mardi 3 mai 2011

Les débuts de l’école de Saint-André-Goule-d’Oie vers 1820


Avant la Révolution il n’y avait probablement pas d’école dans la paroisse de Saint-André-Goule-d’Oie. Cette situation était fréquente mais pas systématique dans le Bas-Poitou, certaines paroisses finançant une école dirigée par un instituteur, comme aux Essarts, à Chauché (Pierre Renolleau en 1742), à Bazoges-en-Paillers, à Chavagnes-en-Paillers, aux Brouzils en 1686 (1), ou à Saint-Fulgent par exemple (2). 


Les écoles sous l’Ancien régime

Adriaen Van Ostade : Maison du régent
Quand le sieur de Villeneuve, Louis Moreau demeurant au Coudray, fait son testament en 1676, il y recommande pour sa fille aînée, encore enfant « de la mettre avec quelque honnête dame en pension pour apprendre ». Il voulait qu’elle sache lire et écrire ; c’était une préoccupation de riche bourgeois pour l’époque. Quant à son fils ainé, il veut « qu’on le mette en une bonne ville chez un bon régent écrivain, afin qu’il puisse bien apprendre à lire et à écrire et l’arithmétique », en somme un pensionnat dirigé par un instituteur (3).

On rencontre les premiers régents dans la contrée au siècle d’après dans les paroisses. Ainsi le régent (nom souvent donné alors à l’instituteur) était choisi par l’assemblée des paroissiens à la sortie de la messe (voir les actes des notaires), parmi les personnes jugées localement capables (on a vu un représentant de l’Intendant de Poitiers réclamer, sans succès, un élargissement des candidatures dans la paroisse de Mouzeuil en 1754) (4). Sa charge, payée par le fabriqueur de la paroisse, consistait à « instruire la jeunesse à lire, à écrire, à prier Dieu, et même d’apprendre le plain chant quand ils en seront capables,… d’apprendre le catéchisme ». Il devait aussi suppléer aux absences du sacristain et parfois remplir la fonction de chantre aux cérémonies religieuses. C’est que pour une centaine de livres de rémunération par an (5), le régent devait naturellement à cette époque, compléter son emploi du temps par d’autres services. On le verra plus tard devenir souvent secrétaire de mairie, alors qu’il continuait à surveiller les bancs des écoliers dans l’église. Ces régents étaient des laïcs dans la quasi-totalité des cas. Si l’école avait été fondée par un seigneur, c’est lui qui choisissait le régent. « Ceux qui payent les gages d’un maître d’école ont droit de le commettre », suivant un arrêt du parlement (2). On trouve aussi quelques écoles « pour les pauvres » financées par l’évêché dans certaines paroisses. La scolarité durait généralement trois ans et le calendrier scolaire libérait les enfants à la belle saison pour aider les parents dans leurs travaux. On y enseignait le français, le latin et les maths (2).

Ce faisant, nous venons d’évoquer les écoles de garçons. Pour les filles, les écoles ne semblent pas avoir été nombreuses. On note qu’à la fin du XVIIIe, l’évêque de Luçon fonde dans sa ville un pensionnat à leur intention, frappé qu’il était par le peu d’instruction des femmes de la noblesse et de la haute bourgeoisie. A Montaigu il existait deux écoles pour jeunes filles depuis le XVIIIe siècle (6). Des précepteurs n’étaient pas toujours donnés aux jeunes filles de ces milieux, car il existait, il faut le rappeler, de grandes différences de fortunes dans la noblesse.

A Saint-Fulgent il y avait une école des garçons dès 1701 (7), et une école des filles grâce à la générosité de Françoise Renée de Chevigné, originaire de Chavagnes-en-Paillers. Par un acte de donation du 27 septembre 1771, que dresse Frappier, notaire de la sénéchaussée de Poitiers à Saint-Fulgent, elle fonde une école de filles au bourg de Saint-Fulgent. Elle donne deux maisons avec leurs dépendances pour l’établissement de cette école et le logement des maîtresses (nommées par le curé) et aussi pour plus tard les biens meubles qui pourront lui appartenir à titre d’acquêts. La maîtresse régente choisira une fille pour l’aider à secourir les pauvres et les malades de la paroisse, et l’entretien des autels de l’église (8). Lors de la Révolution et de la confiscation de leurs biens, on les désigna de « communauté des propagandes de Saint-Fulgent » (9). Peut-être cela voulait-il dire que les sœurs appartenaient à la congrégation de l’Union Chrétienne, à vocation vers les pauvres dans les écoles et les hôpitaux. Elle avait une origine en partie de lutte contre le protestantisme (d’où le mot de propagande, dérivée de la notion de propagation de la foi).

Faute d’école, souvent les curés remplissaient à cette époque la fonction d’instituteur pour les quelques enfants de propriétaires de la paroisse, à la demande de ces derniers. C’est ce que l’historien Amblard de Guerry rapporte pour Chavagnes-en-Paillers.



 Ecolâtre et ses élèves au 9e siècle
Cette pratique continuait une très ancienne coutume des premiers prieurés dans les campagnes. Là où se trouvaient deux à trois religieux, l’un d’entre eux était chargé d’initier les enfants aux « lettres humaines et divines ». On l’appelait écolâtre (2).  C’est ainsi qu’à la commanderie de Launay à Sainte-Cécile on dispensait un enseignement (2). On peut ainsi avancer l’hypothèse qu’il devait en être de même au prieuré de Saint-André-Goule-d’Oie à certaines périodes. Dans les deux années 1789 et 1790, les actes de baptême du registre paroissial de St André sont signés par le parrain dans environ un tiers des cas. C’est une proportion plus faible que la moyenne en Bas-Poitou (10). Quant aux marraines, on ne trouve de signatures que chez les nobles et les bourgeoises, très rares à Saint-André.

En comptant cette activité d’enseignement des ecclésiastiques, on a pu dénombrer plus de 200 écoles dans le Bas-Poitou. Le préfet Lefaucheux, dans un rapport au gouvernement en 1800, écrit : « il existait il y a 10 ans des petites écoles dans tous nos villages » (2).

Il y avait aussi six écoles d’enseignement secondaire pour les garçons avant la Révolution, à Mortagne, Fontenay, Luçon, Montaigu, la Roche-sur-Yon et les Sables. Il existait aussi trois à six établissements pour les filles suivant les époques, à Fontenay, Luçon et les Sables. Souvent les abbayes finançaient ces établissements qui préparaient l’entrée à l’université.

On le sait, le roi était, en pratique en France, le chef de l’église catholique en choisissant les évêques (confirmés ensuite par le pape), sauf qu’il ne se mêlait pas de doctrine, voire qu’il devait obéissance au pape en tant que chrétien. Dans cette logique, l’Eglise avait presque le monopole de l’instruction et des actions sociales (secours en cas de calamité, lutte contre la pauvreté et les maladies) dans la société de l’Ancien régime.


Les réformes de la Révolution


La Convention a institué, par une loi de décembre 1793, l’école primaire gratuite, laïque et obligatoire. La réalité financière a considérablement freiné l’intention. Une loi de novembre 1794 a supprimé le caractère obligatoire tout en tolérant les écoles libres. Une loi de 1795 a remplacé la gratuité par une contribution financière des parents. Dans un état des écoles primaires du département de la Vendée, daté du 25 octobre 1795, on voit que dans le canton de Saint-Fulgent (6 661 habitants), trois écoles sont recensées à Saint-Fulgent, Chavagnes et Chauché, mais sans l’indication du nom d’un instituteur. La réalité ne suit pas l’intention. Dans un autre état du 23 septembre 1797, la situation n’a pas changé dans le canton, alors qu’on dénombre 47 écoles fonctionnant avec un instituteur public dans tout le département à cette date. Saint-André est rattaché à Saint-Fulgent pour l’accès à l’école publique. Au regard de la situation du pays ravagé par la guerre civile, cet état ne reflète sans doute pas la réalité, et les instituteurs étaient probablement plus nombreux.

Le commissaire du Directoire exécutif près le canton de Saint-Fulgent, Louis Merlet, décrit la situation du canton à sa manière, dans un rapport à l’administration centrale de Fontenay, daté des premiers jours de brumaire an VI (fin octobre 1797) : « Rien à vous dire sur l’instruction publique, puisque malheureusement il n’en existe point dans ce canton. La prétendue instruction qui s’y donne est confiée à des femmes fanatiques ou à des hommes ignorants et étrangers aux principes républicains, s’ils n’en sont pas les ennemis déclarés. L’esprit public de ce canton n’est pas à beaucoup près celui de l’amour de la République. » (11) On appréciera le degré de sectarisme auquel on était arrivé chez les révolutionnaires comme lui !


Le premier instituteur connu de Saint-André-Goule-d’Oie sous Louis XVIII


Albert Anker : Ecole de village
Avec l’empire napoléonien, les écoles primaires de garçon deviennent plus nombreuses (elles sont payantes et laissées aux soins des communes, ce qui favorisa les écoles privées dans certaines régions), le préfet nommant les instituteurs recrutés par l’Académie de Poitiers pour la Vendée. Nous n’avons pas repéré d’instituteurs à Saint-André-Goule-d’Oie pour cette époque. Il faudra pour cela attendre l’année 1821, où l’on trouve sur l’état-civil de la commune le mariage d’un instituteur habitant le bourg. Originaire de Sallertaine, près de Challans en Vendée, il s’appelait Guillaume Chauvreau et avait 25 ans. La mariée, originaire de Chauché, s’appelait Marie Chaillou et avait 17 ans. C’est donc quelque temps auparavant que l’instituteur était arrivé dans la commune. Chez les voisins de Saint-Fulgent, en revanche, on trouve un instituteur au début de l’Empire napoléonien dans l’état-civil. Et sa présence remonte à l’Ancien Régime. D’ailleurs il fut un temps nommé maire de la commune.

Dès cette époque l’enseignement constitue un enjeu entre les catholiques et les libéraux (nouveau nom donné aux anciens révolutionnaires). Ainsi l’ordonnance royale du 29 février 1816, a créé les comités cantonaux pour surveiller les écoles primaires. Ils sont présidés de droit par le curé du chef-lieu de canton.

Dans une lettre aux maires du 30 juillet 1816, le préfet fait les commentaires suivants sur le rôle de ce comité : « Il propose les sujets [personnes] dignes par leur conduite, leur éducation et leurs opinions politiques, de consacrer leurs talents à l'instruction de l’enfance. Il veille assidûment à ce qu'aucun individu non pourvu de diplôme académique, d'une autorisation du Préfet, et d’un brevet de capacité, se permette d'instruire dans le canton…. » Jean Baptiste Bontemps par exemple, l’instituteur de Saint-Fulgent, était franc-maçon, ce qui méritait bien en effet de surveiller l’expression de ses opinions, pour les autorités.« Si la conduite scandaleuse d'un instituteur exige une mesure urgente, le Comité le suspend de ses fonctions ; mais sa révocation prononcée par le recteur seul sur le rapport du Comité doit être soumise à l'approbation du préfet… » Tout est dit, à la manière de l’époque, c’est à dire avec une autorité qui s’affiche comme on milite, avec assurance.


A la différence de l’Ancien Régime, il existe désormais un Etat qui s’impose y compris dans le domaine de l’école, fruit de la Révolution et de l’Empire. Bien sûr on trouve aussi chez le préfet des préoccupations qui datent : « Enfin, le Comité veille à ce que les garçons et les filles ne soient point réunis pour l’enseignement, à moins que les locaux ne l’exigent impérieusement, et pour lors même l'école doit être divisée en deux séances, l’une le matin pour les garçons et l’autre le soir pour les filles. »


Un autre enjeu de taille avec l’extension de la pratique scolaire des enfants, c’est l’apprentissage du français, conduisant à une population bilingue. Celle-ci parlera ensuite pendant plus d’un siècle le patois et le français, en fonction des situations. Cette pratique généralisée du français contribuera fortement à développer, avec d’autres moyens, le sentiment d’appartenance à la France des populations les plus humbles et les moins éduquées.

Cette même ordonnance royale de 1816 oblige les communes à créer et faire fonctionner une école primaire pour tous, quitte à se regrouper entre communes pour cela et quitte à prendre en charge la scolarisation des enfants indigents. Ce n’était pas facile de convaincre les pauvres de se priver de la main d’œuvre enfantine et de faire payer l’école par les impôts locaux. Les enfants travaillaient aux champs, à garder les troupeaux et à aider à certains travaux. Ils se sont naturellement retrouvés en usine parfois, quand les parents s’y sont fait embaucher et rémunérer à la tâche.


L’évolution des écoles


Dans une circulaire du 2 août 1832, le Préfet de la Vendée fait une enquête auprès des maires du département pour recenser les écoles primaires. Plusieurs lois, en 1833 et 1850, viendront rappeler l’obligation d’une école primaire dans les communes, et les conseils généraux leur donneront des subventions d’investissements pour les aider.

Les lois de 1882 et 1885 faciliteront cette obligation avec la prise en charge du coût par les impôts d’Etat (tant pour les riches que pour les pauvres), c’est ce qu’on a appelé alors la gratuité de l’enseignement, l’école devenant obligatoire jusqu’ à l’âge de 12 ans.

A l’origine, cette école des garçons de Saint-André-Goule-d’Oie est donc publique, car organisée par l’administration (l’instituteur était choisi par l’académie et nommé par le préfet). Elle n’était pas gratuite cependant, les parents devant payer des frais de scolarité. On sait que la première école des filles de Saint-André était privée (gérée par les sœurs de Mormaison), et financée par la fabrique de la paroisse. Cette école publique des garçons n’est pas laïque non plus, car sous le contrôle officiel de la commune. Celle-ci était libre d’ajouter le catéchisme à l’enseignement de base.

L’instituteur Guillaume Chauvreau habite dans le bourg de la commune, puis plus tard au village de la Machicolière. Avec sa femme ils eurent au moins neuf enfants, dont six moururent jeunes. Les ressources d’un instituteur ne devaient pas être importantes à l’époque, car on note que sa femme est déclarée comme journalière en 1837, malgré ses charges de famille.

La présence de l’instituteur comme témoin ou déclarant dans certains actes de l’état-civil montre une fréquentation des royalistes légitimistes de la commune (de Tinguy, Cougnon du Coudray).

Un autre instituteur exerce aussi dans les années 1835 et habite dans le bourg : Jean Baudry. Il a 25 ans en 1835 et sa présence s’explique par l’agrandissement de l’école des garçons. On parlait alors de Maître (directeur de l’école) et de Sous-Maître (qui n’était pas directeur). Jean Baudry est aussi secrétaire de mairie, si l’on s’en tient à l’écriture du registre à cette époque.


Jean Vibert : Guizot
(château de Versailles)
La Charte « libérale » de 1830, promulguée avec la Révolution de juillet 1830, avait prévu dans son article 69 qu'une loi porterait sur « l'instruction publique et la liberté de l'enseignement ». La loi du 28 juin 1833, dite loi Guizot, supprime les comités cantonaux. La profession d'instituteur primaire est libre à condition d'obtenir un brevet de capacité, et de présenter un certificat de moralité. Chaque commune de plus de cinq cents habitants est tenue d'entretenir une école primaire, publique ou privée,[] et un instituteur. Le texte est attaqué par les catholiques, hostiles à l'existence de l'enseignement public, et par la gauche anticléricale, qui combat la liberté de l'enseignement confessionnel. Il n’aborde pas la question de l’instruction des filles, laissée de fait aux initiatives locales (suivant les communes, ces initiatives choisissaient un enseignement laïque ou confessionnel). Certains anticléricaux d’alors considèrent la question de l’instruction des filles moins urgentes, puisque les femmes ne votent pas. Quant aux catholiques, ils veulent une éducation religieuse pour tous, y compris les femmes.

Sous le IIe Empire les instituteurs, comme tous les fonctionnaires, devaient servir le régime en place et ils étaient surveillés à cet effet, y compris dans leurs opinions. J. Baudry, de Saint-André-Goule-d’Oie, reçut une réprimande du préfet en 1850, accusé d’idées « anarchistes » (12). Ils ont été peu nombreux en Vendée à subir cette sanction. La qualification d’anarchiste englobait toutes les idées libérales qui ne plaisaient pas au régime de Napoléon III.



Cette volonté de contrôler la formation intellectuelle et morale des jeunes Français a été un long combat tout au long du XIXe et jusqu’à la fin du XXe siècle, occupant une place importante dans la vie politique française. Il explique en particulier la place originale en France de la religion dans la société et les types de relations entre les familles et l’école.

A Saint-André on loue un local dans le bourg pour l’école publique des garçons. On sait qu’il faudra attendre l’année 1873 pour construire la première école appartenant à la commune, grâce au jeune maire, Marcel de Brayer, le châtelain de Linières.


(1) Compte rendu des réunions du C. G. Vendée (1899, 2e session), vue 306 : Charles Duval est régent aux Brouzils en 1686. Enterrement du régent à Chavagnes le 8-2-1758, vue 36 (Henri Berthomé).
(2) A. Baraud, Revue du Bas-Poitou 1908-4, page 365.
(3) Archives de Vendée, chartrier de Roche-Guillaume, famille Moreau : 22 J 29, copie du testament de Louis Moreau, sieur de Villeneuve, du 7 mai 1676.
(4) A. Pillier, Note sur les écoles primaires du Bas-Poitou, Annuaire SEV 1879, page 138.
(5) Archive de Vendée, notaires de Saint-Georges-de-Montaigu, étude Bouron : 31 octobre 1756, procuration donnée par les habitants de Saint-Georges-de-Montaigu à Louis Guilet et Françoise Barnier, maître et maîtresse d'école et à leurs successeurs, pour recevoir de François-David Belliard, receveur général du clergé de France et de ses successeurs, la rente de 240 livres constituée sur ledit clergé pour l'entretien d'un régent et d'une régente en ladite paroisse, vue 106.
(6) Dr G. Mignen, Annuaire SEV 1906, page 212.
(7) M. Maupilier évoque des cours scolaires au caractère instable, dans son histoire de Saint-Fulgent, page 114.
(8) Archives Historiques de Saintonge et d’Aunis, 1896, tome 25, p.130, citées par www.famillesvendeennes.fr (famille Chevigné de).

(9) Estimation des biens du couvent de Saint-Fulgent à la Javelière le 29 germinal an 7, Archives de Vendée : 1 Q 218.
(10) Billaud et d’Herbauges, 1793 la guerre au bocage vendéen, Ed. du Choletais (1992), page .
(11) E. Bourloton, Le clergé de la Vendée pendant la Révolution, Revue du Bas-Poitou (1903-3), page 215 et s. (Saint-André-Goule-d’Oie).
(12) L. Morauzeau, Aspect vendéen de la IIe République, Annuaire de la société d'émulation de la Vendée, 1960, page 86.

Emmanuel François, tous droits réservés
mai 2011, complété en mars 2017

POUR REVENIR AU SOMMAIRE


Charles Auguste de Lespinay : contrat de mariage

Nous connaissons un peu mieux le seigneur de Linières, dont nous avons découvert les péripéties de son retour d’émigration, grâce à son procès en cour de cassation en 1804 contre le divorce de sa femme (article en janvier 2010). Sa vie d’officier émigré a dû être intéressante. S’il existe des documents qui en parlent, nous ne les connaissons pas malheureusement. Or il semble être resté longtemps dans les rangs des émigrés, on ne retrouve sa trace qu’en 1800, date officielle de son retour en France. Un "Lespinasse de La Roulière", émigré, a fait toute la campagne de 1792 dans l'armée des princes : est-ce Augustin-Charles ? (1)

Dans nos récentes recherches d’autres informations concernant ce personnage sont venues s’ajouter, que nous publions ci-après.

Château du Pally (reconstruit au 19e siècle)
Nos investigations dans le registre paroissial de Chantonnay nous ont appris qu’il perdit sa mère, alors qu’il n’avait que dix ans. En effet, Marie Louise Félicité Cicoteau, mariée à 24 ans avec Alexis Samuel de Lespinay dans l’église de Saint-André-Goule-d’Oie est morte à l’âge de 37 ans. Elle est décédée au château du Pally (Chantonnay) le 8 mai 1763, et a été inhumée dans l’église de la paroisse Saint Pierre de Chantonnay. Sa fille aînée était morte un an avant à Montaigu (25 avril 1762) et son dernier fils y était né 10 mois avant (29 juillet 1762).

Le Pally était la résidence principale du couple, avec de fréquents séjours à Montaigu où ils possédaient un « hôtel » en ville, comme il est écrit sur le registre paroissial. Ils y passaient la saison d’hiver. Entre les deux il y avait Linières où ils ne devaient qu’y passer.

Ils possédaient aussi aux abords de Montaigu la Petite Barillère et la Tonnelle (2). Montaigu avait aussi l’avantage de posséder une des rares écoles pour jeunes filles du Bas-Poitou, dirigée par les religieuses « Fontevristes » (3).

C’est à Montaigu que naîtront certains de leurs enfants et où seront inhumés l’aînée et le dernier d’entre eux. Ils y marieront aussi leur fille Henriette.

Cette disparition de Mme de Lespinay assez jeune explique sans doute que sa propre mère la remplace à Saint-André-Goule-d’Oie pour remplir ses devoirs à l’égard du personnel du domaine de Linières et des domestiques. Il s’agit de Marie Agnès Badereau, veuve Cicoteau, qui avait épousé en secondes noces le capitaine de vaisseaux Séraphin du Chaffault. Elle sera à nouveau veuve en 1777, sans enfant de son second mariage. Ainsi, elle est présente, avec son gendre Alexis Samuel de Lespinay, au mariage de Marie Madeleine Fluzeau avec Pierre Bordron le 23 mars 1769. Le marié était le frère de l’épouse du fermier de Linières, Jean Herbreteau. On la retrouve aussi avec son gendre le 1 juin 1778 au mariage de René Cheminant et Marie Soudeau à Saint-André. Le marié était jardinier au château du Pally à Chantonnay, et ses parents étaient originaires de Saint Donatien de Nantes (domicile de sa fille avant son mariage). La mariée était originaire de la paroisse Saint Jean Baptiste de Montaigu.

Après la mort de sa mère, Henriette de Lerspinay, sœur de Charles Augustin, semble avoir vécu auprès de sa grand-mère maternelle à Montaigu, jusqu’à son mariage à l’âge de 18 ans.
Probablement en a-t-il été de même pour les trois garçons : Armand (âgés de 9 ans au moment du décès de sa mère), Charles Augustin (âgé de 10 ans) et Louis Alexis (âgé de 12 ans) et pour le bébé, Henri (mort à l’âge de 4 ans).

Marie Agnès Badereau a été marraine de son arrière-petite fille Henriette en 1783 à Montaigu, où elle est décédée le 3 juillet 1785 à l’âge de 77 ans, dans la paroisse de Saint Jean Baptiste.

Le site gallica vient de nous l’accès internet à un vieux livre édité chez Grimaud à Nantes en 1891, intitulé : Généalogie de la Maison de Lespinay. Les erreurs n’y manquent pas, mais à la page 196 son auteur, L. Maitre, nous livre le texte du contrat de mariage de Charles Augustin avec Mlle Félicité du Vigier. Il avait été signé dans l’abbaye Sainte-Croix, la veille du mariage religieux, avec le concours des membres de la famille. Mlle du Vigier était pensionnaire dans cette abbaye avant son mariage. Elle avait été baptisée le 9 juin 1772 dans l’église paroissiale de Saint-Paul à Poitiers (vue 42), et sa mère y fut inhumée 7 jours après, âgée de 18 ans (vue 42). Son père est mort l’année d’après (4). C’est un grand-oncle maternel qui s’occupa ensuite de gérer comme tuteur les biens dont elle avait hérité de son père, Charles Hilaire Luc Coulard, chevalier seigneur de Puyrenard et Galmoisin, demeurant en son château de Galmoisin paroisse de Saint-Maurice-la-Clouère, proche et au nord de Gençay (sud de Poitiers sur la route de Confolens) (5). La tante de la future épouse, Jeanne Louise du Vigier s’était mariée la veille de son mariage, 19 mai, à Jardres (Vienne), où ses parents résidaient dans leur logis de Fontenelles. Voici le texte d’origine de ce contrat de mariage de Charles Augustin de Lespinay avec Marie Marguerite Félicité du Vigier en date du 20 mai 1788 :

« Par devant les notaires royaux, gardes-scel (6) à Poitiers, soussignés, furent présents :
Haut et puissant seigneur Charles-Augustin vicomte de Lespinay, chevalier, seigneur de Lynière, capitaine de cavalerie au régiment de Berry, fils majeur de haut et puissant seigneur Alexis-Samuel de Lespinay, chevalier baron de Chantonnay, Puybelliard, Sigournay et Givais, seigneur du Pally, la Bruère et autres lieux, et de feue haute et puissante dame Marie-Louise-Félicité Cicotteau, demeurant ordinairement au château de Lynière, paroisse de Chauché, étant actuellement en cette ville logé paroisse Sainte-Opportune (7), autorisée par l'effet des présentes par le dit seigneur baron de Lespinay, son père, présent établi logé au dit Poitiers, même paroisse Sainte-Opportune, d'une part ;

Haute et puissante demoiselle Marie-Marguerite-Louise-Félicité Duvigier, demoiselle mineure, fille de défunts haut et puissant seigneur Jean-Guy Duvigier (8), chevalier seigneur de Cognac, la Renardinière, le Teinturier et autres lieux et de dame Marie-Marguerite Charprenet, émancipée d'âge, procédant sous l'autorité de Me Marie-Pierre Constant, prêtre écuyer, vicaire général du diocèse, chantre et chanoine de l'église cathédrale de cette ville, son curateur aux causes, et sous celle de maître Jacques-Nicolas Mallet, avocat en la sénéchaussée et siège présidial du dit Poitiers, tuteur de la dite demoiselle Duvigier, à l'effet de l'autoriser à son mariage, mon dit sieur abbé Constant et le dit Me Mallet présents établis qui autorisent la dite demoiselle Duvigier demeurant en cette ville paroisse de Saint-Hilaire-de-la-Celle, et la dite demoiselle Duvigier, en l'abbaye royale de Sainte-Croix paroisse de Sainte-Austrégézile du dit Poitiers (9), d'autre part ;

Entre lesquelles parties ont été faits les traités, clauses et conventions de mariage qui suivent :

Ceux du dit seigneur futur époux consistent tant en ce qui lui est échu de la succession de ladite feue dame Cicotteau, sa mère, qu'autrement, et ceux de la dite demoiselle Duvigier consistent en ce qui lui est échu des successions des seigneur et dame ses père et mère, et en les acquêts faits à son profit depuis leurs décès du revenu de ses immeubles.

Tout ce que dessus a été ainsi voulu, consenti, stipulé et accepté par les parties, à ce faire et accomplir ont obligé et hypothéqué tous et chacun leurs biens présents et futurs dont jugé et fait et passé au dit Poitiers au grand parloir extérieur de l'abbaye de Sainte-Croix, le vingt mai mil sept cent quatre-vingt-huit après-midi en présence de :

Haut et puissant seigneur Pierre-Marie Irland de Bazoges, chevalier, lieutenant-général en la Sénéchaussée et Juge présidial du dit Poitiers (10) ;
haute et puissante dame Henriette-Suzanne de Lespinay, son épouse, beau-frère et sœur du seigneur futur époux ;
Haute et puissante dame Marguerite-Magdeleine de Beaufort, veuve et seconde épouse de haut et puissant seigneur Jean-Duvigier de Mirabal, aïeul de la dite demoiselle future épouse (11) ;
Haut et puissant seigneur Jean-Baptiste Duvigier, comte de Mirabal, capitaine à la suite des dragons (12);
Haut et puissant seigneur Jean-Louis-Hilaire Duvigier, chevalier garde du corps du Roi (13) ;
Haut et puissant seigneur Bertrand Guyot Duvigier de Mirabal, chevalier (14) ;
Haute et puissante dame Françoise Duvigier, épouse de haut et puissant seigneur Charles de Beaupoil de Saint-Aulaire (15) ;
Haut et puissant seigneur Joseph comte de Joubert, chevalier seigneur de Cissé, Haute et puissante dame Louise Duvigier, épouse de haut et puissant seigneur Joseph comte de Joubert (16) ;

tous oncles et tantes consanguins de la demoiselle future épouse ;

et très illustre et très révérende dame Madame Louise-Claude de Bourbon Busset, abbesse de la dite Abbaye de Sainte-Croix ;

Qui ont lu et ont signé.

En marge est écrit :
Enregistré à Poitiers le vingt-un mai mil sept cent quatre-vingt- huit, reçu soixante-quinze livres, insinué (17) au tarif soixante livres.
Signé : Charbonnel du Toral. Délivré la présente expédition comme dépositaire des minutes de M. Bourbeau, mon aïeul,
Signé : Bourbeau. »

Le contrat n’est pas d’une grande clarté vu d’aujourd’hui sur le régime matrimonial des époux, se contentant de rappeler d’indiquer l’origine des biens propres de chacun seulement. Il adopte le régime de droit commun de la communauté des biens des époux, hors les biens propres comme ils sont définis. C’est pourquoi, après le séquestre mis par les autorités du district de Montaigu en juin 1792 suite à l’émigration de son mari, sur le domaine de Linières, Madame du Vigier s’empressa de faire une renonciation à la communauté des biens pour tenter de s’opposer à la confiscation des siens (18). Pour ceux qui lui appartenaient en propres dans la Vienne, les autorités les mirent rapidement en vente dès la fin de 1792, à cause de l’émigration du mari, sans aucune vérification du contrat de mariage. Elle ne les récupéra jamais.

(1) Lettre de Charles de Lespinay (7-1-2009)
(2) Annuaire de la Soc. d’Emulation de la Vendée, article de M. Loquet (1908), page 31
(3) Annuaire de la Soc. d’Emulation de la Vendée, article du Dr G. Mignen (1906), page 212
(4) Ferme du 12-12-1781 de la métairie de la Clielle, Archives de la Vienne, Dossier Mme Duvigier Lepinay : 1 Q 228 no 234.

(5) Ferme du 19-3-1774 de la métairie de la Moinerie et de la sgr du Teinturier, Archives de la Vienne, Dossier Mme Duvigier Lepinay : 1 Q 228 no 234. 
(6) Chargé de sceller les expéditions dans les tribunaux.
(7) Chez son beau-frère Irland de Bazoges (époux d’Henriette de Lespinay)
(8) Jean Guy du Vigier, aussi seigneur de Régnier (commune de Dienné,Vienne), suivant le registre paroissial, était né le 15-7-1728. Il mort vers 1773.
(9) Cette petite église s’élevait dans l’enclave de l’ancienne abbaye de Sainte-Croix. Cette dernière avait son entrée à l’angle sud-est de la place de l’Evêché à Poitiers. Son nom de Saint-Austrégésile, était aussi vulgairement : Saint-Oustrille. Malgré son exiguïté, elle portait le titre d’église paroissiale, comptant 80 communiants avant la Révolution, dont le curé était à la nomination de l’abbesse. [Charles de Chargé, Guide du voyageur à Poitiers et aux environs, l’Etang, 1872]
(10) Le lieutenant est juge dans les cours de justice des grands fiefs comme le comté du Poitou. Irland de Bazoges (en Paillers) avait de la famille dans le haut clergé local. Son ancêtre, Robert Irland, s’était installé en France au milieu du XVIe siècle et avait été professeur de droit à Poitiers. L’emploi de lieutenant-général appartenait à sa famille après lui. L’ancêtre s’était disputé avec Calvin, lui jetant son bonnet à la tête. Sa maison a donné son nom à la rue des Ecossais à Poitiers.
(11) Elle était une tante de la future épouse, son mari et le père de la mariée étaient frères.

(12) Cousin de la future épouse (1753-1792), fils de la précédente et du comte Jean Marie du Vigier (1704-1772). La lecture du Mémoire de la Société des Antiquaires de l’Ouest (1911) série 3 T4, page 40, nous apprend qu’un Du Vigier  se fit massacrer à Paris le 10 août 1792, jour où le roi fut arrêté. Des gardes nationaux défendaient les prisonniers, au nombre desquels se trouvait le chevalier du Vigier, mais la foule obtint de la section l’ordre de cesser toute résistance. Appelés un à un, les prisonniers furent égorgés par les manifestants sur la place Vendôme, devant la porte des Feuillants. La tête du journaliste Suleau, au nombre des victimes, fut promenée avec celles de deux autres victimes au bout d’une pique. Par ailleurs, nous savons que ce chevalier était un franc-maçon de Poitiers, suivant le chroniqueur. Cette victime serait Jean Baptiste du Vigier.
(13) Jean Louis Hilaire du Vigier, cousin, (et non pas oncle comme indiqué dans l’acte) de la future épouse, il était né le 14-1-1758 à Chauvigny dans la Vienne, fils de Jean Marie du Vigier et de Marguerite de Beaufort.
(14) Frère du père de la future épouse.

(15) Jeanne Françoise de Vigier (1750-1830), sœur du père de la future épouse.
(16) Jeanne Louise de Vigier, mariée la veille, le 19-5-1788, et divorcée en 1801, soeur du père de Félicité du Vigier. Son mari (1756-1836) se maria quatre fois. (www.boisetpaille.com)
(17) Ancien terme de palais : enregistré (dictionnaire Littré). L’insinuation avait été créée en 1539 pour percevoir une taxe lors de la transcription obligatoire de tous actes de donation et de tous contrats à titre onéreux sur les registres des greffes. C’est l’ancêtre du droit d’enregistrement moderne.
(18) On a une réitération de la renonciation à la communauté des biens du 5 pluviôse 9 (25-1-1801) par Félicité Duvigier, signée à Linières. [Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 20, famille Guyet].

Emmanuel François, tous droits réservés
Mai 2011, complété en octobre 2018

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