vendredi 2 mai 2014

La chapelle des Moreau dans l'église de Saint-André-Goule-d’Oie


L’église actuelle de Saint-André-Goule-d’Oie a été bénite en 1877 après trois années de construction. Plus grande que l’ancien édifice qu’elle a remplacé, celui-ci était situé lui aussi au centre du bourg et comportait un ballet, sorte de préau devant le portail d’entrée, où se tenaient autrefois les réunions des paroissiens. Le presbytère, qui lui était adossé, a lui aussi disparu avec l’ancienne église. Dans celle-ci une chapelle, dédiée à Saint Pierre, avait été construite vers la fin du 17e siècle. Les archives de la famille Moreau (1) nous apprennent son existence, parfois difficile, nous replongeant dans les mœurs oubliées de l’Ancien régime.


Le curé de Saint-André fonde une chapelle dans l’église paroissiale


La famille des Moreau a été « l’une des plus anciennes et plus considérables de la paroisse de St André de Gouldois » au cours du 17e siècle. Ses membres y possédaient de nombreux biens et ont aidé au gros entretien ou reconstruction de l’église paroissiale. A ce titre ils avaient acquis le droit de s’y faire enterrer. De 1639 à 1665, le prieur-curé n’était autre que Pierre Moreau, frère de Jacques, sieur du Coudray et fermier ou procureur fiscal de Linières, et de René, sieur de Villeneuve. C’est ce prêtre qui eut l’idée de fonder une chapelle dédiée à Saint Pierre dans son église paroissiale.

Cette chapelle devint un bénéfice suivant le vœu de son neveu, bachelier en théologie, Jean Moreau, prieur-curé de la Couture (près de Mareuil), dans son testament en 1685 : « et ajoutant à la fondation faite par feu maître Pierre Moreau mon oncle vivant prêtre curé de St André Goulldois, je veux et entends qu’il soit dit et célébré deux messes … à mon intention en la chapelle par lui fondée en l’église du dit lieu » (2).

La Maigrière
Le titre de fondation de la chapelle est un acte notarié du 3 décembre 1685 (3), signé par les héritiers de Jean Moreau : ses frères Pierre, sieur du Coudray et l’ainé, Louis, sieur de la Maigrière, et René de Vaugiraud, mari de sa sœur Renée décédée, pour le compte de leurs enfants héritiers de leur oncle. Les héritiers de Jean Moreau créent un fonds de deux messes par semaine, alimenté par les paiements d’une rente foncière due par le comte de Bessay. Elles devront être dites « en l’église de St André à la chapelle qui doit être bâtie ». Pour réaliser sa construction dans la nef, l’acte prévoit de prélever trois mille livres sur les paiements déjà dus des rentes.

Ce fonds de deux messes par semaine devait être dévolu à un clerc, chargé d’assurer l’entretien de la chapelle et de dire, ou faire dire, les messes. Il constituait un bénéfice ecclésiastique comme on disait alors. Cette dévolution se faisait en deux temps : la présentation, puis la collation.

La présentation était un droit réservé au(x) créateur(s) du fonds et à ses héritiers. Il consistait à choisir et à présenter le titulaire du bénéfice. La collation consistait à nommer le titulaire, ici par l’évêque de Luçon. Le titre de fondation de 1685 règle ainsi les modalités du droit de présentation : le titulaire est nécessairement un héritier masculin, choisi par priorité d’ordre de naissance, du frère ainé Pierre Moreau, sieur du Coudray. En cas d’insuffisance de garçons, le droit passe dans la branche cadette des garçons de Louis Moreau, sieur de la Maigrière. Et en cas d’insuffisance à nouveau, le droit passe aux garçons descendants de René de Vaugiraud et Renée Moreau.

Les titulaires de la chapelle des Moreau


Le premier titulaire de la chapelle, présenté par Christophe Moreau, fils ainé de Pierre Moreau,  a reçu son visa de collation de l’évêque de Luçon le 27 novembre 1687. Il s’appelait Jean Pringault, alors vicaire à la Couture, et choisi probablement selon le vœu de l’ancien prieur des lieux, Jean Moreau. De plus, il avait été vicaire à Saint-André-Goule-d’Oie de 1679 à 1684 (4). Il sera nommé ensuite à Sainte-Cécile puis Avrillé, et il fera dire les messes par quelqu’un d’autre que lui dans l’église de Saint-André. Mais c’est lui qui recevait la pension attachée à ce bénéfice et en gardait le revenu net. On le voit, cette présentation permettait au fondateur et présentateur de la chapelle d’apporter des moyens financiers au clerc de son choix.


Séminaire de Luçon
Le clerc choisi n’était pas nécessairement prêtre. On a ainsi comme titulaire de la chapelle des Moreau, collationné en décembre 1719, Pierre René Gabriel de Vaugiraud, écuyer, clerc tonsuré du diocèse de Luçon, étudiant au séminaire (5). La tonsure, donnée par l’évêque, était une entrée dans les ordres ecclésiastiques, sans les engagements du sacerdoce, notamment le célibat. On aidait ainsi par cette attribution un séminariste de la famille à faire ses études à Luçon. Surtout que depuis le concile de Trente qui l’avait réformée, l’Eglise catholique ne voulait plus que les ecclésiastiques soient obligés de travailler. Le concile ordonnait de n’élever aucun clerc au sacerdoce « s’il n’était juridiquement prouvé auparavant qu’il possédait paisiblement un bénéfice suffisant pour l’entretenir honnêtement ». C’était l’institution du titre clérical créé par l’ordonnance royale d’Orléans en 1561, la fixant alors à 50 livres de rente par an (6).

Pierre René Gabriel de Vaugiraud quittera le séminaire et se mariera en 1732 avec Madeleine Chitton, fille du seigneur de Languiller (Chauché). Il avait été présenté à la collation de la chapelle par son cousin, Claude Moreau, fils de Pierre et sieur du Coudray lui aussi, devenu l’ainé des garçons après le décès de son frère Christophe.

Le bénéfice était devenu vacant par le décès, le 26 octobre 1719, de Pierre Lemaçon, « prieur-curé dudit Saint André Degoulledois, dernier titulaire et paisible possesseur » de la chapelle (7). Pierre René Gabriel de Vaugiraud a été présenté et collationné à sa place et tout aussitôt il a constitué, le 3 décembre 1719, Jacques Benoist, curé de Saint-Fulgent depuis 1713 (8), comme son procureur pour la gestion du bénéfice. Pourquoi n’a-t-il pas choisit le nouveau curé de Saint-André-Goule-d’Oie, Nicolas Reaud, titulaire du prieuré depuis le 21 octobre 1719 ? Nous ne le savons pas, mais on ne peut pas s’empêcher de se poser la question. Les parents du curé de Saint-Fulgent, habitant au lieu noble de la Valinière situé dans cette paroisse, avaient été autrefois les fermiers du père de Pierre René Gabriel de Vaugiraud, pour les domaines de la famille situés à Saint-André-Goule-d’Oie. Peut-être ces liens anciens dans la famille ont compté (9).


Des héritiers divisés au Coudray sur le droit de présentation


Le droit de présentation à la chapelle des Moreau a alimenté les querelles existant entre les deux branches de la famille Moreau. La branche ainée, représentée par Pierre Moreau et ensuite ses fils Christophe et Claude Moreau, s’est vu contester ce droit de présentation par un descendant d’une branche cadette, les Moreau, sieurs de Villeneuve. Un membre de celle-ci, Marie Moreau, s’était mariée avec Artus Corbier, sieur de Beauvais. Ce dernier prétendait exercer aussi le droit de présentation à la chapelle. Il est vrai qu’il fréquentait l’église paroissiale et habitait au Coudray, alors que Claude Moreau, avocat au parlement, habitait Angers puis Paris. On saisit l’évêque de Luçon qui trancha en faveur de la branche aînée.

Les arguments présentés à l’évêque sont intéressants à connaître. Dans son mémoire à monseigneur Henri de Barillon, Claude Moreau commence par indiquer que le seul fait de ne pas porter le nom des Moreau, enlève toute légitimité au sieur Corbier d’exercer ce droit, tel qu’il avait été prévu dans le titre fondateur de 1685. « Il dit qu’il est marié avec Marie Moreau, c’est ce qui n’est que trop vrai pour le repos de la famille. Mais la dite Moreau sa femme n’étant qu’une cadette, fille d’un cadet de cadet de la dite famille », précise Claude Moreau, qui se présente comme « le seul chef du nom et armes de la famille » (3).

Claude Moreau, tout imprégné de ses cours de droit à Poitiers, indique dans son mémoire à l’évêque de Luçon : « C’est une loi aussi vieille que le monde, religieusement observée par toutes les familles, de laisser aux ainés de chacune toutes les prérogatives d’honneur que chaque maison possède comme dans leurs sources …, il n’y a que l’étranger, comme est le sieur Corbier, qui cherche au contraire à la détruire et à se parer de ses dépouilles, il ne le pourra faire, le droit commun s’y oppose, et le droit naturel plus fortement encore. Il est un étranger, et un étranger présenté et proposé par une cadette, le droit naturel le rejette comme indigène. » Malheur aux « rapportés » !

Dans les phrases que nous venons de citer, Claude Moreau n’indique pas s’il faut faire une différence entre les nobles et les roturiers. Au contraire, il s’appuie sur le droit naturel et universel des familles, qui transcende naturellement les catégories sociales. Etant roturier lui-même, il avait intérêt à cette présentation. Et il prend à son compte ce qui était un droit reconnu chez les nobles : les prérogatives d’honneur qui, comme le droit de présentation, étaient exercées par les ainés chefs de famille.
On sent l’envie de noblesse dans ses propos, évoquant « les armes de la famille ». Pour un riche bourgeois c’était tout naturel, mais il fallait de l’astuce, de la fortune et de la persévérance pour accéder à la classe des nobles. A la même époque, le nouveau propriétaire de Linières, Louis Cicoteau, venait d’y parvenir.

Le bénéfice de la chapelle


Dans l’acte de fondation du 3 décembre 1685, le bénéfice de la chapelle fut fixé à 75 livres par an, dues à son titulaire (10). Il se présentait sous forme d’une rente fixe, dont les débiteurs en 1712 étaient, pour la moitié chacun, le seigneur de Vaugiraud de Logerie (Bazoges-en-Paillers) et le comte de Bessay, « à condition qu’elle demeurera affectée au paiement de pareille somme de soixante-quinze livres pour l’acquittement du service de la chapelle fondée par les auteurs des dits sieur et demoiselle Moreau en l’église de Saint-André » (11).

Tour de l'ancien château de Bessay
construite en 1577
François de Bessay et sa femme avaient emprunté 3 000 livres en 1683 à Jean Moreau, prieur de la Couture, à l’origine de la fondation du bénéfice, moyennant le versement d’une rente perpétuelle de 150 livres par an (12). Son héritier, Bernard de Bessay, était tenu de continuer le versement de la rente, et celle-ci avait été affectée par les héritiers de Jean Moreau au bénéfice de la chapelle Saint Pierre pour la moitié de sa valeur, c'est-à-dire 75 livres. Les de Bessay, famille noble et ancienne du Bas-Poitou provenant d’une branche des Lusignan vers 1200, possédaient la terre qui lui a donné son nom près de Mareuil et de la Couture.

C’est normalement Pierre de Vaugiraud qui reprit, à la mort de Claude Moreau en 1729, le droit de présentation à la chapelle. Ce dernier était mort sans descendance, n’ayant plus de frère et sœur vivants, et la branche de Louis Moreau, sieur de la Maigrière s’était éteinte aussi.

Le fils de Pierre de Vaugiraud, Pierre René Gabriel, ayant quitté les ordres ecclésiastiques a dû être remplacé dans ce bénéfice. Nous ne disposons malheureusement n’aucune information sur ce point. Et c’est lui qui succéda à son père en 1731 comme aîné de la famille et hérita du droit de présentation à la chapelle.

Et les impôts du roi ?


Quoique modeste, le bénéfice de la chapelle des Moreau n’échappait pas aux impôts ecclésiastiques. En 1727, « monsieur le titulaire de la chapelle des Moreau à Gouldoye » reçut un avis à payer un montant de 4 livres, 15 sols et 3 deniers, soit le total de neuf petites sommes dues entre 1711 et 1728 (13).

On sait que le clergé ne payait pas d’impôt officiellement, mais Louis XIV et Louis XV, continuant les initiatives des derniers Valois au temps des guerres de religionont su le faire participer au financement de leurs guerres. Exonéré de l’impôt de capitation créé en 1695, le clergé devait payer en compensation des prélèvements sur les biens d’Eglise appelés « dons gratuits » ! Le langage politique n’a pas attendu des époques plus récentes pour se faire manipulateur. Et s’il existe une graduation en ce domaine, le « roi soleil » se place, évidemment, en haut de l’échelle. En 1730 le titulaire de la chapelle des Moreau « est imposé par les rôles arrêtés en la chambre ecclésiastique et bureau des décimes de ce diocèse de Luçon pour les quatre millions de don gratuit accordé au roi dans l’assemblée générale du clergé de France, tenue à Paris l’année 1730, en conséquence du département, arrêtée en la dite assemblée, à la somme de une livre payable par chacun des termes … » (14). Le décime fut justifié par le financement des croisades à l’origine, puis par toutes guerres approuvées par le pape ensuite. Il était de 1/10 des fruits des bénéfices portant sur les biens ecclésiastiques. Il se transforma en contribution de l’Eglise aux charges du monde laïc. Le clergé, dans des assemblées régulières, décidaient du versement d’une partie des revenus des temporels ecclésiastiques, qu’il prélevait lui-même avec sa propre administration fiscale des décimes.

Cette imposition n’allait pas de soi pour le chapelain qui s’est montré réticent, au point d’obliger en 1734 et 1736 le « receveur des décimes et autres impositions ecclésiastiques du clergé et diocèse de Luçon », Pierre Coutouly, de faire signifier par voie d’huissier à Pierre Mandin, sacristain de Saint-André, et à Jacques Mandin, aubergiste, une injonction à payer (15). Une affiche fut même placardée « en la grande porte de l’église paroissiale du dit St André de Gouledoye » (16).

Source : Archives Départementales de la Vendée
Le chapelain finit par payer et reçu une quittance le 16 août 1738, ainsi que « main levée de toutes saisies » (17).

Pour terminer il faut indiquer que l’histoire de ce bénéfice de la chapelle des Moreau à Saint-André-Goule-d’Oie, telle qu’elle nous la découvrons dans les documents d’archives, n’est pas représentative des bénéfices ecclésiastiques dans le royaume de France à la même époque. Ceux-ci ont constitués parfois des revenus très importants. De plus, la présentation des titulaires des bénéfices a subit les influences d’intérêts de tous ordres, sortant parfois de toute considération religieuse.


(1) Archives de Vendée, chartrier de Roche-Guillaume, famille Moreau : 22 J 29.
(2) 22 J 29, testament de Jean Moreau, prieur de la Couture, le 20-11-1685.
(3) 22 J 29, mémoire de Claude Prosper Moreau à l’évêque de Luçon pour le banc de l’église et la présentation de la chapelle, sans date.
(4) Archives de Vendée, Dictionnaire des Vendéens, Jean Pringault.
(5) 22 J 29, pouvoir pour desservir la chapelle des Moreau de P. R. G. de Vaugiraud à J. Benoist, le 3-12-1719.
(6) Françoise Hildesheimer, Rendez à César, l’Eglise et le pouvoir, Flammarion, 2017, page 131.
(7) Archives de Vendée, registre paroissial de Saint-André-Goule-d’Oie, enterrement de Pierre Lemaçon le 26-10-1719 (vue 45/253).
(8) Archives de Vendée, Dictionnaire des Vendéens, Jacques Benoist de la Caillaudière.
(9) Archives de Vendée, chartrier de Roche-Guillaume, famille de Vaugiraud : 22 J 31, ferme des biens de Vaugiraud à Saint-André à Benoist le 7-8-1692.
(10) 22 J 29, sentence d’ordre du 9-9-1727 des syndics des créanciers de Moreau et Menard (copie du 9-3-1754).
(11) 22 J 29, transaction pour le partage des successions Moreau et Hullin le 10-3-1712, copie à la requête de P. de Vaugiraud du 28-7-1727.
(12) 22 J 29, exploit du 21-9-1729 de Proust au comte de Bessay pour être condamné à payer la rente de 75 livres.
(13) 22 J 29, impositions exceptionnelles du clergé sur la chapelle des Moreau en 1727.
(14) 22 J 29, imposition exceptionnelle du clergé sur la chapelle des Moreau en 1730.
(15) 22 J 29, injonctions à payer pour la chapelle des Moreau du 3-7-1734 et du 28-6-1736.
(16) 22 J 29, saisie des revenus de la chapelle des Moreau du 28-6-1736.
(17) 22 J 29, quittance des dettes de la chapelle des Moreau du 16-8-1736.

Emmanuel François, tous droits réservés
Mai 2014 complété en mars 2018

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