dimanche 1 octobre 2017

Les fiefs de la Brossière à Saint-André-Goule-d’Oie (IIe partie)

A la suite de l’article publié le mois précédent, nous poursuivons ici notre récit sur les petits fiefs de la Brossière : le fief des Giroisières, le fief Toillet, le fief de Lautruère Loriau et le fief Drillay

Le fief des Giroisières


Le fief des Giroisières était limité au nord par le ruisseau du Vendrenneau et à l’est par le ruisseau descendant de l’étang de Fondion. Au sud il bordait le fief Toillet et à l’ouest le fief de Lautruere Loriau.

Les Giroisières sont un héritage des Plouer, Boju et Maingarneau au 16e siècle


Les fiefs de la Brossière
En 1500, on découvre Olivier Boju, écuyer seigneur du Plessis et de la Melonière (Saint-Philbert-de-Bouaine), rendre un aveu pour les Giroisières à cause de sa femme, Louise de Plouer (1). Elle appartenait à une famille de la paroisse voisine de Sainte-Cécile, seigneurs de Saint-Benoist et de la Chopinière. Olivier Boju rend son aveu à la dame de Languiller, Marguerite du Fou, veuve de Jacob de Saint-Flaive, pour raison de son fief annexe du Coin Foucaud.

Marguerite du Fou avait épousé vers 1480 Jacob de Sainte-Flaive, seigneur de Languiller, qui mourut avant 1498. Leur fille, Jacquette de Sainte-Flaive, épousa vers 1503 Jean IV Harpedane-Belleville, seigneur de Belleville, lui apportant en dot Languiller et ses fiefs déjà annexes, tels que le Coin Foucaud et les Bouchauds. Jacob de Sainte-Flaive était le fils de Guy, chevalier seigneur de Languiller, lieutenant de Jean III de Brosse (aussi appelé le seigneur de l’Aigle), baron des Essarts, pour conduire les nobles du pays de Poitou à l’armée du roi Louis XI en 1471.

Dans son aveu pour le fief des Giroisières, Olivier Boju déclare en plus 12,5 boisselées et trois journaux de prés situés à proximité. Au total il doit un cens annuel de 12 deniers à Pâques, et 7 deniers maille à la Saint-Jean-Baptiste (la maille était une petite monnaie valant la moitié d’un denier). En 1529, c’est son fils, Jean Boju, qui offre sa foi et hommage à Jean de Belleville, ce dernier le recevant pour sa femme, Jacquette de Sainte-Flaive (2).

En 1550 le seigneur de Languiller, pour son fief annexe du Coin Foucaud, déclare au baron des Essarts que le fief des Giroisières est tenu de lui « à foi et à hommage plain et à rachat par mutation d’homme selon la coutume du pays, et à douze deniers de service annuel, à moi payable à chaque terme de Pâques » (3). Son vassal pour ce fief est alors Perceval Mainguarneau, écuyer seigneur de la Regnaudière à cause de sa femme, Françoise du Plouer, est-il écrit dans l’aveu de 1550, recopié en 1605 en espérant qu’il n’y ait pas une erreur dans les prénoms cités. Les revenus annuels perçus par lui sur les teneurs sont de 2 setiers mine de seigle, à la mesure des Essarts (ou 16 boisseaux).

Les de Bejarry nouveaux seigneurs des Giroisières


La documentation nous manque de 1550 à 1653. A cette dernière date on peut lire un aveu pour le fief des Giroisières au seigneur de Languiller, alors Pierre Le Geay. Celui-ci est le nouveau possesseur de la seigneurie avec ses fiefs annexes, après son acquisition aux Eschallard en 1650, ces derniers l’ayant acquise des Belleville en juin 1604. Le seigneur des Giroisières s’appelle désormais Samuel de Bejarry. On peut supposer que le fief lui est venu à titre de partage ou d’acquisition des biens provenant des familles Boju et Plouer, si on indique qu’en 1570 un Jacques de Bejarry avait épousé une Renée de Plouer. Ce Jacques de Béjarry, avait été un des chefs combattants dans le camp protestant lors des guerres de religion. Son fils, François de Béjarry, dut s’exiler en Hollande à cause de son engagement protestant. Son petit-fils, Samuel de Bejarry, se convertit au catholicisme.

Paysage des Giroisières en 2017
Né vers 1613, celui-ci était chevalier seigneur de la Roche Grignonnière (Talud-de-Sainte-Gemme), la Roche Louherie (Saint-Vincent-Puymaufrais), alors appelée la Roche Gueffier, etc. Il était le fils de François de Béjarry, auteur de la branche de la Roche Gueffier de la famille, dont la descendance existe toujours. En 1642 Samuel de Béjarry s’était marié avec Renée de Jau et ils eurent dix enfants.

L’aveu de 1653 est intéressant à lire à cause de la description du fief (4). Chacun des 16 propriétaires est cité avec la liste de ses parcelles, leurs surfaces et leurs confrontations. Ils se partagent 58 boisselées (7 ha), les deux plus importants d’entre eux avaient à peine 8 boisselées chacun, et la plupart environ 2,5 boisselées chacun, c'est dire le morcellement des parcelles à cette date de 1653. Le texte commet une erreur révélatrice, indiquant qu’il rend aveu au seigneur de Languiller à cause de sa seigneurie de Languiller, au lieu d’indiquer : à cause de sa seigneurie du Coin Foucaud. Celle-ci n’était plus qu’une annexe de Languiller depuis longtemps, survivant dans le droit de la propriété féodale. Même au 17e siècle certains notaires finissaient par se perdre dans les liens vassaliques de Languiller !

Quelques années plus tard, le fief des Giroisières était possédé en partie par David Auger, écuyer seigneur des Grasilières, époux de Polyxène de Goulaine. Cette dernière était l’arrière-petite-fille d’un seigneur de Linières, Elie de Goulaine. Samuel de Béjarry avait conservé la propriété de l’autre partie.

Les Moreau deviennent seigneur des Giroisières


Le 1e mai 1681, le fils ainé de Samuel de Béjarry, Louis Hortax de Béjarry, vendit sa part dans le fief des Giroisières à Pierre Moreau, sieur du Coudray, pour 1050 livres (frère du prieur rencontré ci-après au fief Toillet). Pour cette somme il vendit aussi des droits de fiefs qu’il possédait dans des tènements des environs. Et le 28 février 1682, David Auger vendit la sienne pour 600 livres à Pierre Moreau.

Ce dernier fit la foi et hommage, suivi de l’aveu et dénombrement du fief des Giroisières au seigneur de Languiller en mai 1683 (5). On y apprend que les surfaces foncières ont fait l’objet d’un gaulaiement le 27 avril 1667 par Merland et François Benoist, pour un calcul plus juste de la répartition entre les propriétaires de la rente de 40 boisseaux de seigle, prélevée par le seigneur. L’énumération porte sur 54 pièces de terres différentes pour près de 66 boisselées au total.

Pierre Moreau gardait la moitié de la rente de 40 boisseaux de seigle pour lui, et l’autre moitié était partagée avec les héritiers du seigneur Guignardeau. Parmi eux il y avait Claude Guignardeau qui fut parrain de son fils Claude Prosper Moreau, baptisé à Saint-André-Goule-d’Oie le 8 février 1673 (vue 221). Cette famille était alliée directement avec la branche cadette des Moreau. Claude Guignardeau avait en effet épousé Marie Moreau, fille de René Moreau, sieur de Villeneuve et cousine de Pierre Moreau. Ecuyer, il était seigneur de Vannes et habitait à Sainte-Florence-de-l’Herbergement-Ydreau (devenue Sainte-Florence-de-l’Oie). Les raisons de ce partage ne nous sont pas connues.

Au décès de Pierre Moreau en 1687, son fils ainé survivant, Christophe, hérita des Giroisières, mais lui-même mourut peu après. Et c’est un autre fils plus jeune, Claude Prosper Moreau, qui hérita avec une sœur des biens du sieur du Coudray. En 1694 celui-ci fit sa foi et hommage au seigneur de Languiller. L’acte mérite attention, mais d’abord il nous faut en rappeler le contexte.

Pierre Moreau et ses héritiers possédaient des droits seigneuriaux sur le fief noble des Giroisières et au Coudray, mais aussi sur d’autres terres non nobles comme la Milonnière, la Bergeonière, la Porcelière, les Suries. Et comme le seigneur de Saint-Fulgent, ils voulaient profiter de tous les droits de fiefs sur ces tènements : droit d’assise et de juridiction, et lods et ventes (redevances perçues lors des mutations de biens roturiers). Pour cette raison ils étaient en conflit avec le seigneur suzerain du Coin Foucaud, qui était Philippe Chitton, seigneur de Languiller. Mais il ne fallait pas mélanger tous ces conflits, ce qu’avait fait Pierre Moreau, refusant en plus de payer le droit de rachat consécutif au décès de Samuel de Béjarry. L’affaire était ancienne, et ce droit aurait dû être payé par le fils de ce dernier, Louis Hortax de Béjarry. Philippe Chitton réclamait le paiement à l’acheteur des Giroisières, Pierre Moreau (6), saisissant même le sénéchal (juge) de Fontenay-le-Comte à cet effet. Pour les Giroisières, Prosper Moreau trouva le moyen de s’arranger, conseillé par Louis Prosper Proust, le sénéchal de Saint-Fulgent. Pourvu d’être reçu détenteur du fief des Giroisières, Prosper Moreau promit de se pourvoir en garantie du seigneur de Béjarry, et s’offrit de payer les deux droits de rachat consécutifs aux décès de son père et de son frère Christophe. Chaque droit fut évalué à 40 livres, représentant une livre par boisseau de seigle, pour les revenus annuels des Giroisières se montant à la rente de 40 boisseaux de seigle.

Ce contexte explique la forme de sa foi et hommage qu’il fit le 20 avril 1694 pour le fief noble des Giroisières (7). Il s’est déplacé à Languiller pour la faire, alors que l’usage était de se contenter d’envoyer un acte notarié. Au-delà du contexte conflictuel que nous venons d’évoquer, peut-être y-avait-il pour ce jeune fils de bourgeois, une certaine envie de « faire le noble » par cet acte. Ou bien de la part de la part de Philippe Chitton d’en faire autant, étant anobli de fraîche date.

Le jeune Claude Prosper Moreau avait 21 ans en 1694. Il était l’héritier des biens de son père avec sa jeune sœur, Marie. N’étant pas majeur, un oncle maternel, Jean Hullin avait été nommé curateur aux causes (il assistait son pupille émancipé dans les procédures judiciaires). Il était étudiant en droit à l’université de Poitiers, ayant conservé le domicile familial du bourg de Saint-André.

Le logis de Languiller en 2017
Les propriétaires roturiers comme Prosper Moreau étaient admis à faire l’acte de foi et hommage suivi de l’aveu et dénombrement, car ce qui était considéré comme central à cette époque en droit féodal était la nature du bien, avant la condition des personnes. Le 20 avril 1694, Arnaudeau, notaire de Saint-Fulgent, rédige cet acte de foi et hommage, « en exécution des lettres de terrier et arrêt de nos seigneurs de la cour (tribunal) par la commission (décision) obtenue en conséquence pour la vérification de la terre et seigneurie de Languiller et fiefs en dépendant ». On sait qu’en effet Philippe Chitton, seigneur de Languiller, avait obtenu de faire vérifier l’étendue de ses droits sur tous les biens relevant de la mouvance de ses fiefs. Cela concernait alors presque tous les propriétaires fonciers dans la paroisse de Saint-André-Goule-d’Oie.

Le texte de foi et hommage indique que Prosper Moreau s’est rendu à Languiller (Chauché) ce jour-là au domicile de Philippe Chitton, seigneur des lieux, et qu’il a requis le notaire de l’accompagner pour être son témoin et en dresser acte. En tant que possesseur du fief noble des Giroisières, c'est-à-dire de ses droits seigneuriaux sur les propriétaires des tenures le composant, le jeune Moreau a offert de faire la foi et hommage, payer le droit de rachat (redevance perçue lors des mutations de biens nobles), fournir le dénombrement (énumération des biens et revenus) dans le temps de la coutume du Poitou, et il a requis d’être reçu en la foi et hommage, de « faire le serment et autres soumissions en ce cas requis ». Les mots sont ceux des immuables formules notariales. En même temps il a précisé que son offre concernait un « hommage plane » (simple), avec « rachat par la mutation dudit sieur du Coudray » (succession de son frère Christophe), dont le montant n’est pas précisé, ce qui veut dire probablement celui de la coutume du Poitou (un an de revenus). Puis il a rappelé les redevances dues habituellement : « au devoir annuel de 12 deniers échu à chaque fête de Pâques et à 7 deniers maille à celle de Saint-Jean-Baptiste, à cause du fief et tènement des Giroisières, à cause de votre fief du Coin Foucaud ».

C’est l’épouse de Philippe Chitton qui a reçu Prosper Moreau, Bénigne de la Bussière. Elle a indiqué que son mari était absent, et qu’elle consentait à le recevoir dans son offre « pour cette fois seulement sans tirer à conséquence » est-il écrit selon la formule habituelle, sans qu’il faille lui donner une portée particulière dans ce cas. Et bien sûr elle a rappelé que le demandeur devait « payer à l’avenir les rachats, fournir son dénombrement dument confronté (indication des limites des parcelles foncières), sans préjudice des dits droits annuels ».

Il n’y eu pas de cérémonie, puisqu’il aurait pu se dispenser de se déplacer. Peut-être même Philippe Chitton a-t-il voulu marquer une certaine distance à l’égard de ce jeune homme, qui par ailleurs était en conflit avec lui pour d’autres terres. Celles-ci étaient roturières et il voulait être reconnu comme leur seigneur féodal à part entière. Quand on était sieur et riche, on aspirait à devenir seigneur et noble.

Après l’offre et son acceptation, le notaire termine son acte en écrivant « de quoi nous dits notaires avons octroyé acte et de ce que ledit sieur du Coudray a fait les dits foi et hommage, promet être bon et fidèle vassal de la manière que homme de foi est tenu envers son seigneur, de fournir de son dénombrement dans le temps de la coutume … ».

On sait que Prosper Moreau est mort en 1729 alors que tous ses biens avaient été saisis par ses créanciers, ayant été déclaré en banqueroute. En 1753 les droits des Giroisières appartenaient au seigneur de Vaugiraud son cousin, soit que celui-ci avait réussi à les sauver de la saisie, soit qu’il les avait rachetés aux créanciers. Nous ne disposons plus d’acte ensuite concernant le fief des Giroisières, mais cette information figure en incidence dans une déclaration roturière pour le fief de Lautruère Loriau en 1753 (8).

Les Fluzeau de la Brossière tentent d’échapper au droit de franc-fief


Une autre source documentaire complète ici le chartrier de la Rabatelière, c’est le dossier constitué par l’abbé Boisson. On y trouve un recours formé par Jean et François Fluzeau auprès de l’intendant du Poitou, contre une décision du sieur de La Fargues, receveur au bureau de Saint-Fulgent, pour la perception des droits de franc-fief (9). C’était une taxe imposée sur les biens nobles possédés par des personnes roturières. En l’occurrence elle était réclamée sur la rente de 40 boisseaux de seigle due au seigneur des Giroisières, possédée en 1785 par les frères Fluzeau, habitant la Brossière.

C’est ainsi qu’on apprend que la rente avait été vendue par Prosper Moreau à François Fluzeau (1660-1744), marchand, le 30 avril 1718, pour 700 livres. Moreau s’était réservé le paiement de 40 deniers de cens payés annuellement par Fluzeau, à titre de retenue féodale, ainsi que les droits de seigneurie : lods et ventes et juridiction basse. Il avait indiqué que la rente serait tenue de lui roturièrement et possédée par François Fluzeau, qui la prélèverait sur les teneurs des Giroisières. C’est donc une partie des droits seigneuriaux qui sont venus à la propriété de Vaugiraud plus tard. Dans leur supplique en 1785 à l’intendant, les cousins Fluzeau précisent en effet : « le sieur de Vaugiraud, actuellement le seigneur du fief des Giroisières, en a fait l’hommage au seigneur de Languiller en l’année 1752, à ce qu’on estime. »

Un quartier du village de la Brossière
Le conflit des Fluzeau avec le receveur de Saint-Fulgent portait sur le point de savoir si la rente de 40 boisseaux était noble ou non. Le percepteur de Saint-Fulgent, sans doute bien renseigné sur la nature noble de la rente autrefois, réclamait la preuve qu’elle ne l’était plus. Il demandait qu’on lui fournisse pour cela les déclarations roturières qui pouvaient avoir été rendues au seigneur du fief des Giroisières depuis 1718. Or il n’y en n’avait pas eu. Et les cousins Fluzeau expliquent dans leur requête de 1785, que Prosper Moreau est mort en état de banqueroute et n’a point réclamé de déclarations. Son successeur de Vaugiraud non plus, à cause de la longue période de saisie des biens.

Il y avait bien eu un acte d’arrentement de cette rente signée le 10 février 1752 par le seigneur de Languiller, alors Montaudouin de la Rabatelière, affirmant que la rente était tenue de lui roturièrement par François Fluzeau (fils, 1696-1756), et « demeurera roturière pour toujours » (10). Dans le même acte, le seigneur de Languiller rappelait que la rente avait été acquise par François Fluzeau père en 1718, et fixait à 2 boisseaux de seigle par an le cens qui lui était dû, proche des 40 deniers de charge dans la vente de 1718. Mais pourquoi arrenter une rente qui ne lui appartenait pas ? Cet acte est visiblement un faux écrit de la main même du seigneur de Languiller, probablement à cause de l’absence du seigneur de Vaugiraud, de qui était tenue normalement la rente. Il n’avait que pour but de prouver la nature roturière de celle-ci, afin de rendre service aux Fluzeau. On n’est pas certain de la grande proximité personnelle entre les Fluzeau et Montaudouin, mais on est certain de leur proximité avec Mathurin Thoumazeau, notaire de Saint-Fulgent et leur avocat, et aussi qui deviendra procureur fiscal de la Rabatelière et Languiller en 1753, et régisseur du château de la Rabatelière en 1769 (11).

Pour résoudre son problème, François Fluzeau fils, habitant la Brossière, a demandé aux propriétaires du tènement du fief des Giroisières en l’année 1753, le paiement des arrérages de la même rente et un titre nouveau de reconnaissance. Il faut croire qu’à la Brossière en ce temps-là existaient apparemment des dissensions, car les propriétaires « n’ayant point satisfait à la demande, est intervenue sentence en la juridiction de la baronnie des Essarts le 31 août de la même année, qui les condamne au paiement des arrérages demandés de ladite rente et à fournir titre nouvel d’icelle dans huitaine, sinon que ladite sentence en servira. » Valant reconnaissance de la rente foncière de 40 boisseaux comme roturière, cette sentence a été donnée par Fluzeau au fermier du droit de franc-fief à Saint-Fulgent. C’était en effet un employé de la ferme, cette dernière étant le mode de collecte des impôts à l’époque. Mais à ses yeux, cela ne suffisait pas.

Les Fluzeau avaient aussi à surmonter une autre faiblesse dans leur réclamation. François Fluzeau leur grand-père était mort en l’année 1744. On fit payer à François Fluzeau son fils, le 26 juin 1752, une somme de 80 livres pour doit de franc-fief sur la rente foncière. C’était là un précédent fâcheux. Ses successeurs prétendent en 1785 : « On profita dans le moment de la simplicité du père ». C’était un paiement fait par erreur par une personne sans jugement ! On produisit un gaulaiement (calcul de redevances) du fief, où il était indiqué que la rente était roturière. Sauf que les indications ne faisaient que reprendre les déclarations des propriétaires, et la portée du gaulaiement à cet égard était fragile.

Jean Fluzeau, eut beau se présenter comme « syndic de la paroisse de Saint-André près Saint-Fulgent », l’ancêtre du maire, l’intendant rejeta le recours qu’il avait formé avec son cousin, le 15 novembre 1785. Celui-ci ne motiva pas sa décision, ce qui nous prive d’une connaissance des règles de droit sur le sujet. La rente avait été noble incontestablement. Pouvait-on, à l’occasion d’une vente, changer sa nature en roturière, et l’exonérer du droit de franc-fief ? En dehors des questions de preuves matérielles, telle nous parait la question de fond soulevée ici.  

Le fief Toillet


Au fief Toillet le long du ruisseau 
venant de Fondion
Le fief Toillet apparait lui aussi en 1550 comme une surface foncière, dont le nom a été celui de son propriétaire. La particularité de ce fief Toillet est de comprendre une partie du village de la Brossière sur une surface de 4 boisselées (environ 5 000 m2), plus une boisselée en verger et 2 « boisselées à semer lin » en jardin. Voilà qui indique l’importance de la surface occupée par le village depuis au moins le Moyen Âge dans deux fiefs différents : Toillet et la Brossière.

Jean Métaireau  tient le fief Toillet alors de la seigneurie du Coin Foucaud, à foi et hommage plain et à rachat, moyennant le paiement d’un cens annuel de 2 sols à Pâques et 7 deniers à la Saint-Jean-Baptiste. Le rachat est évalué à environ 4 livres, ce qui est peu (3). 

Simon Metereau, fils de Jean, fut reçu en sa foi et hommage le 10 juin 1561 aux assises de Languiller, deux fois. Le texte dit : « nous a offert faire deux fois et hommages plains, l’une pour raison du fief de la Bequetière à cause de la seigneurie des Bouchauds, et l’autre pour raison du fief Toillet tenu de la seigneurie du Coin Foucaud qu’il doit et est tenu faire à messieurs des dites seigneuries ». Nouveau propriétaire après le décès de son père, il devait faire ses fois et hommages. Il précise que le droit de rachat est un cheval de service, qu’il promet de payer à la fin de l’année, demandant l’allongement du délai prévu pour rendre son aveu. Le cheval de service était alors une très ancienne formule, indiquant un montant équivalent à la valeur de l’animal. Equipement essentiel d’un chevalier, on comprend qu’il mesurât la valeur d’un rachat de fief. A ce sujet, on a parfois des rachats plus étranges pour notre regard du 21e siècle. Ainsi on trouve en 1584 la valeur d’un rachat à un perroquet à chaque mutation de vassal pour le fief de la Turderière, dû à Gilbert de la Tremoille, marquis de Royan et baron d’Apemont (12). Le sénéchal de Languiller s’appelait « Jean Le Tourineur, écuyer, conseiller du roi, sénéchal des seigneuries de Languiller, des Bouchauds, Coin Foucaud, Vignault, fief Touroil, la Ramée et fief Pothé, expédiant les assises de ces seigneuries le 10e jour de juin mil cinq cent soixante et un ». On a là la liste des seigneuries annexes de Languiller. Jean Le Tourineur répondit favorablement, et Simon Metereau fut reçu en ses deux hommages (13).

A la suite de ses fois et hommages, celui-ci rendit son aveu à Jules de Belleville, seigneur de Languiller le 20 décembre 1561 (14). On y remarque que le fief Toillet jouxtait un autre fief appelé Chatry, et on verra au 18e siècle le fief Toillet désigné comme le fief Toillet-Chatry, signe probable d’un regroupement. Bizarrement il déclare un devoir à payer à Languiller de 12 deniers à Pâques, ce qui est différent de l’aveu du Coin Foucaud. L’aveu est rédigé par Lucas Billet, notaire à la Grève. Ce lieu désignait une petite baronnie s’étendant seulement sur une partie de la paroisse de Saint-Martin-des-Noyers et une partie de celle de Lairière, cette dernière ayant fusionné plus tard avec la Ferrière.

En 1615, les propriétaires déclarants qui rendent leur aveu sont Jean Gaucher et Michel Fluzeau. Ils renouvellent leur aveu en 1617 à Marie Hurault, veuve de Philippe Eschallard et dame de Languiller (15). On y lit une précision supplémentaire, le montant du rachat est évalué à 1 setier de blés, soit 16 boisseaux de seigle ou avoine. Et les notaires de l’acte sont cette fois-ci ceux de la châtellenie de la Merlatière, Jarrie et Raslière. Sa signature a lieu au bourg de Chauché, « territoire des dites châtellenies ». Plus précisément le bourg de Chauché relevait de la seigneurie de Puytesson, laquelle rendait hommage à la Jarrie. Néanmoins on ne comprend pas pourquoi on se rendait de la Brossière à Chauché pour faire faire ces actes notariaux, plutôt qu’au bourg de St Fulgent, bien plus près, et où se trouvaient aussi des notaires. On soupçonne un problème à cette époque.

En 1656 un aveu est rendu pour le fief Toillet par « Pierre Moreau prêtre prieur curé de Saint-André-de-Goulledois ». Il possède donc les droits seigneuriaux évalués alors à 6 boisseaux de blés par an seulement. Peut-être n’a-t-il pas acheté tous les droits. Et il n’y possède qu’une boisselée de terre labourable dans le champ « vulgairement appelé le Chaume ». Cet aveu contient une précision intéressante, il tient ces droits moyennant une rente versée à Denis et François Gaucher. Elle se monte à 72 sols, et concerne en même temps les fiefs de la Bequetière et Lautruère Loriau (16). Or nous savons que la documentation manque pour ceux-ci dans cette période. Cela veut dire que le prieur, ou son père, a acheté ces droits sous forme de rente. Et l’aveu précise qu’il a le droit de prendre les « ventes et honneurs » (autre nom de lods et vente), amendes et offenses, ainsi que « « le  droit de justice et juridiction basse, et de tenir assise selon la coutume de ce pays de Poitou ». Cette dernière précision était de droit en effet pour un bien noble. Sa valeur symbolique comptait pour la famille Moreau, qui voulait réincarner la seigneurie du Coudray. 

Là encore la documentation manque pendant un siècle, mais nous savons que les biens des Moreau de la branche ainée ont été dispersés après une banqueroute au début du 18e siècle. Seulement ceux de la branche cadette ont perdurés chez les héritiers de l’ancienne seigneurie du Coudray jusque vers 1760, avant d’être vendus à un propriétaire marchand de bestiaux, René Loizeau.

Un chemin dans l’espace 
autrefois appelé le fief Toillet
Et en 1753, le notaire de Saint-Fulgent, Mathurin Thoumazeau, rédige une déclaration roturière pour 31 teneurs du fief Toillet-Chatry. Il n’y a plus de possesseur du droit de fief pour rendre l’hommage au suzerain de Languiller. Le cens et devoir, « portant fief et juridiction » est-il précisé dans la déclaration roturière, est de 5 sols rendables à Languiller à noël. Plus « au terme de Notre-Dame-d’août de chaque année, 1 boisseau de seigle de rente première foncière annuelle et perpétuelle à la mesure des Essarts, rendable aussi par nous à votre dite recette de Languiller ».

Le droit de fief est ainsi remonté au suzerain, le seigneur de Languiller, qui l’a absorbé en sa propre seigneurie directe. C’est une disparition de l’échelon le plus bas dans la hiérarchie des liens vassaliques, au profit de celui immédiatement supérieur. Mais il reste toujours les teneurs dans le fief, faisant leurs déclarations roturières directement au suzerain de Languiller. Pour eux il n’y a rien de changé, en changeant de seigneur. Simplement, le fief Toillet est devenu infus (fusion-absorption), comme on disait à l’époque, dans le domaine direct de son suzerain. Il en sera de même pour le fief suivant : Lautruère Loriau. Et on a vu le même phénomène ailleurs à Saint-André, pour la Crochardière près du Pin.

Le fief de Lautruère Loriau


Le fief de Lautruère porte le même nom d’un propriétaire, Loriau, qu’au Coudray et à la Forêt, preuve de sa fortune passée dans une période du Moyen Âge que nous ne savons pas situer. En 1550 le fief était tenu de la seigneurie du Coin Foucaud par Simon Metereau à foi et hommage plain et à rachat par mutation d’homme, et à douze deniers de service annuel payables à Languiller à la Saint-Jean-Baptiste (3). Simon Metereau appartenait à une des familles propriétaires à la Brossière qu’on peut suivre au moins jusqu’à la Révolution.

Le fief était limité au nord par le ruisseau du Vendrenneau et au sud par le fief du Bignon. Vers l’est, il bordait le fief des Giroisières, et vers l’ouest celui de la Mauvinière. C’est probablement sur ce territoire oublié qu’on a creusé, sur sa bordure ouest, la profonde tranchée de l’autoroute A 87, qui relie Cholet aux Sables d’Olonne.

Dans un aveu du 20 décembre 1562, on constate que les droits seigneuriaux ont changé de mains (17). C’est Benoit Noireau qui a rendu son aveu pour le fief de Lautruère Loriau, dans les mêmes conditions que ci-dessus, à Jules de Belleville, alors seigneur de Languiller et du Coin Foucaud. Le notaire de Saint-Fulgent qui a rédigé l’acte s’appelle Moreau.

Nouveau changement constaté en 1611 : ils sont deux nouveaux propriétaires associés dans la possession des droits sur le fief de Lautruère Loriau : Jean Gaucher comme chemier et Michel Fluzeau comme parageur. On a rencontré la même situation en 1615 au fief de la Bequetière. Les déclarants précisent que leur droit de rachat se monte à 2,5 setiers de seigle (18). Cette valeur nous donne une information précieuse, car les aveux n’indiquaient pas toujours ce que le possesseur des droits seigneuriaux recevait pour lui comme profits ou redevances de la part des teneurs. C’était pourtant leur objet même, mais la difficulté vient de la dispersion des redevances entre plusieurs possesseurs, et chacun de ces derniers rendait son aveu pour lui-même. Ces 2,5 setiers faisaient 40 boisseaux de seigle, environ 6 quintaux.

Nous avons un autre aveu rendu par les même Gaucher et Fluzeau en 1615 à Philippe Eschallard, seigneur de Languiller, et fils de Marie du Fou qui avait reçu l’aveu précédent de 1611. Le texte est le même, si ce n’est le changement de personne chez le suzerain, motif du renouvellement de l’aveu.

A droite de l’autoroute :
l’espace de l’ancien fief de Lautrère Loriau
Ensuite les archives sont muettes pour le fief de Lautruère Loriau jusqu’en 1753. Cette année-là, le nouveau procureur fiscal de Languiller et de la Rabatelière, Mathurin Thoumazeau, par ailleurs notaire de Saint-Fulgent, exigea la mise à jour des déclarations. Les choses avaient changé depuis près d’un siècle et demi. Ce sont 29 teneurs qui font une déclaration roturière, rédigée par le même Thoumazeau le 2 avril 1753, qui sera présentée ensuite à l’assise de Languiller le 15 mai suivant (8). Les successeurs de Gaucher et Fluzeau ont disparu du lien vassalique, et le droit de fief a été absorbé dans la seigneurie de Languiller. L’assise était un tribunal, où le rôle de procureur était tenu par le procureur fiscal et celui de juge-président par le sénéchal. En bas de l’acte il est précisé que la déclaration est « restée ès mains du procureur de la cour pour y fournir de blâme si faire se doit ». Gageons que le rédacteur et le destinataire étant la même personne, la déclaration fut acceptée.

Les 12 deniers de cens de 1550 sont devenus 5 sols, soit cinq fois plus, et s’y ajoute une rente foncière annuelle et perpétuelle d’un boisseau de seigle, rendable à Languiller à la mi-août, « au jour qu’il vous plaira indiquer votre recette ». Voilà qui ne change pas la situation des propriétaires par rapport à l’époque où le tènement était un fief noble. Le grand changement est le nombre de propriétaires : il a doublé pour une même surface, à cause des héritages.

Le fief Drillay


Déjà dans son aveu du Coin Foucaud en 1605, le seigneur de Languiller, décrivant la situation en 1550, ne le cite pas (3). Le texte le plus ancien le concernant est une déclaration roturière du 2 juin 1606 de 12 de ses teneurs directement à Languiller (19), à cause du Coin Foucaud, pour les ¾ de la surface totale. Soit le seigneur possédant les droits a fait défaut, et son suzerain du Coin les a repris, soit il n’y a jamais eu de concession de droits seigneuriaux à un seigneur, mais directement à un ou plusieurs teneurs. La première hypothèse décrit probablement une situation en avance par rapport à ce que nous avons rencontré sur certains fiefs voisins, où le droit de fief a été absorbé par le suzerain.
Les teneurs de Drillay devaient à Languiller, rendables, un droit de terrage à la 1/6 partie des récoltes et un cens de 6 deniers. Bien sûr le Coin Foucaud possédait le droit de basse justice et percevait les lods et ventes au moment des mutations de biens.
Nous avons d’autres déclarations roturières collectives, plusieurs teneurs ensemble, en 1618 et 1651. Puis elles sont individuelles en 1664 et 1683.
Les confrontations des pièces de terres déclarées vont de la Javelière à la Brossière, dans la partie sud occupée par les fiefs de la Brossière. Elles ne permettent pas de les situer avec certitude, et font plutôt penser à un ensemble de pièces de terre dispersées qu’à un seul terroir. C’est pourquoi nous ne l’avons pas situé dans la carte schématique des fiefs de la Brossière au début de cet article. 


(1) aveu du 9-5-1500 d’Olivier Boju à Languiller pour les Giroisières, Archives de la Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/G 66.
(2) 150 J/G 66, foi et hommage du 24-6-1529 de Jean Boju à Languiller pour les Giroisières.
(3) aveu du Coin Foucaud et du Vignault du 2-7-1605 par Languiller aux Essarts – deuxième copie reprenant un aveu de 1550, Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/G 61.
(4) 150 J/G 66, aveu du 20-3-1653 de Samuel de Bejarry à Languiller pour les Giroisières.
(5) Hommage et dénombrement de Pierre Moreau pour les Giroisières en mai 1683, Archives de Vendée, chartrier de Roche-Guillaume, famille Moreau : 22 J 29.
(6) 22 J 29, mémoire de Claude Moreau contre Chitton du 4-5-1693 au sénéchal de Fontenay.
(7) 150 J/G 66, foi et hommage du 20-4-1694 de Prosper Moreau à Languiller pour les Giroisières.
(8) 150 J/G 42, déclaration roturière du 2-4-1753 de 29 teneurs à la Rabatelière pour le fief de Lautruère Loriau.
(9) Recours en 1785 contre le paiement d’un droit de franc-fief par les héritiers Fluzeau, Archives de la Vendée, don de l’abbé Boisson : 84 J 21.
(10) Les Montaudouin, arrentement du 10-2-1752 de la rente de 40 boisseaux de seigle sur les Giroisières, Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 64.
(11) familles Thoumazeau et Tinguy, Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé boisson : 7 Z 70 bis.
(12) Archives de Vendée, Guy de Raigac, Dépouillements d'archives publiques et privées concernant les familles vendéennes : 8 J 101, vol. 12, page 57.
(13) 150 J/G 8, foi et hommage du 10-6-1561 de Simon Métaireau à Languiller pour les fiefs Toillet et Bequetière.
(14) 150 J/G 42, aveu du 20-12-1561 de Simon Metaireau à Languiller pour le fief Toillet.
(15) 150 J/G 42, aveu du 9-11-1617 de Jean Gaucher à Languiller pour le fief Toillet.
(16) 150 J/G 42, aveu du 31-7-1656 de Pierre Moreau à Languiller pour le fief Toillet.
(17) 150 J/G 42, aveu du 20-12-1562 de Benoit Noireau à Languiller pour le fief de Lautruère Loriau.
(18) 150 J/G 42, aveu du 4-5-1611 de Jean Gaucher à Languiller pour le fief de Lautruère Loriau.
(19) 150 J/G 63, déclaration roturière du 2-6-1606 de 12 teneurs du Drillay à Languiller.

Emmanuel François, tous droits réservés

Octobre 2017