vendredi 1 mars 2013

La bibliothèque d’un bourgeois de Saint-André-Goule-d’Oie en 1762


Louis Corbier (1705-1761)

Dans la première moitié du 18e siècle, le propriétaire du fief du Coudray à Saint-André-Goule-d’Oie s’appelait Louis Corbier, sieur de Beauvais. Il était né en 1705, du remariage à Fontenay le Comte d’Artus Venant Corbier avec Louise Billaud. Son père, d’origine bourgeoise, avec des parents provenant des milieux de la médecine et de la magistrature, avait acheté le fief du Coudray aux de Royrand vers 1700, où sa première femme, Marie Moreau, possédait déjà par héritage des biens fonciers.


Dragons
Louis Corbier n’a pas connu son père, mort aux environs de l’âge de cinquante ans. Sa mère s’est remariée, quand il avait quatre ans, avec un militaire de carrière, Alexandre de Roannet, écuyer, seigneur des Margues et capitaine au régiment de dragons de Belle Isle. Ce dernier vivra au Coudray et sera enterré dans l’église de Saint-André en 1735.

Louis Corbier s’est marié en 1738 à Foussais (Vendée) avec Charlotte de Puyrousset, fille d’un noble dont les ancêtres avaient été pairs de la ville de la Rochelle. Il vécut au Coudray, menant une vie de propriétaire foncier, y possédant une métairie, ainsi qu’une borderie aux Gâts (les deux à Saint-André-Goule-d’Oie), une borderie à Villeneuve (près de Saint-André à Chauché), une métairie à Saule (Verrie) et la métairie des Piots en la paroisse de St Pierre de Cholet.

Son épouse mit au monde deux enfants entre 1739 et 1743, qui moururent tous les deux en bas âge.
Louis Corbier décéda au Coudray à l’âge de 57 ans, le 13 novembre 1761. Il avait fait son testament en faveur de sa femme dix jours auparavant, le 3 novembre 1761, sentant sans doute sa mort approcher. Sa femme est morte sans postérité avant le 7 mai 1784.


L’inventaire des biens meubles après décès


L’inventaire de ses biens après son décès, a fait l’objet d’un acte notarié en février 1762.  Celui-ci est conservé dans les archives du notaire de Saint-Fulgent de l’époque, Frappier, sieur de la Rigournière (1). Parmi les informations intéressantes à étudier qu’on y découvre, se trouve la liste des livres de la bibliothèque.

L’inventaire après-décès obéissait à une réglementation précise et devait contenir la description chiffrée de tous les biens du défunt : biens meubles, rentes, terres et immeubles, dettes passives et actives, ainsi que l’identité des héritiers. Le notaire de Saint-Fulgent a fait son travail en présence du procureur fiscal de la baronnie des Essarts, dont le fief du Coudray dépendait en matière de haute justice, comme toute la paroisse de Saint-André-Goule-d’Oie. En conséquence, si le notaire n’a inventorié que dix-sept titres de livres, c’est qu’il n’y en avait pas plus. Avec une bibliothèque aussi peu fournie, nous n’avons pas affaire à un intellectuel. D’autant qu’un certain nombre de ces livres ont vraisemblablement plus intéressé son épouse que lui-même. La lecture ne faisait pas partie, visiblement, des loisirs préférés du défunt.


Un bourgeois du 18e siècle dans le bocage vendéen


Louis Corbier était un bourgeois, et on sait l’importance qu’il y a à distinguer cette catégorie sociale de celles des nobles et des ecclésiastiques. Mais à quelle catégorie de bourgeois appartenait-il ? Gérant ses métairies, il n’a pas exercé de profession libérale. Vues de ses voisins à cette époque, les différences entre le bourgeois originaire de Fontenay-le-Comte comme lui, et certains nobles établis dans leurs logis du bocage à Saint-André et aux alentours, n’étaient pas bien grandes. D’ailleurs les mariages mélangeaient fréquemment ces deux milieux. Et dans sa grande majorité, le bas-clergé du pays en était originaire, puisqu’ils étaient les seuls à donner une instruction poussée à leurs enfants.

A Saint-André, à cette époque, il y avait le propriétaire de Linières et le châtelain de la Rabatelière, possédant quelques grandes métairies dans la paroisse et celles aux alentours. A côté d’eux on trouvait des propriétaires plus modestes par la taille et le nombre des propriétés, bourgeois et nobles, parfois demeurant sur place. Les trois petits fiefs du Coudray, du Coin et de la Mancellière, plus celui de la Boutarlière (paroisse de Chauché, mais de fait à Saint-André), se résumaient à une métairie, à laquelle les propriétaires avaient agrégé au fil du temps d’autres exploitations, par transactions, dots et héritages, pour conforter leur position économique et sociale. Le cas de Louis Corbier, rappelé succinctement au départ, apparaît représentatif de cette situation, comme celle de Jean de Vaugiraud et d’Abraham de Tinguy à Saint-André-Goule-d’Oie à cette époque. Quant aux paysans, il y avait des propriétaires aussi parmi eux, mais pour lesquels il nous est difficile d’évaluer l’importance des surfaces occupées. Il y possédaient beaucoup de petites surfaces, se morcelant avec les héritages successifs.


Le mouvement philosophique à son époque



Anonyme : Montesquieu
L’année de l’inventaire, 1762, est intéressante, car nous sommes en plein « siècle des lumières », comme on a depuis appelé cette époque. Louis Corbier est mort au moment des publications les plus marquantes des grands philosophes des lumières. C’est ainsi que s’il aurait pu lire les « Lettres Persanes » (1721) de Montesquieu, « De l’esprit des lois » n’était publié que depuis 1748. De même, s’agissant de Voltaire et de sa lutte contre « l’infâme » (fanatisme religieux), il aurait pu la découvrir dans la pièce de théâtre « Œdipe » (1718). « Les lettres philosophiques », où l’auteur fait l’éloge du système politique anglais, étaient datées de 1734, mais dans une publication clandestine et condamnée par la censure. « Le siècle de Louis XIV » avait été publié en 1751. 


Quentin de la Tour : Rousseau
De Rousseau, il aurait pu lire le « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes » (1755). Mais l’essentiel de l’œuvre de cet auteur paraitra après la mort de Louis Corbier en 1761. Quant à l’Encyclopédie de Diderot, le début de sa publication ne remontait qu’à 1751, l'année de son décès.


Les quelques livres dans l’inventaire de ses biens


Des historiens de la guerre de Vendée ont noté l’imprégnation intellectuelle des bourgeois des villes et des gros bourgs, en Vendée, pour expliquer leur adhésion au processus politique de la Révolution française. Cette imprégnation étant marquée par les ouvrages des philosophes des lumières que nous venons d’évoquer. A cet égard, la liste des livres de Louis Corbier va à l’encontre de ce constat. D’ailleurs, était-ce bien entièrement les siens ? N’y avait-il pas des livres laissés par sa mère et son beau-père, et ceux de sa femme, dans cet inventaire ?

La religion tient la première place, avec les livres suivant :

-        « Réflexion chrétienne sur divers sujets de morale utiles à toutes sortes de personnes » par le père Jean Croizet, de la compagnie de Jésus, tome second (édité en 1706).


Pierre Mignard : Bossuet

-        « Exposition de la doctrine de l’Eglise catholique sur les matières de controverse », par monseigneur Jacques Bénigne Bossuet, cinquième édition. L’auteur est le célèbre évêque de Meaux, par ailleurs précepteur du dauphin et premier aumônier de la dauphine, aussi évêque de Condom. Le livre défend la foi catholique contre l’hérésie protestante, pour l’essentiel.



-        « L’office de la semaine sainte et de celle de Pâques en latin et en français, selon le missel et le bréviaire de Rome ». C’est un livre de prières dédié à la duchesse de Bourgogne par l’imprimeur, et ne comportant pas de nom d’auteur.

-        « Introduction à la vie dévote » de François de Sales. L’auteur, évêque et prince de Genève, a réalisé plusieurs éditions du livre. La dernière en 1662, revue avant son décès, était « augmentée de la manière de dire dévotement le chapelet et de bien servir la Vierge Marie ».

-        « Le manuel de St Augustin ». Ce dernier développe en trente-six chapitres, différents thèmes de foi chrétienne.

-        « Préparation à la mort », par le révérend D. Grasset, de la compagnie de Jésus. C’est un livre de réflexions sur les fins dernières de l’homme avec la préparation à la mort, très souvent édité au 18e siècle.

-        « Le saint évangile de Jésus Christ selon St Matthieu ».

Dans le domaine de la littérature, on a de manière éclectique les quelques titres suivants :

-        quatre tomes de livres, intitulés « Œuvres de M. De Molière », rapportés de Rotterdam en l’année 1724.

-        « Ibrahim ou l’illustre Bassa » : roman édité pour la première fois en 1641 et attribué à Georges de Scudéry, mais dont sa sœur, Madeleine de Scudéry, en est probablement l’auteur principal.


-        « L’infortuné napolitain ou les aventures et mémoires du signor Rosselly ». La première édition de ce roman d’aventures a été réalisée à Bruxelles en 1704, par un auteur inconnu.

-        « Le premier livre des Métamorphoses d’Ovide ». Ovide, auteur latin, y raconte en quinze livres l’histoire du monde gréco-romain sous la forme d’un long poème épique.

-        « La Franciade ». On lit en couverture : Les quatre premiers livres de la Franciade, au roi très chrétien Charles, neuvième de ce nom, par Pierre de Ronsard, gentilhomme vendômois (1572).

Un livre particulier provient probablement de l’héritage du beau-père de Louis Corbier, Alexandre de Roannet, ancien capitaine de dragons. Il avait été fait chevalier de l’ordre de St Louis. Le titre se réfère à Mars, le dieu de la guerre de la mythologie romaine : « La conduite de Mars ou l’art de former un bon officier de guerre ». Œuvre du major de Busson et de Gatien Courtilz de Sandras, chez Henri van Bulderen, 1690.

Intéressants sont les livres d’Histoire presque contemporaine, vue de l’année 1762 :

-        « Les aventures de Télémaque fils d’Ulysse », tome 1e. C’est un roman didactique de François de Salignac de La Mothe Fénelon, publiée en 1699, qui fit polémique, certains y voyant une critique de Louis XIV.

-        « La monarchie française sous le règne de Louis le Grand contenant ce qu’y est passé de plus remarquable depuis 1650 jusqu’en 1671 », par M. de Riencourt (3e édition en 1692), tome second.

-        « L’Histoire du connétable de Lesdiguière contenant toute sa vie, avec plusieurs choses mémorables, servant à l’Histoire générale, par Louis Videl, secrétaire dudit connétable. » Il s’agit de François de Bonne (1543-1626), gouverneur du Dauphiné, pair, maréchal et connétable de France. La première édition date de 1639. Un protestant notoire


La place de l’église et de la religion dans le nouveau mouvement des idées


On le voit, avec ces titres nous sommes loin de nos philosophes des Lumières. Et le notaire n’a pas relevé de journaux conservés dans le ménage, importants à l’époque dans la formation des idées des lecteurs. De là à en tirer une conclusion, en généralisant à partir de cet inventaire personnel, découvert au hasard des archives notariales, ce ne serait pas sérieux. Il est seulement intéressant de noter que ce type de bibliothèque a existé dans une famille de bourgeois du bocage vendéen, peu de temps avant la Révolution française. Un point mérite néanmoins un développement, à cause de sa portée : la place de la religion catholique.

Depuis le 4e siècle, avec l’empereur romain Constantin Ier, l’Eglise « romaine, catholique et apostolique » avait été et était redevenue religion d’Etat. Elle se présentait comme religion de l’amour, mais l’Histoire la montrait aussi au cœur des pouvoirs, non sans difficultés et contradictions, faisant oublier Saint Paul, affirmant que le catholicisme est la première religion qui n’ait pas prétendu que le droit dépendît d’elle.

Après le séisme de la Renaissance, le mouvement des philosophes des Lumières en France peut être présenté comme une de ses répliques. Or il va mettre en cause l’idéal social, c'est-à-dire les valeurs communes qui prévalaient depuis le Moyen Âge, et influençaient l’organisation de la société. Cet idéal social, né avec la féodalité, était imprégné de christianisme. Ainsi la société était construite sur un plan divin en vue du salut éternel des hommes (2). Ce plan justifiait l’organisation de la société en trois ordres, ceux qui portaient les armes, ceux qui priaient et ceux qui travaillaient. La religion avait significativement compté dans la genèse de cette société, et elle y trouvait son compte. L’Eglise, eu égard à sa mission, avait le monopole de l’instruction, ainsi que du secours aux malades et aux pauvres dans la société d’alors.


Au 18e siècle, la philosophie des Lumières enseigne que le but de la société est le bonheur terrestre, et que le salut éternel est une affaire personnelle. A partir de cette évolution de l’idéal social, qui va imprégner progressivement l’Europe entière, l’ancienne société française va évoluer brusquement vers une refondation de son organisation politique en 1789, à laquelle on va donner justement le nom de Révolution. Puis vont suivre une série événements politiques menant vers un bain de sang, tout particulièrement en Vendée.

Mais ceci est en réalité une autre histoire. Les liens entre l’action des hommes et leurs propres idées sont tellement complexes dans le domaine de la vie privée ! Dans celui de la politique, qui est l’exercice du pouvoir sur autrui, cette complexité peut encore mieux se développer. Pas plus qu’on ne saurait reprocher à un bon catholique de croire en dieu, au motif qu’il commet des péchés, même les pires, on ne saurait s’étonner qu’un adepte des philosophes des Lumières se transforme en tyran.


(1) Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier, inventaire après-décès de Louis Corbier du 8 au 13-2-1762 : 3E 30/3.
(2) M. A. Corvisier, La société française au 18e siècle, Université de Nantes, (1970).


Emmanuel François, tous droits réservés
Mars 2013

POUR REVENIR AU SOMMAIRE

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire