samedi 1 septembre 2012

Les communautés familiales d’autrefois dans le canton de Saint-Fulgent

Dans les baux des métairies du domaine de Linières dans le canton de Saint-Fulgent, de 1800 à 1830, les métayers contractaient en communauté familiale (1). Cela veut dire que le chef de famille s’engageait auprès du bailleur pour lui-même et ses enfants, même ceux qui étaient adultes et mariés. Chaque bail précisait le nom des preneurs et leurs liens de parenté, parents et enfants, gendres, brus, beaux-frères et belles sœurs, dans l’écrasante majorité des cas. Ceux-ci formaient une communauté de fait, et les signataires s’engageaient solidairement, « faisant tant pour eux que pour ceux de leur communauté », suivant la formule qui revient le plus souvent dans les baux.

Certaines familles d’artisans formaient aussi une communauté de vie et de travail, nous connaissons le cas de boulangers et de meuniers, et aussi celui des marchands de bestiaux, Fluzeau-Brisseau à la Brossière, en 1765. Nous en resterons aux agriculteurs, cas fréquent dans les actes des notaires de Saint-Fulgent

Nous avons un acte notarié du notaire de Saint-Fulgent, officialisant ce type de communauté en 1774. Mais si les communautés familiales, patriarcales aussi, ont existé à la fin du 18e siècle, elles remontent loin dans le temps, très probablement au Moyen Âge. Ces communautés patriarcales se sont réduites dans leur importance, avec le plus souvent deux couples seulement la composant, c'est-à-dire deux génération vivant ensemble. Puis elles se sont dissoutes au cours du 20e siècle à cause de la révolution agricole intervenue et surtout de l’évolution des mœurs. De nouvelles structures juridiques ont alors vu le jour pour mettre des moyens d’exploitation en commun, mais concernant le capital surtout (coopérative, C.U.M.A.), et moins la main d’œuvre.

Œuvre de Turgot
Les physiocrates, les économistes novateurs du 18e siècle, condamnaient ces communautés comme un obstacle au progrès. Mais leur influence, on s’en doute, n’a pas pénétré le système de valeurs des chefs de famille du canton de Saint-Fulgent à cette époque.

Notre propos est de partir de documents de la fin du 18e et début du 19e siècle, il y a deux siècles et plus, pour évoquer ces communautés.  





Le cas de Louis Plessis à la Boninière


Pour définir la communauté, l’acte du notaire Frappier du 14 juin 1774 nous donne des éléments intéressants (2). A cette date, le père Louis Plessis, âgé de 59 ans, vivait avec ses quatre enfants survivants et son épouse, Louise Debien, au village de la Boninière de Saint-André-Goule-d'Oie. Il avait auparavant habité au Clouin et était bordier, autrement dit un petit paysan. Il était souffrant et sentant sa fin prochaine, fit venir chez lui le notaire de Saint-Fulgent, Frappier sieur de la Rigournière. Louis Plessis est mort quatre jours après et fut enterré dans le cimetière de Saint-André-Goule-d'Oie (3). L’acte notarié cite ses quatre enfants : Louis (40 ans), Anne (32 ans), Françoise (35 ans) et Jacques (30 ans).

Frères Le Nain : Repas de paysans
Avec eux, Louis Plessis (sa femme n’intervient pas dans l’acte) indique d’abord au notaire « que depuis longtemps qu’ils demeurent ensemble, vivant au même pain et pot et faisant bourse commune entre eux ». Il s’agissait d’une communauté de fait ou tacite, cas le plus répandu, et avant de mourir, l’aïeul veut que cette communauté devienne expresse par un acte officiel, et lui survive dans l’indivision pour ses héritiers.

L’expression ancienne de vivre « du même pain et pot », c'est-à-dire partageant le manger et le boire, signifie plus globalement vivre ensemble sous le même toit. Le cadre de cette vie commune était généralement une bâtisse comportant deux pièces, parfois trois dans les grosses métairies. Chauffé par la cheminée de la pièce principale, on s’y entassait pour manger et discuter autour de la table, prier devant un crucifix, et dormir derrière les rideaux des lits. D’ailleurs le propriétaire tenait à ce que les habitations soient occupées. Il est arrivé à celui de Linières de préciser dans des baux, par trois fois à l’intention des métayers : « Ils ne feront tous qu’un seul ménage sans pouvoir jamais se séparer ni faire plusieurs feux. »

L’argent gagné n’était pas partagé entre les couples formant la communauté. Tout était en commun, y compris les frais engagés par les parents pour leurs enfants, et le prix de la chopine payée le dimanche chez le cabaretier du bourg. 


Le cas de Louis François de la Boninière


J. B. Greuze : Accordée de village 
(remise de la dot)
Nous savons que le chef de famille devait doter ses enfants au moment de leur mariage et la somme allait dans la communauté d’accueil de l’enfant. Par exemple, quand le  bordier Louis François, (un frère de mon aïeul), marie sa fille Jeanne en 1792 avec Pierre Millasseau, celui-ci intègre la communauté de son beau-père au village de la Boninière de Saint-André-Goule-d'Oie. Par contrat il promet de donner à son futur beau-père 120 livres. Le notaire de Saint-Fulgent, toujours Frappier, dans un acte du 3 janvier 1793, fait quittance de cet apport (4). Cet acte valait preuve pour partager plus tard l’héritage de Louis François, car les dots étaient généralement données en avance d’héritage. Cette somme de 120 livres est faible, correspondant à la valeur d’une paire de jeunes bœufs (5), comparée au montant, à la même époque, de la dot du fils du métayer de Linières, Simon Pierre Herbreteau (futur maire de Saint-André-Goule-d'Oie), et celui de sa jeune épouse, Henriette Mandin fille du régisseur de Linières, qui était de 600 livres chacun (6). Le père de Joseph Guyet, propriétaire de Linières de 1800 à 1830, dota sa fille ainée de 6 000 livres, plus une rente annuelle de 1500 livres (7).

Le fonctionnement de la communauté chez les Plessis


La famille Plessis fait donc acter par le notaire « que tous ils ont décidé de mettre en communauté tous leurs biens par portions égales, et pour d’autant mieux l’officialiser, ils ont déclaré s’associer par les présentes de tous leurs biens meubles et acquêts immeubles. » En conséquence, « leur communauté sera composée de cinq parties égales, dont une appartiendra à Louis Plessis père, et à Louis, Françoise, Anne et Jacques, ses enfants, aussi à chacun une cinquième partie. » Et le notaire de continuer à écrire : « Ils vivront tous au même pain et pot sans distinction et préférence et seront de même tenus aux dépenses de la communauté, à laquelle chacun apportera et conférera tous les fruits, gains, revenus et émoluments de ses travaux et industrie ; ils ne feront pas de dettes sans le consentement des autres, au-dessus de la somme de cinq livres, à peine par celui qui les ferait d’en être seul tenu ; les parties déclarent que la valeur de la communauté s’élève actuellement à la somme de quatre cents livres. »

Vincent Van Gogh : Vieux paysan
Autre précision importante : « Plessis père demeure chef de la communauté ci-dessus établie pour en gérer et administrer les affaires comme dans le passé ». L’aïeul jusqu’à son dernier souffle, ou l’aîné des frères, remplissait donc le rôle de chef de la communauté, s’engageant au nom de celle-ci, dans les baux par exemple. A l’assemblée des habitants de la paroisse il pouvait représenter son « feu ». Au patriarche on devait obéissance, comme un devoir de nature religieuse, mélangeant sentiments familiaux, respect des anciens, devoir envers ses parents et obéissance aux directives du chef d’exploitation. Autant dire que la personnalité et le caractère du patriarche ou de l’aîné faisaient le bonheur ou le malheur de ses proches, mais aussi contribuait à la réussite ou à l’échec de l’activité agricole. Mais cette communauté avait aussi son utilité. En son sein, on y assumait la naissance et la mort, la maladie et la vieillesse. On y assumait aussi les mariages dans tous ses aspects, dont l’impact sur le  patrimoine de la communauté n’était pas le moindre. C’était aussi le cadre du « développement » de l’enfant, si l’on peut dire.

La place et le rôle de la communauté familiale dans la société


Le secrétaire de la préfecture de Vendée, Cavoleau, nous explique en 1800 (8) que presque tous les chefs de famille faisaient fabriquer par souci d’économie les habits et linge nécessaires à leur maison, utilisant les services des fileuses, tisserands et  foulons (moulins pour traiter les fibres et tissus). Les métayers se fabriquaient eux-mêmes leurs sabots, comme nous l’avons constaté dans les baux de Linières. Les différences de revenus ne se voyaient pas dans les dépenses, elles se cachaient dans l’épargne quand c’était possible. Mais elles se montraient dans le nombre de domestiques et de bœufs, et dans la surface des exploitations. Pour se marier on ne s’y trompait pas. Bref, la frugalité, sévère vue d’aujourd’hui, était le sort commun à tous.

Dire que ces communautés familiales « structuraient » la société d’alors et en constituaient la « cellule de base », est une évidence banale. C’est dire le rôle incontournable qu’elles durent avoir dans la naissance et les évènements de la guerre de Vendée. La révolte des jeunes contre la conscription militaire a aussi été celle des chefs de famille. Celle-ci allait créer bien plus d’absences que les tirages au sort des anciennes milices de l’Ancien Régime, déjà peu populaires, et elle représentait un danger pour la survie de certaines communautés familiales. De plus, les peurs et les haines déclenchées par les révolutionnaires depuis l’année 1790, ont « macéré » dans les discussions à la veillée au sein de ces communautés. Et n’oublions pas que les assemblées des habitants réunissaient toute la communauté paroissiale, avec seulement la centaine de chefs de famille au maximum qui pouvaient y participer dans une paroisse de la taille de Saint-André-Goule-d'Oie. D’ailleurs on a vu que les consignes de participation aux manœuvres et aux gardes du camp de l’Oie sous l’autorité de Royand, chef royaliste de l’armée du Centre, auxquelles ont participé les hommes de Saint-André, ont été répercutées à la base aux chefs de famille, ceux-ci désignant même leurs domestiques. L’obéissance laissait peu de place aux expressions de l’individualisme dans ce type de structure sociale.

Louis Merle (9) donne un rendement de 12 à 13 hl à l’hectare pour le blé dans la Gâtine poitevine. Il est probable qu’il n’en allait pas différemment dans les métairies de Linières. Mais la réalité vécue ne réside pas dans cette moyenne. Ce rendement pouvait varier du simple au triple d’une année à l’autre, suivant les « cas fortuits et de force majeur » engendrés par les caprices météorologiques et les épizooties. On sait qu’en 1816, le préfet de Vendée a dû prendre des mesures pour faire face à ce qu’il a appelé une famine sévissant dans le département (10). En conséquence, certaines mauvaises années, les ventes suffisaient à peine à payer le fermage et les impôts, et il fallait pourtant faire vivre une nombreuse famille. Heureusement il y avait les bonnes années, où l’on pouvait mettre de l’argent de côté. En plus de la frugalité permanente, les membres de la communauté partageaient parfois l’indigence des mauvaises années.

Cette communauté agricole répondait aux conditions économiques du temps. Les techniques alors en vigueur imposaient des labours et binages fréquents, l’entretien des haies et des clôtures, des prairies et des chaintres, les travaux de défrichement des landes (jachères), le tri des grains etc. Le regroupement de la force de travail en communautés familiales fournissait une main d’œuvre abondante et pas chère, tant pour les exploitants propriétaires que pour les métayers. Pour schématiser, il y avait d’un côté des moyens et petits propriétaires, exonérés des charges à l’égard des propriétaires, mais dont la surface cultivable était réduite à cause de la pratique de la jachère. De l’autre côté il y avait des métayers d’exploitations de 50 ha en moyenne, comme dans le domaine de Linières, qui pouvaient mettre la force de travail de leur communauté au service d’une surface cultivable suffisante pour mieux vivre malgré le système de la jachère. Mais ils subissaient les charges du propriétaire et la précarité de leur bail, bien réelle à l’époque. 

Dupré : Bergère au manteau
Dans cette économie de la communauté familiale, il faut bien sûr compter les enfants, dont la participation aux travaux des champs était toute « naturelle ». L’instruction, dont chacun savait bien qu’elle donne des atouts pour se « débrouiller » dans la vie, n’était pas accessible aux plus pauvres. Pas seulement en raison de son coût, les indigents pouvaient quand même être dispensés de la redevance scolaire payée par les parents à la commune au début du 19e siècle, mais surtout elle privait l’exploitation d’un appoint de main d’œuvre. Et pourtant les horaires de l’école et les dates des vacances tenaient compte de la saisonnalité des travaux agricoles. Même quand l’école fut devenue obligatoire, avec une durée de six ans d’enseignement primaire, les parents limitaient souvent la présence de leurs enfants à quatre ans seulement encore au début du 20e siècle.

Quant à partir des années 1840 en France, l’industrialisation a offert à l’agriculture des charrues en fer et de la chaux pour engrais, les terres acides du bocage ont vu leur fertilité considérablement augmenter. Dans les mêmes structures de faire valoir du sol, on pouvait en conséquence produire plus avec moins de main d’œuvre, et développer l’élevage notamment. Cela a favorisé l’exode rural un peu partout en France. Mais dans le canton de Saint-Fulgent, les communautés familiales sont demeurées immuables et ont gardé leur main d’œuvre, tout au moins dans un premier temps. On a parcellisé les exploitations, augmentant leur nombre et diminuant leur surface (11). Plus fertiles, les terres ont fait vivre plus de personnes. En ce milieu du 19e siècle, la région, vue du domaine de Linières, a adopté un modèle original de développement économique. Les communautés familiales se sont maintenues, souvent sur des exploitations plus petites, les métairies des grands domaines se divisant et les petites propriétés produisant plus de richesses. Le développement économique d’alors, au lieu de changer ces communautés patriarcales, a été mis au service de leur survie.

L’acte notarié de constitution de la communauté du Plessis 


Pour terminer nous reproduisons, transcrit en langage moderne et accessible, l’acte notarié de constitution de la communauté Plessis du 14 juin 1774 à la Boninière :
"Par devant nous notaires royaux de la sénéchaussée de Poitiers soussignés, ont comparus en leurs personnes, identifiés et acceptant, Louis Plessis bordier, autre Louis Plessis, Françoise, Anne et Jacques Plessis, ces quatre derniers enfants du premier, demeurant tous en même communauté au village de la Boninière paroisse de St André Degouledois d’une et d’autre part ;
lesquels nous ont dit, que depuis longtemps qu’ils demeurent ensemble, vivant au même pain et pot (vivant ensemble) et faisant bourse commune entre eux, que tous ils ont décidé de mettre en communauté tous leurs biens par portions égales, et pour d’autant mieux l’officialiser, ils ont déclaré s’associer par les présentes de tous leurs biens meubles et acquêts immeubles.
Leur communauté sera composée de cinq parties égales, dont une appartiendra à Louis Plessis père, et à Louis, Françoise, Anne et Jacques, ses enfants, aussi à chacun une cinquième partie.
-        Ils vivront tous au même pain et pot sans distinction et préférence et seront de même tenus aux dépenses de la communauté, à laquelle chacun apportera et conférera tous les fruits, gains, revenus et émoluments de ses travaux et industrie ;
-        ils ne feront pas de dettes sans le consentement des autres, au-dessus de la somme de cinq livres, à peine par celui qui les ferait d’en être seul tenu ;
-        Plessis père demeure chef de la communauté ci-dessus établie pour en gérer et administrer les affaires comme dans le passé ;
-        les parties déclarent que la valeur de la communauté s’élève actuellement à la somme de quatre cent livres.
Toutes les clauses ci-dessus ont été voulues, consenties stipulées et acceptées par les parties, lesquelles se sont obligées à leur exécution, et, tous et chacun, à hypothéquer leurs biens meubles et immeubles, présents et futurs, sans distinction, renonçant à toutes stipulations contraires aux présentes.
De leur consentement, volonté, et à leur requête, nous dits notaires soussignés les avons, par le pouvoir et juridiction de notre cour, soumis à notre acte auquel ils se sont obligés.


Source : Archives départementales de la Vendée
Fait et passé au lieu de la Boninière en la demeure des dites parties par moi Frappier, l’un de nous dit notaire, où je me suis transporté aujourd’hui 14 juin 1774 ; lecture faite, les parties y ont persisté et déclaré ne pas savoir signer, de ce enquis et interpellé, approuvé en interlignes : cinquième partie, livres ;
Signé : Jagueneau notaire royal
            Frappier notaire royal pour registre
Contrôlé à Saint-Fulgent le 15 juin 1774 reçu trois livres dix sols Signé : Thoumazeau"


(1) Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier 3 E 30/138, dossier Guyet.
(2) Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier 3E 30/7, acte d’officialisation de la communauté Plessis de la Boninière du 14-6-1774.
(3) Archives de Vendée, registre paroissial de Saint-André-Goule-d'Oie, sépulture du 18-6-1774 (vue 47).
(4) Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier 3 E 30/13, quittance de versement François/Millasseau du 3-1-1793.
(5) Pour 120 livres à cette date, on, pouvait acheter 2 bœufs de quatre ans (voir l’inventaire du 8-2-1762 de Louis Corbier du Coudray, à sa mort : archives de Vendée, Frappier 3 E 30/3).
(6) Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier 3 E 30/13, contrat de mariage de Simon Pierre Herbreteau et d’Henriette Mandin du 30-7-1791.
(7) Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier 3 E 30/13, contrat de mariage d’Etienne Martineau et de Catherine Guyet du 16-5-1791.
(8) Cavoleau, Statistique ou description générale du département de la Vendée.
(9) Louis Merle, La métairie et l’évolution agraire de la Gâtine poitevine de la fin du Moyen Âge à la Révolution (1958).
(10) Instruction du 17-12-1816 du préfet de la Vendée.
(11) Le même phénomène est observé en 1850/1880 dans le canton de Palluau par F. Dupé, Le métayage dans le canton de Palluau, Société d’Emulation de la Vendée (1978), page 63.

Emmanuel François, tous droits réservés
Septembre 2012

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