vendredi 1 janvier 2016

Les seigneurs de Saint-Fulgent au 18e siècle

Du 13e au 17e siècle, les seigneurs de Saint-Fulgent ont été des nobles du Bas-Poitou se succédant par héritages et mariages dans une généalogie connue. Les paroissiens de Saint-Fulgent, n’ont que très peu vu les seigneurs du lieu, qui n’habitaient pas sur place. Heureusement pour eux, car après le temps des vauriens et des assassins, vint le temps des pirates et des marchands d’esclaves. Après 1720, la seigneurie a été en effet la propriété d’importants négociants nantais, qui n’y ont pas habité eux non plus. A ce titre ils avaient des droits seigneuriaux à la Boutinière, Chevaleraye et Javelière (Saint-André-Goule-d’Oie). Ils en étaient seigneurs au moins en partie, sinon à part entière, se battant pour cela contre le seigneur de Languiller. Leur histoire personnelle nous éloigne de Saint-Fulgent, et il faut se rendre à Nantes pour la découvrir.

Paul Nassivet : Vue de Nantes

Joachim Descazeaux


Il acheta la seigneurie de Saint-Fulgent en 1720 pour 122 700 livres, douze ans avant de mourir, débarquant sur les lieux en vieux pirate à bas de soie pour y placer une petite partie de ses profits. Il avait fait des placements bien plus rentables au cours de sa vie, mais la seigneurie de Saint-Fulgent possédait une valeur d’un autre ordre et éminente à cause de ses origines, remontant au temps des croisades et des chevaliers du Moyen-Âge. La vie de Joachim Decazeaux, brillante et aventureuse, ne doit rien à Saint-Fulgent. Elle est celle d’un armateur nantais qui vaut qu’on la raconte, même si elle nous éloigne de la Vendée. Nous empruntons pour cela à J. Meyer, qui a étudié la trajectoire de Joachim Descazeaux, seigneur du Hallay et de Saint-Fulgent.

Ses origines et sa famille

Celui-ci était fils d’un basque de Bayonne, Pierre Descazeaux, venu s’installer à Nantes. Pierre Descazeaux demeurait au quartier de la Fosse à Nantes, paroisse de Saint Nicolas. Il y épousa Marie François en 1659, alors âgée de 23 ans. Elle était la fille de Mathurin François, sieur de Beausoleil et de la Gourtière, et de Françoise Fruneau, à la tête d’une importante fortune (1). L’apport de Marie François aida son mari à se propulser dans le négoce. Ils héritèrent en 1661 du manoir de la Foliette à la Haie-Fouassière (Loire-Atlantique), qui passa par héritage à leur fils ainé, Pierre Julien, frère de Joachim.

Les François sont une famille aux nombreuses ramifications qu’on retrouvera aussi en Vendée, comme nous le verrons plus loin. Les François de Nantes exploitaient du minerai de fer et une forge à Riaillé près de Chateaubriand (Loire-Atlantique). Les propriétaires en avaient été les Penthièvre, par ailleurs baron des Essarts. La famille Monthulé, aussi importante famille du négoce nantais dès le 17e siècle, y eut aussi des intérêts (2). Entre eux se nouèrent des alliances, familiales et probablement financières. Un Thomas François, sieur de Maleville, épousa au début du 17e siècle Catherine de Monthulé. Et on ne sera pas étonné plus tard de constater qu’un Jean-Baptiste de Monthulé, conseiller au parlement de Paris, soit exécuteur testamentaire de Joachim Descazeaux.

Pierre Descazeaux et Marie François eurent au moins quatre enfants connus, dont l’un mourut en bas âge en 1679.

En 1693, lors du partage de la succession de Pierre Descazeaux, sa veuve, Marie François, fit appel à la décision du conseil de famille comme arbitre. Les intérêts sont bien entendu financiers. Quand Pierre décède, leurs enfants sont mariés et majeurs. Les droits de succession ont déjà été réglés par les contrats de mariage. En fait, au décès de leur père, les trois enfants – dont une fille, Françoise – réclament la valeur des biens promis lors de leur mariage, et qu’ils n’ont jamais reçus : leurs parents en ont disposé. De plus, les époux se sont faits une donation mutuelle. Marie François accepte un partage mais garde la jouissance d’un bien immeuble afin que « le présent acte puisse opérer une paix et tranquillité stable entre elle et ses enfants ». Elle reconnaît les actions positives de ses deux fils (Pierre Julien et Joachim) grâce à leur négoce, c’est-à-dire le remboursement d’une grande partie des dettes. En 1689 ces dettes de leur père s’élevaient à 121.000 livres. Joachim, le second fils, avait repris le négoce de son père dès 1689 et déjà remboursé 77 965 livres. Les enfants héritent encore de 23 840 livres de dettes ! Pourtant, Marie François leur demande de ne pas prétendre aux sommes payées pour dettes du défunt, « jusqu’après son décès... pour les voir bien unis... A quoi ledit sieur du Hallay [Joachim] a dit qu’il se remarque une prédilection de ladite demoiselle sa mère en faveur de son frère ainé et de sa sœur ». Il accepte néanmoins le partage « pour mieux s’acquérir son amitié et celles de son frère et de sa sœur ». Les rivalités entre frères et sœurs sont mises en évidence : la préférence d’une mère pour certains de ses enfants est ici dénoncée. Marie François est partagée entre son rôle de mère et celui de responsable du capital de la famille, comme l’écrivent les chercheurs Nicole Dufournaud et Bernard Michon (3). Elle mourut en 1704 (1). 

Port de Nantes en 1776


Pierre Julien, dit Descazeaux de la Foliette, frère aîné de Joachim se lança lui aussi dans le négoce maritime. En 1706 il fit son premier départ de bateaux de Nantes, en même temps que René Darquistade, tous deux armés par Joachim. Les Descazaux ont participé à l’essor du commerce nantais à partir des années 1670-1680.


Ses activités d’armateur à Nantes


Joachim Descazeaux, le futur châtelain de Saint-Fulgent,  pratique d’abord le commerce avec les îles, les mers du Sud et l’armement morutier. Les mers du Sud désignaient dans le vocabulaire de l'Ancien Régime, en particulier celui des pirates corsaires et armateurs, les côtes pacifiques de l'empire espagnol. S'y trouvaient les riches villes minières du Pérou et du Potosi (Colombie). L'expression de « Mer du Sud » signifiait bien souvent « Océan Pacifique », un espace réservé habituellement à l'empire espagnol.

Louis II Phélipeaux 
comte de Pontchartrin
Au moment de la guerre de la ligue d'Augsbourg (1688-1697), Joachim Descazeaux est le principal négociant nantais. Dès 1691, il organise outre-Atlantique des expéditions à Placentia avec le secrétaire d'état à la Marine Louis II Phélypeaux de Pontchartrin (1643-1727), pour le ravitaillement de Terre-Neuve en ce temps de guerre. Les pêcheurs basques pêchaient dans le secteur des grands bancs de Terre-Neuve dès le début du 17e siècle, utilisant la rade de Plaisance ou Placentia comme centre saisonnier des opérations. Le site comporte une grande plage rocheuse permettant le séchage des poissons. En 1655, les Français, installés sur plus de la moitié des côtes de l'île de Terre-Neuve et la majeure partie du Canada atlantique, font de Plaisance un port important. Des forts, dont le fort Louis qui contrôlait l'entrée du port, sont construits et des garnisons de soldats y sont maintenues. Les Anglais occupaient la côte est entre Bonavista et Fermeuse. Apporter de l’aide aux colonies françaises de Terre-Neuve pendant la guerre contre les Anglais, c’était rendre service au roi et Descazaux s’est formé ainsi d’utiles relations. Il fut par exemple ami du fils de Colbert. Les ennemis de Louis XIV sur les mers étaient nombreux pendant la Ligue d’Augsbourg : Anglais, Hollandais, Espagnols, principalement. S’attaquer à leurs navires marchands relevait du patriotisme et pouvait rapporter gros. Armer un bateau nécessitait beaucoup d’argent, mais le profit pouvait être important. Et Joachim Descazeaux s’enrichit notablement à cette époque. En 1703, un de ses navires revint d'une expédition de corsaires malouins dans les mers du Sud avec un butin de piastres d'argent évalué à près de 3 millions de livres.

Descazeaux était un négociant en vue. Le mot de « négociant » distinguait du vulgaire marchand et apportait du prestige social. Parfois assimilé par les lettres de noblesse aux militaires, auréolé de la gloire des combats de course, mais aussi secrètement jalousé, le négociant formait l’aristocratie de la ville de Nantes. Ce milieu très fermé fut dominé par un groupe d’armateurs richissimes, dont faisaient partie Descazeaux, son neveu par alliance Darquistade et la famille Montaudouin (dont un membre était devenu seigneur de la Rabatelière en 1725, lui aussi). Ils construisirent de magnifiques résidences près de la bourse de Nantes et sur le quai de la Fosse.

Maison de Tourelles 
au Quai de la Fosse
Les Descazeaux habitaient à l’entrée de la Fosse dans l’immeuble dit des tourelles, où avait été signé l’édit de Nantes.  Dans ses souvenirs, F. Lefeuvre décrit « ces importants personnages appuyés sur leurs hautes cannes à pommeau d’or », se rendant à la Bourse, « ne se mêlant jamais, que lorsque les affaires l’exigent, au commun des mortels ». Habillés en « grande toilette de ville, coiffés, poudrés, en habit de soie de couleur sombre ou tendre suivant la saison, en longue veste et culotte également de soie, bas blancs et souliers à larges boucles d’or ou d’argent », ils portent l’épée au côté, comme n’importe quel noble. En 1629 le roi avait autorisé des nobles à pratiquer le grand commerce sur mer, sans déroger. Puis on anobli des négociants sous réserve qu’ils continuent à commercer.

Député au Conseil du Commerce


Dans le Conseil du Commerce créé en 1701 auprès du roi, Joachim Descazeaux en est le premier député de Nantes. On trouve à la bibliothèque municipale de Viré un Mémoire du sieur Descazeaux du Hallay, député de Nantes à la chambre du Conseil de Commerce, établie pour le Roy à Paris par rapport à l'état présent du commerce en général (1701). Il souligne que les compétences maritimes acquises lors de la guerre ouvrent des horizons commerciaux beaucoup plus vastes, sur le modèle de ce qu'ont réussi les Hollandais et les Anglais. Contre un certain « colbertisme », il défend le principe du libéralisme dans le commerce, et recommande la suppression des privilèges des compagnies maritimes.

Il fut anobli par la charge de secrétaire du roi en 1702, quand il quitta le Conseil du Commerce.

Son épouse et ses relations à Luçon et à Saint-Fulgent


La première épouse de Joachim Descazeaux, Françoise Sarsfield, est la fille de Paul Sarsfield, lui aussi armateur, de la communauté des Irlandais de Nantes. Le demi-frère de Françoise, Patrick Sarsfield, né vers 1660 à Lucan (Irlande), est un militaire irlandais du parti jacobite, qui a combattu au service de Jacques II, roi d’Angleterre et d’Irlande, puis de Louis XIV entre 1671 et 1693. Cette guerre politico religieuse provoqua un lot de réfugiés « irois » ou « jacobites » (irlandais et partisans de Jacques II) en France, fuyant les persécutions des protestants ayant renversé Jacques II. La paroisse de Saint Nicolas de Nantes en compta beaucoup, notamment des prêtres et des religieuses catholiques, mais aussi des marins et de riches négociants. L’arrivée des Irlandais a contribué à la même époque au renforcement du négoce local.

Devenu veuf en Irlande et naturalisé en 1678, Paul Sarsfield s’est remarié en 1672 avec Guyonne François, fille d’Antoine François, sieur de la Briaudère, échevin de la ville de Nantes, et Françoise Saligot. Elle était probablement parente de Marie François, la mère de Joachim Descazeaux.

Elle était aussi proche parente d’une autre Marie François de la Sanglaire qui épousa Pierre Coutouly, écuyer, maire de Luçon et receveur des décimes du diocèse Bas-Poitevin. Il possédait une borderie à la Ridolière de Saint-André-Goule-d’Oie. Elle lui était venue de sa première femme originaire de Saint-Fulgent, Marguerite Proust, décédée le 16 novembre 1712 à Luçon (vue 205 sur le registre paroissial numérisé et accessible sur le site internet des Archives de la Vendée). Au baptême du premier enfant de Pierre Coutouly et de Marie François, Joachim, le 24 juillet 1716 à Luçon (vue 81), le parrain est Joachim Descazeaux. Ne pouvant être présent ce jour-là, c’est le sénéchal de Saint-Fulgent et avocat, Louis Prosper Proust (1685-1745), qui tint l’enfant en son nom sur les fonts baptismaux.

Pour le baptême du deuxième enfant, Pierre Louis, le 23 aout 1717 (vue 105), le parrain est le même Louis Prosper Proust. La marraine est Françoise Sarsfield, épouse de Joachim Descazeaux. En l’absence de cette dernière, l’enfant est tenu sur les fonts baptismaux par Françoise Daïherre, la deuxième épouse de Louis Prosper Proust. Ce dernier, rappelons-le, était le frère de Marguerite Proust, la première épouse de Pierre Coutouly. Et Perrine Daïherre, avait pour mère une Perrine François, probable parente des autres François. Ainsi sont nées les liens entre le sénéchal et notaire de Saint-Fulgent avec le futur châtelain des lieux. Ils ont été assez proches pour que Françoise Sarsfield soit la marraine de Françoise Proust, la fille de Louis Prosper Proust et de Perrine Daïherre, le 2 juillet 1718 à Saint-Fulgent (vue 68).


Ses acquisitions de domaines seigneuriaux


C’est en effet en 1720 que Joachim Descazeaux acheta la seigneurie de Saint-Fulgent pour 122 700 livres. Elle avait été saisie à son propriétaire, Louis Gabriel Charles Gazaux, qui avait été condamné à mort par contumace, coupable de l’assassinat de Charles-Daniel de Montsorbier demeurant à la Brallière (Boulogne).

Ancien palais des Rothelin-Orléans 
devenu ministère du Travail
Joachim Descazeaux devint veuf, sans enfant, et se remaria ensuite avec Marie-Henriette de Briquemault, marquise de Férole. Elle appartenait à la branche des marquis de Rothelin de la famille des Orléans, faisant partie de la maison royale. Ce mariage signait évidemment sa brillante ascension sociale.

Joachim Descazeaux acheta le château du Hallay au Pallet (Loire-Atlantique). En 1718 il avait acheté la châtellenie du Gué au Voyer et celle de la Sénéschallière à St Julien de Concelles (Loire-Atlantique) à Mme de Mortemart. Il en fit hommage au roi en 1723. En 1714, Les « moulins du château » à Clisson appartiennent à Descazeaux du Hallay. Leur affectation est uniquement farinière et un moulin à vent dit de « Toutejoye » leur est adjoint.

Joachim Descazeaux, écuyer seigneur du Hallay, du Gué au Voyer, la Sénéchaussière, Saint-Fulgent et autres lieux, se retira à la fin de sa vie à Paris. Sa maison était située quai des Théatins (paroisse de Saint Sulpice), devenu quai Malaquais. Mais il mourut en son château du Hallay en novembre 1732. Le château actuel a été construit après lui.

Dans son testament (10 septembre 1731) il légua à l'abbé de Rothelin, oncle de sa femme, une grande tenture complète de tapisserie représentant l'Histoire de Jacob, et à Monsieur de Monthulé, conseiller au parlement, une tenture complète représentant l'Histoire de Scipion et Annibal.

Un inventaire après décès de ses biens meubles fut dressé dans sa maison parisienne, le 30 janvier 1733. Il y vivait déjà en 1727. Ses trois exécuteurs testamentaires furent : Jean-Baptiste de Monthulé, conseiller au parlement, chef du conseil de la princesse de Conti, de René Darquistade, seigneur de La Maillardière, au nom de Françoise Descazeaux son épouse, et de Pierre-Charles Glot, avocat au parlement.

La veuve de Joachim Descazeaux, Marie Henriette de Briquemault se retira à l’abbaye du Ronceray (Angers) après la mort de son mari. Après sa mort, ses biens propres furent partagés entre Charles Armand de Rohan, prince de Rochefort et Marie Henriette d’Orléans de Rothelin (4). On ne connaît pas d’enfants succédant à la fortune de Joachim Descazaux. Celui-ci fit de sa nièce Françoise Renée Descazeaux, épouse de René Darquistade, sa légataire universelle (5). 

René Darquistade


Ses origines et sa famille


Ce sont les grands-parents de René Darquistade qui sont venus de Bayonne à Nantes eux aussi, pour continuer leurs affaires dans la marine marchande. Il était le fils d’Arnaud Darquistade et de Marie Audet, qui eurent aussi une fille, Françoise, et un autre fils Joachim. Ce dernier, né en 1688, épousa Françoise Souchay.

René Darquistade est né le 26 juillet 1680 et mourut le 14 janvier 1754 à Nantes, marié à Françoise Descazeaux en 1714 dans le manoir de la Foliette (Haie-Fouassière), fille de Pierre Julien Descazeaux, frère ainé de Joachim.


Pierre Julien Descazeaux (décédé en 1726) s’était marié deux fois, d’abord avec Marie Olive Chenu. De son premier mariage il eut trois filles : Marie, religieuse ursuline, Angélique, qui épousa André Boussineau, et Françoise (1687-1769), qui épousa René Darquistade. Puis il épousa en 2e noces le 31 décembre 1699 Claire Gombaud, dans la chapelle privée du manoir de la Foliette (1), fille de Siméon Gombaud, écuyer, et de Gilette Pradier.

René Darquistade est donc le neveu par alliance de Joachim Descazeaux et non pas son gendre. On le retrouve lui aussi dans le Bas-Poitou. Ainsi est-il parrain d’Henriette Coutouly, fille de Pierre Coutouly et de Marie François à Luçon le 25 septembre 1723 (vue 56). Louis Prosper Proust tient l’enfant à sa place ce jour-là sur les fonts baptismaux. Il est aussi parrain d’Henriette Proust, fille de Louis Prosper Proust, le 29 mars 1724 à Saint-Fulgent (vue 17). Au baptême d’un autre fils, Pierre-Henri-Benoît Proust le 22 octobre 1734 (vue 95), le parrain est Pierre-Henri-Benoît Darquistade, le fils de René. Le curé précise dans l’acte de baptême que le parrain est « seigneur de ces lieux ». Ce n’est qu’une vérité anticipée puisque le parrain n’est âgé que de 12 ans, même si l’oncle Joachim Descazeaux n’est décédé que depuis deux ans. Il n’était que fils du seigneur des lieux.

Plus tard, à la date du 18 décembre 1752, le curé de Saint-Fulgent, Jacques Gilbert, écrit dans son registre paroissial, qu’il a bénit la petite cloche de l’église paroissiale, nommée Jacques, « à défaut de Henri Darquistade de Saint-Fulgent (il s’agit de Pierre Henri Benoit, fils de René), conseiller au parlement (de Paris), et de dame Henriette de Briquemault, marquise de Férole, autrefois dame de cette paroisse, dont les noms sont gravés sur ladite cloche, et qui ont refusé de la nommer, vu, disent-ils, les circonstances où ils se trouvent » (6). René Darquistade n’est décédé que deux ans plus tard, et on ne comprend pas bien l’allusion à ces circonstances.

Le frère de René Darquistade, Joachim, se vit confier par Joachim Descazeaux le commandement de l’Hermione, un nouveau bateau qu’il avait armé à Bayonne pour les mers du Sud. Le bateau revint avec un million de piastres (7). Joachim Darquistade fut un navigateur et explorateur français. Capitaine du Saint-François, il contribua à faire connaître la Terre de Feu. Le 12 avril 1715 il découvrit et cartographia une baie à proximité du Cap Horn, très propre à servir de port de refuge, lit-on dans un texte publié sur internet.

Les circuits du commerce triangulaire
Son frère René Darquistade, le seigneur de Saint-Fulgent, fût avant tout un négociant et armateur. Il avait navigué dès l'âge de douze ans. Dans cette activité on relève deux faits d’importance.


Le marchand d’esclaves


Le premier est son activité de marchands d’esclaves. Il pratiquait le commerce « triangulaire », ainsi appelé parce que les bateaux quittaient les ports français avec des marchandises (fusils et pacotilles diverses) vendues sur les côtes africaines. Sur place les capitaines achetaient des humains captifs aux chefs locaux, qu’on allait revendre comme esclaves dans les Caraïbes à des colons. Avec le produit de leur vente, on achetait sur place des sucres et autres marchandises exotiques, vendues au retour en Europe. On multipliait ainsi la mise par cinq en moyenne en quelques mois, sauf incidents.

Bien sûr dans les grandes civilisations de l’époque, y compris l’européenne, les mentalités avaient un regard bien primitif sur les populations d’Afrique. Ce regard primaire était renforcé par l’évidente supériorité technique des Européens. On sait que la science éclaire l’objet de ses études, mais que sa lumière ne se réfléchit pas sur elle-même. A propos de ce commerce, ceux qui savaient et ceux qui participaient au trafic en Europe, peu nombreux, en éprouvaient néanmoins de l’embarras. Il est significatif que les trafiquants désignaient la « marchandise » entre l’Afrique et les Antilles par l’expression : « bois d’ébène ». Elle trahissait une gêne personnelle, transformée en cynisme dans la relation avec autrui. On pense à d’autres situations de même nature dans l’Histoire pour désigner la mort : la « solution finale » chez les nazis, et le «  quartier général » chez les généraux des colonnes infernales en Vendée en 1794. 

René Darquistade ne fut pas le seul à s’enrichir dans cette traite des Africains : les Montaudouin et les Descazeaux aussi, parmi d’autres. Les historiens placent les Montaudouin parmi les plus importants armateurs nantais dans la première moitié du 18e siècle, au vu du nombre de leurs campagnes commerciales sur les mers. René II Montaudouin, qui avait acheté la seigneurie de la Rabatelière en 1725, doit l’essentiel de son immense fortune à la traite négrière. Ses descendants, anoblis, sortirent de ce milieu et firent carrière dans les armes, tandis que les descendants de ses frères, Jacques et Thomas Montaudouin, restèrent dans l’armement maritime nantais. Cet abandon du négoce au profit des armes est révélatrice des mœurs de l’époque. Car ce n’est pas l’objet du négoce qui est ici en cause malheureusement, mais l’activité de négoce elle-même, considérée comme moins noble que les armes ou la rente des terres. C’est dire si l’époque n’était pas portée à valoriser l’entreprise industrielle et commerciale, qui allait bientôt enrichir les sociétés européennes.  
     
Entre 1723 et 1740 les colonies françaises reçurent 233 520 noirs embarqués par les bateaux nantais, chiffre presque doublé si on prend la période de 1715 à 1789. Nantes représenta plus d’un tiers de la traite française, et fut le premier port « négrier » d’Europe (8).

Ces marchands d’esclaves se lancèrent aussi dans l’importation (si l’on peut dire) d’hommes et femmes à la peau noire en France. Un édit de 1716 avait accordé le droit d’amener des « esclaves nègres » en métropole pour servir comme domestiques ou apprendre un métier, à la condition de les déclarer et de les renvoyer au bout d’un an, terme porté à trois ans en 1738. L’autorité royale était réticente sur ce point. Elle craignait de favoriser le métissage en métropole, crainte accrue par la règle appliquée par certains parlements comme celui de Paris, de considérer la terre de France comme « privilège d’affranchissement ». Mais les négociants résistaient aux ordonnances royales, et Nantes fut le point d’entrer le plus important de la Bretagne dans cette importation (9). Mme Descazeaux avait un nègre connu : Isidore.

L’importation de nouvelles plantes en provenance de l’Amérique


L’autre fait souvent souligné dans l’activité maritime de René Darquistade est anecdotique, mais raconté par de nombreux sites internet : il introduisit une espèce de magnolia en France. Un de ses bateaux, le St Michel, ramena un spécimen des bords du Mississipi en 1711. Féru de botanique, il le fit planter dans les serres de sa propriété de la Maillardière aux Sorinières (sud de Nantes). Puis l’arbre fut mis en pleine terre et grandit pendant une vingtaine d’années, fleurissant abondamment. En 1764 il fut identifié par le botaniste François Bonamy, « Magnolia grandiflora maillardiensis ». Et il est à l'origine des magnolias qui ont fait la réputation du jardin des plantes de Nantes, considéré comme le premier Magnolia grandiflora introduit en Europe.

Magnolia
Cette histoire de Magnolia fit se rapprocher René Darquistade avec un marin célèbre et voisin : Barrin de la Galissonière. Militaire, qui fut gouverneur de Louisiane puis du Canada, il se passionna tôt pour les plantes exotiques, qu’il tenta d’acclimater dans sa propriété de la Galissonnière (Le Pallet en Loire-Atlantique). Avec le tulipier, le liquidambar et le sassafras, il introduisit vers 1740 un nouveau clone de magnolia qui passera à la postérité sous le nom de « Magnolia grandiflora galissonniensis ».

Sa femme, Marie de Lauzon, était propriétaire, par héritage de ses parents, de la seigneurie et métairie de la Richerie (Beaurepaire) et des métairies de la Bonétrie et Petite Boucherie (Saint-Fulgent). Elle  vendit le tout en 1764 à Claude Charles Conrart pour la somme de 27 000 livres (10). La Petite Boucherie était tenue de la seigneurie du Puy-Greffier (Saint-Fulgent), à la charge de payer chaque année à celle-ci 4 sols, et une redevance bien particulière. On amenait en effet au suzerain un bouc blanc, auquel on avait attaché à ses cornes une bourse neuve garnie de 10 sols et une gousse d’ail. Le suzerain devait choisir le bouc ou la bourse ! (11).


Le maire de Nantes


René Darquistade fit construire l’hôtel Darquistade au no 3 de la place de la bourse à Nantes, mélange de styles classique et contemporain (Louis XV), œuvre de l'architecte Pierre Rousseau. Comme avec les palais de la République de Venise, les riches négociants nantais ont enrichi l’urbanisme de la ville de leurs belles demeures. On peut citer aussi les hôtels Villestreux, Deurbroucq et Montaudouin (12). Néanmoins l’île Feydeau dut attendre le début du 18e siècle pour voir construire ses premiers hôtels. Son premier habitant qui fut baptisé, l’a été en 1740, si l’on en croit le registre paroissial de Saint-Nicolas. Quant à l’hôtel Montaudouin de la place Louis XVI, sa construction n’a été entreprise qu’en 1783 par le mari de la propriétaire de la Rabatelière.
Jetons de la seconde mairie de Nantes 
de M. Darquistade


René Darquistade fut échevin de Nantes en 1718, puis maire de la ville de 1735 à 1737, puis de 1740 à 1747. Il fut aussi colonel de la milice bourgeoise.

Il acheta une charge de secrétaire du roi, maison et couronne de France de ses finances, et fut anobli en 1743. Ecuyer, seigneur de la Maillardière, il portait « d’argent au chevron de gueules, accompagné de trois trèfles de sinople deux et un ».

Le lieutenant de vènerie auprès du roi


Il fut l'un des quatre lieutenants ordinaires du Grand Veneur de France auxquels le roi donnait 100 livres de gage, servant par quartiers (périodes). Il suppléait au Grand Veneur et Gouverneur de la  vénerie du roi, quand le roi chassait. Il présentait à ce dernier son bâton de chasse de deux pieds de long pour parer et écarter les branches. Et quand le cerf était pris, le piqueur en coupait le pied droit qu'il donnait au lieutenant de la vénerie, lequel le présentait au roi.

Une fortune foncière plongée dans la banqueroute


René Darquistade avait acquis le château de la Maillardière en 1722 (13) possédée auparavant par Marie Gabard, femme de Charles de Monti. Le bâtiment fut brulé pendant la Révolution. Le château actuel est une bâtisse du 19e siècle.

Il avait aussi acquis le château de la Patisssière à Saint-Herblain (Loire-Atlantique), primitivement une forteresse médiévale. L’actuel château a été construit à partir de 1840, et il nous est difficile de nous représenter la demeure de René Darquistade. Elle bénéficiait d’un certain prestige, François II Montfort, duc de Bretagne et père d’Anne de Bretagne y était décédé.

Il possédait aussi le château de la Classerie à Rezé (Loire-Atlantique). Son blason orne le centre de la façade côté parc, et sur le fronton sont sculptés des instruments de jardinier représentant une pelle, une bêche, une faux et une pomme d’arrosoir. On voit là le signe de sa passion pour les plantes. Incendié pendant la Révolution, le château fut ensuite restauré.

Il possédait aussi la seigneurie de la Poitevinière à Saint-Georges-de-Montaigu, comme en témoigne une déclaration roturière passée devant le notaire des lieux, maître Etienne Bouron, le 29 avril 1748 par 11 propriétaires des environs (14).

A partir de 1748, les affaires de René Darquistade s’effondrèrent, laissant un lourd passif. On a parlé d’un million de livres de déficit (15).

René Darquistade mourut au château de la Foliette en 1754. Après le décès de son épouse Françoise Descazeaux en 1769, la Foliette fut vendue à Joseph Lelong et Saint-Fulgent à Agnan Fortin.

René Darquistade avait hérité avec son épouse des seigneuries de Saint-Fulgent, du Gué au Voyer et de la Sénéschallière. Leur succession fut conflictuelle, à cause de créanciers qui voulaient faire prévaloir leurs droits. Elle fut marquée par des procès. Ces deux dernières seigneuries furent saisies et vendues judiciairement pour payer des créanciers. La terre de la Maillardière n'ayant pu être vendue ni possédée par les héritiers, a longtemps été mise en ferme.

Pierre Henri Benoit Darquistade


Le titre de seigneur de Saint-Fulgent passa à l’un des fils de René Darquistade, Pierre Henri Benoit Darquistade. Celui-ci était déjà présenté dans un acte de baptême de Saint-Fulgent en 1734 comme le seigneur de ces lieux. Des auteurs comme Charles Dugast-Matifeux le présente à tort comme le petit-fils (16) de René Darquistade. Or il est né vers 1722, ses parents s’étant mariés en 1714.

Pierre Henri Benoit Darquistade fut reçu en 1743 conseiller du roi en sa cour de parlement de Paris, commissaire aux requêtes du palais. Il se maria avec Louise Adélaïde Lorimer. Celle-ci était veuve, quand elle fut marraine le 12 décembre 1781 à Nantes de Louise Adélaïde Panou de Faymoreau.

Le seigneur de Saint-Fulgent mourut en effet à Paris en 1759 et fut inhumé à Bièvres (Essonne). Dans un article décrivant en 1885 l’église de Bièvres, dans l’ancien canton de Palaiseau (arrondissement de Versailles), l’auteur écrit la remarque suivante à propos de l’ancien chœur et sanctuaire : « Une grille en bois sépare ces parties de la nef. Sur ses barreaux sont fixées quatre petites plaques de cuivre rouge, provenant de débris de cercueils extraits des caveaux ayant existé dans cette partie de l'église ; elles portent les inscriptions, dont l’une est la suivante » :
« Ici Repose le corps de messire Pierre Henry Benoist Darquistade de Saint-Fulgent conseiller du roi en sa cour de parlement et commissaire aux requêtes du palais décédé en sa maison rue du Faubourg-Saint-Honoré paroisse de la Madeleine de la Ville-L’Evêque le 20 mai 1759 âgé de trente-sept ans passé et transporté en la paroisse de Bièvres le Châtel le 21 du dit mai Resquiescat in pace » (17).

Château des Roches à Bièvres
Ainsi nous est donnée sa dernière adresse parisienne dans le faubourg-Saint-Honoré, faisant alors partie de la paroisse de la Ville-l'Évêque dans le futur 8e arrondissement de Paris. Elle a disparu comme son ancienne église paroissiale de la Madeleine, démolie en 1764. On apprend que son cercueil a aussi disparu pour des raisons ignorées, et seule une plaque a été récupérée pour perpétuer sa mémoire. On suppose que son inhumation à Bièvres le rapprochait d’une résidence de campagne, que peut-être il y possédait.

Les Guyet-Desfontaines et Amaury-Duval, amis très proches des Bertins, propriétaires du Journal des Débats, ont fréquenté assidûment ceux-ci dans leur résidence de Bièvres au milieu du 19e siècle. Propriétaires alors de Linières situé à proximité de Saint-Fulgent où ils y possédaient des métairies, il est presque certain qu’ils ont connu l’existence de cette plaque. Ils en savaient certainement plus que nous sur ses mystères. Mais ils n’en ont fait aucune allusion dans les courriers que nous avons pu lire. Cette plaque est-elle toujours en place 130 ans après ?

La publication de notre article en janvier dernier a suscité les recherches d’un internaute voisin des lieux dans la région parisienne, Vendéen originaire des Essarts. Nous ajoutons ici les informations qu’il nous a données (18).

Les plaques de cuivre ne sont plus visibles dans l’église de Bièvres probablement parce que la grille qui séparait le chœur de la nef a été enlevée depuis longtemps. Pierre Henri Benoit Darquistade avait épousé le 28 juillet 1743 dans la paroisse St Sulpice à Paris Louise Adélaïde Lorimier (1728-1829) fille d'Antoine Charles Lorimier, secrétaire du roi de la grande chancellerie de France, intendant et contrôleur général des livrées du roi. Ce beau-père de Darquistade possédait à Bièvres le château du Petit Bièvres encore appelé « pavillon Marie Antoinette ». Ce pavillon existe toujours, au n° 5 rue du Petit Bièvres, près de la mairie et de l’église. C’est très vraisemblablement en raison de cette résidence de Bièvres appartenant à sa belle-famille que Darquistade y a été enterré.

Château du  Petit Brièvres
Le beau-frère de Darquistade s’appelait Claude Christophe Lorimier de Chamilly, né en 1732. Il était premier valet de chambre de Louis XVI et brava les plus grands dangers le 10 août 1792 pour pénétrer aux Tuileries auprès de la personne du Roi. Serviteur loyal, il fut emprisonné à la Force mais échappa aux massacres de Septembre. Arrêté une seconde fois le 9 février 1794, il fut enfermé dans la prison du Luxembourg, et périt sur l'échafaud le 23 juin à l'âge de soixante-deux ans.


L’acte d’inhumation de Pierre Henri Benoit Darquistade est consultable en ligne aux Archives Départementales de l’Essonne dans le registre paroissial de Bièvres, années 1748-1760, vue 161 : « Lundi vingt et unième de mai 1759 a été apporté dans cette église par la permission de monseigneur l'archevêque de Paris le corps de messire Pierre Henry Benoit Darquistade de Saint-Fulgent conseiller du Roi en sa cour du Parlement et commissaire aux requêtes du Palais, époux de Louise Adélaïde de Lorimier décédé de hier en la paroisse de Sainte Marie Magdelaine de la Ville-l'Evêque à Paris âgé de trente-sept ans ou environ, au transport duquel ont assisté messire Claude Christophe Lorimier de Chamilly intendant et contrôleur général des écuries et livrées du Roy et messire Philippe Hilaire de Beaufort écuyer avocat au Parlement, témoins qui ont signé ».

Pendant que la seigneurie de Saint-Fulgent était aux mains d’un commissaire des saisies réelles à Rennes, les créanciers négligeaient les dépenses d’entretien. Le régisseur et receveur des recettes sur place, Mathurin Thoumazeau, fit face à la situation, pris entre les exigences des créanciers et les obligations du propriétaire. C’est ainsi qu’il reçut le 10 juin 1754 une sommation par sergent royal (huissier) de faire faire les réparations convenables aux deux moulins à eau et aux bâtiments de la Pesotière, installés sur le ruisseau de la Grande Maine dans la paroisse de Saint-Fulgent, par Mathurin Guicheteau, meunier et fermier des moulins. On a le procès-verbal de la visite des lieux et le devis initial des réparations, qui se monte à 700 livres (19). 

Ce sont les créanciers des parents de Pierre Henri Benoit Darquistade qui vendirent la seigneurie de Saint-Fulgent dix années après ce décès, en 1769, à Agnan Fortin, un autre négociant nantais pour la somme de 157 000 livres (20).

De son vivant il tenait le petit fief Ruffin à Saint-Fulgent de la seigneurie du Puy-Greffier. Il y eut rectification ensuite, le fief Ruffin rendant hommage à la seigneurie de la Thibaudière, appartenant à la seigneurie de Saint-Fulgent et mouvante du marquisat de Montaigu.  Il était situé proche du village de Manerier (11).

Agnan Fortin


Ses origines et sa vie d’officier


Il était fils de Louis Fortin, né vers 1686 en Indre-et-Loire, et de Marie Anne Jaroffroy. Ils  s’étaient mariés le 12 septembre 1719 à la Croix-des-Bouquets, dans l’île de Saint-Domingue. Ils exploitèrent la sucrerie du Petit Bois, sise au quartier du Cul-de-Sac, paroisse Notre Dame du Rosaire de la Croix-des-Bouquets. Ils rentrèrent à Nantes dès 1745 et acquirent en 1746 la propriété de Bellanton (à Thouaré, sur la rive droite de la Loire à 6 km en amont de Nantes) et en prirent le nom. Nous devons ces informations et celles qui suivent au comte de Grimoüard, qui a publié un article dans la revue « Généalogie et Histoire de la Caraïbe », no 240 en octobre 2010 : « Les Fortin de Saint-Fulgent et de Bellaton ».

Croix des Bouquets en 1881
Agnan Fortin est né le 14 septembre 1727 à la Croix-des-Bouquets à Saint Domingue (actuellement Haïti), où il passa son enfance et sa jeunesse. Ses parents y exploitaient la sucrerie du Cul-de-Sac, comprenant de nombreux esclaves. Dès 1752, il sert dans les mousquetaires gris (maison du Roi). Son acte de mariage en 1768 le dit « capitaine de cavalerie, chevalier de Saint Louis » et domicilié paroisse Saint Nicolas à Nantes.

Le 19 juillet 1768 en effet, il épouse dans la chapelle des capucins à Nantes Suzanne Elisabeth Marie Lieutaud de Troisville, fille de Jean Baptiste Lieutaud de Troisville, ancien négociant, et de Suzanne Elisabeth Guitton, qui possédaient une sucrerie à St Domingue.

L’implantation à Saint-Fulgent


L’année d’après Agnan Fortin achète la seigneurie de Saint-Fulgent et une charge de secrétaire du roi.

Grâce aux revenus des plantations de Saint Domingue, il fait d’importants travaux dans le château de Saint-Fulgent et prodigue des dons à l’église de la paroisse. Il a fait démolir l’ancien château. Les nouvelles constructions comprennent en 1774 six corps de bâtiments se joignant (granges, écuries, remises, toits, métairie et bas office), bâtis dans le jardin et la cour de l’ancien château. Son futur « hôtel ou nouveau château » est à reconstruire à cette date en prenant une partie dans l’ancien jardin et une autre partie dans l'ancien parc. Le reste du parc sera transformé pour y créer les nouveaux jardins, vergers, cour et basse-cour. Le tout occupe une surface de 36 boisselées (4,3 ha) (21).

Il conserve toujours un droit de passage par un jardin et une cour d’un particulier pour aller directement de son château à l’église ou dans sa « ville de Saint-Fulgent, étant à pied avec notre compagnie, et domestiques familiers étant avec nous, et ce à heures dues, conformément à l’arrentement qui a été fait de ladite maison cour et jardin par les anciens seigneurs à Dominique de Loche sieur de la Touche, laquelle maison était appelée la maison de la Tour ». Celle-ci appartient en 1774 à Jean Leloup sieur du Parc, chirurgien (21). 

Il arrenta le four banal du bourg de Saint-Fulgent. L’acte fut passé devant Frappier et Boisson, notaires des lieux, le 15 janvier 1771 (22). Il avait donné pouvoir d’agir en son nom à son procureur fiscal sur place, Mathurin Thoumazeau. Les acquéreurs du four, avec sa maison de trois pièces de rez de chaussée et un jardin, sont pour moitié chacun Marianne Pairaudeau, veuve de François Tricoire, et François Morlière, marchand, tous deux demeurant dans le bourg de Saint-Fulgent. Le four et ses annexes, occupant « 3 boisselées à semer lin », est situé dans les préclôtures du château, touchant la route de Nantes à la Rochelle et la tour prison. D’ailleurs les acquéreurs s’engagèrent à laisser le passage pour accéder à cette prison.

Le nouveau seigneur de Saint-Fulgent se réserve pour le principe le droit de banalité et la faculté de contraindre les habitants de Saint-Fulgent, qui y sont sujets, à l’usage du four. Les preneurs ne pourront donc pas faire usage de ce droit, et il est prévu qu’ils laissent ceux qui le souhaitent, faire construire des fours dans leurs maisons, pour un usage familial. Conformément au droit féodal de la propriété, il est convenu que le four sera tenu roturièrement sous l’hommage du seigneur de Saint-Fulgent au marquisat de Montaigu, en même temps que la partie de la paroisse de St Fulgent en dépendant. On sait que la plus grande partie dépendait de la seigneurie de Tiffauges. Mais le cens et devoir noble annuel de 5 sols et 2 chapons du par le seigneur de Saint-Fulgent, sera pris en charge par les preneurs du four. Cette présentation juridique de l’acte d’arrentement montre bien la volonté du seigneur de Saint-Fulgent de mettre fin à ce droit de banalité, mais il ne pouvait pas y mettre fin n’importe comment, comme on le voit.

Louis Toffoli : Le four à pain
Il faut savoir que ce droit de banalité seigneuriale, né avec le millénaire, a eu du mal a perduré dans la contrée à cause de la dispersion des habitants dans la campagne. C’était une obligation réservée aux habitants des agglomérations comme un bourg. Dans les villages et les grosses métairies il existait souvent une boulangerie et un four à cuire le pain, dénués de tout droit de banalité. Celui-ci fut aboli le 17 juillet 1793.

La rente foncière, annuelle et perpétuelle fut fixée à 24 boisseaux de seigle, quitte des impôts royaux nés et à naître. Elle devait être versée à la fête du 15 août, et les 24 boisseaux étaient à la mesure du minage de Saint-Fulgent, égale à celle des Herbiers. On ignore si cette dernière information, essentielle pour tout chercheur sur Saint-Fulgent, est valable pour toute l’histoire de cette seigneurie. Très proche de la valeur du minage des Essarts, ces 24 boisseaux correspondaient à 3,5 quintaux environ.

Au moment de cet acte en 1771, comme dans l’acte suivant en 1773, Agnan Fortin habite à la Fosse à Nantes. A partir de 1775, il a déménagé dans un hôtel de l'Ile Feydeau à Nantes. Quand en 1790 il signe un pouvoir pour Jean Baudry, son garde-chasse et régisseur à Saint-Fulgent, il indique résider dans la paroisse Saint Clément à Nantes (23).

Le 22 décembre 1773, Agnan Fortin vendit par arrentement une métairie d’une vingtaine d’hectares à la Chaunière (Saint-Fulgent) à quatre voisins ensemble. Le montant de la rente annuelle et perpétuelle payée par ces derniers est de « 50 boisseaux de seigle loyal et marchand, mesure du minage de Saint-Fulgent, net de toutes impositions royales ». Cela devait représenter une somme de près de 70 livres par an, bien faible pour une telle surface. On soupçonne une situation dégradée, et il est assez probable que les terres furent ensuite réparties entre les acquéreurs : 3 bordiers et un meunier. Agnan Fortin a gardé à titre de devoir noble et féodal, les menus suffrages apportés par l’ancien fermier : 18 livres de beure, 12 poulets, 6 chapons et 5 sols en argent. Ces droits s’ajoutèrent à ceux dus sur le village et tènement de la Chaunière aux seigneurs de Saint-Fulgent et de la Thibaudière, notamment le terrage sur une partie des domaines arrentés (24).

Les chances et malchances de la Révolution


En 1791, habitant toujours dans la paroisse Saint Clément (25), Agnan Fortin acquiert l’essentiel des biens nationaux de Saint-Fulgent confisqués à l’Eglise, renchérissant sur Simon Charles Guyet (Voir notre article publié sur ce site en avril 2013 : Simon Charles Guyet à St Fulgent (1733-1793). Son  château de Saint-Fulgent fut incendié par les révolutionnaires en 1793, et sa fortune connut des vents contraires à cause de la révolte des esclaves en août 1791 à St Domingue, et de l'interruption des relations maritimes avec l'île.

De ses huit enfants, quatre lui survivront. Son fils aîné émigra dans le camp royaliste, et le père dut négocier pour conserver la terre de Saint-Fulgent dans l’héritage laissé à ses enfants, après sa mort à Paris en 1798.

Son fils ainé, Guy Auguste Fortin, hérita de Saint-Fulgent. Il eut une carrière peu reluisante de sous-préfet sous Napoléon, laissant le château de Saint-Fulgent à l’abandon, sommairement retapé après la guerre de Vendée.

En 1804 ses biens à Saint-André sont les métairies de la Boutinière et de la Chevaleraye, achetées par son père en 1789 à Perrine Bruneau, veuve d’Abraham de Tinguy. A Saint-Fulgent il possède les métairies de la Coussaie, de Lairaudière, de la Courpière, de la Haute Thibaudière, de la Basse Thibaudière, deux métairies à l’Oisellière, le Plessis Richard, le Doullay et la borderie et tuilerie de Boizard.

Déjà nous sommes dans une autre époque, celle du 19e siècle, et il est temps de revenir en arrière pour voir comment ces nouveaux seigneurs de Saint-Fulgent se sont comportés dans la querelle que leurs prédécesseurs ont entretenue, à propos de leurs droits seigneuriaux sur la Boutinière, la Chevaleraye et Javelière.
A suivre.

(2) Jean François Belhoste, Les forges du pays de Chateaubriand, 1984, page 62. 
(3) Nicole Dufournaud et Bernard Michon, Les femmes et le commerce maritime à Nantes (1660-1740), un rôle largement méconnu, Open édition publié en 2006.
(4) Aimé de Soland, Bulletin historique et monumental de l'Anjou, Angers, 1855, volume 3, page 104.
(5) Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/G 40, avertissement du 27-2-1736 de la baronne des Essarts dans le procès entre les seigneur de Saint-Fulgent et de Languiller.
(6) http:/recherche archives.vendee.fr/data/files/ad85.ligeo/pdf/FRAD085_4NUM220/4Num220_1899_3/4Num220_1899_3_0306.pdf
(7) John Selwyn Bromley, French Traders in the South Sea : the Journal of Lieutenant Pitouays, 1706-1709.
(8) Armel de Wismes, Nantes et le temps des négriers, Edition France-Empire, 1e édition en 1983.
(9) Dominique Le Page, Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, Dictionnaire des gens de couleur dans la France moderne,  mis en ligne le 30 juin 2016 - URL : http://abpo.revues.org/2798.
(10) Ventes du 20-8-1764 de la Richerie, Bonnetrie et Petite Boucherie (St Fulgent), Archives de la Vendée, notaires de Saint-Fulgent, Thoumazeau : 3 E 30/3.
(11) 150 J/G 40, extraits et notes sur la vente à Crespeau de 1559 et sur l’aveu de Saint-Fulgent en 1604 à Languiller. Voir aussi : Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 13, aveu du 23-6-1774 de Saint-Fulgent (Agnan Fortin) à la vicomté de Tiffauges (A. L. Jousseaume de la Bretesche), transcrit par Paul Boisson, pages 22, 18.
(12) Abel Durand, La chambre des comptes de Nantes, Edition du Conseil Général de la Loire-Atlantique, Nantes, 1976, page 511.
(13) M. Ernest de Cornulier, Essai sur le dictionnaire des terres et des seigneuries comprises dans l’ancien comté nantais.
(14) Archives de Vendée, notaires de St Georges de Montaigu, étude A Bouron, déclaration roturière de 11 teneurs à René Darquistade à cause de la Poitevinière (vues 82 à 106).
(15) J. Meyer, Le commerce négrier nantais (1174-1792), page 125.
(16) Voir aussi : P. Potier de Coucy, Nobiliaire et armorial de Bretagne, 1862, page 15, qui donne une filiation de petit-fils, à notre avis erronée. 
(17) « notice sur la commune de Bièvres » par M. F. Martin, Revue de la commission des antiquités et des arts du département de Seine-et-Oise, 1885, page 99.
(18) Mail de J. P. Guibert à l’auteur de l’article du 22-02-2016.
(19) Estimation du 17-6-1754 des travaux sur les moulins de la Pesotière (St Fulgent), Archives de Vendée, notaires de Saint-Fulgent, Thoumazeau : 3 E 30/114.
(20) vente du 11-10-1769 de la terre de St Fulgent par la direction des créanciers Darquistade à M. Fortin, Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé boisson : 7 Z 108, Fortin et Rezeau.
(21) Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 13, aveu du 23-6-1774 de Saint-Fulgent (Agnan Fortin) à la vicomté de Tiffauges (A. L. Jousseaume de la Bretesche), transcrit par Paul Boisson, pages 4 et 63.
(22) Archives de Vendée, notaires de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/6, arrentement du 15-1-1771 du four banal de Saint-Fulgent.
(23) Frappier : 3 E 30/13, pourvoir du 6-2-1790 donné par Agnan Fortin à son garde-chasse.
(24) Arrentement du 22-12-1773 d’une métairie à la Chaunière par Fortin, Archives de Vendée, notaires de Saint-Fulgent, Thoumazeau : 3 E 30/121.
(25) Frappier : 3 E 30/12, vente du 11-11-1789 des métairies de la Boutinière et la Chevaleraye par P. Bruneau à A. Fortin.

Emmanuel François, tous droits réservés
Janvier 2015, complété en mars 2018

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