dimanche 1 mars 2015

Les unités de mesure en usage à Saint-André-Goule-d'Oie sous l'Ancien Régime

Les documents fonciers sous l’Ancien régime indiquent des surfaces, des poids et des volumes, exprimés dans des unités de mesure qui ont disparu théoriquement avec la Révolution française. Elles variaient de manière importante d’une province à l’autre, et à l’intérieur d’une même province, d’où la nécessité d’une réforme. On a pu ainsi dénombrer 35 aires géographiques dans le Bas-Poitou (Vendée), possédant sa propre mesure du boisseau, allant de 14,25 litres le boisseau à Tiffauges à 64,125 litres à Noirmoutier. Montaigu et les Essarts avaient des unités différentes (1). Chaque châtellenie s’était arrogé au Moyen Âge le droit d’établir des poids et mesures. De plus, des étalons étaient parfois altérés au bénéfice de leurs détenteurs, entraînant des procès en conséquence. On comprend que les propriétaires faisaient attention à ces étalons. Ainsi en 1762 on a trouvé dans le grenier de Louis Corbier au Coudray (Saint-André-Goule-d’Oie) un « boisseau à mesurer blé » (2).

Différente d’un groupe de communes à l’autre, la valeur de certaines unités de mesure doit être validée dans chaque cas. L’abondance des documents fonciers disponibles dans le chartrier de la Rabatelière pour la période postérieure au Moyen Âge, a permis de trouver les équivalences valables avec nos unités modernes, pour presque toutes les anciennes unités en usage sous l’Ancien régime à Saint-André-Goule-d’Oie.

Unités de longueur


Le pied était l’unité habituellement utilisé. Il valait dans la contrée 0,325 m (ou 0,324). Cette dernière valeur était utilisée pour définir la gaulée de terre labourable, à 12 pieds de long à Saint-André-Goule-d’Oie, ou à 11 pieds de longs à Chavagnes, ou la gaulée des bois et forêts à 22 pieds, etc. De même on avait la toise à 6 pieds de long,

La précision de l’arithmétique ne se retrouve pas toujours dans la période qui a suivi l’adoption du système métrique. Ainsi dans l’estimation de vente du terrain de la chapelle Begouin en 1798 à Chauché, la parcelle faisait 380 m2 pour 90 pieds de longs et 28 pieds de large. Cela fait un pied de 0,39 m, soit 35,1 m de long et 10,92 m de large. Mais peut-on être sûr de la surface indiquée ? On imagine l’effort demandé alors aux notaires pour adopter dans leurs actes la nouvelle définition du mètre, le même qu’il nous faut maintenant pour comprendre les unités de mesure qu’ils devaient abandonner.

Le pouce équivalait au 1/12 de pied, soit une longueur de 2,706 cm (parfois arrondi à 3 cm). On rencontre son usage, quoiqu’assez rarement (3).

On a aussi le pas qui valait deux pieds. Mais on n'a pas rencontrée la coudée.

On avait aussi la ligne qui valait 1/12 de pouce.

On rencontre ces unités utilisées dans les armées du roi pour indiquer la taille d’un soldat. C’est ainsi que dans un acte de notoriété du notaire Bouron de Chavagnes en 1797, concernant la mort d’un combattant vendéen dans la Virée de Galerne, on indique sa taille. Il s’agissait de Charles Joseph de Goué (demeurant à la Chabotterie à Saint-Sulpice-le-Verdon) qui mesurait 5 pieds, 2 pouces 6 lignes, soit 1,70 m (4).

Unités de surfaces


On trouve pour les métairies ou gagneries des surfaces totales contenant « terres à 4 bœufs » ou à 2 ou à 6 bœufs. Dans un aveu de la châtellenie de Saint-Fulgent à la vicomté de Tiffauges, deux métairies (la Fontaine et la Chantonnière) sont indiquées contenant « terres à 4 bœufs ». Et en 1830, les mêmes contiennent dans une déclaration de succession, respectivement 40 hectares et 47 hectares. Mais nous ne sommes pas sûrs que la surface n’ait pas changé entre temps. C’était le nombre de paires de bœufs utiliséss pour tirer la charrue des labours nécessaires dans la métairie. Hormis le cas évoqué ci-dessus, on n’est pas capable d’établir une correspondance dans le système métrique. L’historien Le Roy-Ladurie indique qu’une métairie à 4 paires de bœufs était une assez grosse exploitation en Aveyron en 1642 (5). La transposition de cette estimation en Bas-Poitou est très probablement possible.

La gaulée était l’unité de base pour calculer d’autres surfaces propres à une seigneurie ou à une nature de sol. C’était une surface qui se définissait en nombre de pieds de long. Il y en avait plusieurs en usage.

Saint-André-Goule-d’Oie on utilisait la gaulée à 12 pieds de long pour calculer les surfaces des terres, correspondant à 3,9 mètres de long (0,325 x 12). La gaulée était un carré avec un côté de 3,9 m, qui faisait donc 15,2 m2 de surface. Mais à Chavagnes la gaulée des terres était à 11 pieds de long par exemple.

Les parties de gaulées s’exprimaient en moitié ou en tiers ou autres fractions.

L’unité de surface la plus fréquemment utilisée était la boisselée, réservée aux terres et aux jardins. Pour les prés et les bois on utilisait d’autres unités. Celles-ci étaient propres à chaque nature de parcelle foncière.  Étymologiquement, la boisselée était la surface ensemencée avec un boisseau de blés (ce dernier mot signifiait céréales et non pas froment).

On a trouvé dans les archives de la Chapelle Begouin (Chauché), et aussi dans des tènements de Saint-André, des jardins mesurés en « boisselée à semer lin », différente des autres boisselées, sans qu’on en connaisse l’équivalence (6). Dans un texte de 1750 concernant la surface d’un jardin à la Boissière-de-Montaigu, le notaire de Saint-Fulgent précise, ce qui est très rare, qu’il est « de grandeur à semer 2 boisseaux de graines de lin » (7). On voit bien que la surface indiquée dépendait du volume du boisseau, lequel dépendait des grains utilisés ! Mais que valait un boisseau de graines de lin ? On attend une réponse dans une unité moderne utilisable pour n’importe quel contenu, mais ce serait oublier la réalité d’alors, et nous restons sans réponse. L’usage de la boisselée à semer lin parait en voie d’extinction au cours des 17e et 18e siècles, et on devine néanmoins une valeur plus faible que la boisselée des terres labourables. Pour le même tènement de la Jaumarière (Saint-André), la surface des jardins est de « 10 boisselées » en 1550 et de « 12 boisselées à semer lin » en 1622. L’indice d’une équivalence pouvant être établie entre les deux types de boisselées parait faible, car c’est le seul exemple rencontré.

Les arpenteurs du Moyen Âge
Une boisselée valait 12 ares 16 centiares à Saint-André-Goule-d’Oie (où s’appliquaient les mesures des Essarts). A Chauché elle s’appliquait aussi dans l’étendue de l’ex paroisse de la Chapelle Begouin, dépendant à l’origine directement de la juridiction de la châtellenie des Essarts. La boisselée de l’autre partie de Chauché, dépendant de la seigneurie de Puytesson, valait 10 ares 46 centiares, comme à Chavagnes. A Saint-André comme à Chavagnes il fallait 80 gaulées pour faire une boisselée, mais la gaulée de Saintt-André, à 12 pieds de long, faisait 15,2 m2, et celle de Chavagnes, à 11 pieds de long, faisait 13 m2A Saint-Fulgent la boisselée valait 12 ares 15 centiares, autant dire comme à Saint-André.

Les géomètres du cadastre napoléonien en 1838 ont retenu la toise et non la gaulée pour passer des anciennes aux nouvelles unités de mesure. L’indication figure dans les tables alphabétiques des propriétaires figurant après les cartes, sur le site internet des Archives de Vendée, au début de chaque section. La toise était une unité de longueur qui valait 6 pieds de long, soit 1,95 m. Les géomètres du cadastre napoléonien ont utilisé un carré de toise, valant donc une surface de 3,8 m2 (1,95 x 1,95). Et ils indiquaient qu’un hectare valait 8 boisselées et 72 toises, et qu’une boisselée valait 320 toises (8). La toise ne se rencontrait que très rarement sous la plume des notaires de la région. Elle s’appelait « brasse » sous la plume du régisseur de la Rabatelière en 1773 (9).

Au cours du 19e siècle seulement, on a rapproché ces valeurs de boisselées en une seule dans le canton de Saint-Fulgent, aboutissant à 10 ares pour une boisselée (10), alors même que la Monarchie de Juillet avait décrété la suppression des anciennes mesures, dont Napoléon avait accepté l’usage à nouveau. Mais il fallut attendre le milieu du 20e siècle pour voir disparaître la boisselée du langage des paysans du bocage. 

L’arpent, était utilisé pour indiquer les surfaces des bois et forêts. On a trouvé une correspondance dans une vingtaine d’actes notariés en 1788 et 1789, où le châtelain de la Rabatelière arrente à divers particuliers des parties de la forêt de Gralas en nature de landes. Il y est indiqué qu’un arpent vaut 100 gaulées de 22 pieds. L’ordonnance "sur le fait des Eaux et Forêts" de 1669, fixait l’arpent forestier à 100 perches de 22 pieds chacune. On a là une exceptionnelle définition administrative pour le royaume, et la version bas-poitevine du mot gaulée pour la perche. Cela signifie que la gaulée de bois est un carré de 7,15 m2 de côté, ayant une surface de 51,12 m2, plus grande que la gaulée utilisée pour mesurer la boisselée des terres labourables aux Brouzils. L’arpent de bois vaut donc alors 5112 m2. Il faut se garder de généraliser cette mesure appliquée sur les communes des Brouzils et de la Copechagnière par l’arpenteur Morissière à cette date (11). En 1774 à Saint-Fulgent on trouve un arpent valant 5 boisselées avec une gaulée valant 12 pieds de long, ce qui fait 6080 m2 pour un arpent (12). En définitive au 17e siècle, il n’y avait pas une seule mesure d’arpent dans la même contrée, mais plusieurs suivant le nombre et la mesure de la gaulée utilisée. Dans ces deux cas précis on est proche du demi-hectare. Et ceci malgré l’ordonnance royale !

Pour la vigne et les prés, l’unité de mesure utilisée le plus fréquemment dans la région était le journal. Le journal de vigne valait 404 m2, ou 608 m2 à Saint-André selon une autre source (13). On décomptait parfois les rangs de vigne en « virées de vigne », mais en précisant la surface qu’elles faisaient ensuite (14).

Mètre-étalon à Croissy sur Seine
Le journal de pré valait environ un demi-hectare. Dans ce dernier cas, la mesure la plus utilisée aux 16e et 17e siècles par les notaires était le nombre d’hommes. Par exemple « un pré à trois hommes » représentait la surface fauchée par trois hommes en une journée. Qui pourra dire désormais ce qu’était cette surface fauchée avec le « dail » (faux), et la durée d’une journée de travail au temps de Louis XIV ? Encore n’avons-nous pas rencontré la journée du samedi d’homme faucheur, plus courte et en usage par exemple en certains endroits des Deux-Sèvres. L’historien G. Duby indique que le journal représentait la tâche journalière au temps carolingien (15). Elle est donc bien variable en fonction de la qualité du sol. En devenant journal, la journée de travail contenait à l’origine une tâche plus qu’une superficie du sol. On comprend que très tôt on lui préféra des unités de mesure mieux à même de favoriser les échanges entre les hommes. Mais ce mot, venu du fond des âges, porte avec lui le problème de l’unité de mesure. Et il nous dit pourquoi chaque nature de sol avait son mot à lui pour mesurer sa surface. Il est intéressant de rappeler l’origine celtique de cette pratique consistant à mesurer une tâche et non une superficie et d’attribuer à celle-ci la valeur de celle-là. Elle était ignorée des gaulois qui avaient de vraies mesures de superficie (16).

La septrée (ou septerée, communément désignée dans les dictionnaires par : sétérée) était une autre unité de mesure de surface, la plus utilisée par les notaires de la Rabatelière aux 16e et 17e siècles. Suivant la documentation consultée, la septrée (unité de surface) représentait en Poitou un nombre de boisselées égal au nombre de boisseaux de froment que contenait le setier ou septier (unité de volume). On a cette équivalence vérifiée dans le Loudunais. Et dans les papiers de la seigneurie de la Chapelle Begouin (chartrier de la Rabatelière), on peut lire qu’un septier de seigle valait 16 boisseaux (17). Donc une septrée de terre valait 16 boisselées (2 hectares). Cette conclusion est validée par une équivalence indiquée dans une déclaration roturière en 1664 de la Boutarlière (18).

La mine désignait tantôt une surface de terre, valant une demi-septrée, tantôt un volume, valant alors un demi-septier.

Enfin on rencontre le seillon (sillon) comme unité de compte dans un champ de terre labourable, c’est à dire dans le même sens que la virée de vigne indiquée plus haut.  Le mot signifiait à l’origine la largeur de la semée (en principe 6 pas), c'est-à-dire l’étendue de terre couverte par le jet de l’ensemenceur, entre deux raïzes ou sillons, au sens de ligne creuse laissée par le passage d’une charrue. Le mot est utilisé en indiquant le nombre de seillons possédés par un propriétaire, dans un champ divisé entre plusieurs propriétaires. Comme la virée de vigne, le seillon n’est donc pas une unité de surface, et la contenance possédée est indiquée normalement en plus, en boisselée ou gaulée. L’usage du mot apparait comme le témoin d’un temps ancien où il exprimait lui aussi une tâche de labour plus qu’une superficie agraire, comme le journal.

Unités de volumes


Indiquons d’abord qu’on privilégiait la notion de volume à celui de poids avant la Révolution dans la mesure des céréales. Comme entre eux les blés (comme on disait alors) n’ont pas la même densité, et que nous ne connaissons pas les espèces cultivées et encore moins leur densité, la traduction en poids pour comparer avec l’usage moderne, entraîne une petite marge d’approximation. Mais cela ne nous empêchera pas de donner des valeurs jusqu’au gramme.

Pour assurer le passage de l’ancien système de mesure au nouveau, l’Administration des Domaines a établi à la Révolution les valeurs en litres et kilogrammes pour chacun des anciens boisseaux de froment du Bas-Poitou. Ainsi aux Essarts le boisseau de froment valait 22,67 litres et pesait 16,594 kg. A Montaigu il valait 19 litres, pesant 14,316 kg (1). 

Des actes notariaux pendant la Révolution, après l’instauration des unités modernes et du système métrique, peuvent nous aider aussi à trouver des équivalences. Ainsi,  pour le seigle, dont la densité est légèrement moindre que le froment, on a trouvé un acte du notaire de Sainte-Cécile (utilisant la mesure des Essarts) du 19 décembre 1805, où il écrit qu’une rente de 8 boisseaux de seigle équivaut à 194 litres de seigle (19). Cela fait un boisseau de seigle contenant 24,25 litres, et pesant 17 kg suivant nos calculs au « poids spécifique » (densité) de 700 gr pour un litre. Mais un jugement du tribunal de Montaigu en 1804 indique une correspondance de 220 litres pour 10 boisseaux de seigle dans la mesure des Essarts (20). Avec la même densité que ci-dessus, le boisseau de seigle pèse alors 15,4 kg. Ce dernier résultat est plus cohérent avec le poids du boisseau de froment des Essarts. Ces deux exemples montrent la difficulté rencontrée par la mise en place du nouveau système métrique, puisque même les hommes de loi n’avaient pas les mêmes tables de correspondance apparemment. Bref, les actes notariaux peuvent comporter des erreurs. De plus on constate que dans l’application du jugement de Montaigu, les montants en décalitres ont fait l’objet d’un arrondi peu respectueux des règles arithmétiques (21). On imagine la confiance qui pouvait alors régner chez les paysans. 

Boisseaux creusés dans la pierre 
à l’entrée d’un marché
Cette mesure du boisseau des Essarts a fait l’objet d’une réforme située approximativement au début du 18e siècle, après quoi les notaires faisaient référence parfois à la « mesure réduite des Essarts », pour les rentes en céréales. Cette réforme a consisté à dire que 8 anciens boisseaux valaient 7 nouveaux boisseaux, d’où l’expression « mesure réduite » (22). En appliquant le rapport introduit par la réforme, le boisseau de seigle à la veille de la Révolution, dit de mesure réduite (24,25 l), valait auparavant 27,71 l. Et son poids devait être de 19,4 kg.   

Le boisseau contenait 8 mesures (23), unité souvent utilisée pour calculer les quotes-parts des tenanciers ou teneurs (propriétaires) dans le paiement des rentes en céréales. Et la mesure pouvait être divisée en fraction comme le ¼ ou la ½. A Chauché, au lieu de la mesure on a rencontré une fois l’utilisation d’une autre subdivision du boisseau appelé l’écuelle. Elle valait 1/16 de boisseau, soit une demi-mesure (24).

Enfin on trouve dans la châtellenie de Saint-Fulgent, à la différence de celle des Essarts, le « boisseau rempli à comble ». C’est que le boisseau dont nous venons de parler était rempli à ras, c’est-à-dire affleurant les bords. Mais on eut aussi des boisseaux « remplis à comble », c’est-à-dire comportant un cône de grains, le « comblon », et contenant autant de matière sèche que possible. Son importance variait avec la surface supérieure du récipient évidemment. On vit des marchands utilisés deux mesures, l’une à fort diamètre pour leurs achats, et l’autre plus étroite pour leurs ventes. Dans le minage de Saint-Fulgent le récipient de boisseau étalon était large, car chaque boisseau valait deux combles, réservé semble-il à la mesure de l'avoine. Ainsi une rente de 12 boisseaux en valaient 24 en réalité (25). C’est dire si la lecture des quotités dans les anciens documents exige de la prudence !

Dans les comptes du château de la Rabatelière, on voit aussi le boisseau de sel, acheté au marché de la Grossière par le régisseur dans les années 1770, par l’intermédiaire des meuniers voisins, Lardière et Suire (26). On n’a pas réussi à connaitre sa contenance. La cendre, pour faire la lessive, était achetée aussi en quantité de boisseaux (26).

L’avoine, dont la densité devait donner un poids un peu inférieur à celui du seigle, était mesurée en nombre de ras ou rais dans les textes les plus anciens. Une ordonnance de 1669 avait prescrit de mesurer l’avoine dans les mêmes mesures qui servaient au blé. Cette initiative devait permettre aux militaires de mieux contrôler l’achat d’avoine nécessaire à la nourriture de leurs chevaux. A la veille de la Révolution on peut penser que le ras et le boisseau d’avoine étaient synonymes. Mais au 17e siècle on avait 1,5 ras d’avoine équivalent à un boisseau de froment à Paris, par exemple. Qu’en était-il en Poitou et particulièrement à Saint-André-Goule-d’Oie ? Nous penchons vers une équivalence entre le ras et le boisseau par le rapprochement de deux textes. En 1618 des notaires de Saint-Denis-la-Chevasse écrivent pour quantifier une rente : « 40 boisseaux seigle et 4 ras avoine mesure des Essarts ». Dans un autre texte de 1671 pour la même rente, les officiers des assises (justice seigneuriale) de Saint-Fulgent pour la Chevaleraye et la Javelière (Saint-André) écrivent : « 40 boisseaux seigle mesure des Essarts et 4 boisseaux avoine mesure susdite » (27). Nous avons d’autres exemples dans le même sens en 1658 à la Chapelle de Chauché, et même les notaires des Essarts indiquent dans des déclarations roturières en 1740 et 1758 une rente de « 36 boisseaux ras avoine » (28). Néanmoins ce serait trop beau d’en rester à ces constats allant dans le même sens. Une estimation par experts en 1659 à la Rabatelière, des cens et devoirs dus à cause de la seigneurie de la Roche de Chauché, affirme que le boisseau d’avoine à la mesure des Essarts y valait deux ras (29).  Il faut donc garder à l’esprit cette situation un peu confuse en face des raz d’avoine de la région.

On trouve aussi le trulleau, utilisé pour l’avoine dans d’autres textes anciens, pour lequel nous n’avons ni définition ni équivalence de poids. On suppose qu’il était un synonyme de ras. Nous en avons trouvé une confirmation dans un aveu de François Voyneau au Coin Foucaud pour son droit de terrage à Puyravault et la Vallée (Essarts) en 1651, où il mentionne 15 ras d’avoine, alors que son père mentionnait pour le même droit 15 trulleaux d’avoine en 1620 (30). A la Merlatière on écrivait le mot tonneau à la place de trulleau dans un aveu de 1598, mais sans équivalence avec la mesure du même nom utilisée sur le port de Nantes (31).


Nous avons trouvé un auteur intéressant, M. Moigas, avocat feudiste à Mortagne avant la Révolution, qui a travaillé sur la généalogie des seigneurs de la Boutarlière (Chauché), et qui a écrit un article sur la mesure du trulleau, confirmant nos constatations. Publié dans « Les affiches du Poitou » en 1776, nous en reproduisons le texte en annexe. L’auteur ayant travaillé aussi sur des fiefs de la région des Herbiers n’y a pas rencontré le mot « trulleau », sans quoi il en aurait parlé dans son article.

Le quartier désignant une contenance valait quatre boisseaux (32).

Le septier valait 16 boisseaux de blé seigle, mesure de Montaigu ou des Essarts (17). Il est communément désigné dans les dictionnaires par le mot setier. Mais à Chauché, ce dernier mot "setier" désignait une petite contenance de liquide, comme le vin par exemple (33).

La fourniture, sorte d’unité de compte, désignait sur les marchés de la région la quantité de 21 boisseaux de toutes espèces de céréales (34). On rencontre le mot employé dans les registres de comptes du château de la Rabatelière. Les marchands de la Fosse à Nantes utilisaient le tonneau comme unité de mesure des céréales, fèves et haricots, plus grande que le boisseau et le septier (35). Dans les papiers des notaires et des seigneurs de la région de Saint-André, on ne le rencontre pas.

Le volume approprié au vin s’exprimait en nombre de pipes ou de barriques, dont nous n’avons pas encore pu découvrir la contenance locale en litres avec certitude. E. Le Roy Ladurie, décrivant le trafic du port de Nantes en 1570, donne l’équivalence de 425 litres pour une pipe de vin (36). On n’est pas certain qu’il en soit de même en Bas-Poitou, mais c’est probable.

Pour les volumes de foin on utilisait le millier, mesure de masse pesant 1000 livres, soit 500 kg environ. On rencontre aussi la brasse à la Rabatelière, probablement son équivalent.

Pour les fagots de bois on utilisait la corde, correspondant à 3 stères (9). Mais on a trouvé le ligner aussi, de contenance inconnue (37).

Le droit de terrage pouvait porter aussi sur le « rèbe » (ou chou-rave, variété de navet), plante fourragère cultivée dès l’Ancien Régime dans la région. Pour en indiquer les quantités, on comptait les charrettes de rèbe (38). Mais ce nombre n’était pas une unité de mesure bien sûr, faisant penser aux journaux et aux seillons, mesurant une tache puis conservés pour indiquer une superficie. Ici on est dans le volume, mais la démarche d’origine semble la même. On était dans un langage d’initiés, partageant une somme importante d’expériences et un sens toujours en éveil de l’observation de la nature. Entre eux ils savaient se dire, quitte à discuter parfois, que la sixième partie d’un champ de rèbes valait 2 charrettes, par exemple. N’oublions pas qu’ils ont connu depuis longtemps l’acidité ou l’alcalinité de leurs parcelles de terres, sans utiliser ces mots ni celui de potentiel hydrogène.

Dans le même sens on trouve le botteau de lin (la botte), dont le seigneur de Saint-Fulgent prélevait 2 pognées (poignées) pour droit de halle les jours de marché dans le bourg du lieu (12).

Cette absence d’unité de mesure pour évaluer le volume de rèbes, la botte de lin et la surface des prés constitue un fossé difficile à franchir pour nos contemporains, qui utilisent la puissance électrique ou la capacité d’un disque dur dans leur vie quotidienne. Ce fossé est parfois le même dans l’ordre de la pensée. Mais l’Histoire n’est-elle pas là pour nous apprendre à franchir ces fossés en essayant d’oublier nos préjugés ?

Annexe : 4e Lettre de M. Moisgas, Avocat-Feudiste à Mortagne, Bas-Poitou à M. Jouyneau  des Loges (39) :

J'ai fait, M., quelques recherches pour découvrir quelle pouvait être la consistance de la mesure de grains appelée trulleau, sur laquelle on demande des instructions dans votre Feuille du 20 Mai dernier. C'est vraisemblablement une mesure particulière à l'avoine. Je serais volontiers du sentiment de M. Clément, procureur à Poitiers, (Aff. du 1e Aout) et croirais comme lui que trulleau et boisseau sont la même chose, car j'ai travaillé dans un canton de cette province où cette mesure est connue, (St Fulgent et les Essarts). On m'y a assuré depuis huit jours qu'on ne payait qu'un boisseau d'avoine pour un trulleau. Cependant il est  à un seigneur voisin de ce canton trois trulleaux d'avoine, apparemment combles, que son receveur fait payer onze boisseaux ras ; mais il faut que cette consistance ne soit pas bien certaine, puisque lors du paiement du rachat au dominant, ces trois trulleaux n'ont été payés que pour trois boisseaux, au lieu de onze : ce qui prouve que partout où existe cette mesure, le trulleau n'est qu'un boisseau.

Vous savez, M., que les mesures sont de droit public, et que personne ne peut prescrire contre leur étalon, qui est un titre muet et qui réclame dans tous les temps contre ceux qui les agrandissent ou les diminuent. Lamarre, dans son Traité de la Police (tome 2, livre 5, chap. 2) prouve qu’anciennement les mesures de France étaient toutes égales et uniformes ; qu'elles commencèrent à s'altérer sous Charlemagne, et encore plus sous Charles le Chauve.

Dessin du tombeau 
de Charles II le Chauve
Ce dernier voulant les remettre uniformes à l'étalon royal, rendit son ordonnance de l'an 864, ut mensuram secundum antiquam confuetudinem, de Palatio nostro accipiant. Il déclare ensuite qu'il n'entend pas néanmoins que ceux qui auront établi des mesures plus petites dans des baux à cens, puissent se prévaloir de cette ordonnance pour les augmenter : non pro hac occasione a mesuariis vel ab eis qui censum debent, major modius, nisi sicut consuetudo fuit, exigatur. Il serait à souhaiter pour éviter les fraudes et les procès ruineux, qu'on réduisit toutes les mesures à celle de Paris, ce qui peut se faire par évaluation sans nuire à personne. Cependant il semblerait que l'exécution en est regardée comme difficile, puisque plusieurs de nos rois l'ont entrepris en vain, tels que Charlemagne, Charles le Chauve, Philippe le Bel, Philippe le long, Louis XI, François I, Henri II, Charles IX, Henri III.

Je reviens au trulleau, je n'ai trouvé ce terme dans aucun auteur, et son étymologie semble n'être pas facile à trouver, à moins qu'on n'ait recours à l'ancienne orthographe. On l'écrivait au 14e siècle truellea, comme on le voit dans un acte d'acensement du 1e Mars 1391, par Jehan Droelin, Valet, aujourd'hui Droulin, seigneur de la Botarliere, modo Boutarlière, paroisse de Chauché, près les Essarts, dans cette province, dont j'arrangeai les titres en 1773 à plusieurs particuliers, de domaines y dénommés, à la charge de hoyt (huit) truelleas d'avoine, mesure des Essarts. Alors on pourrait faire dériver trulleau du mot latin trulla, truele, qui aurait été dans les temps reculés, une espèce de mesure, qui aurait eu un manche et la forme d'une truelle ; ou du mot trunculus : petit tronc, dont cette mesure aurait été faite d'une pièce, à l'instar des canots des sauvages, ce qui prouverait également son antiquité ; ou enfin de trullus, grand salon du palais de l'empereur à Constantinople, parce que les anciens avaient coutume, ainsi qu'on fait encore aujourd'hui en quelques lieux, de mettre dans les temples ou palais, les matrices des mesures, pour qu'elles fussent plus en sûreté. C'est ce qu'on peut induire de l'ordonnance de Charles le Chauve, ci-dessus citée, de palatio nostro accipiant ; et c'est ainsi qu'on peut entendre ce qui est si souvent marqué dans l'Ecriture Sainte, du poids du sanctuaire ; car ce poids ne différait pas du poids public, mais il était seulement plus juste que les autres, et c'est pour cette raison que l'Ecriture Sainte nous y rappelle toujours. Voilà, M., tout ce que je sais et tout ce que je peux dire de trulleau et de son étymologie. (8 Août 1776).


(1) Archives de Vendée, Annuaire de la société d’émulation de la Vendée, Filaudeau, Du boisseau dans le Bas-Poitou avant 1789  (1859), page 168 (vue 86 et s. dans les revues numérisées du site internet).
(2) Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/3, inventaire après-décès de Louis Corbier sieur de Beauvais du 8 au 13 février 1762.
(3) Frappier : 3 E 30/8, assemblée d’habitants du 11-2-1776 à Boulogne.
(4) Archives de Vendée, notaires de Chavagnes-en-Paillers, Bouron : 3 E 18/18, acte de notoriété du 19 fructidor an 5 constatant la mort de Charles Joseph de Goué en 1793.
(5) E. Le Roy Ladurie, Histoire humaine et comparée du climat, Fayard, (2004), page 365.
(6) Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/C 77, déclaration roturière au bourg de la Chapelle et Barotière (Fresneau) du 4-11-1658.
(7) Arrentement du 4 décembre 1767 des moulins de Corbeau (Boissière), Archives de Vendée, notaires de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/4.      
(8) Archives de Vendée, cadastre napoléonien de Saint-André-Goule-d’Oie, table alphabétique des propriétaires, vue 1.
(9) Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 48-1, paiement des domestiques au château de la Rabatelière.
(10) Usages locaux du canton de Saint-Fulgent (édition 1897), Archives de la Vendée BIB 597. 
(11) Archives de la Vendée, notaires de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/12, arrentement du 20-11-1788 d’une lande de 8 arpents dans la forêt de Gralas par Thomas René Montaudouin à Jean Nicolas Buet.
(12) Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 13, aveu du 23-6-1774 de St Fulgent (Agnan Fortin)  à la vicomté de Tiffauges (A. L. Jousseaume de la Bretesche), page 17 et 4.

(13) 404 m2 selon : Usages locaux du canton de Saint-Fulgent (édition 1897), Archives de la Vendée BIB 597. On a trouvé aussi une équivalence de 608 m2 dans : Archives privées Gilbert, arrentement d’une vigne du 30-1-1779 de Pierre et Jacques Robin à Jacques Jousseaume. Aussi 40 gaulées ou 608 m2 dans l’arpentement en 1786 du fief de vigne de la Bouguinière (Essarts), le chartrier de la Rabatelière : 150 J/G 11, document no 113.
(14) Archives de Vendée, notaires de Saint-Fulgent, Bellet : 3 E 30/127, vente du 18-10-1781 de 3,5 virées de vigne au fief de vigne de la Baugouinière, de Renée Charpentier à Pierre Piveteau.
(15) G. Duby, L’économie rurale et la vie des campagnes dans l’Occident médiéval, Champs Flammarion, 1977, page 96.

(16) Gaston Roupnel, Histoire de la campagne française, Tallandier, 2017, page 180.
(17) 150 J/C 82, dossier sur la rente noble de 112 boisseaux seigle due par le seigneur de la Chapelle à la seigneurie de Tréhant ; 150 J/C 84 : papier censaire arrêté le 23 janvier 1723, seigneurie de la Chapelle. 
(18) Archives de la Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/C 95, déclaration roturière du 28 juin 1664 de la Boutarlière à Languiller pour des domaines près de la Boutarlière.
(19) Archives départementales de la Vendée, don Boisson : 84 J 29, acte d’extinction d’une rente du 28 frimaire an 14 (19-12-1805).
(20) 150 J/G 116, jugement du 19 ventôse an 12 (10-3-1804) du tribunal civil de 1e instance de Montaigu, Thérèse Martel contre François Cougnon.

(21) Archives de Vendée, rechercher dans archives numérisées, successions au bureau de Montaigu de Mme de Martel déclarée le 3-7-1827, vue no 182.
(22) 150 J/G 1, déclaration roturière en 1751 de Pierre Grinraud pour domaines à la Maigrière.
(23) 150 J/G 45, rente de 20,75 boisseaux de seigle, répartition des rentes à la Porcelière entre les teneurs.
(24) 150 J/C 15, chapelle Begouin, gaulaiement de la Naulière au 18e siècle.
(25) Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 13, aveu du 23-6-1774 de Saint-Fulgent (Agnan Fortin) à la vicomté de Tiffauges (A. L. Jousseaume de la Bretesche), page 22.
(26) Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 58-8, administration du château de la Rabatelière. Et 7 Z 58-11, Rabatelière, prix des récoltes, bestiaux, denrées, outils, divers.
(27) 150 J/G 40, aveu de aint-Fulgent du 27-3-1618 et tenue d’assise de la Chevaleraye, Javelière et la Roche du 11-3-1671, page 1.
(28) 150 J/G 11, déclaration roturière du 22-7-1740 de François Macquignon à Languiller pour raison de domaines au Pin. Aussi : 150 J/C 77 : déclaration roturière des teneurs du bourg de la Chapelle et Barotière du 4-11-1658.
(29) 150 J/A 13-4, arpentements et estimations en octobre 1659 du château de la Rabatelière et autres terres jointes.
(30) Archives de la Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/A 5, aveu du 1-9-1651 de François Voyneau à Languiller pour la 1/2 des terrages de Puyravault et la Vallée, et aveu du 16-8-1620 de René Voyneau.
(31) Archives nationales, chartrier de Thouars : 1AP/1181, aveu du 1-6-1598 de la Jarrie, Merlatière et Raslière à Thouars, page 30.
(32) 150 J/G 35, requête du 29-3-1705 de la baronne des Essarts sur les droits seigneuriaux à la Roche Mauvin contre la vicomté de la Rabatelière.
(33) Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 28-1, confrérie de la Charité de Chauché, règlement, page 12. 
(34) Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 58-11, Rabatelière, prix des récoltes, bestiaux, denrées, outils, divers.
(35) Registre paroissial de Saint Nicolas de Nantes à la date du 20-12-1770.
(36) E. Le Roy Ladurie, Histoire des paysans français, Seuil/PUF (2002), page 378.
(37) Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 13, aveu du 23-6-1774 de St Fulgent (Agnan Fortin)  à la vicomté de Tiffauges (A. L. Jousseaume de la Bretesche), page 21.
(38) 150 J/G 39, aveu du 26-1-1517 de la Boutarlière aux Essarts. En Poitou le rèbe désigne un navet fourrager [P. Thibaudeau, Mon patois vendéen, édition Pays et terroir (2012), page 291].
(39) www.gallica.fr : Affiches du Poitou no 38 du jeudi 19 septembre 1776, page 151 [aussi vue 24/27 accessible par la bibliothèque numérisée des Archives de la Vendée (presse d’informations) sur le site des Archives de la Vienne].

Emmanuel François, tous droits réservés
Mars 2015, complété en octobre 2018