Guyet-Desfontaines et son épouse Emma furent propriétaires de Linières de 1830 à 1868. Emma Pineu-Duval s’était mariée à l’âge de 18 ans avec un officier, Adolphe Chassériau. Ce dernier venait de quitter l’armée après la défaire de Waterloo et la Restauration monarchique qui l’a suivie. Il s’était lancé dans une affaire de librairie et d’édition mais il fit faillite. Pour refaire fortune il partit en Amérique du Sud, laissant femme et enfant seuls à Paris. Il est mort à Caracas en 1828.
Ainsi abandonnée, Emma Chassériau est venue habiter chez son père en 1824, quai Conti. Celui-ci, secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles lettres, y avait un logement de fonction. Elle y retrouva son jeune frère, devenu depuis le peintre Amaury-Duval, plus jeune qu’elle de 9 ans. Elle avait 29 ans quand elle devint veuve.
Sans ressources, son père étant dans la gêne car il s’était porté caution des créances de son gendre, Emma Chassériau fit face avec courage à sa situation, multipliant ce qu’on appelle aujourd’hui les petits boulots. Elle exécuta des travaux de secrétariat pour Adolphe Thiers, elle confectionna des bourses en filet de soie et des sacs pour dames, vendus auprès d’amis et par un marchand du palais royal, elle donna des cours de chants et de musique. Ce qui ne l’empêchait pas, de temps en temps, de sortir au théâtre (quand elle recevait un billet d’invitation) et de fréquenter les salons de Sophie Gay (une amie de sa mère dont elle était sa filleule) et de Charles Nodier. Elle recevait des amis aussi chez elle, quai Conti, où bientôt, elle eut ses réceptions où se retrouvaient nombre d’artistes.
Devenue veuve, les prétendants ne se firent pas attendre. Au mois de janvier 1829, elle écrit à son frère : « T’avais-je dit que M. Decomberousse devait me présenter le petit de B…, et devait le présenter comme prétendant ? Eh bien ! il est venu mardi. De ta vie tu ne verras un costume pareil : pantalon collant, bas de dentelle, brillants tout le long de sa chemise ; serré à étouffer, vu qu’il est horriblement gros ; claque à la main, chaîne de montre, chaîne de lorgnon, bague à tous les doigts…Enfin, inouï. Il a fait révolution. Tout ce qu’il a dit a répondu à son costume. Associé d’agent de change il n’a parlé que de sa caisse et de rentes ; il m’a offert du jus de réglisse dans une petite bonbonnière en or…Me vois-tu la femme d’un homme comme cela ? C’est que je lui plais excessivement. »
Son frère est en Grèce et au mois de mai suivant, elle lui écrit à nouveau : « L’excellente madame D… va bientôt retourner à Tours ; en la perdant, je vais perdre beaucoup. Est-ce qu’elle ne veut pas me faire épouser un prince ! Me vois-t-tu princesse ? Ma foi ! Cela amuserait. Delphine Gay aussi veut me marier à M. E. de G…. (1) Elle me le vante, elle m’en parle et reparle : si bien qu’il vient chez moi, que je reçois son journal, et tous les livres qui paraissent. »
Deux jours plus tard, dans une nouvelle lettre elle revient sur le sujet : « Maintenant, je te demanderai un mari, puisque tu trouves tant de bonnes choses en Grèce, mais un mari français, bien aimable, bien riche, bien spirituel, bien bon, bien fait, qui comprenne toutes mes folies, et qui m’aime surtout ».
Emma Chassériau fréquentait un oncle, Isidore Guyet, qui avait épousé Félicité Tardy, une sœur de sa mère. Le père d’Emma avait aidé son beau-frère avec des collaborations au journal de La Décade philosophique autrefois, dont il était un des fondateurs. L’oncle était maintenant journaliste au Courrier Français, après être revenu d’un exil à Bruxelles en raison de ses opinions politiques (c’était un opposant aux royalistes et aux Bourbons). Contre la majorité des journalistes de l’époque, c’était un homme cultivé et instruit. Il avait notamment réalisé une bonne édition de Voltaire.
Le père de cet oncle, originaire de St Fulgent, avait été le frère de Simon Guyet, le maître de poste de St Fulgent, le républicain massacré le 14 mars 1793 à St Vincent Sterlanges par les royalistes. Ce dernier était aussi le grand-père de Marcellin Guyet-Desfontaines, qui allait bientôt hériter du domaine de Linières.
Nous connaissons la suite, le dénouement ne fut pas long chez son oncle par alliance, Isidore Guyet, où Emma Chassériau rencontra Marcellin Guyet-Desfontaines. Ecrivant ses souvenirs à Linières dans les années 1880, Amaury-Duval apporte la précision suivante sur la rencontre de sa sœur et de son beau-frère : « aimable homme, spirituel, qui fut touché du récit de cette courageuse existence, aussi de la grâce et du charme que ma sœur possédait encore. Elle n’avait que trente-deux ans. Un amour très vif succéda à l’admiration, et, en 1832, Guyet-Desfontaines mit aux pieds de Madame Chassériau sa brillante fortune. » Tout est dit dans ces quelques lignes. D’abord le souci de la précision et de la vérité de l’auteur, écartant toute emphase, s’effaçant pudiquement derrière son sujet, loin de toute attitude romantique. Sa sensibilité aussi, pour énumérer d’un mot les qualités et les sentiments des protagonistes. Un style dépouillé et sensible, c’est tout l’homme Amaury-Duval. Et qui en dit beaucoup sur la naissance de cet amour. Quand Marcellin rencontre le sourire d’Emma et la vivacité de son regard, il est touché aussi du courage de la jeune veuve abandonnée et dans le besoin. C’est dans son âme qu’un être humain puise son énergie et sa force, on le sait. Chez une femme avec plus d’évidence. Or dans le cœur de Marcellin est gravée une histoire de femme courageuse. Celle de sa mère dans la virée de galerne et parmi les condamné(e)s aux noyades à Nantes.
En 1840, l’historien Jacques Crétineau-Joly, publiera son Histoire de la Vendée militaire en quatre volumes. Il y consacrera une page sur l’histoire de l’ex dame de Linières, sauvée des noyades de Nantes, indiquant que son fils est maintenant député de la Vendée.
Le mariage de Marcellin Guyet-Desfontaines et d’Emma Chassériau fut conclu fin décembre 1831. (2)
Parmi les félicitations reçues par la mariée, nous avons une lettre de Thiers, l’un des hommes politiques parmi les plus marquants du XIXe siècle, (3) intéressante à reproduire. Emma connaissait Adolphe Thiers avant que son futur mari, député de Vendée, n’aille le soutenir à la chambre des députés : « Je vous assure qu’au milieu des tourments, des soucis de mille espèces, dont je suis assailli, votre bonheur m’a ému, et réjoui le cœur… Ma satisfaction a été réelle, je l’ai ressentie comme on ressent un bien qui vous est personnel. Si peu d’entre nous, vieux amis que nous sommes, si peu sont heureux, que c’est une fête de régiment quand il y en a un qui arrive au port ! J’irai dîner chez vous mercredi soir. Si je ne suis pas dans l’erreur sur le jour, en tout cas rectifiez ma mémoire. Adieu, soyez heureux, vous me ferez un grand plaisir. Faites agréer mes vœux à votre mari, qui a prouvé en vous choisissant, qu’il vous valait, et ce n’est pas peu de chose.
A. Thiers »
(1) Emile de Girardin, patron de presse, qui épousera bientôt Delphine Gay, la fille de Sophie !
(2) Véronique Noël-Bouton-Rollet, Amaury-Duval, l’homme et l’œuvre, (2006), page 7
(3) Sous la Monarchie de juillet il fut député, souvent ministre et deux fois chef du gouvernement. Il fut député d’opposition après un bref exil sous Napoléon III. Après la défaite de 1871, il fut désigné comme chef du gouvernement pour négocier avec les Prussiens. Il a été alors le premier président de la IIIe République.
Emmanuel François
Septembre 2011
Assemblée des AFN
Il y a 2 jours
