lundi 19 septembre 2011

La rencontre de Marcellin Guyet-Desfontaines et d’Emma Chassériau

Guyet-Desfontaines et son épouse Emma furent propriétaires de Linières de 1830 à 1868. Emma Pineu-Duval s’était mariée à l’âge de 18 ans avec un officier, Adolphe Chassériau. Ce dernier venait de quitter l’armée après la défaire de Waterloo et la Restauration monarchique qui l’a suivie. Il s’était lancé dans une affaire de librairie et d’édition mais il fit faillite. Pour refaire fortune il partit en Amérique du Sud, laissant femme et enfant seuls à Paris. Il est mort à Caracas en 1828.

Académie au quai Conti
Ainsi abandonnée, Emma Chassériau est venue habiter chez son père en 1824, quai Conti. Celui-ci, secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles lettres, y avait un logement de fonction. Elle y retrouva son jeune frère, devenu depuis le peintre Amaury-Duval, plus jeune qu’elle de 9 ans. Elle avait 29 ans quand elle devint veuve.

Sans ressources, son père étant dans la gêne car il s’était porté caution des créances de son gendre, Emma Chassériau fit face avec courage à sa situation, multipliant ce qu’on appelle aujourd’hui les petits boulots. Elle exécuta des travaux de secrétariat pour Adolphe Thiers, elle confectionna des bourses en filet de soie et des sacs pour dames, vendus auprès d’amis et par un marchand du palais royal, elle donna des cours de chants et de musique. Ce qui ne l’empêchait pas, de temps en temps, de sortir au théâtre (quand elle recevait un billet d’invitation) et de fréquenter les salons de Sophie Gay (une amie de sa mère dont elle était sa filleule) et de Charles Nodier. Elle recevait des amis aussi chez elle, quai Conti, où bientôt, elle eut ses réceptions où se retrouvaient nombre d’artistes.

Devenue veuve, les prétendants ne se firent pas attendre. Au mois de janvier 1829, elle écrit à son frère : « T’avais-je dit que M. Decomberousse devait me présenter le petit de B…, et devait le présenter comme prétendant ? Eh bien ! il est venu mardi. De ta vie tu ne verras un costume pareil : pantalon collant, bas de dentelle, brillants tout le long de sa chemise ; serré à étouffer, vu qu’il est horriblement gros ; claque à la main, chaîne de montre, chaîne de lorgnon, bague à tous les doigts…Enfin, inouï. Il a fait révolution. Tout ce qu’il a dit a répondu à son costume. Associé d’agent de change il n’a parlé que de sa caisse et de rentes ; il m’a offert du jus de réglisse dans une petite bonbonnière en or…Me vois-tu la femme d’un homme comme cela ? C’est que je lui plais excessivement. »

Son frère est en Grèce et au mois de mai suivant, elle lui écrit à nouveau : « L’excellente madame D… va bientôt retourner à Tours ; en la perdant, je vais perdre beaucoup. Est-ce qu’elle ne veut pas me faire épouser un prince ! Me vois-t-tu princesse ? Ma foi ! Cela amuserait. Delphine Gay aussi veut me marier à M. E. de G…. (1) Elle me le vante, elle m’en parle et reparle : si bien qu’il vient chez moi, que je reçois son journal, et tous les livres qui paraissent. »

Deux jours plus tard, dans une nouvelle lettre elle revient sur le sujet : « Maintenant, je te demanderai un mari, puisque tu trouves tant de bonnes choses en Grèce, mais un mari français, bien aimable, bien riche, bien spirituel, bien bon, bien fait, qui comprenne toutes mes folies, et qui m’aime surtout ».

Emma Chassériau fréquentait un oncle, Isidore Guyet, qui avait épousé Félicité Tardy, une sœur de sa mère. Le père d’Emma avait aidé son beau-frère avec des collaborations au journal de La Décade philosophique autrefois, dont il était un des fondateurs. L’oncle était maintenant journaliste au Courrier Français, après être revenu d’un exil à Bruxelles en raison de ses opinions politiques (c’était un opposant aux royalistes et aux Bourbons). Contre la majorité des journalistes de l’époque, c’était un homme cultivé et instruit. Il avait notamment réalisé une bonne édition de Voltaire.

Le père de cet oncle, originaire de Saint-Fulgent, avait été le frère de Simon Guyet, le maître de poste de Saint-Fulgent, le républicain massacré le 14 mars 1793 à Saint-Vincent-Sterlanges par les royalistes. Ce dernier était aussi le grand-père de Marcellin Guyet-Desfontaines, qui allait bientôt hériter du domaine de Linières.

Nous connaissons la suite, le dénouement ne fut pas long chez son oncle par alliance, Isidore Guyet, où Emma Chassériau rencontra Marcellin Guyet-Desfontaines. Ecrivant ses souvenirs à Linières dans les années 1880, Amaury-Duval apporte la précision suivante sur la rencontre de sa sœur et de son beau-frère : « aimable homme, spirituel, qui fut touché du récit de cette courageuse existence, aussi de la grâce et du charme que ma sœur possédait encore. Elle n’avait que trente-deux ans. Un amour très vif succéda à l’admiration, et, en 1832, Guyet-Desfontaines mit aux pieds de Madame Chassériau sa brillante fortune. » Tout est dit dans ces quelques lignes. D’abord le souci de la précision et de la vérité de l’auteur, écartant toute emphase, s’effaçant pudiquement derrière son sujet, loin de toute attitude romantique. Sa sensibilité aussi, pour énumérer d’un mot les qualités et les sentiments des protagonistes. Un style dépouillé et sensible, c’est tout l’homme Amaury-Duval. Et qui en dit beaucoup sur la naissance de cet amour. Quand Marcellin rencontre le sourire d’Emma et la vivacité de son regard, il est touché aussi du courage de la jeune veuve abandonnée et dans le besoin. C’est dans son âme qu’un être humain puise son énergie et sa force, on le sait. Chez une femme avec plus d’évidence. Or dans le cœur de Marcellin est gravée une histoire de femme courageuse. Celle de sa mère dans la virée de galerne et parmi les condamné(e)s aux noyades à Nantes.

En 1840, l’historien Jacques Crétineau-Joly, publiera son Histoire de la Vendée militaire en quatre volumes. Il y consacrera une page sur l’histoire de l’ex dame de Linières, sauvée des noyades de Nantes, indiquant que son fils est maintenant député de la Vendée.

Le mariage de Marcellin Guyet-Desfontaines et d’Emma Chassériau fut conclu par contrat devant notaire le 21 décembre 1831 (2).

Adolphe Thiers
Parmi les félicitations reçues par la mariée, nous avons une lettre de Thiers, l’un des hommes politiques parmi les plus marquants du XIXe siècle, (3) intéressante à reproduire. Emma connaissait Adolphe Thiers avant que son futur mari, député de Vendée, n’aille le soutenir à la chambre des députés : « Je vous assure qu’au milieu des tourments, des soucis de mille espèces, dont je suis assailli, votre bonheur m’a ému, et réjoui le cœur… Ma satisfaction a été réelle, je l’ai ressentie comme on ressent un bien qui vous est personnel. Si peu d’entre nous, vieux amis que nous sommes, si peu sont heureux, que c’est une fête de régiment quand il y en a un qui arrive au port ! J’irai dîner chez vous mercredi soir. Si je ne suis pas dans l’erreur sur le jour, en tout cas rectifiez ma mémoire. Adieu, soyez heureux, vous me ferez un grand plaisir. Faites agréer mes vœux à votre mari, qui a prouvé en vous choisissant, qu’il vous valait, et ce n’est pas peu de chose.
A. Thiers »

Entrons maintenant dans les aspects matériels de cette rencontre de M. et Mme Guyet-Desfontaines, avec les dossiers des notaires de Paris conservés aux Archives nationales (2). Au moment du décès de sa femme en 1823, le père d’Emma était débiteur de créances hypothécaires sur sa maison de Montrouge pour un montant de 69 400 F. Une partie de ces hypothèques avait concerné M. Chassériau son gendre, mais l’état de la liquidation de ce dernier ne lui laissait espérer qu’un très faible recouvrement de la caution. M. Duval touchait une pension de retraite de l’Etat de 3 427 F (valeur en 1838). Il dû aussi percevoir des droits d’auteur pour ses livres et ses articles publiés. Nous ne connaissons pas leurs valeurs, mais il est probable que ces revenus irréguliers étaient bien faibles au regard de ses dettes.

Lors de son second mariage avec M. Guyet-Desfontaines, Emma Pineu Duval ne possédait que son trousseau, et son père avait donc beaucoup de dettes. Le contrat de mariage, signé le 21 décembre 1831, prévit la séparation de biens entre les époux. Et Emma Duval ne reçut pas alors de dot de la part de son père, celui-ci n’en ayant pas la capacité. 

Après le mariage, Guyet-Desfontaines, il est vrai fort riche, suppléa aux réclamations des créanciers de M. Pineu Duval. Il fit des avances et paiements pour ce dernier, et prit même le vieil homme chez lui, âgé de plus de 70 ans, qui mourut le 12 novembre 1838. Le portier de l’hôtel lui appartenant avait été mis à la disposition du vieillard. C’est ainsi qu’à la date du 19 aout 1836, M. Guyet-Desfontaines était créancier de M. Pineu Duval d’un capital de 29 116,09 F. On comprend mieux maintenant pourquoi la jeune veuve écrivait à son frère qu’elle voulait un mari « bien aimable, bien riche …. ».

Et puis il y avait la petite fille, Isaure Chassériau, âgé de 11 ans au moment du remariage de sa mère. Le décès d’Adolphe Chassériau à Caracas en 1828, a donné lieu à l’ouverture de la tutelle naturelle et légale de sa fille, par sa mère. De plus, il a été procédé à Paris à l’inventaire après le décès de M. Chassériau par Me Chaulin et son collègue, notaires à Paris, le 4 mai 1829, à la requête de sa veuve, ayant agi à cause de ses intérêts nés de la communauté de biens entre elle et son défunt mari, aussi en qualité de tutrice naturelle et légale de sa fille, et enfin comme ayant la jouissance légale des biens de celle-ci jusqu’à ce qu’elle fut émancipée ou qu’elle eut atteint sa 18e année. Etaient présents à cet inventaire un avocat, M. Petit d’Hauterive, subrogé tuteur d’Isaure Chassériau, et l’oncle Isidore Guyet, conseil spécial de la tutrice (marié à une sœur de la mère d’Emma Duval). Ils avaient été nommés en conseil de famille sous la présidence du juge de paix du 10e arrondissement le 10 mars 1829.

Lors de cet inventaire de la succession, la veuve habitait à Paris chez M. Duval son père, et le mobilier inventorié n’a consisté qu’en quelques objets, linge et hardes à l’usage personnel de la jeune femme, estimés à 402 F. On constata que M. Chassériau aurait dû toucher en 1820 sa part (un quart) dans la succession de sa tante, Marie Jeanne Bertin, pour un montant de 36 384,87 F. Mais le fondé de pouvoir des héritiers de la demoiselle Bertin n’avait toujours pas pu apurer les comptes. Il y avait bien aussi une société de commerce de librairie et d’impression, constituée par M. Chassériau avec un associé nommé M. Devismes, et dont le siège devait être à Carthagène ou toute autre ville de la Colombie. Mais on n’avait pas de nouvelles de l’associé, et on doutait de l’importance de son actif. Tout juste était-on sûr des arrérages échus alors depuis 4 ans environ en 1829, de la pension dont jouissait M. Chassériau sur le fonds de la légion d’honneur, et pouvant s’élever à 1 000 F.


Avant la célébration de son mariage avec M. Guyet-Desfontaines, Mme Emma Duval convoqua la veille le conseil de famille de sa fille mineure, le 20 décembre 1821, présidé par le juge de paix du 10e arrondissement de Paris. Le conseil décida son maintien dans la tutelle de sa fille, ce qui était une décision juridiquement nécessaire à cause de son remariage. Il nomma en même temps M. Guyet-Desfontaines comme cotuteur à cause du futur mariage le lendemain 21 décembre 1831. Par la même délibération l’hypothèque légale de mademoiselle Chassériau, eu égard à la cotutelle de M. Guyet-Desfontaines, a été restreinte sur le château de Linières et « deux métairies contiguës dont les bâtiments sont attenants à la cour du château ». Pour tous les autres immeubles, M. Guyet-Desfontaines en a été affranchi. Enfin la tutelle et la cotutelle ont été complétées par le maintien d’un subrogé tuteur provisoire en la personne de M. Louis Henri Arthur Chassériau, attendu l’absence de M. Petit d’Hauterive, subrogé tuteur en titre (4).

(1) Emile de Girardin, patron de presse, qui épousera bientôt Delphine Gay, la fille de Sophie !
(2) Inventaire après le décès de M. Amaury Duval du 19 novembre 1838, Archives nationales, notaires de Paris : MC/ET/XIV/776.
(3) Sous la Monarchie de juillet il fut député, souvent ministre et deux fois chef du gouvernement. Il fut député d’opposition après un bref exil sous Napoléon III. Après la défaite de 1871, il fut désigné comme chef du gouvernement pour négocier avec les Prussiens. Il a été alors le premier président de la IIIe République.
(4) Tutelle et dot d’Isaure Chassériau, Archives nationales, notaires de Paris : MC/ET/XIV/791.

Emmanuel François, tous droits réservés
Septembre 2011, complété en septembre 2017

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