lire) de deux frères des vendeurs : Pierre Alexandre Benjamin de Tinguy, officier au régiment de Bourgogne infanterie, et Jean François de Tinguy, leur frère officier garde de la marine. Ces deux frères ne sont pas mentionnés dans un autre acte 16 ans plus tôt en 1766, de désistement dans le testament d’une parente de leur mère, Andrée Amaury (11). Surtout ils ne sont pas cités dans le travail de Théophile de Tinguy : La maison de Tinguy, notice généalogique et historique. Pour nous le mystère demeure sur leur existence.

Dans cette vente de la rente sur le moulin de la Bourolière en 1782, Charles Gabriel de Tinguy est qualifié d’écuyer seigneur du Pouët et lieutenant au régiment de Bourgogne infanterie. Il avait épousé Gabrielle Julie Félicité de Suzannet en 1755. Parmi leurs 7 enfants, dont beaucoup moururent jeunes, on distinguera Pierre Alexandre Benjamin de Tinguy qui épousa  Louise Henriette Armande de Buor, et qui fut nommé maire de Saint-Fulgent de 1807 à 1828. Il fut ensuite remplacé par son propre fils, Louis Henri Benjamin de Tinguy du Pouët, de 1828 jusqu’à la Révolution de 1830. Un autre de ses fils, Léon Auguste de Tinguy du Pouët, fut nommé maire de Saint-André-Goule-d’Oie, à l’âge de 23 ans, de 1829 à 1830. Il habitait dans le logis du bourg qui avait été acheté aux héritiers de Jean Aimé de Vaugiraud.

Charles Auguste de Tinguy devenu veuf, se remaria avec Marie Madeleine Thérèse de Vaugiraud aux Landes-Génusson le 30 août 1744 (vue 86/376 du registre numérisé), tante de Jean Aimé ci-dessus cité. Agée alors de 44 ans, elle était la fille de Pierre de Vaugiraud et de Marie Desnos, qui habitèrent longtemps à la Logerie de Bazoges-en-Paillers. Thérèse de Vaugiraud vint vivre à la Clavelière, et n’eut pas d’enfant. Le couple s’était marié sous le régime de la séparation de biens dans leur contrat de mariage du 22 aout 1744. On trouve un compte entre époux daté du 19 octobre 1780, résumé ainsi : il a été fait aujourd’hui un compte amiablement des pensions que ladite dame devait payer à son mari conformément à leur contrat de mariage. La somme s’élève à 400 livres, qui a été payée d’avance jusqu’en août 1781 et 1782. Les deux époux se font donc quittes. L’acte se termine par l’indication suivante : « le dit Tinguy de Vanzais a déclaré ne pouvoir signer quant à présent, attendu la goutte dont il est atteint à la main droite et du tremblement qui l’agite » (12). On se souviendra à cette occasion que James Parkinson est né en 1755 à Londres selon Wikipédia. Charles Auguste de Tinguy est décédé à Saint-Fulgent le 20 janvier 1782 (vue 1).

Jean Abraham de Tinguy de la Sauvagère (1709-1784) et Perrine Bruneau (1720-1792)


Frère de Charles Auguste, il était le 4e fils puiné  d'Abraham Théophile de Tinguy et de Marie Anne Suzannet. Il était qualifié de seigneur de la Sauvagère. Il épousa dans la chapelle du château du Boireau à Chauché le 18 janvier 1746 (vue 6 du registre numérisé) Perrine Bruneau, dame de la Giroulière (Rabatelière). Le père de celle-ci était Philippe Auguste Bruneau (1692-1729), marié en 1710 avec Marie Madeleine de Chevigné, veuve de Fontenelle (13).

Des biens nobles et des biens roturiers :
Mur de jardin au logis de la Basse Clavelière 
(2018)
Ceux-ci possédaient un autre hôtel noble à la Basse Clavelière, voisin de celui des Bouquet. Et en 1774 le seigneur de Saint Fulgent rendant aveu à Tiffauges, précise : « tient de moi à cause de mon dit hommage  à foi et hommage lige et à rachat par mutation de vassal, messire Abraham Tinguy de la Sauvagère et Perrine Bruneau son épouse, et à cause d’elle, héritière de Philippe Bruneau de la Giroulière son père et de dame Marie Madeleine de Chevigné, l’hôtel et hébergement de leur métairie de la Basse Clavelière, circonstances et dépendances, tant en maisons, appentis, fournil, granges, toits, toiterie, aire, aireaux, ruages, quaireux, avec un petit jardin auprès des dites maisons appelé le Jardin de l’Aire, et 2 petits morceaux d’ouche qui en dépendent, contenant la dite métairie tant en ce que dessus qu’en prés, terres labourables et gasts 143 boisselées ou environ (17 ha). Et est ladite métairie et domaines enclavés dans ledit tènement de la Basse Clavelière ci-dessus et ci-après confrontés, et sur laquelle m’est due et payée par chacun an au terme de mi-août la rente de 6 boisseaux d’avoine mesure de madite cour, chaque boisseau comble, de rente noble et rendable dans mon dit château » (14). Dans le même aveu à Tiffauges, le seigneur de Saint-Fulgent ajoute en plus recevoir l’hommage des mêmes pour une rente noble de 35 livres par an à eux due par Charles Auguste Tinguy de Vanzais, le frère, sur sa maison noble de la Clavelière dont on a parlé plus haut (15).

Ce tènement de la Basse Clavelière contenait 525 boisselées (64 ha environ), dont la moitié on le voit possédée par les deux frères de Tinguy. Ses redevances féodales roturières, auxquelles participaient Charles Auguste et Jean Abraham de Tinguy, se montaient au total à 28 boisseaux de seigle et 24 boisseaux d’avoine, plus 5 livres 14 sols 3 deniers, ceux-ci « pour journaux de quinzaine, taille, service, bians à 2 bœufs et charrette, cens à différents termes ». « Plus nous doivent Charles Tinguy seigneur de Vanzais, Abraham Tinguy de la Sauvagère sur les domaines roturiers de leurs métairies, 1 sol de taille, 1 sol de service, et 10 sols pour 1 bœuf » (16). On voit à quel point en 1774 ces droits féodaux, de montants symboliques ou faibles à la Basse Clavelière comme ailleurs, constituaient un maelstrom de droits acquis, où le droit de la terre fixait les obligations et droits fonciers de leurs propriétaires, nobles ou roturiers, humbles ou riches. Parmi ces derniers on relève au hasard, un notaire, un chirurgien et le maitre de postes, habitants du bourg de Saint-Fulgent.

Rue du Logis à la Basse Clavelière
Au moins une maison actuelle de la rue du logis à la Basse Clavelière a pour origine l’un des deux logis que nous venons d’évoquer ou celui, construit ou aménagé plus tard, de Léon de Tinguy, qui quittera Saint-André pour habiter la Léonnière à la Basse Clavelière (voir le recensement de Saint-Fulgent en 1861). A l’arrière une ouche de grande surface est entièrement entourée de murs. Des recherches cadastrales permettraient de préciser ce point.

Une famille nombreuse et mobile : 
Le premier enfant de Jean Abraham de Tinguy et Perrine Bruneau, Charles Henri, naquit le 13 janvier 1747 (vue 15 sur le registre numérisé de Chauché) au château de Boireau à Chauché, chez le vieux mari de la sœur de Jean Abraham, Louise Henriette de Tinguy, elle-même décédée. Leurs deux enfants suivants sont nés à Saint-Fulgent en 1748 et 1750, révèle le registre. Ensuite leurs enfants naquirent à la Chevaleraye (Saint-André) : quatre de 1751 à 1754. Puis à nouveau les suivants furent baptisés (sans doute nés) à Saint-Fulgent : quatre de 1757 à 1761. Dans cette période les parents habitaient dans le bourg de Saint-Fulgent (17). En 15 ans, Perrine Bruneau mit au monde 11 enfants qui survécurent à la naissance, même si deux d’entre eux moururent jeunes. En cela sa vie ressemblait à celle des autres femmes de sa paroisse. En revanche elle devait avoir du personnel de maison pour l’aider, voire elle mettait ses bébés en nourrice, mais notre documentation sur ce point fait défaut.  

Ces lieux des naissances, associés aux actes notariaux disponibles, nous révèlent les demeures successives du couple. Après le Boireau, il se fixa d’abord à Saint-Fulgent de 1748 à 1750 dans un lieu non repéré, puis à la Chevaleraye de 1751 à 1754, à nouveau à Saint Fulgent, dans le bourg, au moins dès 1757, jusqu’au moins l’année 1763. Ensuite ils habitèrent le Coudray de manière avérée de 1766 à 1771. Puis ils déménagèrent à la Giroulière (Rabatelière). Le frère ainé de Perrine Bruneau, Jacques Philippe Auguste (1711-1763), seigneur de la Giroulière, s’était marié en 1748 avec Marie Aimée des Hommes. Celle-ci est décédée aux Brouzils le 4 février 1763 (vue 11), quelques mois après son mari. A cette date les héritiers de ce dernier étaient Perrine et son frère, Charles Auguste Bruneau, seigneur de la Pitière (Chauché) (17). Dans un partage ultérieur, Perrine eut la Giroulière et s’y installa. En 1778 au moins on l’y trouve avec son mari, et jusqu’au dernier jour de la vie de celui-ci le 18 mars 1784, âgé de 75 ans. Perrine Bruneau s’éteignit en 1792 à Chavagnes, où elle habitait dans le bourg depuis 1786. Le 20 janvier 1771 est décédée au Coudray (vue 12 du registre numérisé de Saint-André) Anne Florence Bruneau, parente de Perrine Bruneau, non située dans sa généalogie. De ses demeures à Saint-André on ne trouve pas trace de la présence de Jean Abraham de Tinguy dans le seul procès-verbal d’assemblée des habitants de la paroisse en 1765, le plus ancien conservé, mais cela constitue une indication trop ténue pour en tirer une conclusion.

Sa demeure  à la Chevaleraye s’explique par l’achat vers 1747, des métairies de la Boutinière, et de la Chevaleraye par Perrine Bruneau, qui les paya sur ses biens propres pour le prix de 4 950 livres. Pour cela elle avait été remboursée d’une rente que lui devait Marguerite Elizabeth Angélique de Farcy du Rozerai, épouse d’Anne Arthus de Bonchamps, chevalier seigneur de la Baronnière (Anjou). Elle vendit aussi une métairie aux Essarts pour financer cette acquisition (18).

Une demeure simple
Vieille maison à la Chevaleraye à Saint-André (
vers 1970)
On chercherait néanmoins en vain les traces d’un manoir dans le village de la Chevaleraye, tout simplement parce qu’il n’a vraisemblablement pas existé. Peut-être sa maison ressemblait-elle à celle de la Roussière de Saint-Fulgent, où logeaient les Royrand, eux aussi de famille noble. Pompeusement appelée logis, celle-ci était une maison en murs de pierres grises apparentes et toit de tuiles, sur deux niveaux : quelques pièces en enfilade au rez-de-chaussée et des greniers à l’étage. Leur standing et leur taille différenciaient ces logis des maisons plus petites, en toit parfois recouvert de végétal séché, des autres habitants du village. Mais, vu d’aujourd’hui, on a pitié de toutes ces habitations, logis des nobles compris. Des anciens dans les années 1970 se souvenaient de vieux bâtiments dans le village de la Chevaleraye appelés « logis », et aujourd’hui disparus. Il y avait une plaque de cheminée marquée d’une fleur de lys, ce qui aurait signifié la marque des de Tinguy (19). Leurs armes portaient bien effet « d'azur à quatre fleurs de lys posées deux et deux ».

Au Coudray il y avait un logis, habité jusqu’en 1763 au moins par Charlotte de Puyrousset, dont nous perdons la trace ensuite, son mari étant mort à la fin de l’année 1761. On sait qu’elle vendit ce qui restait du fief du Coudray à René Loizeau en 1767. Il ne serait donc pas étonnant que le logis ait été occupé par les de Tinguy de 1766 à 1771, mais nous n’en savons rien. Nous avons fait la description du lieu dans un article publié sur ce site en septembre 2014 : L'ancien logis du Coudray au 18e siècle à Saint-André-Goule d’OieEn aurait-il été propriétaire ? Nous ne pouvons pas répondre. A le voir déménager aussi souvent tout au long de sa vie, on finirait par ne pas s’étonner de constater qu’il ait été simple locataire. Cette bougeotte reste exceptionnelle pour quelqu’un de son milieu à cette époque. Et elle ne tient pourtant pas à une fortune insuffisante apparemment.

Une gestion personnelle des métairies : Nous avons décrit quatre baux de ses deux métairies de la Boutinière et de la Chevaleraye. Voir nos articles publiés sur ce site en septembre et octobre 2015 :  La Boutinière à Saint-André-Goule-d’Oie, et La Chevaleraye et la Javelière La ferme annuelle de la Boutinière est montée de 230 livres en 1766 à 264 livres en 1771, signée à chaque fois par Jean Abraham de Tinguy. En 1776, le fermier est un boulanger de Saint-Fulgent, qui la sous-loue moyennant le prix annuel de 300 livres. La ferme annuelle de la Chevaleraye était de 240 livres en 1771. Et ces hausses importantes des prix des fermes sur une courte période posent question. Certes l’époque était à la hausse des fermes, mais ici elle parait plus forte que ce qui se faisait dans la contrée. Il y a probablement derrière ces hausses une amélioration de la mise en valeur de l’exploitation agricole. Celle-ci pouvait reposer sur un défrichement de l’espace ou (et) une orientation plus poussée de l’activité vers l’élevage, activité risquée mais rémunératrice. De plus, l’achat vers 1747 des deux métairies ensemble de la Boutinière et de la Chevaleraye pour 4950 livres, parait peu élevé en comparaison de l’estimation détaillée des métairies du château de la Rabatelière près de 90 ans plus tôt. On soupçonne une bonne affaire pour les acquéreurs. Ajoutons une autre remarque : dans les actes qu’il signe Jean Abraham de Tinguy n’est pas mentionné comme militaire à la différence de son frère et de beaucoup d’autres nobles de sa famille dans la région. On voit en définitive émerger des textes un Jean Abraham de Tingy de la Sauvagère en gentilhomme fermier. 

Le nouveau métayer qui s’engage à la Boutinière le 7 juin 1771 vient de la Giroulière, remplaçant au pied levé un preneur précédent qui se désista de son bail 2 mois auparavant. Heureusement le bail de 5 ans ne devait commencer qu’à la Saint-Georges 1772 (20). La clause concernant les corvées effectuées au profit du bailleur a fait l’objet d’une discussion, car on ne s’est pas contenté de la formule générale et toute prête des notaires. Il est écrit que le preneur est tenu « d’un charroi à trois lieues (12 kms) à la ronde pendant le cours des présentes », ce qui est peu et inférieur à l’usage écrit, étant bien précisé que le bailleur ne pourra « rien demander ni exiger du preneur les années qu’il pourrait ne pas lui faire faire ledit charroi, ni les répéter d’une année à l’autre ». La nourriture des « bouviers » (conducteurs de bœufs), sera prise en charge par le bailleur « seulement que lorsqu’ils seront en la demeure dudit sieur bailleur, soit en partant, soit à leur retour » (la coutume le prévoyait déjà) (20). Ces phrases résultent à l’évidence d’une discussion entre le nouveau preneur et Jean Abraham de Tinguy. Celui-ci a dû s’engager par écrit sur ce qu’il avait promis pour trouver le preneur à bail qu’il voulait. Dans la nouvelle ferme qui suivit en 1776, on voit le fermier (le boulanger qui sous-afferme) ajouter des corvées supplémentaires à son profit : 10 charrois par an avec bœufs, charrette et un homme pour charroyer les bois, landes et fournilles (menu bois et branchages) pour chauffer son four tout proche dans le bourg de Saint-Fulgent (21). On soupçonne cette formule de sous-ferme résultant des problèmes de santé du propriétaire.

La Boutinière (Saint-André)
André Grolleau, meunier dans le village de la Boutinière, entreprit en 1783 la construction d’une grange dans le village, le long d’une pièce de terre appartenant à Jean Abraham de Tinguy. Ce dernier protesta d’un empiètement de terrain et d’une gêne pour l’écoulement des eaux. L’histoire en elle-même a peu d’intérêts, mais à lire la transaction qu’ils actèrent devant notaires pour régler le conflit entre eux, on voit deux personnes traiter d’égal à égal (22). Et pourtant l’un était noble et l’autre roturier. Que le noble ne fût pas seigneur de la Boutinière ne parait pas avoir influé sur les comportements, même si leur différence de statut devait marquer leurs rapports de civilité. A cette occasion Abraham de Tinguy « a déclaré ne pouvoir signer attendu sa faiblesse et l’indisposition d’un grand tremblement ». Cela ressemble beaucoup à la maladie qu’a eue son frère Charles Auguste, notée dans des actes en 1776 et 1780 et appelé « goutte ».

Les métairies de la Boutinière et de la Chevaleraye furent vendues par Perrine Bruneau, alors veuve, en novembre 1789 à Agnan Fortin, le dernier seigneur de Saint-Fulgent, moyennant la somme de 22 000 livres, prix marqué par l’hyper inflation de l’époque.

La solidarité familiale : 
Jean Abraham de Tinguy et sa femme vendirent le 27 décembre 1766 la rente foncière annuelle et perpétuelle de 60 livres par an, due par des particuliers sur une maison, prés et terres sises au bourg de Belleville, pour le prix de 1200 livres. Elle était échue à Perrine Bruneau et ses cohéritiers par le décès de René Valentin Bruneau, vivant seigneur de Beaulieu (Mouilleron-le-Captif), leur oncle mort sans enfant (23). Le lendemain Abraham de Tinguy et sa femme achètent pour 1500 livres à la veuve de ce dernier, ses meubles et effets, pour en disposer à son décès seulement. L’achat a été fait pour effacer une dette de la veuve et de son défunt mari, d’un même montant (24). La veuve, Louise Barbier, avait épousé le 31 août 1725 René Valentin Bruneau, sieur de Beaulieu, originaire de la Rabatelière. Celui-ci fut inhumé le 7 juin 1763 à 63 ans. Il était le fils de René Tristan, seigneur de la Giroulière (1659-1714), marié en 1688 avec Marie Sapinaud. Son frère Philippe Auguste Bruneau eut pour fille Perrine Bruneau.

Une réelle fortune
Jean Abraham Tinguy a emprunté le 24 aout 1778 la somme de 2000 livres à René Landrieau sous forme d’une rente constituée annuelle et perpétuelle de 100 livres, rachetable à la volonté de son débiteur. La rente était rendable au-devant de la porte de l’église du bourg de la Rabatelière. La clause est inhabituelle, mais on n’allait quand même pas demander à un noble d’aller porter son versement au domicile d’un créancier roturier ! René Landrieau est meunier demeurant à la Jarrie (Saligny), et contracte comme tuteur d’Elizabeth Suire, fille mineure du 2e mariage de défunt Jacques Suire et feue Marie Landrieau sa 2e femme. Cette somme de 2000 livres provenait du remboursement d’une rente constituée de 100 livres à la mineure Suire, faite par Charles de Royrand de la Roussière, à qui Landrieau avait prêté auparavant les 2 000 livres le 3 juin 1775. Ce montant représentait la valeur de la succession mobilière des père et mère de la mineures Suire (25). Il y avait nécessité pour le tuteur de cette mineure de placer une somme aussi importante de manière sûre, à une époque et dans une contrée dépourvues de banque. Les notaires remplissaient ce rôle souvent. Il faut se rappeler que les rentes foncières et constituées se créaient à 5% de rendement, suivant un édit royal systématiquement respecté dans les nombreux actes lus dans la contrée. La concurrence était donc exclue, laissant toute la place au critère essentiel recherché dans tout placement d’argent, la confiance en l’emprunteur. Faute d’en savoir plus sur les circonstances de l’acte notarié, on n’affirmera pas ici que l’emprunteur a rendu service au prêteur. Mais la question reste posée. D’autant que l’historien Chassin a indiqué, sur la foi de Cavoleau (ancien secrétaire général de la préfecture de la Vendée en 1800), que les paysans plaçaient volontiers leur argent « au château » avant la Révolution. Et il explique ainsi pourquoi les châteaux ne brulèrent pas en 1789. Venant d’un historien classé chez les « bleus », l’explication parait bien exclusive néanmoins, mais il s’était essayé à comprendre la situation particulière de la Vendée sur ce point (26).

Château de Puytesson
D’autant qu’il fallait posséder les moyens d’emprunter, et sur ce point il parait que c’était le cas de Jean Abraham de Tinguy et de Perrine Bruneau. La dot de leur fille Henriette prévue dans son contrat de mariage en 1768, nous le montre. Elle est de 15 000 livres, et ce contrat est instructif. D’abord le marié est Charles Antoine Durcot seigneur de Puytesson et de Chauché, demeurant en son château de Puytesson à Chauché. Célibataire et âgé de 56 ans, il avait surpris une conversation de son neveu avec sa femme sur l’héritage à venir de Puytesson. Vexé, mais homme de décision, le seigneur de Puytesson avait enfourché son cheval le lendemain et foncé chez son voisin au Coudray, Abraham de Tinguy, âgé de 3 ans de plus que lui. Sans excès de romantisme, il lui avait demandé la main de sa fille Henriette, âgée de 17 ans. L’affaire fut rapidement conclue. Le contrat de mariage prévoyait que les futurs époux seront communs en biens meubles et immeubles, acquêts et conquêts immeubles, à moitié chacun, et dans les conditions de la coutume du Poitou. A l’effet de quoi la future est dotée pour elle-même de la somme de 15 000 livres « en argent sonnant et effectif du cours de ce jour, comptées par elle au seigneur de Puytesson devant les notaires, lequel l’a prise et lui en fait quitte ». Les droits mobiliers du futur sont évalués à pareille somme, de sorte que le fonds de la communauté se monte à 30 000 livres en effets mobiliers.

La future épouse aura droit, si elle survit à son époux est-il écrit sérieusement par les notaires, à renoncer à la communauté d’entre eux, ou de l’accepter. Si elle renonce, elle aura droit de reprendre quitte de charges, la somme de 15 000 livres, et tout ce qu’elle justifiera avoir mis en la communauté. Et en cas d’insuffisance sur les biens fonds du futur, seront garantis la chambre garnie et les habits de deuil (valeur de 1200 livres). S’il y avait un enfant vivant du futur mariage au décès du futur, en renonçant à la communauté, la future ne pourra prétendre de ses enfants qu’à 750 livres chaque année jusqu’à son décès, au lieu des 15 000 livres de dot qui resteront à ses enfants. Mais si les enfants venaient à mourir avant elle, elle retrouverait la somme de 15 000 livres à son profit. La future aura en outre douaire coutumier (part des immeubles du mari réservée à la veuve), si le cas advenait (27). Il ne faudrait pas croire que les contrats de mariage et de telles clauses étaient destinés à la gestion des fortunes. Ils géraient tous les patrimoines, et on a vu des contrats de mariage pour des dots de 70 livres à la même époque chez les mêmes notaires. Alors, certes le seigneur de Puytesson était un bon parti pour la première fille à marier de la maison, mais il y avait quand même 9 enfants à établir. On en déduit que notre gentilhomme fermier, quoiqu’habitant de modestes demeures, avait des biens.

Les enfants dans la guerre de Vendée
Les enfants de Jean Abraham de Tinguy et de Perrine Bruneau allaient devoir subir et affronter la période de la guerre de Vendée. Voici un bref aperçu de leurs destinées :
-        L’ainé Charles-Henri, né au château de Boireau en 1747, est décédé à la Chevaleraye, en 1756.
-        René-Abraham, né 1748, est décédé le 2 décembre de l'année suivante.
-        René-Henri, né en 1750, se destina d'abord à l'état ecclésiastique et fut pourvu de la chapellenie de Saint-Antoine de la Cantinière dans l'église de Saint-Denis-la-Chevasse en 1767, n’étant encore que dans les ordres mineurs (28). Il renonça définitivement à la carrière d'Eglise, se démit de son bénéfice, et en 1788 se maria avec Thérèse Ursule du Plessis de Grénédant. Celle-ci était la fille d’Elizabeth Montaudouin et la petite-fille de René Montaudouin, qui avait acheté la vicomté de la Rabatelière en 1725 et la seigneurie de Languiller en 1745. Après son mariage, René Henri de Tinguy vécut dans le marais poitevin, et participa aux combats de la guerre de Vendée à la tête de sa paroisse de Bouin. Charette le nomma gouverneur de l’île de Noirmoutier. Capturé par les républicains, il eut la langue arrachée et mourut fusillé le 10 janvier 1794 sur l’île par les bleus, deux jours après l’exécution du généralissime d’Elbée.
-       Henriette, née en 1751, épousa Charles-Antoine Durcot (voir ci-dessus son contrat de mariage). Avec elle se perpétua la famille des Durcot de Puytesson. 
-        Louis Charles, né en 1752, s’engagea dans la marine et épousa Renée Sophie de Barberé. Il émigra puis fut nommé maire de la Rocheservière en 1816, et sa descendance continua la branche aînée des Tinguy de la Giroulière. Il fut amnistié le 26 frimaire an XI (17-12-1802) (29).
-        César Gabriel, né en 1754, participa à la guerre de Vendée, mais dut abandonner à cause d’infirmités. Il épousa Henriette de Goué au château de la Chabotterie. Il a habité la Giroulière et fut maire de la Rabatelière. Il fut à l’origine de la seconde branche de la Giroulière, et sa descendance est parvenue jusqu’à nos jours.
Union Chrétienne à Luçon




-        Perrine-Esprit, née en 1756, fut religieuse de l’Union Chrétienne à Luçon.
-        Marie Julie Renée, née en 1757, fut aussi religieuse à l'Union Chrétienne à Luçon.
-        Marie-Madeleine, née en 1758, décéda en 1792 lors d’une traversée en mer.
-        Joseph François, né en 1760, fut témoin au mariage de d'Elbée (futur généralissime des armées vendéennes) à la Gaubretière. Il épousa Marie Pélagie de Boisy-Gouffier, dont il n’eut qu’une fille. Il émigra en 1792 et fut amnistié le 18 frimaire an XI (9-12-1802) (29).
-        Jeanne Henriette, née en 1761. Le parrain fut Charles Guyet, le futur républicain de Saint-Fulgent. La marraine fut Henriette Proust, fille de Louis Prosper Proust de Saint-Fulgent. Sans alliance, elle est décédée à Poitiers le 5 avril 1810.

La place de la noblesse locale dans la paroisse


Au terme de ce récit on voit beaucoup de similitude entre la vie des de Tinguy et des de Vaugiraud, les deux familles nobles qui vécurent à Saint-André-Goule-d’Oie au 18e siècle. Nous n’évoquons pas ici les familles nobles de la Boutarlière qui n’ont pas habité dans la paroisse la plupart du temps. Ce fut le cas souvent en revanche de celles de Linières, mais leur histoire personnelle nous échappe en partie faute d’archives pour cette période. Pour ce que nous avons repéré, elles apparaissent proches de « leurs gens », dans la tradition de l’époque. De petite fortune, malgré les biens possédés, les de Tinguy et de Vaugiraud faisaient jeu égal à cet égard avec les riches bourgeois de la contrée. Cette noblesse d’écuyers et de chevaliers s’est d’ailleurs mêlée à eux par des mariages au 17e siècle. Au siècle suivant on l’observe chez les de Vaugiraud et chez les Bouquet, mais pas chez les de Tinguy, il est vrai plus fortunés qu’il n’y parait. Leurs histoires, avec celles des familles de bourgeois, Moreau et Fluzeau à Saint-André, Proust et Guyet à Saint-Fulgent, ajoutées à celles des 24 villages de Saint-André où nous avons pu approcher la vie de leurs propriétaires roturiers, accumulent de nombreux faits de société des 17e et 18e siècles. Ils nous paraissent suffisants pour proposer en un bref résumé les observations générales suivantes sur la noblesse de la paroisse de Saint-André-Goule-d’Oie :

-        La vision de la famille est la même pour tous, d’inspiration catholique : « Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre » (Bible). Elle est élargie aux membres collatéraux, et on y est solidaire dans la maladie et la mort. Une différence partagée avec les riches bourgeois cependant : on ne vit pas en communautés familiales au « même pain et pot » à plusieurs couples, comme les laboureurs et les artisans.

-        Le patrimoine foncier est au centre de la réussite matérielle. Les mariages, les dots et les successions sont à son service dans tous les milieux. Mais chez les nobles, la règle du préciput favorise l’ainé dans les successions, alors que les roturiers, sans distinction de sexe, restent égalitaires entre eux.

-        Les droits seigneuriaux sont régis par un droit féodal du sol qui fixe ses lois aux propriétaires, quelle que soit leur appartenance sociale. Et le principal suzerain à Saint-André, le seigneur de Languiller, a dispersé ces droits par des ventes tous azimuts au milieu du 16e siècle. Après cela, les redevances féodales ont fortement mixé les relations d’affaires des bourgeois et des nobles entre eux. Et pour les petits propriétaires, elles les liaient autant aux bourgeois qu’aux nobles.

-        Les nobles vivent au milieu des populations, et gèrent parfois eux-mêmes leurs biens. C’est moins vrai néanmoins que pour les bourgeois, et notre petit échantillon accentue une réalité certainement moins évidente ailleurs. C’est que beaucoup de ces nobles ont eu deux activités : militaire d’abord et fermier ensuite. Cependant, dans les petites paroisses voisines de la Rabatelière et de la Barotière, le seigneur local, important par les surfaces possédées, est omniprésent par l’intermédiaire de ses officiers et régisseurs, et n’habite pas sur place.

-        Les couples avec leurs enfants et leurs communautés familiales connaissent une mobilité relative. Les métayers courent d’une métairie à l’autre dans des baux à durée déterminée, et les nobles bougent d’un fief à l’autre au gré des mariages, partages et acquisitions. Certes le phénomène n’est pas important mais il existe.

-        Les habitations sont presque toutes modestes dans leur confort de vie, malgré les signes extérieurs qui savent distinguer les humbles et les riches. Les châteaux sont rares, et même les grands logis comme à Saint-André.

-        Les rapports d’affaires (arrentements, baux, ventes) ont parfois une part significative de négociation entre les parties, qui ne laisse pas toujours en pratique le roturier en état d’infériorité. Certes là aussi, il ne faut surtout pas exagérer l’observation, mais il serait dommage de ne pas noter sa réalité.

On pourrait à l’inverse relever d’autres observations qui décrivent les frontières entre les nobles et les roturiers, de manière plus profonde, notamment dans le domaine des droits d’honneur de la noblesse, des impôts et de la justice. Sans omettre que chez les roturiers, comme chez les nobles, il existait des couches sociales de différents niveaux. Notre propos n’est pas d’oublier l’acquis de la recherche historique la mieux établie en ce domaine. Il n’est pas non plus de nier l’intérêt des théories comme le marxisme dans la compréhension des sociétés humaines. Il est seulement de montrer que la réalité a été plus complexe qu’on ne la cru trop longtemps.

Dans cette société rurale de la petite paroisse de Saint-André-Goule-d’Oie, on peut observer ainsi à la veille de la Révolution Française des facteurs de cohésion à la frontière entre les roturiers et les nobles de petites fortunes. Cela n’a pas été le cas partout en France. Seront-ils plus forts que les facteurs de divisions dans les réactions de cette société au processus révolutionnaire ? Les frontières et les différences aboutiront-t-elles à des coupures dans l’épreuve de l’action politique ? On devine la réponse, mais à Saint-André-Goule-d’Oie la documentation fait défaut pour la montrer tout simplement, tant dans le cahier de doléances que dans les peurs antiaristocratiques de l’été 1789, par exemple. Et puis dans les communes voisines de la Rabatelière et de la Barotière, on a une situation de la noblesse locale très prépondérante au contraire. La révolte vendéenne y a pourtant été la même qu’à Saint-André. En revanche, les bourgeois importants, comme Simon Guyet de Saint-Fulgent, ont recherché l’accession à la noblesse avant 1789, puis revendiqué ensuite l’égalité des droits de l’homme. La « supériorité de naissance » des nobles leur était plus insupportable qu’aux paysans, bien sûr, les prédisposant ainsi en faveur de la Révolution. 

Débarrassé des relents de propagande sur le moment et dans l’historiographie, la plupart des historiens relativisent désormais la réalité du rôle des nobles dans l’histoire de la Révolution, tenant compte en particulier des différences dans les nombreuses contrées du royaume. Les récits soulignent en plus l’importance de l’alibi que ceux-ci ont constitué, quand ils étaient présentés comme « le régime des coups de bâton et de l’esclavage le plus odieux » (30).


(1) Théophile de Tinguy : La maison de Tinguy, notice généalogique et historique, 1896, http://la.maison.de.tinguy.free.fr/topic/index.html
(2) Aveu du 23-6-1774 de Saint-Fulgent (Agnan Fortin) à la vicomté de Tiffauges (A. L. Jousseaume de la Bretesche), transcrit par Paul Boisson, Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 13, page 16.
(3) G. de Raigac, Diverses maintenues de noblesse par Quentin de Richebourg, Archives ce Vendée : 8 J 75, page 210. Jean Maillaud a relevé la date du contrat de mariage du 7 janvier 1669 : Archives de Vendée, notes généalogiques de Jean Maillaud, Tome 18, page 78.
(4) Reconnaissance du 10-9-1770 de rentes par Charles de Tinguy sur sa maison noble, Archives de Vendée, notaires de Saint-Fulgent, Thoumazeau : 3 E 30/120.
(5) Ibid. fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 13, aveu du 23-6-1774 de Saint-Fulgent, page 25 et 26.
(6) Notaires de Saint-Fulgent, Thoumazeau : 3 E 30/120, reconnaissance du 31-8-1770 d’une rente constituée pour Charles de Tinguy.
(7) Voir : http://famillesdevendee.fr/de_sarode.html, famille Sarode.
(8) Ibid. fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 13, aveu du 23-6-1774 de Saint-Fulgent, page 28.
(9) Notaires de Saint-Fulgent, Thoumazeau : 3 E 30/120, ferme du 24-7-1776 de Vanzais (métairie et droits).
(10) Notaires de Saint-Fulgent, Thoumazeau : 3 E 30/124, arrentement du 10-3-1782, du gros moulin à vent de la Bourolière.
(11) Notaires de Saint-Fulgent, Thoumazeau : 3 E 30/119, désistement du 18-4-1766 du testament Amaury au profit des Tinguy.
(12) Notaires de Saint-Fulgent, Thoumazeau : 3 E 30/123, compte du 19-10-1780, des époux Tinguy.
(13) Ibid. fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 33, les Bruneau.
(14) Ibid. fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 13, aveu du 23-6-1774 de Saint-Fulgent, page 26.
(15) Ibid. fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 13, aveu du 23-6-1774 de Saint-Fulgent, page 28.
(16) Ibid. fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 13, aveu du 23-6-1774 de Saint-Fulgent, page 91.
(17) Traité du 25-1-1763 sur le douaire de M. Aimée des Hommes de la Giroulière, Archives de la Vendée, notaires de Saint-Fulgent, Thoumazeau : 3 E 30.
(18) Notaires de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/12, vente du 11-11-1789 des métairies de la Boutinière et de la Chevaleraye par P. Bruneau à A. Fortin.
(19) Ibid. fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 76-1, lieux-dits de Saint-André-Goule-d’Oie. 
(20) Notaires de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/6, ferme de la Boutinière de Jean Abraham Tinguy à Roy du 7-6-1771.
(21) Ibid. fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 76-1, Saint-André-Goule-d’Oie, lieux-dits et autres.
(22) notaires de St Fulgent, Frappier : 3 E 30/10, transaction du 16-12-1783 entre de Tinguy et André Grolleau concernant la construction d’une grange à la Boutinière.
(23) Notaires de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/4, vente du 27-12-1766 d’une rente de 60 £ par Tinguy à Voyneau.
(24) Notaires de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/4, vente du 28-12-1766 de ses meubles par la Veuve Bruneau à Tinguy.
(25) Notaires de Saint-Fulgent, Thoumazeau : 3 E 30/123, arrentement du 24-8-1778, de 2000 £ par Tinguy de la Sauvagère.
(26) Ch. L. Chassin, Préparation à la guerre de Vendée, Tome 1er, cité par M. Faucheux dans L’émigration vendéenne de 1792 à l’an XI, page 39.
(27) notaires de Saint-Fulgent, Thoumazeau : 3 E 30/120, contrat de mariage du 30-5-1768 d’Henriette Tinguy et de Charles Durcot.
(28) Notaires de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/12, nomination du 6-6-1789 à la chapelle Saint Antoine de la Cantinière par Henriette de Tinguy de Puytesson.
(29) Marcel Faucheux, l’Emigration vendéenne de 1792 à l’an XI, page 145. Et Beauchet-Filleau, Tableau des émigrés du poitou, pages 29 et 125.  
(30) Proclamation des représentants Carra et Auguis affichée le 30 mars 1793 à Fontenay-le-Comte, source : Charles Louis Chassin, La Vendée Patriote, T. 1, page 45/46.


Emmanuel Francois, tous droits réservés
août 2018, complété en octobre 2018

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