vendredi 1 novembre 2019

Le bourg et le seigneur de Saint-Fulgent en 1774


Le nom de Saint-Fulgent exprime l’origine religieuse de la commune, remontant probablement à l’évangélisation des lieux dans les années 600 après J. C. (1). L’établissement d'un prieuré dans ce lieu a fait oublier son ancien nom, contrairement à ce qui s’est passé pour Goule d’Oie, nom conservé auquel on a ajouté Saint-André. En remontant au plus loin possible au 13e siècle on trouve une famille Drouelin seigneur de Saint-Fulgent, mais aussi de Badiole et Bois Porchet à Beaurepaire. Ils donnèrent leur nom au logis de la Drolinière (devenue Linières) à Chauché et possédèrent la Boutarlière sur cette même paroisse. Jeanne Drouelin et son mari Jean Cathus furent condamnés aux Grandes Assises de Poitiers, tenues du 1e mars au 31 mai 1378, par Miles 1e de Thouars (1327-1378), à lui rendre foi et hommage ainsi que les autres devoirs dus au seigneur de Tiffauges par Maurice Drouelin, chevalier, et seigneur de Saint-Fulgent, père de Jeanne (2). La seigneurie de Tiffauges, suzeraine de la seigneurie de Saint-Fulgent, appartenait à la vicomté de Thouars dès le 11e siècle (3). Quatre siècles plus tard Agnan Fortin, seigneur de Saint-Fulgent, continuait de rendre sa foi et hommage à la vicomté de Tiffauges. Son aveu en 1774 nous donne des informations sur le bourg de Saint-Fulgent à cette date (4). Voyons-les de plus près.

Le château


Th. Drake : 
bataille de 1793 à Saint-Fulgent
Le domaine foncier de l’enclos du château de Saint-Fulgent était en 1774 limité au sud par le grand chemin de Nantes à la Rochelle, et au nord par le chemin qui partait du bourg au lieu appelé Recolette pour aller à Vendrennes (actuelle rue de la Mare aux Fées). À l’ouest il longeait les maisons de Marianne Pairaudeau et de François Morlière qui furent autrefois à Jean Tricouère, séparées du domaine par une venelle (actuelle rue des Trois Colette). À l’est le domaine était limité par le champ du Cormier et un pré qui avait remplacé une partie de l’ancien parc du château. Dans cet espace il y avait du côté du bourg la maison du four banal servant à la cuisson du pain, relevant du marquisat de Montaigu, et une tour aménagée en prison, relevant de la vicomté de Tiffauges. Les juges seigneuriaux du lieu pouvaient en effet faire mettre en prison « tant au civil qu’au criminel », et à cet effet le seigneur avait « droit de nomination et de création d’un geôlier et de planter fourches patibulaires à trois piliers ». L’expression désignait trois colonnes en pierres sur lesquelles reposait une traverse en bois horizontale qui servait à la pendaison des condamnés à mort. Le nombre de trois piliers à Saint-Fulgent désignait le siège d’une simple châtellenie, alors qu’il y en avait quatre aux Essarts, siège d’une baronnie, avec la même capacité judiciaire de haute justice seigneuriale.

Agnan Fortin a fait démolir tous les bâtiments de l’ancien château après son achat de la seigneurie de Saint-Fulgent en 1769. Six nouveaux corps de bâtiments se joignant étaient construits en 1774 dans la cour et le jardin de l’ancien château : granges, écuries, remises, toits, métairie et bas office (lieux domestiques). Le nouveau château n’est pas encore construit à cette date, mais le sera en partie dans l’ancien jardin et le parc. Les nouveaux jardins, « affiages » (vergers), cour et basse-cour seront pris dans les champs du Normandeau et de la Glacière, situés vers l’est. On déduit de ces indications que le nouveau château a été bâti un peu plus à l’est de l’ancien, s’éloignant des maisons du bourg. Ce nouveau château était construit le 25 mai 1777, jour où y fut reçu à dîner le comte d’Artois de passage à Saint-Fulgent. Il était arrivé « escorté de 7 carrosses montés par plusieurs grands seigneurs de la cour et entouré de 50 hommes de cavalerie suisse. J’ai assisté à ce dîner (déjeuner) et à la réunion qui a suivi ». Cette note a été écrite par Jean François Renolleau, syndic (maire) de Chauché (5), qui avait été invité à cette rencontre avec le frère du roi Louis XVI, dont le comté du Poitou lui avait été donné en apanage. Le château sera victime d’un incendie pendant la Révolution, après que sa cour au moins ait servi de camp aux révoltés royalistes au printemps et à l’été 1793 (6). Il fut restauré ensuite après la guerre, puis finalement démoli. L’actuel château a été construit par François Alexis Nisidas des Nouhes, qui avait acheté le domaine en 1841.

Dernier château construit de Saint-Fulgent 
La métairie du château, dont les bâtiments venaient d’être reconstruits en 1774 dans son enclôture, s’appelait la métairie du Chêne. Elle avait un jardin de 4 boisselées (4 860 m2) le long du chemin menant au pont Boutin (vers la Boutinière de Saint-André-Goule-d’Oie). Le propriétaire avait sa garenne dans le « champ de la Garenne » faisant partie de la métairie, au long du chemin nouveau de Nantes à la Rochelle, contenant 26 boisselées (3 ha). On y entretenait habituellement des sortes de clapiers pour élever en plein air des lapins.

Le châtelain conservait toujours en 1774 un droit de passage par un jardin et une cour d’un particulier pour aller directement de son château à l’église ou dans sa « ville de Saint-Fulgent, étant à pied avec notre compagnie, et domestiques familiers étant avec nous, et ce à heures dues, conformément à l’arrentement qui a été fait de ladite maison cour et jardin par les anciens seigneurs à Dominique de Loche, sieur de la Touche, laquelle maison était appelée la maison de la Tour ». Celle-ci appartient en 1774 à Jean Leloup sieur du Parc.

L’aveu de 1774 indique que le seigneur de Saint-Fulgent « avait le droit de forteresse, doüés (conduits d’eau ou mares), fossés, et pont-levis autour de son château et ses appartenances ». Ce type de droit n’avait plus en cette fin du 18e siècle qu’une valeur symbolique, signe d’un prestige qui alimentera bientôt la révolte antiseigneuriale de 1789 dans certaines régions françaises. L’énumération de la consistance des nouveaux bâtiments en 1774 ne comprend pas de fossés ni de pont-levis. Mais l’ancien château, ou celui d’origine, devait probablement en comporter. D’ailleurs on a un emplacement (non spécifié) appartenant à Jacques Gautier et appelé le « château Gaillard » près du bourg, dont le nom est révélateur à cet égard. Le château Gaillard désignait la présence d’un ouvrage fortifié ancien, et le mot « gaillard » lui-même dérive du latin gaiola, geôle, prison (7). On sait que la construction des châteaux aux 10e et 11e siècles n’était possible en principe que sur autorisation du seigneur suzerain de qui on le tenait. A l’origine ils formaient généralement une tour en bois sur une butte dans un but de défense militaire. Tel fut peut-être le cas à Saint-Fulgent, car nous n’avons pas de document pour en témoigner.

Le nouveau chemin de Nantes à la Rochelle


Les confrontations des parcelles dans le bourg citent parfois le nouveau et l’ancien chemin de Nantes à la Rochelle en 1774. Le nouveau fut construit au milieu du siècle. À Montaigu les travaux se situent probablement dans la période 1752/1757, donc à Saint-Fulgent dans une période proche sinon la même. L’ancien chemin médiéval a pris alors un tracé rectiligne à l’entrée et à la sortie du bourg de Saint-Fulgent. Comme trace de cette rectification de l’ancien chemin on a, à titre d’exemple, un emplacement de « fumerit » (fumier) de 8 pieds (2,4 m) de longueur qui a été enlevé par le nouveau Grand Chemin, et qui dépendait d’une maison appartenant à la veuve de Toussaint Jannière. On empierra le nouveau chemin et creusa des fossés de chaque côté, obligeant les propriétaires riverains dans la campagne à planter des arbres de 30 pieds en 30 pieds (tous les 9 à 10 mètres) à une toise du bord extérieur des fossés (environ 2 mètres).

Il faut dire qu’à la mauvaise saison, les voyageurs hésitaient à le prendre. On a ainsi le témoignage du chargé d’affaires au château de la Rabatelière, Alexandre Bousseau, qui écrit de Chauché à son interlocuteur nantais le 1e février 1726 : « Si les chemins peuvent être praticables j’irai à Nantes pour m’expliquer avec vous de toutes choses ... mais les chemins sont si mauvais et remplis d’eau que l’on ne sait si l’on est à cheval ou à terre » (8).

Autour du bourg


À la croisée du grand chemin et d’un chemin de traverse, à 2 ou 3 kilomètres du bourg, existait semble-t-il une « Maison Rouge ». C’est ce qu’on lit dans un article de la Revue du Bas-Poitou éditée en 1905 (pages 423 et 424). Le bourg de Saint-Fulgent est cité dans une liste de quelques bourgs concernés dans la Vendée. La situation du lieu n’est pas indiquée, peut-être en direction de Montaigu, et c’est la seule mention trouvée jusqu’ici. Elle est vraisemblable car située généralement à des endroits de passages et à l’écart des habitations. Les Maisons Rouges étaient des hôpitaux créés pour faire face aux épidémies, peintes en rouge pour être remarquées par ceux qui voulaient s’y rendre ou au contraire pour les éviter.

Le Plessis Richard en 2019
Au nord et nord-est du bourg se trouvaient les terres de deux métairies appartenant au seigneur de Saint-Fulgent. Celle du Plessis Richard, dont les terres longeaient le chemin vers Bazoges-en-Paillers, et qui avait près de ses bâtiments l’étang de la Noue Gosselin contenant 3 boisselées environ (3 600 m2), qui consistait en « vivier et réservoir » est-il précisé. La métairie de la Chevantonière (devenue Chantonnière) avait elle aussi ses terres limitées au sud-est par les maisons du bourg bâties au long du grand chemin de Nantes à la Rochelle. Ses métayers auraient bien du mal à se reconnaître aujourd’hui parmi les commerces, ateliers et usines des actuelles zones d’activités du Grand Moulin et de la Rue du Stade.

En 1774 le seigneur de Saint-Fulgent possédait en outre dans la paroisse du même nom les métairies de la Haute et de la Basse Thibaudière, avec la seigneurie de la Thibaudière relevant du marquisat de Montaigu. Il possédait aussi la tuilerie de Boizard avec ses 240 boisselées de landes (30 ha) et son ancien étang converti en pré, et une borderie à la Gatolière. En 1789 il achètera les deux métairies de la Boutinière et de la Chevaleraye à Saint-André-Goule-d’Oie. Et en 1791 il acheta comme biens nationaux les biens d’Eglise suivant à Saint-Fulgent : métairie de l’Oiselière, métairie de la Coussais, borderie de Doulay, borderie de Lerandière et diverses parcelles foncières dépendant de la cure (9).

Il possédait à Saint-Fulgent les 124 arpents (76 ha) des bois taillis des Pierres Blanches, 123 arpents du bois taillis des Tessonnières, et 1 arpent du bois taillis de la Herse autrefois en futaie. Enfin il possédait aussi les deux moulins à vent, « l’un à moudre seigle, l’autre froment », de la Haute Clavelière, arrentés (vendus à crédit) à Jacques Fruchard et Julien Piveteau en 1770 à la charge d’une rente annuelle de 30 boisseaux de seigle. S’ajoutait le moulin à eau de la Pesotière « auquel il y a 2 roues, l’une à froment, l’autre à seigle », arrenté en 1770 à Louis et René Guicheteau, à la charge d’une rente annuelle de 30 boisseaux de seigle. Il y avait aussi le moulin à eau de la Chaunière, et le moulin à vent de Sept Septiers près de la Simonière tenu par la veuve Quillon. Lui ou son fermier prélevait un droit de mouture de 1/16e partie des blés apportés à moudre au moulin. Et il avait un droit de vérolie consistant à contraindre les habitants à utiliser le moulin seigneurial. En profitait-il pour forcer sur le droit de mouture ? Comparé à d’autre quantum en Vendée, jusqu’à 1/10e, il semble que non (10). La même quotité s’appliquait jadis pour le four banal du bourg sur la pâte à cuire. La rentabilité des moulins variait de l’un à l’autre. Le régisseur de la Rabatelière eut cette réflexion en 1730 sur un moulin à Champ-Saint-Père : « les moulins ne conviennent qu’à ceux qui les font tourner, et non à un propriétaire à qui ils coûtent plus qu’ils ne valent » (11). En plus des moulins du seigneur, on trouvait d’autres moulins appartenant à des seigneurs ou à des particuliers sur la paroisse de Saint-Fulgent avant et après la Révolution : Templerie, la Rochette, l’Oiselière, la Dalle, la Menardière, les Valinières, la Fridonnière, la Traverserie et la Galotière (12).

En revanche le même régisseur de la Rabatelière avait conseillé quelques années plus tôt au châtelain de la Rabatelière, seigneur du bourg de Chavagnes-en-Paillers : « Pour Chavagnes je vous conseille de faire construire un four à ban qui devrait produire au moins 75 livres de revenus » (13). On ne connait pas l’aire géographique des habitants concernés par cette contrainte de faire cuire les pains au four banal, mais à voir les nombreux fours à cuire dans les villages, elle semble avoir été limitée. Et il nous faudrait des comptes pour comparer le prix de cette contrainte avec celui payé aux boulangers des villages. On a noté aussi qu’à Boulogne le seigneur devait fournir le bois nécessaire au chauffage du four, pris aux landes des Jouinaux (14). Il devait probablement y avoir une charge de même nature à Saint-Fulgent, mais que nous n’avons pas trouvée. Agnan Fortin arrenta le four banal du bourg de Saint-Fulgent. L’acte fut passé devant Frappier et Boisson, notaires des lieux, le 15 janvier 1771 (15). A cette occasion il reconnut la liberté aux habitants du bourg de faire cuire leur pain par leur propre moyen. Et l’existence d’un boulanger, René Deboeuf (page 75 de l’aveu), indique que cette reconnaissance n’était déjà pas une nouveauté probablement.

Cet inventaire des biens fonciers possédés à la fin de sa vie par Agnan Fortin à Saint-Fulgent passe sous silence l’état peu reluisant de certains d’entre eux quand il acheta sa seigneurie en 1769. Il n’y avait pas que le château qui avait besoin d’être reconstruit à neuf. En 1773 il vendit par arrentement sa métairie de la Chaunière à 4 particuliers en indivision, moyennant une rente annuelle et perpétuelle de 50 boisseaux de seigle à la mesure du minage de Saint-Fulgent, nette de toutes impositions royales. À cette occasion il confirma les droits seigneuriaux dus sur le tènement de la Chaunière à la seigneurie de Saint-Fulgent, à cause de la seigneurie de la Thibaudière. Puis il transforma les menus suffrages perçus sur la métairie en nouvelles redevances seigneuriales reconnues par déclaration roturière à la seigneurie de Saint-Fulgent (16). En raison de la faible valeur de la rente pour une métairie estimée autour de 20 hectares de surface, il parait ainsi s’être débarrassé de la métairie. Et il restait un moulin à eau à la Chaunière, toujours en ruine en 1774. En revanche les deux roues des moulins à eau de la Pesotière avaient été réparées quand il les afferma en 1770, mais elles avaient dû bénéficier de travaux importants quelques années plus tôt. Avant Agnan Fortin, la seigneurie de Saint-Fulgent appartenait de fait aux créanciers du dernier seigneur mort en 1759 à l’âge de 37 ans, Pierre Henri Benoit Darquistade, un magistrat au parlement de Paris. En 1754 le meunier et fermier de la Pesotière, Mathurin Guicheteau, avait fait sommation au régisseur de la seigneurie de réparer les deux moulins à eau sur la Grande Maine avec leurs bâtiments. Un procès-verbal des réparations estimées nécessaires par deux experts fut établi et communiqué « aux créanciers du seigneur de cette cour et au commissaire des saisies réelles à Rennes » (17).

Les propriétaires déclarés dans le bourg relevant de la seigneurie de Saint-Fulgent


Bourg de Saint-Fulgent en 2019
On compte 39 domaines déclarés en 1774, mais sans comprendre les biens dans le bourg relevant du fief de Puy Greffier (Saint-Fulgent), et probablement aussi ceux relevant de la seigneurie de la Thibaudière, mouvante du marquisat de Montaigu (18). Ces derniers nous sont inconnus, et il ne nous est même pas possible d’en approcher l’importance. Ces 39 propriétés dans la mouvance de Saint-Fulgent dépendant de Tiffauges appartenaient à 30 propriétaires. Et 29 d’entre eux devaient payer un cens à la seigneurie de Saint-Fulgent, le prieuré-cure de la paroisse étant seul tenu « roturièrement à franche aumône (gratuitement) et à divin service ». Néanmoins l’ancien prieuré, avec un jardin de 4 boisselées à semer lin, devenu un simple masureau (ruine), devait payer un cens de 3 sols et 4 deniers, à la charge en 1774 du sieur de La Grire des Assisses, en sa qualité de prieur de Saint-Fulgent. On déduit de ces indications que le prieuré de Saint-Fulgent avait été reconstruit sur un autre terrain concédé gratuitement par le seigneur des lieux, à une date antérieure pas trop éloignée de 1774. A cette date le curé de la paroisse s’appelait Pierre Pauleau, et le prieur de Saint-Fulgent dont il est fait état, le sieur de la Grire des Assisses, apparaît alors comme le prieur commendataire de l’ancien prieuré et peut-être du nouveau.

La connaissance des métiers exercés dans le bourg n’est pas facile à approcher avec cet aveu seigneurial. Il ne concerne que les propriétaires et non leurs locataires. Ainsi on a le cas de l’auberge du Lion d’Or possédée par le sénéchal de Saint-Fulgent (juge), Pierre Genet, à cause de son épouse, une demoiselle Gourraud, héritière elle-même de sa mère Gabrielle Arnaudeau, laquelle avait épousé René Alexandre Gourraud sieur de la Coindrie. Ce dernier avait été sénéchal avant son gendre Pierre Genet, succédant lui-même à Pierre Gourraud. Pierre Genet était avocat en parlement et « exerçait la juridiction des châtellenies de Saint-Fulgent en qualité de lieutenant, et ayant la survivance de sénéchal dudit lieu ». De plus il est indiqué que cette propriété provenait d’un ancien sénéchal de Saint-Fulgent au début du 18e siècle, Louis Proust sieur de la Barre (19). C’est dire si le commerce et la magistrature se fréquentaient sans complexe à l’époque, les offices (emplois) de magistrats étant eux-mêmes mis en vente et se transmettant par héritage. L’aveu ne nous donne pas le nom des tenanciers de l’auberge. Mais dans les archives notariales on trouve la ferme du Lion d’Or du 30 août 1768 à Louis Savaton, cuisinier, et Charlotte Roussière sa femme, par Pierre Genet, sénéchal de Saint-Georges est-il écrit. Il était donc juge dans deux châtellenies voisines. La ferme est conclue pour 7 ans (1770-1777), moyennant 400 livres par an (20), soit l’équivalent d’une belle métairie de 35/40 hectares. En revanche Charles Guyet, descendant d’une famille d’aubergistes, est propriétaire de l’auberge concurrente du Chêne-Vert, tenue par sa mère, et qu’il afferma en 1777 à un hôtelier.

Quast : Le chirurgien au village (musée de Dôle)
Le métier de certains propriétaires est indiqué, mais rarement : cabaretier pour Jacques Gautier, maréchal ferrant pour Jacques Rousseau, cordonnier pour François Briand, tailleur d’habits pour Jean Lamy, chirurgien pour Jean Leloup sieur du Parc. Le chirurgien était vu comme un artisan à l’époque, considéré nettement au-dessous du médecin et de l’apothicaire. Il lui était imparti en effet un travail manuel : appliquer les emplâtres et onguents, manier la lancette, arracher les dents, etc. Il passait un examen devant une communauté de chirurgiens après son apprentissage. Il faut distinguer le simple chirurgien du maitre en chirurgie, qui était un grade de l’université, qu’on pouvait acquérir dans une école de Thouars. Il y avait aussi le chirurgien juré, qui faisait partie d’une corporation, c’est-à-dire qui devait payer une taxe au roi pour exercer son métier. C’était le cas de Jean Leloup. Il devait bien y avoir dans le bourg de Saint-Fulgent un apothicaire, chargé de la préparation des médicaments. On accédait au métier en faisant un stage chez un apothicaire, mais dans la hiérarchie sociale de l’Ancien Régime, l’apothicaire était souvent considéré au-dessus du simple chirurgien à cause de sa position de marchand. On ne connait pas de médecin à Saint-Fulgent avant l’arrivée de Benjamin Martineau vers 1790. Gradé de l’université, son rôle consistait à formuler des diagnostics et à délivrer des ordonnances. Enfin l’officier de santé n’avait pas de grade universitaire, mais faisait un stage près d’un médecin ou d’un autre officier de santé (21). De ce bref aperçu sur les métiers de la médecine d’autrefois on retient le rôle central des « chirurgiens » dans les campagnes. En témoigne Jean de Vaugiraud à Mortagne, qui paie 12 livres en 1620 à un chirurgien « pour avoir traité ma femme d’un mal de tétin » (22).

L’abbé Boisson, chercheur d’une grande curiosité, a laissé aux Archives du diocèse de Luçon un inventaire des Auvergnats de Saint-Fulgent. Il a relevé 6 noms entre 1741 et 1788 sur le registre paroissial pour 4 mariages et 5 enterrements, certains ayant été inscrits pour les deux. À ces 6 noms s’ajoutent celui de quatre témoins aux enterrements, originaires d’Auvergne. Ils étaient jeunes et avaient parfois un métier (chaudronnier, charpentier). On sait que les Auvergnats passaient ramoner les cheminées, mais cet inventaire, même modeste par le nombre, montre une implantation de migrants venus d’une région pauvre (23).

Les bâtiments déclarés et leurs redevances


On a 33 maisons seules, plus 20 maisons avec leurs jardins, auxquelles il faut ajouter les auberges du Lion d’Or et du Chêne Vert, deux forges, deux fournils avec four à cuire le pain et 4 maisons à usage variés, 8 granges. À ces 71 bâtiments comprenant une pièce parfois, plusieurs le plus souvent, il faut ajouter 5 masures ou masureaux (bâtiments en ruine) et beaucoup de pièces de jardins seules. L’insuffisance des indications de l’usage des bâtiments ne nous permet pas de calculer le nombre d’habitants du bourg. On sait seulement qu’un gros village de Saint-André-Goule-d’Oie à cette époque, comprenant une quinzaine de maisons habitées, pouvait comprendre environ 80 habitants. On peut estimer en conséquence la population du bourg de Saint-Fulgent autour 500 à 600 habitants environ. Ce n’était pas une ville avec des remparts, mais un simple gros bourg rural, comme les bourgs des Essarts, de Montaigu, de la Roche-sur-Yon ou de Chantonnay. Peu d’habitants de la contrée étaient allés dans une vraie ville, à Nantes, Luçon ou Fontenay-le-Comte par exemple. Néanmoins le mot ville est employé ici au sens moderne, car dans les papiers de l’époque on l’attribuait aux gros bourgs de Saint-Fulgent, les Essarts et Montaigu, mais évidemment pas aux petits bourgs de Saint-André-Goule-d’Oie, Chauché, la Rabatelière ou Chavagnes.

Mairie de Saint-Fulgent
Parmi ces maisons on s’est attardé sur celle de Charles Guyet, dont le fils deviendra propriétaire de Linières en 1800. Charles Guyet habitait sur le côté sud-ouest de la Grande Rue, coupant le bourg de Saint-Fulgent en deux parties dans l’axe nord-ouest/sud-est. Sa maison se situait au milieu du bourg et au nord-ouest de son auberge du Chêne-Vert, cette dernière étant à la croisée de la Grande Rue et du chemin conduisant à la Basse Clavelière. L’actuelle mairie parait être construite à la place de l’ancienne maison de Charles Guyet. À côté de sa maison se trouvait le pré du Fondreau appartenant à Mathurin Thoumazeau, le procureur fiscal. Charles Guyet avait acheté sa maison aux enfants de Louis Prosper Proust décédé en 1745, qui avait été entre autre sénéchal (juge) des châtellenies de Saint-Fulgent, Bazoges et les Essarts, et subdélégué de l’intendant du Poitou. De sa cour d’entrée séparée de la rue par un mur, on pénétrait d’abord sous une galerie donnant accès à la maison. Il y avait quatre pièces à l’étage et quatre pièces à vivre au rez de chaussée, plus cuisine, boulangerie, décharge, grenier, cellier, grange, écurie, toits, basse-cour, cave (portant au-dessus un grenier et une chambre). Sur un côté de la maison la galerie longeait un jardin qui s’étendait aussi à l’arrière. Le tout était enclos de murs et occupait une surface de 8 boisselées, soit près d’un hectare environ. Plus à l’ouest il possédait un verger (Hauts Verger) auquel on accédait par un chemin de servitude qui longeait son mur nord. Son mur du côté sud le séparait du jardin et de l’auberge du Lion d’Or. Il possédait aussi la maison dite du « Petit Chêne Vert », située proche du château et de l’autre côté (est) du Grand Chemin en direction de la Rochelle. Elle comprenait une pièce à l’étage et plusieurs au rez de chaussée, avec un jardin. Une pièce donnant sur la rue servait de boutique. Dans toute cette description on ne relève pas de latrines, contrairement à d’autres maisons comme celle de Thoumazeau, procureur fiscal. On suppose que les nombreux jardins en comportaient parfois.

Tous ces bâtiments du bourg étaient tenus du seigneur de Saint-Fulgent à la charge de lui payer un cens, chaque fête de noël, faible à l’époque. On ne rencontre qu’un bien sujet à droit de terrage (1/18e). 7 autres biens étaient sujets à une redevance en nature, de 1 à 5 chapons, sachant qu’un chapon était estimé dans cet aveu de 1774 à 10 sols l’un. Tous les autres biens étaient sujets au paiement d’un cens en argent allant de 1 denier à moins d’une livre pour 91 % d’entre eux. Nous avons en effet une grange payant 1 livre et 6 sols, la maison de Charles Guyet payant 3 livres 19 sols et 10 deniers, l’auberge du Lion d’Or payant 1 livre 16 sols et 2 deniers, la boutique du Chêne Vert payant 1 livre 16 sols pour un droit d’ouverture et d’accès à un chemin, la maison du sieur Duparc payant 5 chapons (2 livres 10 sols), la maison de Jacques Meusnier payant 1 livre, et la maison de l’Ecu du notaire Claude Frappier payant 2 livres 11 sols 11 deniers. Les redevances annuelles en argent inférieures à une livre totalisent 17 livres et 3 deniers, soit 5 sols en moyenne pour chaque bien déclaré. Si un particulier voulait construire une maison il devait en demander le droit, moyennant création d’un cens. Ainsi Nicolas Tricouère dû s’acquitter annuellement d’un cens de 5 sols pour une boutique qu’il fit construire devant une maison en 1734, et appartenant en 1774 à François Morlière. C’était le lot des bourgs d’individualiser les redevances seigneuriales dues sur chaque domaine, alors que dans les villages les cens et sur-cens étaient collectifs la plupart du temps, à la fois pour les bâtiments du village et les parcelles foncières agricoles du tènement. Dans les bourgs de la Rabatelière, de la Chapelle de Chauché et de Chavagnes, on fait le même constat de redevances individuelles qu’à Saint-Fulgent (24). Quant au bourg de Saint-André-Goule-d’oie il avait un régime particulier, assimilable à celui des bourgs francs créés vers le 12e siècle, car ne payant que deux modestes redevances sur l’élevage des cochons.

Au paiement du cens, s’ajoutait celui du droit de puisage dans deux fontaines (puits), dont l’une s’appelait la fontaine du Rimon. Ce droit était attaché à des maisons ou jardins et n’était que de 6 deniers par an. On ne relève que 3 domaines ayant un puits individuel, alors que le droit de puisage est mentionné 38 fois dans l’aveu pour le bourg. On a trouvé un de ces puits au bord de la route nationale dans les années 1960 devant l’extrémité droite de l’ancien café du Lion d’Or (25). Il y avait aussi le droit d’emplacement de « fumerit » (fumier), variant de 1 à 10 deniers par an, et accensé par le seigneur des lieux à 6 domaines en 1774. Ces fumiers révèlent une activité agricole dans le bourg.

Au terme de cet inventaire on peut dire que la plupart des maisons avaient donc leurs jardins, et comme dans les villages l’eau potable était un service collectif mis en place par le seigneur moyennant une redevance. Ainsi Charles Guyet possédait plusieurs jardins ou planches dans des jardins du bourg : 4 boisselées dans le « jardin de la Menaudière anciennement appelée la Petite Thibaudière », 6 boisselées en « affiage » (verger) dans le « Haut Jardin », 1/3 de boisselée dans le « Jardin des Vallées », 6 gaulées de terre dans le « jardin des Cloistre », et 1 boisselée dans le « Jardin des Vignes ». On avait besoin pour cela d’espace, et l’urbanisme d’alors n’imaginait pas l’alignement des maisons les unes contre les autres. Pourtant les maisons elles-mêmes n’étaient pas grandes. Leurs dimensions ne sont jamais indiquées dans les documents notariaux et seigneuriaux consultés dans la région. Mais on a repéré une maison composée d’une seule pièce dans la région de Fontenay-le-Comte en 1618 : 6 mètres de long et 5 mètres de large. On y logeait un métayer d’une borderie avec sa famille (26). Ces gros bourgs comme à Saint-Fulgent étaient ruraux et ses habitants demeuraient des campagnards, même ceux qui exerçaient des fonctions de citadins (notaires, juges, etc.), se déplaçant à cheval et habitués au vent et au soleil. Le gros bourg de Saint-Fulgent était un lieu d’échanges avec ses marchés, ses foires et ses artisans, ouvert aux longues distances avec ses deux auberges au long d’un Grand chemin reliant de grandes villes. En même temps c’était un petit centre administratif avec ses notaires, ses juges, etc. On comprend alors qu’il fut choisi en 1790 comme chef-lieu du canton qu’on a alors créé.

L’auberge du Chêne Vert


En 1774, Charles Guyet ne payait qu’un cens de 8 sols pour son auberge du Chêne Vert. Elle était composée « d’une salle, de deux autres chambres basses, de deux autres petites chambres, de 5 chambres hautes, cave, cellier, écurie, grange et toits, cour au-devant sans être renfermée ». Elle était située à l’angle de la route nationale et de la route qui conduit à la Clavelière. Vers 1777, Charles Guyet se retira de son hôtel du Chêne-Vert à Saint-Fulgent, ne conservant que la propriété des murs. Il loua le fonds de commerce à Alexis Hayraud (27). Par héritage les bâtiments de l’hôtel sont passés ensuite aux Martineau puis aux de Grandcourt, devenant une maison d’habitation.

L’auberge dû servir de relais de poste, quoique cela n’apparaisse pas dans l’aveu du seigneur de Saint-Fulgent. La poste de Nantes à la Rochelle passait en 1726 les lundi, mercredi et samedi (28). Suivant les comptes du notaire Bouron de Chavagnes, les tarifs d’auberge à Saint-Fulgent en 1748 étaient pour ¼ de vin : 2 sols 6 deniers, et pour 1 dîner (repas de midi) avec repue (mangée) du cheval : 14 sols.

L’auberge connut l’accouchement d’une voyageuse, le 1e novembre 1759, Marie Thérèse Risoly demeurant à Nantes. On y constata aussi des décès, de Renée Jeanne Marquet le 22 avril 1749, originaire de Bretagne, de Pierre Noguet le 13 mars 1785, marchand originaire d’Anjou, de Louis Allain le 29 avril 1763, domestique.  

Autres redevances seigneuriales  


Halles autrefois à la place de ces maisons
Sur les marchés de la cohue (halles) dans le bourg tous les mardis, le seigneur faisait percevoir un droit de halle (étal) et minage (poids et mesures) sur les marchands. Ce droit de fixer les mesures et de les étalonner s’appliquait au blé, vin, sel, huile et draps. On appliquait les mêmes mesures qu’aux Herbiers et aux Essart, mais l’important était qu’elles soient propres à la seigneurie pour percevoir des taxes. Les halles touchaient au grand chemin de Nantes à la Rochelle et à la rue Saint Jean qui existait déjà avec ce nom. Son emplacement est maintenant occupé par des maisons.

De plus les jours de marché le seigneur percevait des droits sur les marchandises entrant, vendues ou non : 2 deniers par sol pour le beurre, 2 poignées de lin par "botteau" (botte) de lin, un œuf par panier « quelque peu ou beaucoup qu’il y en ait », et sur le blé et sel par chaque boisseau 3 deniers. Pour les 7 jours de foire dans l’année les droits sur les marchandises mises en vente étaient du double de ceux des jours ordinaires de marchés. Le droit d’étal des marchands sous les halles ou sur la place attenante était de 2 sols les jours de foire. Ces jours-là étaient prévus des droits de 4 deniers par pièces sur les chevaux, les bêtes aumailles (bovins) et porcines. Les 7 jours de foire de Saint-Fulgent avant la Révolution étaient : le mardi de Pâques, le mardi de la Pentecôte, la petite Saint-Jean (6 mai), la Saint-Claude (6 juin), la grande Saint-Jean (24 juin), la Saint-Côme (27 septembre) et la Saint-Fulgent (8 octobre). Aux foires de Saint-Fulgent s’ajoutaient dans la contrée les autres foires fréquentées par les habitants de Saint-André-Goule d’Oie et de Saint-Fulgent, de Vendrennes, Bazoges, l’Oie, des Herbiers et des Essarts. Ces lieux d’échanges témoignent d’une activité économique, rendant possible un enrichissement.

Il existait un droit original sur ceux des habitants du bourg qui nourrissaient des chevaux. Ils devaient aller chercher les rentes en céréales dues au seigneur, qui étaient quérables, c’est-à-dire que c’était à ce dernier de les faire prendre sur les lieux de production. Néanmoins le seigneur devait payer la nourriture des personnes préposées à ce transport. Pour tous les bourgeois du bourg concernés et probablement aussi les autres, la redevance devait être sans doute transformée en prix d’argent.

La Noue Grosselin au premier plan (2019)
Autre originalité venant du Moyen Âge, le droit de quintaine. À Saint-Fulgent il obligeait les jeunes mariés « qui veulent résider en madite châtellenie » à courir la lance sur un grand et fort cheval le lendemain de la pentecôte à la Noue Gosselin (près des bâtiments du Plessis Richard). Dans l’aveu de 1774 ce droit a été transformé en une taxe de 5 sols à payer à la pentecôte par les nouveaux mariés de l’année.

Un autre droit est difficile d’explication et concerne les repas des noces dans la châtellenie de Saint-Fulgent. Les mariés devaient donner aux célibataires présents deux pots de vin, un plat de viande, deux pains blancs et une demi-livre de chandelle. Et ceux-ci devaient chanter une chanson aux mariés « devant la maison où est le bouquet ». Faute par les mariés de donner ce qui était prévu, les célibataires avaient droit « d’exécuter sur la table » les nourritures et chandelle prescrites, sauf à ce que l’exécution en soit faite par un sergent (huissier) de la châtellenie. Une fête concernait encore les mariés et les « enfants à marier » le lendemain de la pentecôte. Chaque couple marié dans l’année précédente devait donner aux célibataires en âge d’être mariés 4 pots de vin, « un mouton baillier » et 2 gousses d’aulx. Et ces derniers pouvaient en retour « donner à dîner aux mariés, si bon leur semble ».

Que ces usages fassent partie des droits seigneuriaux montre qu’il ne faut pas réduire ceux-ci aux seules taxes ou impôts prélevés au profit des seigneurs. Ils témoignent d’une imbrication du pouvoir seigneurial dans la vie sociale festive des habitants de la seigneurie au Moyen Âge. On avait néanmoins à Saint-Fulgent une redevance d’un sol au seigneur des lieux due par les jeunes mariés et les veuves demeurant dans le bourg à chaque fête de Toussaint, qui s’appelait « adieux de baillis » ou « ageans de baillis ». Chaque aveu reprenait les droits du seigneur tels qu’ils étaient formulés dans l’aveu précédent, comme le droit de fortification par exemple, sans forcément de lien avec la réalité, le temps passant. Il serait intéressant de savoir ce qu’il en était réellement de ces usages en 1774 à Saint-Fulgent. Ailleurs dans le bocage on appelait ces droits de nature festive, droit de bachelette. Chaque seigneurie avait ses variantes propres, se déroulant souvent au printemps. Mais les « fêtes baladoires » auxquelles elles pouvaient donner lieu comme à la Noue Gosselin, ont pu dégénérer en désordres. Elles furent supprimées par arrêt des Grands Jours (session extraordinaire du parlement tenue exceptionnellement à Poitiers) le 14 décembre 1665. Celle de Châtillon-sur-Sèvre fit l’objet d’une interdiction spécifique par le parlement de Paris en 1779 (29).

Le privilège de la chasse


L’aveu étudié ne cite pas le privilège de chasse dont bénéficiait le seigneur de Saint-Fulgent, peut-être parce qu’à cette époque il était très encadré par la législation royale après l’avoir été par la coutume, et que cela suffisait. L’administration des Eaux et Forêts avait son siège à Fontenay-le-Comte pour le Bas-Poitou, et avait un pouvoir judiciaire exclusif dans les domaines de la chasse, de la pêche, de l’activité sur les cours d’eau, et de l’abattage des arbres. Personne ne pouvait chasser sur les domaines faisant partie des fiefs seigneuriaux (métairies, bois, forêts, étangs), sans une permission expresse des seigneurs. Les non-possédants des fiefs y étaient interdits de chasse suivant l’ordonnance d’aout 1669, article 28 du titre 3 (30). De plus les champs semés de céréales et les vignes, de tous domaines, étaient interdits aux chasseurs de toute condition à certaines périodes dans l’année. Il était interdit aussi aux seigneurs d’empêcher les particuliers d’arracher les mauvaises herbes, de faucher leurs foins et de moissonner à leur volonté, ni les obliger à mettre des épines dans leurs « héritages » (domaines). Les seigneurs pouvaient nommer des gardes chasse pour faire respecter leurs droits, à condition que ceux-ci soient enregistrés à l’administration des Eaux et Forêts (31). Agnan Fortin a ainsi nommé dans cet emploi le 6 mars 1770 Charles Ravaud habitant Saint-Fulgent. Une enquête sur l’intéressé a été conduite par le maitre particulier des Eaux et Forêts de Fontenay-le-Comte. Deux témoins, affirmant n’avoir pas de liens avec lui, ont « déposé bien connaitre Charles Ravaud, pour être de la religion catholique, apostolique et romaine, l’avoir vu s’approcher des sacrements et assister aux services divins, et capable de faire la fonction de sergent garde ». Il a été reçu le 20 mars suivant en son office de « garde de la terre et seigneuries de Saint-Fulgent, bois et buissons en dépendant » (32).

Bourg de Saint-Fulgent en 1900
En 1782 le nouveau garde s’appelait Pierre Baudry et demeurait au château de Saint-Fulgent. Le dimanche 25 août de cette année-là vers 6 heures du soir, il était en train de « faire le dû » (devoir) de sa charge, « orné » de sa bandoulière suivant le règlement, quand il entendit des coups de fusils sur la route des Herbiers à un quart de lieu du bourg (1 km). S’y étant rendu il vit un homme entrer dans une pièce de terre en genêts dépendant de la seigneurie de Saint-Fulgent. Il reconnut le fils Soulard, laboureur demeurant à la Petite Valinière (Saint-Fulgent). Dans son procès-verbal le garde écrit : « Je lui ai dit qu’il ne servait à rien de défendre de chasser, car l’année dernière j’avais trouvé son domestique aussi à chasser, et qu’il chassait journellement contre l’esprit des ordonnances et au mépris des défenses. Et d’autant qu’il n’est de qualité requise pour chasser ». Pierre Baudry a confisqué le fusil et est allé le lendemain déposer son procès-verbal à la maitrise des Eaux et Forêts de Fontenay, seule habilitée à poursuivre pénalement le contrevenant (33).  

On sait que dans les décrets de la nuit du 4 aout 1789 et jours suivants, ce privilège exclusif de chasse dans les fiefs nobles fut aboli, car voulant « détruire entièrement le régime féodal ». Mais le décret du 30 avril 1790 interdit ensuite de chasser sur le terrain d’autrui sans l’accord du propriétaire. Il semble bien qu’ainsi l’espoir de chasser librement connu une désillusion dans la contrée parmi les braconniers. En témoigne une lettre du régisseur de la Rabatelière, le notaire Frappier, du 21 février 1791 à son châtelain habitant ordinairement à Nantes, où il l’informe de la situation dans la contrée sur ce sujet : « Je crois que M. de Lespinay (propriétaire de Linières) n’a encore rien fait au sujet de la chasse, qu’il avait comme vous défendue par affiche ». Dans une autre lettre du 21 mars suivant le régisseur continue au même : « J’ai parlé à M. Verdon concernant la chasse. Il me dit que M. de Lespinay n’avait rien fait. Un jour M. le chevalier de Chabot passant ici, nous eûmes un moment de conversation ensemble, et il en fut question. Il dit qu’il fallait autant qu’il était possible fermer les yeux dans ce moment sur bien des choses. Nous ferons, monsieur, tout ce que vous voudrez là-dessus, mais je désirerais bien que quel qu’autre que vous commençasse les actions. Si cependant c’est votre dessein, il faudra bien le faire » (34). On hésitait apparemment à poursuivre les paysans qui s’étaient mis à chasser illégalement en profitant des premières initiatives de la Révolution en ce domaine. Quand on sait ce qui s’est passé ici deux ans plus tard, et au regard du peu d’informations disponibles sur le vécu des événements dans cette période dans la contrée, le détail mérite d’être remarqué. Les anciens seigneurs devenus simples propriétaires hésitaient à sévir contre les chasseurs, qui voulaient profiter du vent de liberté né dans la nuit du 4 août.

Conclusion


Cet aveu en 1774 du seigneur de Saint Fulgent à son suzerain de Tiffauges constitue à lui seul un cours d’histoire et de géographie, certes incomplet, nous emmenant en voyage dans le temps à seulement 2,5 siècles de distance. Tellement proche et tellement éloigné en même temps ! Il faut dire que 15 ans plus tard la Révolution française fut un accélérateur du temps dans le domaine politique. Et 75 ans plus tard les nouvelles techniques permises par la métallurgie révolutionnèrent l’agriculture dans la contrée, base de son activité économique. Désormais le temps s’écoulerait au rythme du progrès proclamé, tendant à nous faire oublier l’immuabilité tout aussi proclamée du temps d’avant. Quant à notre époque, qui a inventé l’accélération du temps, ne nous rend-t-elle pas l’année 1774 encore plus précieuse à visiter à Saint-Fulgent ? 


(1) Abbé Auber, St Martin de Vertou, Société des Antiquaires de l’Ouest (1868), page 48 et s.
(2) Cartulaire de Pouzauges, no 7, 7 bis, 12, et 13.
(3) Mémoire de la Société des antiquaires de l’Ouest, Marcel Garaud, Les châtelains de Poitou et l’avènement du régime féodal aux XIe et XIIe siècles, (1964) tome VIII.
(4) Aveu du 23-6-1774 de Saint-Fulgent (Agnan Fortin) à la vicomté de Tiffauges (A. L. Jousseaume de la Bretesche), transcrit par Paul Boisson, Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 13. Toutes les informations de cet article proviennent de cette source, sauf par exception celles mentionnées par d’autres.
(5) Saint-Fulgent divers, Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 23.
(6) J. Biteau, Deux capitaines de paroisse : les frères Cougnon de Saint-André-Goule-d’Oie, dans la Revue du Souvenir Vendéen, no 239 juin, 2007, page 24.
(7) Les deux bourgs de la Rabatelière, Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 57-2.
(8) Lettre du 1-2-1726 de Bousseau à M. Montaudouin sur des affaires en cours, Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/F 7.
(9) Les seigneurs de Saint-Fulgent, inventaire de la succession Fortin, Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 18-2.
(10) E. Durel, Les moulins de Vendée, Geste Editions, 2016, page 10.
(11) Lettre du 29-4-1730 de Bousseau à M. Montaudouin sur le moulin de Montorgueil, Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/F 7.
(12) Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 17-2.
(13) Lettre du 20-8-1727 de Bousseau à M. Montaudouin sur les affaires en cours, Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/F 7.
(14) Partage du 18-10-1779 de la succession de René de Montaudouin seigneur de la Rabatelière, page 26, Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/C 68.
(15) Arrentement du 15-1-1771 du four banal de Saint-Fulgent, Archives de Vendée, notaires de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/6.
(16) Arrentement du 22-12-1773 d’une métairie à la Chaunière par Fortin, Archives de Vendée, notaires de Saint-Fulgent, Thoumazeau : 3 E 30/121.
(17) Estimation des travaux du 17-6-1754 sur les moulins de la Pesotière (Saint-Fulgent), Archives de Vendée, notaires de Saint-Fulgent, Thoumazeau : 3 E 30/114.
(18) Idem (5)
(19) Les officiers seigneuriaux et municipaux de Saint-Fulgent (1700-1830), Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 16.
(20) Ferme du 30-8-1768 de l’auberge du Lion d’Or à Saint-Fulgent, Archives de Vendée, notaires de Saint-Fulgent, Thoumazeau : 3 E 30/120.
(21) Les médecins, chirurgiens, apothicaires, Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 22-2.
(22) Journal de Jean de Vaugiraud, Archives d'Amblard de Guerry, classeur Prix et mesures. Et Archives de Vendée, chartrier de Roche-Guillaume, livre de raison de Jean de Vaugiraud de 1618 à 1625 : 22 J 10.
(23) Idem (5).
(24) Partage du 18-10-1779 de la succession de René de Montaudouin seigneur de la Rabatelière, pages 15 et 18, Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/C 68.
(25) Idem (5).
(26) Journal de Paul de Vendée, Archives d’Amblard de Guerry, classeur Prix et mesures. Et Archives de Vendée, bibliothèque historique, Journal de messire Paul de Vendée seigneur de Vendée et de Bois-Chapeleau : BIB 6471.
(27) Partage du 4-8-1783 de la succession d’Alexis Herault aubergiste entre les consorts Herault voituriers et Bénigne Planchet sa veuve, Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/8.
(28) Dugast-Matifeux dans « Echos du Bocage Vendéen » no 6, page 19, cité par Paul Boisson dans Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 23.
(29) J. Dehergne, Le Bas-Poitou à la veille de la Révolution, CNRS, 1963, page 153 et s., Archives de Vendée : BIB 1224. Et Augustin Herault, Les « gas » du bocage vendéen de 1760 à 1960, Hérault, Maulévrier, (1977), pages 45 à 47.
(30) Ordonnance du 11-9-1751 sur le droit de chasse dans les terres non nobles, Archives de Vendée, maitrise des Eaux et Forêts de Fontenay : B 1250.
(31) Règlement du 15-5-1779 du comte d’Artois sur la chasse dans ses forêts du Poitou, Archives de Vendée, maitrise des Eaux et Forêts de Fontenay : B 1368. Et ordonnance du 21-7-1747 sur la chasse (réitération) du maitre particulier de Fontenay, ibidem : B 1382.
(32) Dossier de réception du 20-3-1770 de garde des terres de Saint-Fulgent, Archives de Vendée, maitrise des Eaux et Forêts de Fontenay : B 1434.
(33) Procès-verbal du 25-8-1785 de chasse interdite à Saint-Fulgent, Archives de Vendée, maitrise des Eaux et Forêts de Fontenay : B 1440.
(34) Les Montaudouin, Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 64.

Emmanuel François, tous droits réservés
Novembre 2019

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