jeudi 2 décembre 2010

Le mystère Joseph Guyet


Depuis notre article publié en novembre 2010, nos recherches, plutôt nos trouvailles, ont progressé sur le compte de Joseph Guyet. Il y a d’abord eu la découverte du dossier de rectification des limites communales en 1817 entre Chauché et Saint-André-Goule-d’Oie, avec l’intervention écrite de Joseph Guyet (voir l'article publié sur ce site en juillet 2011 : Louis XVIII s’intéresse à la Morelière. Puis nous avons découvert une trentaine de baux des métairies de Linières entre 1800 et 1830, au temps de Joseph Guyet. Elles nous ont permis de décrire les activités agricoles de cette époque à Linières (octobre et novembre 2012), le statut des métayers (décembre 2012) et l’implication du propriétaire (aout 2012). Enfin, un internaute vient de nous informer des biens possédés par Joseph Guyet dans la plaine de Vendée. Et puis nous avons pu reconstituer l’essentiel de la fortune de son père (avril 2013). Tout ceci nous conduit à mettre à jour le présent article dans une nouvelle rédaction, remplaçant celle de novembre 2010. Le mystère de cet homme s’est bien éclairci, même sur un point essentiel : les débuts de sa vie sentimentale avec la vicomtesse de Lespinay.

Ses parents, ses frères et sœurs


Saint-Fulgent
Joseph Guyet, né et baptisé à Saint-Fulgent le 20 avril 1774, est le fils de Simon Charles Guyet et de Catherine Couzin. Son grand-père Louis Guyet (mort en 1758), était marchand, aubergiste à l’enseigne du « Chêne-Vert » à Saint-Fulgent et maître de poste dans ce bourg. Il s’était marié avec Catherine Tricouëre en 1725, elle-même fille d’un marchand de Saint-Fulgent. Son arrière-grand-père (mort avant 1725) s’appelait aussi Louis Guyet et s’était marié vers 1700 avec Marie Mesmin.

Son père Simon Charles, né le 28 octobre 1730, était le cinquième d’une famille de douze enfants nés entre 1726 et 1744. Il avait épousé le 19 juillet 1768 à Triaize, Catherine Couzin, originaire de Champagné-les-Marais, veuve de Jean Charles Pillenière (1741-1767), et fermier demeurant à Triaize (1). Elle était née à Champagné-les-Marais le 26 mars 1744, fille de fermier, et elle est morte à Saint-Fulgent le 12 janvier 1807. La famille d’où est issu Joseph appartient au milieu des notables bourgeois dès avant la Révolution, fréquentant aussi la petite noblesse des environs. Son père Charles Guyet est parrain au baptême de Jeanne de Tinguy le 24 juin 1761 à Saint-Fulgent, fille d’Abraham seigneur de la Sauvagère, et demeurant alors à la Chevaleraye, sur la paroisse de Saint-André-Goule-d’Oie.

Son père était lui aussi à ses débuts aubergiste à Saint-Fulgent et il hérita de la charge de maître de poste située dans ce bourg. Son activité principale était d’affermer des biens qu’il sous-louait ensuite : des métairies et même la terre de la baronnie des Essarts (1772-1787) et le prieuré de Chavagnes. Et avec l’argent gagné il acheta des métairies : deux à la Boissière de Montaigu, une à Beaurepaire, deux à Saint-André-Goule-d'Oie, neuf provenant de l’abbaye de la Grainetière en tant que bien national, trois cabanes dans le marais. Il acheta aussi avant la Révolution le fief de Puyberneau (Sainte-Florence-de-l’Oie), avec ses deux borderies et ses trois métairies, et le fief de la Barette (Essarts), avec une borderie et deux métairies (2).

Champagné les Marais
On sait que l’essentiel de cette fortune fut partagée après la mort de Charles Guyet en mars 1793 entre ses héritiers. Mais il faut compléter l’énumération ci-dessus par les achats dans le pays de sa femme à Champagné-les-Marais que fit Charles Guyet. A la déclaration de succession de cette dernière à Luçon le 20 juin 1807, ses biens propres comprenaient deux cabanes (métairies de Maison Neuve et de la Balise) et des marais salants, évalués au total à 1 622 F de revenus annuels, soit 32 440 F de capital. A cela s’ajoutait la moitié des acquis de la communauté avec son mari défunt, laquelle était évaluée à 4 120 F de revenus annuels, soit 82 400 F de capital (3). Joseph Guyet eut sa part dans l’héritage de Champagné-les-Marais, qu’il augmenta ensuite.

Charles Guyet poussa l’ambition jusqu’à acheter, deux ans avant 1789, la charge de « garde de la porte de Monsieur », qui lui donnait le droit de porter le titre d’écuyer. À Saint-Fulgent il était la personnalité en vue à la veille de la Révolution, avec ses entrées dans la noblesse locale.
De ses neuf enfants, frères et sœurs de Joseph, deux moururent en bas âge et les autres ont, eux aussi, connu une certaine fortune :
  1. Catherine Sophie, baptisée le 19 août 1770. Elle se maria en 1791 avec Etienne Benjamin Martineau, médecin. Ce dernier fut un révolutionnaire très actif, haï pour cela dans la région de Saint-Fulgent, et qui déménagea plusieurs fois avant de se stabiliser comme juge de paix aux Herbiers.
  2. Charles Jacques, baptisé le 9 juin 1772.  Dit Guyet-Desroches, il épousa en 1796 à Champagné-les-Marais, où le couple résida toute sa vie, Rose Boileau, fille d’un marchand. C’était la paroisse d’origine de sa mère, Catherine Cousin. Ils eurent neuf enfants, dont Charles Jean Baptiste (1797-1867) capitaine de vaisseau mort sans alliance (4), Armand Germain, notaire à Marans, Eugène qui fut avocat à Paris où il mourut en 1879, Rose Désirée qui épousa Pierre Hilaire Martineau, notaire à Chaillé-les-Marais (un cousin éloigné de son oncle par alliance).
  3. Joseph, baptisé le 20 avril 1774, avec pour parrain Claude Joseph Frappier, notaire royal et apostolique, sieur de la Rigournière, et pour marraine, Françoise Delagroix (parente de sa mère). Il acheta le domaine de Linières et se maria civilement en 1804 avec Félicité du Vigier, divorcée de Charles de Lespinay. Il fut Chef à l’agence judiciaire du Trésor Royal en 1717, et aussi probablement dans la période antérieure, c'est-à-dire responsable de contentieux au ministère des Finances, en langage moderne.
  4. Pierre Louis, baptisé le 10 avril 1775. Il acheta pour 3 000 livres l’église de Saint-Fulgent incendiée pendant la guerre de Vendée, qu’il revendit en 1803. En 1803 il habitait les Roches-Baritaud à Saint-Germain-de-Prinçay, voisin du fermier général du domaine, Samuel Majou. Il épousa en 1811 Marie Linyer, fille du procureur de Vouvant. Il acheta à Claude III de Beauharnais une partie du domaine des Roches-Baritaud en 1816. Les Marchegay achetèrent la moitié du domaine en 1817. Pierre Louis est mort en 1842 sans enfants. 
  5. Louis René, baptisé le 2 novembre 1776, et mort sans alliance le 4 avril 1853 au château du Bignon (Herbiers), qu’il avait acheté en 1828 à Nicolas de Rouault, après avoir longtemps habité au bourg de Saint-Fulgent. Il y recevait son neveu, Guyet-Desfontaines, fils de Joseph, quand celui-ci venait se faire élire député aux Herbiers, au temps de la monarchie de Juillet. Le château fut vendu en 1854 par les héritiers à Gustave Lelièvre.
  6. Auguste Jacques, baptisé le 15 avril 1783. Il fut à l’origine de la branche de Grissay, du nom de la propriété, située aux Essarts, achetée à son oncle Jacques. Il se maria en 1803 à Triaize avec une cousine, Marie Anne Guyet, et ils eurent une nombreuse descendance. En 1807, il habitait à Paris chez son frère Joseph, au no 32 de la rue des Moulins. Il était alors sous-commissaire de la marine, dans un emploi de comptable.
  7. Victoire Adélaïde, baptisée le 17 septembre 1784. Elle se maria en 1815 avec Georges Sibuet (1767-1828), avocat républicain, nommé juge au tribunal de cassation en 1794 (ancêtre de la cour de cassation), puis juge à Bruxelles et député de l’Aisne en 1815. Elle est morte à Paris le 29 juin 1834 sans postérité.

Sa jeunesse 


Joseph Guyet fit des études de droit. Certes, il n’a pas confié son diplôme aux archives, mais en 1817, il occupait le poste de chef à l’agence judiciaire du Trésor Royal (5), c'est-à-dire responsable de contentieux au ministère des finances. Ce poste, même si les relations pouvaient aider à y accéder parfois à cette époque, exigeait une véritable formation juridique. Joseph Guyet possédait sans doute une licence en droit en conséquence, obtenue à Poitiers ou à Paris peut-être. N’oublions pas qu’il avait un oncle, licencié ès lois, qui résidait à Paris. Dans la signature d’un bail de métairie en 1800, il est qualifié « d’homme de lois ».

Après cela il n’est pas facile de croire qu’au lieu de faire ces études, il a été soldat dans les troupes républicaines pendant la guerre de Vendée. Une rumeur a longtemps affirmé que le 7 avril 1794, il était cavalier au 1e escadron de la Charente-Inférieure, comme on le constate sur l’état-civil de Saint-Hermand (devenu Sainte-Hermine), dans un acte de mariage d’un cavalier de cet escadron où il est témoin de la mariée. Sauf que rien ne prouve que ce Joseph Guyet est bien le fils de Charles Guyet de Saint-Fulgent. En poursuivant les recherches, on découvre qu’il existe un autre Joseph Guyet, de quatre ans plus âgé, un cousin originaire de Saint-Michel-Mont-Mercure. Il fut aubergiste, comme son père, dans sa commune. En rapprochant les signatures, il parait probable que ce cousin est le cavalier du registre d’état-civil de Saint-Hermand en 1794. En tout cas ce n’est pas celle du propriétaire de Linières.
Revêtu d’un uniforme de « bleu », on a pu se laisser tenter ensuite par faire de ce Joseph Guyet le sauveur de Mme de Lespinay des noyades de Nantes. Sauf que ce Joseph n’est pas le sauveteur désigné par les livres d’histoire ensuite.

On a dit aussi que Joseph était employé chez les de Lespinay. Après le rachat du domaine de Linières en août 1796, sa nouvelle propriétaire, Félicité Duvigier (épouse de Lespinay), habitait Paris. Joseph Guyet s’est occupé pendant ce temps du domaine sur place, quand il n’était pas à Paris, alors qu’il vivait déjà intimement avec sa propriétaire. À cet égard on a pu le présenter à bon droit comme le régisseur, mais certainement pas au temps du vicomte, parti dans l’émigration à la fin de 1791. On sait qu’ensuite Linières fut mis sous séquestre l’année d’après (6), puis confisqué nationalement en octobre 1793.

Son engagement politique


Les Tricouëre se sont retrouvés dans les deux camps au moment de la Révolution. Un frère de la grand-mère de Joseph, Louis Tricouëre, est connu pour son appartenance au parti républicain à Saint-Fulgent. Son père surtout a pris le même parti. Il a été élu par l’assemblée votante du canton de Saint-Fulgent électeur à la Convention en septembre 1792, comme son gendre Benjamin Martineau. En raison de ses convictions politiques il a été assassiné par les royalistes dès le début de la révolte, le 14 mars 1793, dans une auberge de Saint-Vincent-Sterlanges.

L’engagement politique de Joseph Guyet n’a pas laissé beaucoup de traces apparemment. Mais sa proximité avec son beau-frère, Benjamin Martineau, ne peut se réduire à des liens uniquement familiaux. Il l’a logé avec lui à Linières en 1798/1799 et en 1800, alors que le domaine appartenait encore à sa compagne, Mme de Lespinay. Or Benjamin Martineau avait acquis la réputation d’un extrémiste du camp des révolutionnaires vendéens, tout comme son frère Ambroise, administrateur du département de la Vendée à Fontenay-le-Comte. En mars 1799 il participa à la mascarade de l’élection de la municipalité cantonale de Saint-Fulgent pour soutenir Benjamin Martineau (voir plus loin). Mais cela ne l’empêcha pas de se plaindre avec sa future femme dès 1797 et d’intervenir politiquement et judiciairement contre la vente des biens qu’elle possédait dans la Vienne, confisqués à cause de l’émigration du mari (7). Son engagement n’exclut pas l’opportunisme chez lui, quoique la cause sacrée de la propriété transcendait généralement la politique à l’époque. Pour un acte de notoriété concernant le nom de sa mère en 1804 et celui de son premier mari, il fait témoigner devant notaires à Paris, Paul Charles Brisson, médecin à Fontenay, Paul Jean Benjamin Clemenceau (grand-père du Père la Victoire), René Henri Jahan, médecin né aux Herbiers (voir le dictionnaire des Vendéens), trois jeunes « bleus » de Vendée (8). Là encore on voit qui il fréquente.

Sa rencontre avec la dame de Linières


La rencontre de Joseph avec la châtelaine de Linières nous est maintenant mieux connue grâce au Journal des Débats récemment numérisé par la Bibliothèque Nationale et accessible sur le site Gallica. Voir notre article sur Le divorce de Lespinay/du Vigier en 1800, publié en janvier 2010 et mise à jour depuis.

Quant au début du mois d’août 1796, Mme de Lespinay devient enceinte, à l’âge de 24 ans, de son fils Marcellin Guyet-Desfontaines, Joseph, le père, a 22 ans. C’est à cette même date qu’elle rachète Linières avec l’aide financière d’un gros commerçant nantais, Dubois-Violette. Mais avec une nouvelle exigence légale imprévue dans les modalités de paiement de l’achat, ce dernier n’assume pas le paiement jusqu’au bout. C’est alors que Joseph désintéresse Dubois-Violette et permet de payer le rachat entièrement. Comment est-il entré en contact avec elle ? Nous ne le savons pas, mais apparemment pas pour une question d’argent, même si celle-ci s’est rapidement posée et que Joseph a alors apporté un secours déterminant. L’avocat de Mme Duvigier dans le procès contre son divorce admettra que « ce service ait été suggéré par l'amour ». Et l’avocat de l’ex-mari dira de la jeune Mme Duvigier : « Cependant elle permet l'entrée de sa maison à un jeune homme du même département, nommé Guyet, qui lui fait des offres de prêt, lui rend des soins, exprime bientôt une grande passion qui est partagée et porte madame de Lespinay à l'entier oubli de ses devoirs. Elle devient mère. » N’oublions pas cependant qu’elle avait 19 ans de moins que son mari, militaire de carrière, à une époque où les parents mariaient leurs enfants en pensant aux patrimoines. Une nouvelle époque s’ouvrait alors, avec de nouvelles mœurs : l’amour devait gouverner les mariages (Cf. « Delphine » en 1802, un roman à la mode de Mme de Staël).

Le prix payé par Mme Duvigier pour le logis de Linières et ses 14 métairies parait très faible (185 560 F), quand on connait les autres ventes de biens nationaux dans la contrée. Par exemple la seule métairie de la Roche Mauvin fut vendue 150 000 F deux ans plus tard. Certes il n’est pas facile de situer son niveau à cause de la méga-inflation des prix à cette époque, aussi à cause de certains bâtiments incendiés à Linières et dans certaines fermes. Il n’empêche qu’on se demande si l’estimation préalable qui a fixé le prix, contradictoire entre le représentant de l’acheteur et celui du vendeur, n’a pas bénéficié de favoritisme. Le nouveau commissaire du canton de Saint-Fulgent, Louis Merlet écrit à Fontenay le 30 messidor an 4 (30 juin) au commissaire du département : « Dans ce moment nous sommes à estimer les domaines du citoyen de Lespinais émigré » (9). Il ne peut s’agir que de Linières, et à ce moment le président de la municipalité cantonale de Saint-Fulgent n’est autre qu’Etienne Martineau, le beau-frère de Joseph Guyet. Aucun document consulté ne trahit ce favoritisme, mais la question reste posée pour cette vente à l’amiable du 1e août 1796.

Une vie partagée entre Paris et la Vendée


Nous savons que le couple s’est caché pour commencer, en allant vivre à Paris, Joseph revenant épisodiquement à Saint-Fulgent dans sa famille pour s’occuper du domaine de Linières (10). Il y avait bien en 1798 à Linières un homme de confiance de Mme Duvigier, Joseph Le Roy, mais dont les responsabilités semblaient limitées. C’était un ancien insurgé, revenu vivant de la virée de Galerne (11). Mais les affaires subissaient les conséquences de la guerre civile. Notamment Mme Duvigier dut aller plusieurs fois devant le juge de paix du canton de Saint-Fulgent au premier semestre 1798 pour des conflits avec le métayer de la Morinière et celui de la Grande Roussière, ces deux métairies étant situées à Saint-Fulgent (11). Dans cette période elle habitait à Paris, maison Piquenou, rue Cléry, no 77. C’est l’adresse indiquée dans les deux actes de prêts qu’elle fait le 14 mars 1798 à deux meuniers, l’un de Remouillé, l’autre d’Aigrefeuille, pour leur permettre de réparer leurs moulins, prêtant respectivement 450 F et 600 F. Elle était représentée à l’acte par Joseph Le Roy (12).

Joseph Guyet est alors apparu comme le régisseur pour le compte de sa compagne. Il a même en 1798/1799 reçu sa sœur aînée, Catherine Guyet, et son mari, Benjamin Martineau à Linières. Ces derniers y mirent au monde une petite fille. En juin 1797 ceux-ci déménagèrent à Luçon, et Benjamin Martineau revint de temps en temps à Linières, étant toujours commissaire cantonal de Saint-Fulgent, mais démissionnaire. En septembre 1799 il était absent du logis, comme Joseph Guyet. Heureusement pour eux, car une bande de partisans royalistes vint à Linières pour le piller. Ils venaient d’agresser deux républicains de Chauché : Bossard, agent de la commune, et Bossu, ex assesseur du juge de paix. Dans la traque qui s’en suivit on eut à déplorer un mort dans chaque camp, du côté de la Mauvelonnière (13). En mai et juin 1800 Martineau déclarait encore sa demeure à Linières dans deux actes notariaux (14).

Lors de l’assemblée primaire du 22 mars 1799 Joseph Guyet fut élu au bureau de vote au cours de la matinée, puis le vote fut interrompu. Dans l’après-midi, les minoritaires emmenés par son beau-frère Martineau, recommencèrent les votes, et en définitive Joseph Guyet « le parisien » (expression relevée dans le procès-verbal) ne fut figure pas parmi les élus ensuite (15).

En 1798 il a acheté le petit domaine de la Godelinière (Landes-Génusson), avec 60 hectares de terres et des bâtiments en partie incendiés. Il avait été confisqué à un membre de la famille Mesnard de la Barotière, guillotiné pendant la Révolution (16).

Joseph Guyet et Félicité Duvigier ont déclaré une fausse identité au père de l’enfant à sa naissance en avril 1797, car il était illégitime. Ils ont attendu la fin de l’année 1800 pour faire prononcer le divorce de Mme de Lespinay. Ils ont tenté de négocier une acceptation tacite de leur projet de divorce par l’ex-mari, en contrepartie d’un arrangement sur la propriété du domaine de Linières, mais M. de Lespinay est resté inflexible pour refuser le divorce. Il a ensuite intenté un procès pour le faire annuler, qu’il a perdu définitivement en 1804. À la suite de quoi, Mme du Duvigier et Joseph Guyet se sont mariés civilement en septembre de cette année-là. L’autorisation à ce mariage par la mère de Joseph, Catherine Couzin, est daté du 17 germinal an 12 (7-4-1804). Le 28 thermidor an 12 (16-8-1804), Joseph fit établir un acte de notoriété sur le vrai nom de sa mère, Couzin, au lieu de Cousin comme il est écrit dans son acte de baptême le 20 avril 1774 sur le registre de la paroisse de Saint-Fulgent (17).

Entre temps Joseph Guyet avait totalement pris en main les destinées du domaine de Linières. En 1803, un des métayers des lieux s’appelait Jean Gaborieau. Il servit de témoin lors de la rédaction du testament de Catherine Couzin, la mère de Joseph (18).

La même année 1803, Joseph Guyet racheta à la veuve Sapin le mobilier garnissant l’hôtel du Chêne-Vert, avec deux de ses frères, René Louis et Pierre Louis, et son beau-frère Martineau. Les murs appartenaient en indivision aux quatre acheteurs, mais l’hôtelière devait probablement avoir fait faillite après la mort d’Alexis Hérault, son premier mari. Celui-ci avait pris la suite de Charles Guyet dans la tenue de l’hôtel (19).

Lors de l’un de ses séjours réguliers en Vendée en 1802, il s’est porté caution pour un élève proposé par le préfet du département de la Vendée à l’admission à l’école vétérinaire. Le règlement exigeait cette caution pour la somme de 600 francs. Le candidat était un maréchal demeurant dans le bourg de Vendrennes, Jacques Alexandre Chateigner. On sait que le métier de maréchal consistait traditionnellement en soins apportés au bétail, et pas seulement à poser des fers aux sabots des chevaux. On peut supposer ainsi la vocation du futur élève, dont le niveau de formation pouvait se contenter de savoir lire et écrire. En 1802 il fallait surtout former des vétérinaires militaires, avec un niveau scientifique encore faible. Il existait alors deux écoles vétérinaires à l’époque, l’une à Alfort et l’autre à Lyon. On ignore le lien de cet élève avec Joseph Guyet (20). 

Fonctionnaire à Paris


Mme Guyet avait continué de confier la gestion de certains de ses biens propres à un avocat de Poitiers, Boncenne. Celui-ci lui en rendit compte en novembre 1803 pour les années antérieures, puis en 1806 et 1808. Quand Joseph Guyet voulut les examiner, certains papiers avaient disparus, et celui-ci fit un procès à l’avocat. Néanmoins les parties s’entendirent par une transaction en 1812 où M. et Mme Guyet abandonnèrent leurs accusations contre Boncelle. C’est François Allain, agent judicaire du trésor impérial à Paris (au ministère des finances), qui s’entremit pour cette transaction, car Joseph Guyet travaillait à ses côtés (21). De manière plus précise, on apprendra qu’en 1817 il s’occupait de contentieux au trésor impérial.

Eglise Saint-Etienne-du-Mont à Paris
En février 1811, la première fille survivante de son épouse, Félicité Henriette de Lespinay, est décédée à l’âge de vingt et un ans. En août 1812, Joseph et Félicité Guyet régularisèrent leur mariage à l’Eglise à Paris (Saint-Etienne-du-Mont). Pendant ce temps, leur fils était pensionnaire au lycée impérial Louis-le-Grand. Il devra attendre l’année 1824 pour obtenir des tribunaux une adoption légale de ses parents, à cause de législation de l’époque.

Après la mort de Charles Augustin de Lespinay en février 1807, Joseph Guyet conclut une transaction au sujet d’une rente foncière due au seigneur de Linières autrefois, avec les propriétaires du village de Villeneuve (Chauché). Notre article d’octobre 2010, donne tous les détails sur cette affaire (La rente foncière du tènement de Villeneuve à Chauché).

L’adresse parisienne de Mme Duvigier au moment de la naissance de son fils Marcellin en 1797, et de son divorce en mairie de Chauché en 1800, au no 41 rue du Four-Saint-Honoré, est toujours la même en 1803. C’est celle que déclare en effet Joseph, comme étant la sienne, dans une reconnaissance de dette à cette date de la veuve Monnereau, métayer de la Fontaine à Saint-Fulgent. C’est la même adresse qui a été portée sur l’acte de naissance de leurs fils Marcellin, ce qui trahit la supercherie dans cet acte sur les noms des parents.

En 1807 le couple habite au no 32 rue des Moulins à Paris, avec leur fils Marcellin et la fille née du premier mariage de Mme Guyet, Henriette de Lespinay. C’est ce qui ressort de la déclaration de succession au bureau de Montaigu, de Charles Augustin de Lespinay à cette date. À cette adresse habitait aussi un frère de Joseph, Jacques Auguste Guyet, qui s’établira plus tard aux Essarts. En 1813 le couple a changé et habite désormais au no 10 rue du Carrefour de l’Odéon. Quelques mois avant son décès en 1830, on note une dernière adresse de Joseph Guyet à Paris, au no 7 Passage des Petits-Frères. Il avait plusieurs propriétés à Paris. Et il est mort au no 76 rue de Maillot à Paris le 30 mai 1830 (22).

Dans les dernières années de sa vie, Mme Guyet vécut à l’Abbaye-aux-Bois à Paris, malade et soignée par une nommée Julie Laurent. Ainsi désignait-on un ancien couvent situé au no 16 rue de Sèvres et au no 11 rue de la Chaise dans le 7e arrondissement. Après la Révolution, les bâtiments furent transformés en habitations par des particuliers, et loués en partie à des dames seules de la haute société, dont Mme Récamier, et Mme Guyet. Répondant au vœu de sa mère, Marcellin Guyet-Desfontaine constitua une rente viagère de 3 000 F par an au bénéfice de Julie Laurent, et lui légua aussi en usufruit tout le mobilier ayant appartenu à sa mère à l’Abbaye-aux-Bois (23).

Nous avons décrit dans nos articles du dernier trimestre 2012 comment il a conduit une politique de valorisation de son domaine de Linières, importante, et exigeante pour un habitant de Paris. Il avait un régisseur sur place, longtemps son cousin Jean Guyet, originaire de Sainte-Cécile. Mais il s’est déplacé souvent en Vendée pour ses affaires qu’il a toujours suivi de près. Il louait son banc, comme tous les paroissiens, dans l’église de Saint-André-Goule-d’Oie, par mise aux enchères comme cela se faisait à l’époque. En 1817 il paie la plus grosse somme : 9 F (24). On voit là plutôt une contribution du châtelain de Linières, car la place a dû souvent être vide. Pour commencer il a dû prendre en charge les conséquences de la guerre de Vendée. De plus, il a saisi des opportunités pour acheter et vendre des métairies et au final il a agrandi son domaine. À sa mort en 1830, Linière comporte dix-sept métairies procurant un revenu annuel déclaré de 15 800 F. Il y faut y ajouter les 476 hectares possédés à Champagné-les-Marais et Puyravault, procurant un revenu annuel déclaré de 15 660 F, dont le château de Champagné dans le bourg acheté en 1814 (25). Et nous ne comptons pas ici ses terres à Aigrefeuille, au moins la borderie des Loges achetée en 1797 (26). Bref, il était devenu très riche.


(1) Archives de Vendée, notes généalogiques de Jean Maillaud, tome 19, page 120 et 131.
(2) Article sur Simon Charles Guyet de Saint-Fulgent en avril 2013 sur ce site.
(3) Archives de Vendée, Bureau de déclaration des successions de Luçon, Catherine Cousin le 20 juin 1807 (vue 176).
(4) Voir sa biographie dans Nom de Vendée sur le site des Archives départementales de la Vendée.
(5) Archives départementales de Vendée, dossier de modification des limites de Saint-André-Goule-d’Oie, 1 M 290.
(6) Archives de Vendée, notaire Allard des Herbiers : 3 E 019 (12 germinal an 11), acte de notoriété à la demande de B. Martineau sur le séquestre de Linières (vue 202/492).
(7) Mémoire du 18-10-1814 de Boncenne au roi, page 6 et 7, Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 32-3 (copie du mémoire à la Médiathèque de Nantes).
(8) Archives privées Fitzhebert (dossier no 2). Et Jean Artarit, Fontenay-le-Comte sous la Révolution, Editions du CVRH, 2014, page 357 et Clémenceau un destin, Ibidem, 2018, page 290.
(9) Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 12-I, lettre du 30 messidor an 4 de Merlet au commissaire du département.
(10) Archives de Vendée, notaires de Sainte-Cécile, minutes isolées, Joseph David, reconnaissance de dette envers Joseph Guyet le 4 thermidor an 7 (vues 80 et 81).
(11) Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 20, notes sur Mme du Vigier. Aussi Archives de Vendée, notaires de Chavagnes, Bouron : 3 E 31/18, acte du 19 fructidor an 5. 
(12) Archives de la Vendée, notaires de Chavagnes en Paillers, Bouron : 3 E 31/18, prêts de 450 F du 14-3-1798 de Mme de Lespinay à Pierre Favreau, et de 600 F à Louis Cussard.
(13) Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 12-IV, compte-rendu du 3 vendémiaire an 8 de Gérard sur les attaques de partisans à Chauché le 30 fructidor an 7.
(14) Archives de Vendée, notaires de Chavagnes, Bouron : 3 E 31/18, achats du 18-5- 1800 et du 6-6-1800 par Martineau des deux moulins de Vendrenneau et ferme des moulins.
(15) Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 12-III, procès-verbal du 22 ventôse an 7 de Martineau et lettre du même à Cayaud du 4 et 13 germinal an 7.
(16) Archives de Vendée, vente de biens nationaux, vente de la Godelinière du 2 floréal an 6 (21-04-1798) : 1 Q 259, no 917.
(17) Acte de notoriété du 28 thermidor an 12 (16-8-1804) sur le nom de Couzin par devant Vingtain notaire à Paris : Archives privées Fitzhebert (dossier no 1).  
(18) Archives de Vendée, notaires de Montaigu étude F, J.-M. Brethé, testament de Catherine cousin du 29 brumaire an 12 (21-11-1803), vue 73.
(19) Archives de Vendée, notaires de Montaigu étude F, J.-M. Brethé, achats du mobilier et meubles par les frères Guyet à la veuve Sapin le 3 frimaire an 12 (25-11-1803), vue 81.
(20)  Caution du 9-8-1802 de Joseph Guyet pour un élève de l’école vétérinaire, Archives de Vendée, notaires de Chavagnes-en-Paillers, Bouron : 3 E 31/19. 
(21) Ibidem (7).
(22) Acte de décès de Joseph Guyet : Archives privées Fitzhebert (9e dossier).
(23) Actes testamentaires de Marcellin Guyet-Desfontaine, Archives nationales, études notariales de Paris, Me Pitaux : MC/ET/XIV/850.
(24) Recettes et dépenses de la fabrique de Saint-André Goule-d’Oie (1811-1812), Archives de la paroisse de Saint-Jean-les-Paillers, relais de Saint-André-Goule-d’Oie : carton no 29, chemise V.
(25) Complément d’information donné par Daniel Priouzeau sur Guyet-Desfontaines dans Nom de Vendée sur le site des Archives de Vendée.
(26) Archives de la Vendée, notaires de Chavagnes-en-Paillers, Bouron : 3 E 18/18, ferme du 5 nivôse an 6 de la borderie des Loges de Mme Duviger à Hervouet.

Emmanuel FRANCOIS, tous droits réservés
Décembre 2010, rectifié en aout 2021

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lundi 1 novembre 2010

Le candidat Guyet-Desfontaines aux élections législatives en Vendée (1834-1849)

On sait que le propriétaire de Linière – il habite Paris – a été élu député de la Vendée dans la circonscription des Herbiers de 1834 à 1848. La Bibliothèque Nationale de France conserve quatre déclarations à ses électeurs au moment des élections, datées du 22 juin 1834, 12 octobre 1837, juin 1842, juillet 1846 (en tant que député sortant) et mai 1849 (en tant qu’ancien député).

Il nous manque sa déclaration lors de sa réélection en 1839, ainsi que celle de sa liste aux élections de 1848, les premières au suffrage universel masculin. Celle-ci s’est déroulée au scrutin de liste départementale à la proportionnelle, alors que les précédentes l’avaient été au scrutin majoritaire d’arrondissement par un corps électoral censitaire.

Avec ces lettres à ses électeurs, nous n’apprenons rien de plus d’important sur ses votes à la chambre des députés que nous ne savions déjà (voir page 143 et s. de mon livre, Les châtelains de Linières à Saint-André-Goule-d’Oie). Certes il se justifie parfois en jugeant les gouvernements qu’il a refusé de soutenir, nous apprenant certains choix. Surtout, ces lettres nous font mieux comprendre, avec ses mots de l’époque, les orientations et les buts de l’homme politique et les postures du candidat.

Dans sa première déclaration de juin 1834, il se présente sous un angle personnel qu’on ne retrouvera pas ensuite. En tant que parachuté, puisqu’il est notaire encore en activité à Paris, il parle de « notre pays de la Vendée, berceau de ma famille, siège d’affections et d’intérêts ». Il se dit encouragé par un certain nombre d’électeurs, et il rappelle qu’en 1831 il était secrétaire du bureau de vote aux Herbiers. C’est un détail un peu ridicule, mais il faut bien faire oublier la réalité de son parachutage. Sa profession de notaire est un gage de loyauté, selon lui, et sa première profession d’avocat est une preuve de son aptitude au droit. Pour se dire désintéressé, il rappelle que sa position de notaire est à la fois lucrative et environnée de considération, donc ne poussant pas à ambitionnerai des places. Puisqu’il le dit. Mais il a le projet de démissionner, ce qu’il fera 18 mois après, alors il prépare le terrain : « Si je démissionne ce sera par dévouement », et sans mérite à cause de sa fortune. Il promet : « je n’accepterai pas d’emploi salarié ». Pour ses opinions politique il est clair : « Mes opinions sont constitutionnelles, je repousse le carlisme et je ne veux pas plus de la république ». Le carlisme fait référence au prétendant d’une branche légitimiste des Bourbons renversés en 1830. N’oubliant pas qu’il est en Vendée, malin il précise : « Nous devons redouter les révolutions, dans nos contrées plus qu’ailleurs. » C’était le vœu partagé du peuple qui ne votait pas, et des gros propriétaires qui votaient. On voit dans son courrier un envoie à Goupilleau maire de Montaigu. C’était le fils de l’ancien conventionnel resté fidèle à ses convictions jacobines et antireligieuses sous Napoléon. Le fils écoutait Guyet-Desfontaine avec sympathie. 

Les lettres des élections suivantes expriment un vrai contenu où l’auteur ne parle pas pour ne rien dire. D’ailleurs son style est direct et va à l’essentiel. Elles sont dépourvues généralement de formules de propagande, et l’auteur y nuance ses propos.


Orientations politiques de Guyet-Desfontaines


Il les affirme clairement et il en fait normalement la référence pour juger les gouvernements et justifier ses prises de position. Ainsi en mai 1849, il écrit : « Appelé par cinq élections successives à faire partie de la députation de la Vendée, je m’honore d’avoir été pendant quatorze ans dans nos assemblées l’un des représentants de l’opinion libérale et modérée du département … ».

L’étiquette de libérale avait à l’époque un autre sens que maintenant. Le socialisme n’existait pas encore, qui a pris sa place à gauche un siècle après. Les libéraux voulaient le « développement de nos institutions libérales de 1789 et de 1830, grandes époques dont on n’est trop enclin, de notre temps, à laisser s’effacer le souvenir », selon Guyet-Desfontaines (juillet 1846). En cela il s’oppose aux conservateurs de l’époque. Dans sa déclaration du 12 octobre 1837, parlant du gouvernement sortant, il juge ainsi la droite conservatrice : « … pour eux, résister signifiait arrêter le mouvement ; mais pour les fervents, résister c’était réagir, c’était …remonter le torrent des révolutions ». La Révolution française est bien le marqueur départageant la droite de la gauche à l’époque, d’autant que les libertés publiques et la démocratie sont encore embryonnaires dans le pays. Le clivage entre l’aile gauche des orléanistes, dont fait partie le député de la Vendée, et leur aile droite, tient en ce que les premiers regardaient la Charte de 1830 comme le point de départ d’une évolution et que pour les seconds, elle constituait une ultime concession aux idées libérales.

Toute la Vendée, et pas seulement l’arrondissement des Herbiers, élit à cette époque des hommes politiques de la gauche modérée. Les riches votants les préféraient donc aux candidats royalistes. C’est le suffrage universel qui permettra l’élection des hommes politiques de droite dans le département. Ainsi Guyet-Desfontaines est élu député en 1846 avec 114 voix contre 70 à Querqui, candidat royaliste. En 1837 il avait obtenu 108 voix contre 41 pour le comte de Chabot (Mouchamps). L’achat des biens nationaux, voulu par les révolutionnaires, explique le phénomène pour l’essentiel. Cet engagement chez les libéraux conduira, on le sait, Guyet-Desfontaines à participer aux évènements qui préparèrent la Révolution de 1848, mais il n’était pas pour autant du camp des républicains.

Il se voulait le représentant en Vendée de l’opinion libérale et modérée. Ce dernier mot est aussi important. Il est partisan de la Révolution française en faisant le tri et en ne retenant que le côté positif à ses yeux. De ce fait il rejette les extrémismes et des débordements qu’elle a entraînés. Lors de sa première candidature en 1834 il déclare : « Ce que je veux, ce à quoi tendront toujours mes efforts, c’est le maintien de nos institutions, c’est leur développement le plus entier et le plus complètement libéral, mais avec la sage progression qui seule peut en assurer la stabilité. » Et lors de sa dernière candidature en mai 1849 il fait un appel pour promouvoir « les principes de modération, d’ordre et de liberté qui ont constamment dirigé ma conduite politique. » (en 1849, il change l’ordre des mots : l’ordre avant la liberté, pour s’adapter aux nouveaux électeurs vendéens du suffrage universel). Cette continuité dans l’affirmation de sa position modérée n’est pas une posture de consensus pour faire pendant à sa position libérale. Elle est sincère et caractérise bien l’opinion et l’intérêt des « bourgeois », (le mot s’apprête à faire fortune en littérature et en politique), les nouveaux possédants et enrichis au cours du XIXe siècle.

Tout au plus dans la forme, l’accent sur cette modération peut paraître parfois comme une concession à l’opinion dominante de l’époque qui est conservatrice, les élections au suffrage universel de 1848 le montreront. Ainsi en juin 1842, il écrit : « toujours sincèrement attaché au gouvernement sorti de notre révolution de 1830, à notre trône constitutionnel et à nos libérales institutions, ne me croyant ni moins bon ni moins intelligent conservateur que le parti qui affecte de se distinguer par ce titre exclusif… ». La mode était alors de se dire conservateur et Guyet-Desfontaines en exprime de l’agacement.

Cette position du juste milieu explique l’ouverture d’esprit dont le châtelain de Linière fit preuve en prenant comme régisseur Pierre Maindron dans les années 1840. Ancien maire royaliste de Chauché, ancien capitaine dans l’armée de Charette, l’ancien combattant de la guerre de Vendée n’était pas un adversaire pour Guyet-Desfontaines, plutôt une victime des excès de la Révolution. Tous deux étaient monarchistes, mais se séparaient sur la branche à servir, légitimiste ou orléaniste. Ils n’avaient pas le même regard sur la guerre de Vendée, le légitimiste rejetait tout de la Révolution et l’orléaniste n’en rejetait qu’une partie.


Buts politiques de Guyet-Desfontaines


Comme dans beaucoup de discours politiques, ses orientations prennent le pas sur les buts politiques poursuivis. Il exprime néanmoins ceux-ci en juin 1842 au détour d’une phrase, où il propose « plus d’espoir pour la dignité, les franchises et le bien être du pays. » La dignité, c’est une politique extérieure plus indépendante et plus patriote, les franchises, ce sont des institutions plus démocratiques, et le bien être se veut économique et social.

Comme la plupart des hommes politiques dans leurs discours, il confond, déjà à cette époque, buts politiques et orientations politiques. Certes, la lutte pour le pouvoir ne peut laisser aucune légitimité à l’adversaire ayant des orientations différentes, tout en proclamant des buts identiques : ses propres orientations servent tellement bien ses buts politiques, qu’elles se confondent avec eux. C’est chez l’adversaire qu’il en va différemment. L’historien ne saurait adopter cette confusion, faute de manquer d’esprit critique. Deux exemples puisés dans l’histoire permettent de le comprendre. Ainsi, les membres de la Convention, thuriféraires de la déclaration des droits de l’homme de 1789, ont-ils bien servi cette dernière ? Les artisans de la paix qui ont dirigé la politique étrangère et militaire de la France après 1918, n’ont-ils pas aidé Hitler sans le vouloir ? On voit bien avec ces deux exemples que les orientations prises sont allées à l’encontre des buts poursuivis. Qu’en est-il de Guyet-Desfontaines et de ses amis de la Monarchie de Juillet ?

La dignité de la France exigeait à leurs yeux moins de complaisance à l’égard de l’Angleterre, surtout dans les conflits de nature commerciale ou coloniale. Il ne supportait pas les Bourbons et il les accusait d’être revenus au pouvoir dans les fourgons des puissances étrangères après la défaite militaire de Napoléon. Il les soupçonnait de préférer servir les cours étrangères plutôt que les intérêts de la France, comme les émigrés d’autrefois. Cette vue partisane ignorait que l’alliance anglaise répondait à l’intérêt de la France dans le jeu d’équilibre compliqué avec les autres puissances (Russie, Autriche, Prusse, empire ottoman).

L’évolution du régime vers plus de démocratie, voulue par notre député, passait-elle bien par le soutien à la Monarchie de Juillet ? L’histoire a répondu non, avec la Révolution de 1848 qui a remplacé ce régime par la IIe République. L’argument n’est pas suffisant on le sait, puisqu’il fallut attendre bien des péripéties pour qu’une véritable démocratie s’enracine en France à la fin du XIXe siècle avec la IIIe République. Ce qu’on peut lui reprocher plus sûrement sur ce chapitre, c’est son absence de clairvoyance sur l’instabilité gouvernementale, une des causes du renversement du régime.

La Charte constitutionnelle de 1830 instaure sous l’autorité d’un « roi-citoyen » un régime politique instable. Sa fidélité au roi et au régime est un choix intangible pour Guyet-Desfontaines. Parce qu’il est favorable aux acquis de la Révolution et à leur développement, il refuse le retour des Bourbons. Le bonapartisme n’est encore qu’une nostalgie sans consistance politique. Les républicains représentent pour lui un extrémisme dangereux si on se souvient de certains excès de la Révolution. La solution de la Charte constitutionnelle de 1830 lui apparaît alors le seul choix raisonnable. De ce fait il refuse d’entrer dans les détails des dispositions constitutionnelles.

Celles-ci font que le gouvernement se trouve à la merci, à la fois des combinaisons parlementaires et des intrigues du roi, le chef du pouvoir exécutif. C’est l’instabilité gouvernementale, qu’il constate en juin 1842 : «… des cabinets sans consistance ni foi dans la durée pour tenter quelques grande et utile mesure. » Il en accuse la chambre sortante avec « une majorité inconstante et fractionnée. » La cause de l’instabilité réside selon lui « dans l’ambition et l’intérêt personnel » qui ont anéanti « la majorité libérale sortie des urnes en 1839 ». Pousser plus loin la réflexion sur les dispositions constitutionnelles, serait sans doute remettre en cause la charte sacrée, comprise comme un tout. Il ne le fait pas et, avec le recul qui est le nôtre, on peut le lui reprocher.

Révolte des canuts à Lyon
Enfin, dernier but politique poursuivi : le bien être économique et social. Faire du développement économique une priorité, c’est nouveau alors pour un gouvernement français. L’Etat favorise le capitalisme industriel (ex. création des chemins de fer, obligation d’utiliser les poids et mesures nouveaux, etc.) et financier (deux banquiers seront premier ministre), le protège par des droits de douane élevés. La croissance économique profite aussi aux paysans et aux artisans.

Sur un autre plan, les problèmes ouvriers naissants (grèves des canuts lyonnais en 1831) sont tantôt ignorés, tantôt aggravés par le régime. La première loi sociale, peu appliquée, pour limiter l’âge d’admission des enfants dans les entreprises à huit ans, date de 1841. La critique négative est ici sans appel. Pour le progrès social, il aurait fallu d’autres orientations politiques.

Les postures du candidat


Un candidat écrivant à ses électeurs se doit de présenter sa politique, mais il n’échappe pas non plus à la nécessité de se présenter lui-même, même s’il le fait de manière détournée. Guyet-Desfontaines, lui, est direct et simple.

Ainsi dans sa lettre d’octobre 1837, le député sortant commence par expliquer qu’en 1834, il était « sans antécédent politique, mais ma position très indépendante et ma vie remplie par l’étude et la pratique des affaires inspirèrent confiance ». (Il avait été notaire). Depuis, « j’ai agi avec la plus entière indépendance et avec abnégation de toute préoccupation personnelle ». Cette indépendance est la condition, selon lui, « de la sincérité dans un gouvernement représentatif. »

À cet égard, il faut se rappeler que les députés à son époque ne recevaient pas d’indemnités pour leur fonction. Celle-ci était donc réservée à ceux qui vivaient de leurs rentes. Ce sont les républicains qui ont instauré l’indemnité parlementaire, pour permettre aux pauvres d’occuper la fonction.

L’indépendance est la marque de fabrique de Guyet-Desfontaines, qu’il veut afficher, si l’on ose dire. Il la rappelle à chaque élection, faisant comme si c’était une vertu qui allait de soi, comme si la fidélité n’en était pas une autre au même niveau, qui amène à voter dans la discipline toujours pour le même gouvernement qu’il soutient. Dans le salon de sa femme on le voit homme d’influences avec des hommes politiques, dans la presse aussi puisqu’il finança le journal Le Siècle. Garde-t-on bien son indépendance dans le jeu des influences ?

A. Thiers (photo Nadar)
Nous ne connaissons pas assez bien l’homme pour comprendre pourquoi il met l’accent sur cette position, qui ne manque pas de désintéressement et de vertu à priori. On peut cependant avancer que sa position de soutien critique au régime, toute en nuances, au milieu des simplifications polémiques de la vie politique, risquait d’être mal comprise. Lui donner les vertus de l’indépendance contribuait sans doute dans son esprit à la faire mieux accepter. Ainsi en octobre 1837 il écrit : « Je puis sans embarras rendre compte de tous mes votes : en chaque circonstance ils ont été le résultat d’une conviction raisonnée et non d’une opposition systématique. » Dans ce sens, il précise : « deux fois dans cette période de trois années, mes amis et moi nous avons prêté notre appui à ces hommes nouveaux qui exprimaient la volonté de faire rentrer le gouvernement dans des voies de modération et de progrès. » (Ici il fait allusion aux gouvernements de Thiers). Le débat est vieux comme la politique : s’il ne vote pas toujours pour les mêmes gouvernants, c’est par constance bien sûr (ce sont les autres qui changent, pas lui). Il a cette formule : « Quant à moi, tel j’ai été tel je serai. »

De même, en juin 1842, il écrit : « Au milieu de tant de variations …j’ai dû, en conservant mes principes, et en restant fidèle au poste où vous m’aviez placé, me trouver successivement en majorité et en minorité ». On peut avancer une autre raison à sa mise en avant de son indépendance. Probablement voulait-il se démarquer des pratiques de clientélisme, voire de corruption, qui ont marqué le parlementarisme de la Monarchie de Juillet. Et puis, n’avait-il pas remarqué que ce mot d’indépendance avait une résonnance particulière dans l'âme vendéenne ?

Autre posture de candidat, il ne fait pas de promesses. Il l’écrit en juin 1842 « Trois fois honoré de vos suffrages, et après huit années de législature, je n’ai plus à vous faire de profession de foi politique. –De quel poids peuvent être, devant des actes publics et l’épreuve des principes soutenus sans déviation, ces protestations qu’engendrent si nombreuses chaque période de nos élections générales, et, qui trop souvent mises en oubli, deviendraient, si elles valaient d’être exhumées, la condamnation énergique de tant de démentis donnés aux promesses du candidat par la conduite de l’élu ? ». Dommage que la phrase soit un peu longue et alambiquée. En 1842, les candidats n’avaient pas de conseiller en communication, dans le cas présent gage de plus de sincérité sans doute.

Les qualités personnelles de Guyet-Desfontaines, qui ressortent de notre analyse des quatre lettres aux électeurs de l’arrondissement des Herbiers, informent sur le personnage sans aucun doute. Une « biographie satirique des députés par Satan », écrite par un libéral en 1847, qualifie Guyet-Desfontaines de « député indépendant, ferme, loyal et plein de patriotisme ».

On peut aussi lire un texte écrit au vitriol sur son activité de député, ce qui est somme toute le lot normal de la politique à toute époque. Il y est attaqué sur son élocution dite nasillarde et sur son physique : il est laid comme son collègue de la Roche-sur-Yon Chambolle selon le polémiste. Et puis il ne parle jamais à la tribune, car « il est entièrement dépourvu de toute idée ». On a vérifié dans le Moniteur ses interventions régulières lors des discussions à l’assemblée. Certes il n’est pas une vedette de la chambre, mais il y est actif. Outre les débats indiqués plus haut à cause de leur importance, à titre d’exemples on le voit déposer des amendements dans les projets de loi relatifs aux chemins de fer sur plusieurs lignes en 1839, 1841, 1844 et 1845. D’ailleurs il accueillait fréquemment dans son salon Casimir Lecomte, directeur des chemins de fer Paris-Orléans (caricaturé par J. A. Barre). En 1841 il propose un amendement au projet de loi relatif à la propriété littéraire. En 1843 il intervient sur la pétition des habitants de Bourbon-Vendée qui demandent que la dénomination de Napoléon-Vendée soit rendue à cette ville (no 1369 des tables du Moniteur) (1). Il faudra attendre 1848 pour cela, ce qui pourrait laisser entendre qu’il n’avait pas le bras long ou que le sujet était difficile. Son cousin par alliance, Olivier Gabriel Désiré Legras de Grandcourt (demeurant à Saint-Fulgent), présida le comité d’érection de la statue de Napoléon au milieu de la grande place centrale de la ville, laquelle fut inaugurée en 1854 par Napoléon III (2).

 Il faut se rappeler aussi que ces élections s’adressaient à un peu plus de 200 électeurs seulement, choisis parmi les plus riches. En effet, avec un aussi petit nombre, la « cible » visée, comme diraient nos communicants d’aujourd’hui, était assez circonscrite pour donner un caractère presque personnel à cette communication électorale, éprouvant facilement la sincérité du candidat. Le poids du nombre d'électeurs à convaincre ne poussait pas à la tentation d’un discours politique trop simplifié.

Dernière remarque : sa lettre pour les élections du mois de mai 1849 (législative de la IIe République) est brève et banale. On a l’impression qu’il ne croit pas à son élection, ayant mesuré, à juste titre, à quel point les électeurs (au suffrage universel) du département de la Vendée refusent ses orientations politiques de gauche. Il donne le sentiment de figurer sur la liste pour faire plaisir à ses amis politiques.


(1) relevés des tables annuelles du Moniteur sur le député Guyet-Desfontaines écrits sur les chemises des dossiers no 6, 7, et 8 : Archives privées Fitzhebert.
(2) Archives de Vendée, Fonds Bousseau et famille de Grandcourt : 42J/19, Olivier Gabriel de Grandcourt et sa descendance.


Emmanuel François, tous droits réservés
Novembre 2010, complété en aout 2021

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De l'art et de l'oeuvre d'Amaury-Duval


Peinture encadrant la porte qui ouvre sur le salon
Amaury-Duval : château de Linières
Cent vingt-cinq ans après sa mort et à l’abri des modes, le recul du temps apporte un jugement largement positif sur Amaury-Duval. Le livre tout récent de François Wiehn : Dictionnaire des Peintres de Vendée (Geste Editions-2010) lui a réservé naturellement sa place parmi les 273 biographies qu’il comporte, avec ses 400 magnifiques reproductions de tableaux. L’auteur a su tenir compte de l’œuvre décorative du château de Linières à Chauché pour faire entrer Amaury-Duval parmi les peintres de Vendée.

L’université s’est intéressée au peintre, en la personne de Mme Véronique Noël-Bouton-Rollet, docteur en Histoire de l’art à Paris-IV Sorbonne, qui lui a consacré une thèse en 2005/2006 : Amaury-Duval (1808-1885) L'Homme et l'oeuvre. 

Les expositions sur Ingres sont l’occasion de remettre Amaury-Duval dans l’actualité, comme en témoigne l’exposition appelée « La Constellation Ingres Bourdelle » en 2020 à Montauban. On a pu y admirer ses tableaux d’anges (1848 et 1865) et le Portrait de madame de Loynes (1862), ce dernier prêté par le musée d’Orsay. Sur les 279 élèves d’Ingres, Amaury-Duval figure désormais parmi ses « brillants élèves », à coté de Lehmann et de Flandrin.

Malheureusement l’œuvre d’Amaury-Duval a subi les coups du sort. Sans héritier pour la défendre, elle a été dispersée. Les destructions irrémédiables de la chapelle Saint Barbe, de l’asile Mathilde et surtout du château de Linières constituent une grande perte. Ce qui reste est d’autant plus précieux.

Indiquons aussi que les Archives départementales des Yvelines donnent un accès au public par internet d’une lettre de 1902 du dernier propriétaire de Linières, accompagnant quelques photos des fresques des murs du château de Linières, aussi visibles sur le site [Archives départementales des Yvelines, correspondance du musée Maurice Denis, lettre de La Boutetière Comte Louis de du 04-07-1902] :

Pour présenter de manière précise et exhaustive l’œuvre de cet artiste important, le mieux est de se référer à la synthèse qu’en fait l’universitaire dans sa thèse de doctorat. Nous la reproduisons ici avec son autorisation. Les numéros en caractère gras dans le texte (no …) renvoient au catalogue des œuvres réalisé par l’auteur dans sa thèse.

Emmanuel François
novembre 2010


Les quelques années passées dans l'atelier d'Ingres (1825 1829) n'ont pu que donner à Amaury-Duval un apprentissage fondateur. Mais ces années, conjuguées à la publication de L’Atelier d’Ingres bien plus tard, ont contribué à figer Amaury Duval dans le statut d'élève alors même qu'il fût très tôt habité par le désir d'affirmer un art original et d’ouvrir une nouvelle voie d’expression picturale.

En fait Amaury-Duval était attiré par l'art qu'il qualifie de « primitif » et qu'il discerne aussi bien dans les premières oeuvres d'Ingres comme sa Vénus blessée du Musée de Bâle (369) que dans les peintures byzantines découvertes lors de son voyage en Grèce ou dans les fresques de Florence. (370)
Ainsi, avant même tout voyage, toute influence extérieure, le portrait de femme exposé au Salon de 1833, dit La Dame verte, dévoile son goût pour une peinture linéaire et plate, aux coloris acidulés. Ce tableau perdu est une des plus regrettables absences du catalogue tant il comptait aux yeux de son auteur qui lui a consacré un chapitre entier de L’Atelier. Le Portrait d'Isaure Chassériau (no 13), sans doute peint selon les mêmes principes, affirme ce style. Le peintre réussit pleinement dans cette toile à appliquer son esthétique linéaire. Sa manière d'interpréter les fleurs-objets, plantées dans la chevelure, annonce son attrait pour les détails décoratifs et souligne le soin et la précision de son pinceau en parfaite harmonie avec les tons porcelainés de l'ensemble.

L'influence d’Ingres est sensible sur une partie notable de l'oeuvre. Comment ne pas le voir dès l'Autoportrait du Salon de 1833 ? (no 4) C'est d'ailleurs dans ce genre du Portrait qu'elle est la plus patente.

Surtout pour les figures d'hommes qui ont en commun le choix d’un fond sombre uni, parfois animé de draperies de tonalité foncée. Les modèles sont habillés de costumes sombres, rehaussés du seul blanc immaculé du col de la chemise qui, avec un raffinement de contraste, met en valeur les tonalités du visage. La position frontale le plus souvent adoptée est un indéniable héritage de son maître.

Amaury-Duval : La Cascarote 
ou Femme de Saint-Jean-de-Luz
Pour les portraits de femme, s'il retient souvent la même position ingresque, le modèle se détachant sur un décor familier, il choisit parfois une pose de trois quarts ou de profil comme dans le Portrait d'Emilie Guyon (no 46) La Cascarote (no 76) ou La jeune fille (no 68) qui lui permet de mettre en oeuvre ce principe de linéarité qu'il affectionne. Le fond est alors d'un ton clair et uniforme. Il a souvent recours au format ovale qui accompagne le rythme de ses figures. Plus que les portraits d'hommes, les portraits de femme lui permettent d'utiliser les tonalités qu'il apprécie, le plus souvent d’une pâleur prononcée. Dans certaines œuvres de la fin de sa carrière, il se plaît à reproduire des soieries qu'il fait miroiter en appliquant en sous-couche des couleurs fortes comme du vermillon sous certains bleus. Certains exemplaires tardifs présentent un fond brossé.

Pour les portraits dessinés, il utilise d'abord de préférence la pointe de graphite sur papier blanc ou bleuté ou bien le fusain qu'il lui préférera de manière plus systématique dans les années 1860. Les modèles sont aussi bien des figures masculines, féminines que des enfants. Le Portrait des enfants Nourrit du Salon de 1833, restant hélas introuvable, on ne connaît qu’un seul portrait de famille récemment acquis par le Musée du Louvre (no 10) Contrairement aux sujets isolés qui sont marqués par un sentiment de naturel, ce dernier est plus convenu.

(369) Du vivant d'Amaury-Duval, la peinture appartenait à sa cousine Madame Mazois. Cf. l'Atelier p.39 40.
(370) Souvenirs, p. 119.

page 99
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Les portraits d'acteurs et comédiennes méritent une observation particulière. Non seulement ils mettent en évidence les liens qui à cette époque unissaient les différentes sphères artistiques et les relations privilégiées entretenues par le monde de la peinture et celui du théâtre, ils montrent aussi le talent qu'il sut déployer pour représenter ces artistes soit dans leur emploi, soit comme pour Rachel ou Emilie Guyon (no 65 et no 46) à titre de figure emblématique.

Les séjours en Italie et la découverte de ses peintres se sont juxtaposés à l'influence du maître montalbanais et ont à leur tour, été essentiels. Il n'est finalement pas surprenant que le jeune peintre, élevé dans le milieu érudit que l'on sait, ait été séduit par Florence, ses peintres primitifs et leurs fresques qui lui dévoilent « que tout l’art ne consiste pas dans une main ou un pied mais avant tout dans la pensée et dans le style... »(371) Il fera sienne cette conception selon laquelle la peinture mérite d'être associée à une pensée, une réflexion.

Il retient de l'art italien tout ce qui le confirme dans ses options de linéarité des formes et de douceur des coloris.

Après des exercices de copiste dont il reste Les Saintes Femmes au tombeau du Musée d’Autun, (no 118) la plus intéressante application de son goût pour ce "Jean de Fiesole" qu'il avait découvert dans la chapelle Niccoline (372) reste Le Songe de Fra Angelico (no 119). Ce tableau qui n'eut pas l'heur de plaire au jury du Salon, porte toutes les marques de l'art vers lequel il tend : qualité du dessin, formes longilignes, présence insistante du trait, coloris tendres et acidulés.

L'attirance pour la peinture primitive le conduit à s'intéresser à la fresque. Il s'en entretient avec M. Marini à Florence le 5 mars 1845 et le 29 avril 1856 il rend visite à Cornelius qui lui livre son secret de préparation de la chaux. (373)

Villa Massimo de Rome
Sa passion le mène à vouloir connaître les compositions de ceux qui s'en inspirent. Ainsi visite-t-il en 1835 le Casino de la Villa Massimo décoré par les allemands Schnorr, Overbeck, Koch et Veit. Dix ans plus tard, il tiendra à le montrer à ses élèves. S'il apprécie particulièrement les fresques de Schnorr et Overbeck pour leur composition et leur dessin, il en déplore les "laides couleurs". "C'est du papier peint" dit il, regrettant les subtils coloris des modèles italiens.

De fait, Amaury-Duval a beaucoup pratiqué la technique de la fresque à laquelle Mottez l'avait initié pour Saint Germain l'Auxerrois. Il y reviendra encore à Saint Merry et à Saint Germain en Laye. Ces exercices associés à son attirance pour Fra Angelico et Raphaël, permettent de l'inscrire dans la mouvance de ces peintres qu'Henri Dorra qualifie de "Français nazaréens".

Les décors de Linières seront exécutés à la manière de fresques. Cependant à cette époque avancée, le peintre se réfère davantage à Puvis de Chavannes qu'aux Italiens. Il conserve pourtant la pâleur des tons ainsi que la mise en évidence du trait.

Des leçons italiennes il retient également Raphaël dont le souvenir transparaît au fil des compositions bien qu'il ne l’ait pas pastiché ou copié contrairement à plusieurs de ses contemporains. Il est bien présent dans son Saint Etienne (no 121) dans le Sommeil de L'Enfant Jésus (no 169) ou dans La Salutation Angélique (no 171) ainsi que dans les décors de Saint Germain en Laye, Misericordia et Verbum en particulier.
Pourtant la démarche que constituent le programme et la volonté de pédagogie, est directement héritée des primitifs florentins. Raphaël transparaît parfois à travers un modèle ingresque.

(371) L.a.s. d’A D à A. Jal, 1e déc.1835, correspondance Marie Mennessier Nodier, coll. part.
(372) Autun.K8 35. Journal du voyage en Italie (1834 1836), repr. Ternois 1993, p.415 424.
(373) Autun.K8 35. Sur les Monuments de Rome, fol 32.
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Comment ne pas voir - comme le souligne Bruno Foucart - dans le Christ de Verbum, une réminiscence du Jésus remettant les clefs à Saint Pierre à propos duquel Amaury-Duval s'exclama : "Le Christ est superbe et tout est d'un modelé et d'une saillie excellente."(374)

À Rome, Amaury-Duval admire également les décors chargés d'or de Saint Paul-Hors-les-Murs. La basilique venait alors d'être restaurée à la suite d’un incendie dévastateur mais l'ensemble byzantin reconstitué mérita de sa part le qualificatif de "splendide" et il n'est pas exclu qu'il ait contribué au choix initial des fonds d’or retenu pour Saint Germain en Laye.

À partir des années 1860, aux références déjà évoquées s'ajoute un caractère résolument plus moderne. Le modelé se renforce, devient rond et réaliste.

Amaury-Duval propose également de nouveaux sujets. Les nus féminins apparaissent dont les poses sont parfois empruntées à Ingres mais dont les coloris restent ceux qu'il affectionne. Ainsi, la palette aux nuances violines de sa Psyché (no 182).

En fait Amaury-Duval, évolue vers un art qui s'épanouira aux murs de Linières. Il reste marqué par l'influence des nazaréens tout en tendant vers les prémices de l'art décoratif. Les fleurs et feuillages de La Salutation Angélique (no 171) ou du Sommeil de L'Enfant Jésus (no 169) et encore les frondaisons de Daphnis et Chloé (no 181) rappellent les paysages nazaréens. Mais les motifs végétaux lauriers ou oliviers qui ponctuent les compositions de Linières ou encadrent ses baigneuses, la grève et les vagues venant battre les chevilles de sa Vénus (no 174) qui tiennent plus de courbes et sinuosités ornementales que d’une représentation naturaliste , annoncent les ornements stylisés des peintres décorateurs de la fin du siècle. Les références antiques demeurent pourtant constantes, ainsi le mobilier et les motifs de L'étude d'enfant (no 176) ou les frises qui encadrent les compositions du château vendéen.

Les peintures et dessins d'Amaury-Duval sont empreints de la délicatesse stylistique de leur auteur. Les tableaux ont pour support des toiles très fines sur lesquelles il applique une préparation puis une couche picturale d'une extrême minceur. La même légèreté de touche concerne ses dessins qui de ce fait sont fragiles et souvent mal conservés, a fortiori pour certains souvenirs familiaux trop longtemps exposés à la lumière.

Eglise de Saint-Germain-en-Laye
Sa position de peintre religieux est originale et le genre tient une place de choix parmi les sujets retenus. Détaché de tout engagement ou de toute démarche engagée, il a pu paraître pour sceptique et ne retenir les sujets religieux qu’en raison des circonstances ou porté par sa soif d’imiter les Italiens. En fait, Amaury-Duval tenait avant tout à son indépendance mais le contenu spirituel que pouvait dégager un ensemble peint lui importait. Il est une part de l'émotion ressentie dans la chapelle Niccoline : "Le Saint prêchant devant des femmes est une création divine. Ces femmes assises écoutant, ces expressions de foi si vraies. On ne peut pas aller plus loin..."(368)

À la Trinité des Monts, le chant des religieuses le bouleverse.

Ces quelques lignes de sa main donnent également un éclairage sur la réalité de ses convictions : «... Dieu : un Dieu qui nous connaît que nous pouvons aimer ou pas et qui, étant tout, est aussi lui même et veut que nous soyons nous ... le devoir d'éclairer et d'élever notre âme qui est immortelle et qui nous survivra avec la conscience d'elle même. Point d'enfer. Miséricorde infinie dans la loi humaine du progrès ... Jusqu'ici je crois que je ne choque rien d'essentiellement chrétien, pour le reste, c'est à voir plus tard.» (375)

(374) B. Foucart, 1987, p.213 et cf. note 367.
(375) Autun. K8 35, mss. s.d.
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Enfin la clairvoyance pédagogique du décor de Saint Germain en Laye peut être retenue comme modèle du genre.

L'oeuvre d’Amaury-Duval est irrégulier et peu abondant. A bien l'observer, on est surpris de relever un début de carrière tout en idées, en volonté, en soif de réussite, sous tendu par une ambition affirmée. Le peintre ne s'est il pas vu maître à son tour quand il créa sa propre école ?

Il se montre pendant plusieurs années un artiste créatif, inventif et travailleur, cherchant la reconnaissance de ses pairs et des contemporains.

Amaury-Duval :
Madame de Loynes
Puis le rythme ralentit. Est-ce à dire, comme on l'avance souvent, que la vie mondaine prit le pas sur la volonté de création artistique ? Car, certes, les mondanités occupèrent-t-elles une place importante.

De plus, au temps décompté par la cadence soutenue des sorties, il faut ajouter la lenteur de son rythme de travail. Car sans aller jusqu'à le qualifier de besogneux, Amaury-Duval cherchant la perfection, prenait un grand soin dans l'exécution. Chaque oeuvre était précédée d'une importante quantité de dessins, études et esquisses et il a été familier des repentirs ce qui compliqua ses travaux de fresquiste.

Mais cette lenteur constitutive ne suffît pas à justifier sa faible production. On pourrait penser que les brutales et successives disparitions de ses proches, l'éloignement de ses élèves délaissant l'école au profit de situations plus rémunératrices, son insuccès à trouver une compagnie solide et durable (il ne l'aura que dans les dix dernières années de sa vie) seraient à l'origine d'un certain éparpillement et surtout d'un affaiblissement de son ardeur au travail. La solitude ne serait-elle pas la première cause de sa peu abondante production plutôt que son dilettantisme ?

Par ailleurs, l'isolement des dernières années de sa vie, l'absence de descendants susceptibles de défendre sa mémoire, des parents héritiers bien éloignés de ses centres d'intérêt, ont sans nul doute nui à la conservation et de ce fait à la connaissance de l'oeuvre dont on peut supposer que de nombreuses pièces restent ignorées, en particulier les collections léguées à Froment et Cesson que l'abondance de la collection Geffroy laisse imaginer.

Amaury-Duval pour avoir interdit toute organisation de vente publique après sa mort n'a-t-il pas lui-même une part de responsabilité dans la discrétion qui a longtemps entouré son art ? Et que serait-il advenu sans le remarquable travail de classement et les intelligentes distributions aux Musées français des trois fidèles Froment, Geffroy et Cesson ?

Vitraux de la basilique Sainte-Clotilde à Paris
Dans le catalogue la peinture religieuse de chevalet est peu représentée. Il y a tout lieu de supposer que les tableaux religieux ont été moins bien conservés que les autres. Ils appartiennent à la trop longue série d'oeuvres perdues ou non localisées. Manquent ainsi, à titre d’exemple, le Christ qui figurait dans le catalogue de la vente après décès d'Armand Bertin (Maître Boulouze, 21 février 1854), les peintures léguées à l'abbé de Saint Pern par Emma, un Ange qui pleure (fresque) et une Vierge ainsi que les peintures citées dans l'inventaire après décès. (376) Aucune trace non plus des cartons des vitraux de la basilique Sainte Clotilde.

La plupart des décors religieux ont été conservés. Subsistent les programmes commandés pour les églises parisiennes de Saint Germain l'Auxerrois et Saint Merry ainsi que les fresques de Saint Germain en Laye. Mais comment ne pas regretter la destruction des peintures de la chapelle de Sainte Barbe et celles de l'asile Mathilde.


(376) Archives nationales. Testament Emma Guyet Desfontaines. Maître Poumet ET/XIV/898.

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Le sort des décorations murales des demeures privées est quant à lui sans appel. Il n'en reste rien et les informations sont muettes. Aucun souvenir des fresques exécutées avec Burthe à Mozac ni des probables décors de l'hôtel Marcilly, avenue d'Iéna. (377) Une tradition orale indiquerait également un décor exécuté pour Rachel [?] Aucune investigation n'a permis de le vérifier.
La plus regrettable disparition est celle du château de Linières et des fresques qu'il abritait, oeuvre ultime, oeuvre testament, irrémédiablement rasée en 1912. Grâce soit rendue à la dévotion et à l'admiration des élèves et proches ainsi qu’à la prudence d'Amaury-Duval auxquels on doit la sauvegarde de quelques traces graphiques, photographiques et picturales permettant l'évocation de cet ensemble, sans aucun doute exceptionnel.

Le catalogue des portraits est relativement plus important. Cependant la consultation des articles de presse, des livrets de Salon et de la correspondance laisse supposer qu'un bon nombre reste à découvrir. Amaury-Duval les peignait -on le comprend par ses propos- facilement mais en étant parfois las d'être trop sollicité. Il lui arriva d'en offrir par plaisir et ou pour n'avoir pas à entretenir de rapports ultérieurs avec le modèle.

Concernant les sujets d’inspiration profane, plusieurs compositions sont perdues ainsi l'Odalisque couchée de la collection de Victor Cesson (cf. F. Henriet, p.94) ou la Danaé de l'inventaire après décès.

Martyr de saint Etienne
(église de Florent-en-Argonne)
Quant à la peinture de paysage, elle est à proprement parler inexistante, ou plutôt anecdotique et ponctuelle. Seul un dessin a été retrouvé, Le Paysage de Castello (no 123) dont on ne peut que déplorer l'isolement.

Les paysages ne sont présents que dans les arrière plans des compositions. Ainsi les collines primitivistes du Martyre de Saint Etienne (no 121), les nécessaires éléments d'architecture romaine des scènes du martyre de Sainte Philomène ou les ornements végétaux, tels ceux de La Salutation angélique (no 17l). Les quelques vues de la campagne vendéenne aux fresques de Linières ne méritent pas d'être retenues, d'autant qu'il n'est pas certain qu'elles soient de sa main.

Notons encore qu'il convient d’ajouter à l'oeuvre du peintre et dessinateur Amaury-Duval une distinction concernant le talent de plume dont il était doté. Ses ouvrages les plus connus, L'Atelier d’Ingres et Souvenirs, 1829 1830 datant de la fin de sa vie, ont connu et connaissent encore une certaine renommée. Leur rédaction, obtenue grâce à l'insistance de Froment, a nécessité de nombreuses années : le projet de L'Atelier publié en 1878 existait déjà en 1861. Son élaboration est rapportée dans la notice consacrée à Froment (p.86).

Souvenirs 1829 1830 date de 1885. Ecrit à Linières, il relaie principalement le voyage en Grèce de 1829 ainsi que quelques épisodes de la vie familiale. Les autres publications sont plus confidentielles. L'article consacré à l'exposition Bonne Nouvelle en 1846 est avant tout, comme celui publié dans L'Artiste de 1856, un éloge d'Ingres.

La préface des Pastorales de Longus est un émouvant hommage à son élève Burthe et les lignes de La Revue Bleue sont quant à elles consacrées à Lefèvre, son camarade de l'atelier d'Ingres.


(377) Autun.K8 35. Agenda de 1847 ; K8 33. L.a.s. d'A. Jal à A D, 23 oct 1882 : il évoque « la question décoration » disant « vous serez là à temps pour cela »

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Véronique Noël-Bouton-Rollet, tous droits réservés

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