lundi 10 avril 2017

La confrérie de la Charité de Chauché (1685-1788)

Installation de la confrérie le 17 juin 1685


C’est Henri de Barillon, évêque de Luçon, qui est à l’origine de la création à Chauché de la confrérie de la Charité. L’acte d’établissement est daté du 17 juin 1685, fait par le supérieur de la congrégation de la Mission, les Lazaristes, installé à l’évêché, nommé Luchet (1). Fondée par Vincent de Paul, cette congrégation avait été accueillie dans le diocèse de Luçon en 1642. Monseigneur de Barillon est connu par son œuvre de charité. Tout juste entré dans les ordres ecclésiastiques, il avait reçu la bénédiction du futur saint, Vincent de Paul (2). Et il continua dans son diocèse l’œuvre de ce dernier, qui avait fondé quelques dizaines d’années auparavant aussi la Compagnie des Filles de la Charité. L’évêque est à l’origine de 108 confréries de la Charité dans son diocèse (3), et créa aussi deux écoles secondaires pour jeunes filles.

Paul Boisson (1951), photo 
conservée aux Archives du diocèse de Luçon
Le grand registre de la confrérie de la Charité de la paroisse Saint-Christophe de Chauché, a déjà fait l’objet de courtes publications. Il comprend 174 pages, dont 120 pages d’écritures de recettes et de dépenses. On y trouve aussi le règlement de la confrérie, avec des éclaircissements et des recommandations sur la manière de traiter les malades, des actes de visites de l’évêque, des noms des officières, des sœurs, et un inventaire des rentes qui lui étaient dues. Le tout a été copié, probablement dans les années 1970, avec son écriture facile à lire, par l’abbé Paul Boisson, professeur au petit séminaire de Chavagnes-en-Paillers. Il a laissé avec cette copie quelques réflexions dans ses notes, le tout conservé dans les archives de l’évêché de Luçon. L’étude détaillée du dossier nous fait découvrir à travers l’action de charité, la pauvreté elle-même et les mœurs de l’époque. Mais pourquoi à Chauché ?

L’évêque pouvait y compter sur le curé, Eustache Madeline. Il pouvait aussi compter surtout sur une paroissienne particulièrement généreuse, Jeanne de Gastinière, la veuve (depuis 1676) de Gabriel Prevost, seigneur du Bignon à Chauché, petit fief relevant de la Jarrie et Merlatière (4). Pour lancer l’institution, elle donna tout de suite 200 livres, et promit de doubler la somme dans les cinq années à venir. De plus, elle donna à la confrérie deux rentes annuelles de 19 boisseaux de seigle au total, plus une rente annuelle en argent de 5 livres 15 sols. Au jour de l’installation, l’évêque donna 22 livres à titre personnel, et son représentant, Luchet, donna 5 livres.

Cette installation se fit au sein de l’assemblée des premières dames adhérentes à la confrérie. Et on y élit à l’unanimité la bienfaitrice, Jeanne de Gastinière, comme supérieure. Simone Marie de Veronnière, épouse de Christophe Basty, fut élue trésorière. Anne Rangouneau, veuve de Louis Basty, sieur de Maurepas, fut élue garde-meuble.

L’on désigna aussi le procureur de la confrérie, poste occupé nécessairement par un homme, le seul de la confrérie, puisqu’il la représentait pour signer des actes chez le notaire par exemple. De plus, il avait officiellement un rôle de comptable et de secrétaire, quoiqu’à Chauché le curé prenait souvent cette place, habitué qu’il était à diriger la confrérie. En 1685, on désigna dans cette fonction communément appelé procureur de la charité ou procureur des pauvres, maître Jacques Basty, sieur de la Perrauderie, le beau-frère d’Anne Rangounneau, alors âgé de 50 ans. Au jour de sa désignation dans sa nouvelle fonction, il fit don à la confrérie d’une rente de 8 boisseaux de seigle, mesure de Chauché, qui lui était due par les héritiers d’André Guerry sur des domaines au Plessis Cougnon (Chauché).

Les soins aux malades pauvres


Saint Vincent de Paul
Cette confrérie avait un double objet : matériel et spirituel, bien expliqué dans un règlement type provenant probablement de la congrégation de la Mission. Les membres de la confrérie devaient porter aux pauvres malades, de quoi se nourrir et se soigner. Et elles devaient en même temps les suivre « afin de mettre leurs âmes en bon état ». Les malades incurables n’étaient pas éligibles à l’œuvre, celle-ci étant réservée aux pauvres ayant des maladies passagères. Les malades incurables « épuiseraient bientôt les petits fonds de la confrérie par leurs longues maladies ». Ils étaient suivis normalement par le curé, qui sollicitait à cet effet l’aide de « quelques vertueuses et charitables familles de noblesse ou de bons bourgeois », et faisait des quêtes spéciales. Et puis il existait depuis longtemps des « maladreries », qui étaient des hôpitaux pour les malades atteints de maladies contagieuses comme la lèpre. On a pu compter jusqu’à 24 établissements dans le Bas-Poitou au 17e siècle s’occupant des malades (5).

Les sœurs de la charité, dûment autorisées de leurs pères ou maris, apportaient de la nourriture aux malades, chacune sa semaine à tour de rôle. Des précautions pour les pestiférés devaient les protéger. Sur ce point il faut noter la dimension dramatique de l’action de charité à cause des épidémies. Monseigneur de Barillon indique lui-même qu’en 1686, il est décédé 36 prêtres dans son diocèse, dont 21 curés. Plusieurs sont morts en assistant les malades de leurs paroisses. En 1687 « il en est mort 24 dans cette année, dont 15 curés, plusieurs en assistant les malades » (6). Le pourpre (7) et la dysenterie furent à l’origine de l’épidémie aux dires de l’évêque.

Il était recommandé de ne pas donner d’argent, et d’assister les malades chez eux, c’est à dire sans les recevoir chez soi. On préférait, pour des raisons d’économie, faire donner aux malades les lavements et les « médecines » (médicaments), par quelque femme en capacité de le faire gratuitement par charité. Sinon on passait un marché avec un chirurgien et un apothicaire, « ou même avec le médecin s’il y en a un qui ne soit pas trop éloigné ». Rappelons que le chirurgien, jusque vers le milieu du 18e siècle, pratiquait des actes sur le corps, après apprentissage et le plus souvent sans étude de médecine à l’université. Les médecins, diplômés de l’université, étaient plus rares (8).

A l’instant du sacrement de l’extrême-onction, la garde-meuble prêtait « pour cela deux chandeliers, deux cierges, un crucifix, une nappe et même un drap blanc pour mettre sur le lit des malades ». Si un malade décédait, la sœur « aura soin de l’ensevelir ou de le faire ensevelir. On lui fournira pour cela un linceul s’il n’en a aucun ».

Cette implication très forte en pratique, était autant spirituelle que matérielle pour les dames et les filles de la charité qu’on appelait à Chauché les sœurs de la charité. C’est Jésus Christ qu’elle servait « en la personne des pauvres malades », est-il écrit dans le règlement, et ceux-ci « sont les membres infirmes de Jésus Christ ». « Elles assisteront aussi en corps lorsqu’elles le pourront à l’enterrement des pauvres qu’elles auront assistés, et feront célébrer une messe basse pour eux ». Elles devaient participer à la procession spéciale de la confrérie une fois par mois après les vêpres d’un dimanche, et faire dire une messe par mois. L’assistance et l’entraide entre elles faisaient partie de leur engagement. « Et elles souviendront que le tout est sans aucune obligation à péché ni mortel ni véniel ».

Le Nain : Repas de paysans
Le règlement était très précis sur les soins à donner aux malades. Ainsi chaque repas type comportait du pain en quantité suffisante, 5 onces (environ 150 grammes) de viande de veau ou mouton, ou un peu de volaille, un « setier » de vin (environ un quart de litre). Aux jours maigres « on leur donnera, outre le pain, le vin et le potage, un couple d’œufs et un peu de beurre ». « Pour ce qui est de ceux qui ne pourront manger de viandes solides, on leur donnera des bouillons et des œufs frais quatre fois le jour, et une garde à ceux qui seront à l’extrémité, et qui n’auront personne pour les veiller ».

A Chauché on s’écartera des prescriptions précises de ce règlement d’origine au cours du 18e siècle. Parfois on distribua du blé directement, quitte à laisser le soin aux entourages des malades à le faire moudre. Surtout on investit dans la fabrication des vêtements distribués aux pauvres malades. C’est que la confrérie recevait parfois de certains paroissiens des dons en nature, lin et laine. Alors les sœurs donnaient, moyennant finances, à brayer le lin, carder la laine, puis à peigner et filer les fibres. On commandait la confection des étoffes, toiles, étoupes (mélange de fibres incluant des fils courts de lin) à un tisserand du bourg. Puis un tailleur fabriquait les « hardes » (habits) ou des « bernes » (grosses couvertures).

L’organisation de la confrérie de la charité


Trois officières dirigeaient la confrérie par un mandat, renouvelable, de deux à trois années, mais « de l’avis toujours de M. le curé ». Elles choisissaient le procureur, « un homme de la paroisse, pieux, charitable et d’une vie exemplaire ».

La supérieure veillait au respect du règlement, et décidait « en concertation avec les autres officières » de la prise en charge des malades et de son terme.

La trésorière gardait en sa maison l’argent de la confrérie en un petit coffre à deux serrures différentes. Elle en gardait une clef, ainsi qu’une clef du tronc dans l’église paroissiale dédié aux dons de charité, les deux autres clefs étant gardées par la supérieure. Elle disposait d’un peu d’argent donné aux sœurs pour les cas d’urgence.

La garde-meuble était la dépositaire principalement du linge mis à la disposition des malades, qu’elle lavait et raccommodait. Ce linge devait porter une « marque que l’on connaisse facilement ».

M. le curé devait assembler les sœurs une fois par mois, le dimanche immédiatement après la procession de la charité, qui avait lieu à l’issue des vêpres. On devait y parler de l’observation du règlement, et écouter l’exhortation du curé à de « plus en plus » de charité. On y évoquait des difficultés éventuelles, et on ouvrait le tronc dans l’église. Celui-ci recueillait les dons anonymes et le produit des quêtes. Le curé rédigeait sur les deux livres de la confrérie, chaque mois, les comptes de dépenses et de recettes. Ceux-ci servaient, presqu’uniquement, à suivre les sommes dépensées de celles mises en réserve dans le coffre à deux serrures de la trésorière, et de celles gardées en avance de trésorerie pour des dépenses d’urgence à venir. Lors de ses visites pastorales, l’évêque recevait la confrérie assemblée, et des procès-verbaux font état de son contrôle des comptes. A moins que celui-ci n’ait lieu par la visite spéciale d’un responsable de l’évêché, véritable cour des comptes avant l’heure.

Le curé veillait au recrutement et renouvellement des sœurs reçues en l’assemblée. Celles-ci élisaient les officières « par suffrages communs ou à voix secrètes comme on le juge plus à propos », le lendemain de la Pentecôte suivant le règlement. On laissait le procureur « dans son charitable emploi autant de temps qu’il l’a pour agréable et qu’on s’en trouve bien ».

La manière de traiter les malades


Les recommandations données aux sœurs de la charité méritent attention, car elles ne nous renseignent pas seulement sur cette œuvre originale vue d’aujourd’hui. En même temps elles nous parlent de leur époque : la fin du 17e siècle. C’est ainsi que le vin a un rôle thérapeutique, quoique à surveiller de près : « L’on ne donne du vin qu’à ceux qui en ont besoin à cause de leur vieillesse, faiblesse ou débilité, et qui n’ont point de fièvre. L’on n’en donne point aux jeunes garçons ni aux jeunes filles ». On sait par ailleurs, mais ce que le règlement de la charité ignorait, que le vin a pu sauver des vies dans ces temps anciens, en remplaçant comme boisson certaines eaux non potables.


En revanche, quelle modernité dans cette préconisation de diététique : « L’on ne met dans le potage des malades ni choux ni poireaux, mais bien de bonnes herbes, autant qu’on en pourra trouver. L’on ne met pas non plus ni bœuf ni lard au pot des dits malades, au moins ordinairement (de préférence veau et mouton, voire volaille)… Quand le malade ne prend que des bouillons, un collet de mouton ou une poitrine de veau sont les meilleurs endroits pour faire des bouillons. » Lorsque le mouton et le veau seront fort chers, et qu’on le juge à propos, l’on se contentera de donner du bœuf aux pauvres convalescents. Et l’on recommande de ne pas trop donner à manger aux malades, parce que cela « les ferait bientôt retomber ».

L’heure des repas sous le règne de Louis XIV nous est rappelée, calée sur la lumière du jour. L’heure la plus convenable des malades pour le « dîner » (déjeuner) en été est vers les 9 h à 10 h, et pour le « souper » (dîner) à 6 h. En hiver pour le dîner sur les 10 h à 11 h, et pour le souper vers les 5 h du soir. Au matin on recommandait de « donner quelque chose à déjeuner, et à 3 heures après-midi » aussi « afin qu’ils ne languissent point ». En cas de fièvre, il fallait adapter les horaires aux périodes de rémission, « encore leur donnera-t-on très peu à manger, de crainte de donner de la nourriture à la fièvre ».

On a tellement écrit sur le manque d’hygiène des temps anciens dans les campagnes, qu’on est heureux pour nos ancêtres des conseils qui suivent : « s’ils ont froid ou le frisson, l’on aura soin de les réchauffer et de les bien faire couvrir, et s’ils suent de les essuyer, et surtout de les tenir toujours le plus proprement et nettement que l’on pourra. Et pour ce sujet qu’il y ait du linge blanc, plus que moins, surtout des draps, des chemises, des serviettes, des coiffes et des mouchoirs ».

L’époque avait ses préjugés, elle aussi : « si le malade est un homme qui n’ait point de femme, l’on priera quelques femmes âgées d’en prendre soin. Les jeunes filles n’iront point seules voir les hommes ou garçons, mais elles iront bien accompagnées de leurs mères ou d’autres personnes de probité ».

La comptabilité du registre de la confrérie


Le registre de la confrérie de la Charité de la paroisse Saint-Christophe de Chauché reproduit les informations que nous avons données jusqu’ici, et celles qui suivent. Il comprend dans sa partie la plus longue les comptes de recettes et de « mises » (dépenses) de 1695 à 1788, près d’un siècle. Malheureusement ce ne sont pas des comptes d’exploitation modernes, comme ceux que les marchands vénitiens utilisaient depuis longtemps. Nous n’avons pas de tableau de chiffres, mais des textes écrits dans le parler de l’époque par le curé, car c’est lui qui tient la plume, alors que c’est la trésorière qui compte apparemment.

Livre comptable
La partie recette est la plus intéressante, indiquant les montants trouvés dans le tronc, ceux de dons particuliers et ceux (pas toujours) des rentes reçues. Une rente en blé est reçue en nature et redonnée comme telle aux malades, ou vendue pour encaisser la valeur en argent, ou reçue directement en argent, autant de cas non systématiquement valorisés dans les comptes à notre disposition. Les montants reçus sont ventilés entre les dépenses en cours et les mises en caisse. Il y avait une caisse officielle appelée le coffre, car il n’y avait pas de compte en banque. Il y avait aussi une caisse qui n’en portait pas le nom : les petits montants laissés entre les mains de la trésorière pour les dépenses courantes. Et puis s’ajoutaient les sorties d’argent du coffre pour payer les dépenses, vues comme une recette de trésorerie courante. Apparemment cette comptabilité avait pour but de s’assurer du non détournement d’argent, mais pas d’analyser la nature des sommes en mouvement. D’ailleurs les consignes compliquées et minutieuses de garde des deux clés du coffre et du tronc, ainsi que de leur ouverture, montrent une bonne prise en compte des faiblesses humaines. Rien que pour cela, on croit y voir une plume inspirée par une longue habitude du confessionnal.

Voyons un exemple simple mais représentatif d’un compte de recette : « Le 5e octobre 1704 a été ouvert le tronc de la Charité, dans lequel on a trouvé la somme de 5 livres 13 sols, dont on a pris 2 livres 17 sols pour aider à payer la dépense des derniers mois, et le restant, qui est 2 livres 16 sols, a été mis au coffre de la Charité. »

Quant aux comptes de dépenses, ils se répétaient beaucoup avec ceux des recettes, faisant parfois doublon, car eux aussi centrés sur les mêmes flux d’argent. On lit parfois : « … et le surplus de la recette a été employé pour les autres besoins de la confrérie comme il est plus amplement spécifié à l’article de la recette du présent mois ». De rares fois, on voit le curé embarrassé à écrire son texte, préciser : « qui s’est trouvé monté à la somme de 7 livres 13 sols à peu près » ! Ces comptes de dépenses étaient même souvent moins diserts que les comptes des recettes. En ne comptant qu’épisodiquement les dons en nature, ces comptes de dépenses du registre, ne nous servent pas à connaître, même de manière approchée toutes  les actions de la confrérie. D’ailleurs ils ont été abandonnés à partir de 1727, pour n’être repris ensuite que cinq années seulement avant 1788.

Tronc d’église
Cela n’a pas empêché l’évêque de constater que des années 1746 à 1753, la confrérie avait engrangé 348 livres de recettes et dépensé 92 livres. On devine qu’une autre comptabilité devait exister, et qui n’est pas reproduite dans le registre conservé.

En reprenant le compte de dépenses à la même date que ci-dessus du 5 octobre 1704, on a un texte qui, lui, ne fait pas doublon, mais ajoute à la perplexité : « Le 5e d’octobre 1704 a été arrêtée la dépense de la trésorière qui s’est trouvée monter à la somme de 3 livres 16 sols, qui a été payée de la recette de ce jour et du restant qui était entre les mains de la trésorière. »

Mais heureusement, l’activité est en elle-même bien simple, et n’a pas besoin d’une comptabilité élaborée pour en suivre les grandes lignes. Commençons par examiner les recettes provenant des dons dans le tronc de l’église, et des quêtes. Elles sont le signe de la participation de la communauté des paroissiens au financement de la confrérie pendant près d’un siècle.

Les dons à la confrérie


Les sœurs faisaient la quête à tour de rôle chaque dimanche et fête dans l’église. Il y avait aussi un « tronc pour les pauvres malades de cette paroisse », suivant son écriteau, « en un lieu de l’église qui soit en vue », précisait le règlement. Le tronc recevait le produit des quêtes du dimanche, et on l’ouvrait chaque mois au cours de l’assemblée des sœurs. Et puis il y avait la quête annuelle dans « toutes les maisons un peu accommodées de la paroisse, même en celles qui sont les plus éloignées du bourg ». On y recueillait de l’argent bien sûr, et aussi diverses sortes de céréales, du beurre, du lin, des noix, du bois et « d’autres biens que la bonté divine aura fait recueillir, et même du linge, de la vaisselle, divers ustensiles, des meubles de quelque qualité qu’elle soit et autres choses utiles aux pauvres malades ».

Le règlement recommandait aussi d’envoyer une sœur pour demander « civilement la charité quand quelques personnes de conditions arrivent au bourg ».

Il exhortait à répandre dans les testaments des clauses de donation à la confrérie « pour l’amour de Jésus Christ qui le leur rendra plus qu’au centuple. Ah ! Qu’heureux sont ceux et celles qui dans leurs testaments laissent quelque part de leurs biens à notre seigneur, puisque pour récompense il leur fera part de son héritage céleste ! »

L’Eglise vivait dans son siècle, partageant ses travers, et le règlement n’oublie pas d’indiquer qu’on aura « soin que les juges et magistrats appliquent quelques amendes à (en faveur de) la confrérie de la charité ». Avec quelque malice, on pourrait ajouter qu’à défaut d’être toujours juste, l’administration judiciaire pouvait ainsi se montrer charitable ...

Les comptes conservés ne commencent qu’en mai 1694, et on relève deux ouvertures du tronc de l’église paroissiale cette année-là, totalisant une somme modeste de 17 livres 11 sols. Pourtant l’œuvre était fondée depuis 9 années déjà. Il est probable qu’on a là un vide de la documentation. Le curé Eustache Madeline était encore jeune, et il avait un nouveau vicaire depuis 1692, Clément Thibaud, qui le remplacera en 1696.


Les années 1694 à 1696 sont des années d’un climat terrible (9). On n’est pas étonné de constater la faiblesse des montants donnés : seulement 2 livres et 14 livres respectivement pour les années 1695 et 1697. Le froid très vif de l’hiver 1694 avait suivi les deux années pluvieuses précédentes. 1696 connut un hiver gélif pour une partie des semences, suivi d’un été pourri. 1698 fut une mauvaise année. Les dernières années du 17e siècle et les premières du 18e siècle, ont vu un climat particulièrement froid et humide, représentatif de ce qu’on a appelé le Petit Age Glaciaire. La famine et les maladies décimèrent les populations et augmentèrent la pauvreté. Faut-il y voir un lien avec la remontée des dons à partir de 1700 ? Manque de moyens d’une part, pitié accrue d’autre part, ces chiffres à eux seuls sont incapables de donner une explication sur ces facteurs contradictoires. Ensuite, de 1700 à 1705 les montants annuels trouvés dans le tronc de l’église sont importants : de 41 livres au minimum et de 60 livres au maximum, avec une moyenne de 53 livres.

On ne retrouvera plus ces montants de manière régulière avant 70 ans, alors que la monnaie avait subi une petite dévaluation dans la période. Ainsi de 1777 à 1783, les montants annuels varièrent entre des montants importants de 42 livres à 68 livres, avec une moyenne de 51 livres. Il est assez probable que ces deux séries de chiffres traduisent l’implication de deux curés de Chauché, Clément Thibaud d’abord, puis Charles Forestier plus tard.

Le 3 février 1765, on dû constater que le tronc des pauvres dans l’église avait été forcé, et qu’on avait volé la majeure partie de son contenu. Le curé Forestier avait été nommé curé de Chauché le 24 décembre précédent, alors que son prédécesseur (Jude Bellouard) était décédé le 28 novembre d’avant (Voir le dictionnaire des Vendéens sur le site internet des Archives de la Vendée). Cette vacance de la cure est peut-être à l’origine de ce vol. Le tronc fut laissé sur place et on y trouva 6 livres 4 sols 2 deniers le 17 janvier 1768. Raccommodé au printemps suivant, il sera réutilisé et ouvert régulièrement à partir du 5 juin 1768.

Le 19 novembre 1780 la quête n’avait rapporté que la modique (selon le mot du curé) somme de 2 livres, 1 sol et 3 deniers. Et le même jour « a été mis au coffre de la charité de 12 livres 5 sols 12 deniers qui s’est trouvés dans le tronc des captifs ». On est surpris de voir un tronc des captifs dans l’église paroissiale de Chauché en 1780. L’Eglise s’occupait depuis les croisades, c’est-à-dire depuis cinq siècles, de racheter les chrétiens faits prisonniers par les musulmans sur la méditerranée ou lors de razzias sur les côtes, et vendus comme esclaves en Orient ou au Maghreb. Elle organisait l’amas de dons des fidèles à cet effet, et pour faire dire  des messes pour la rédemption de ceux qu’on ne parvenait pas à racheter. L’institution était-elle devenue dépassée en 1780, ou bien faut-il expliquer le geste du curé par d’autres considérations ?

Enfin on note au fil des comptes quelques dons de particuliers hors les quêtes et le tronc, peu nombreux. Monseigneur Barillon donna dans son testament 50 livres à la confrérie de Chauché. Et puis on trouve d’autres dons de particuliers, testaments compris, souvent notés anonymement et modestes : 44 sols, 20 livres, 9 livres 12 sols, 1 livre 10 sols, 8 livres 10 sols, 6 livres, 4 livres.

On a un don forcé, révélateur du sens pratique régnant auprès de l’évêque. Le sacristain de Chauché, Gabriel Renolleau, avait obtenu une dispense de l’évêché pour se marier (peut-être de publication de bans pour en accélérer la date, ou de degré de consanguinité prohibé), mais il fut imposé en retour d’un don obligatoire de 6 livres au profit de la confrérie de sa paroisse.

Les rentes perçues par la confrérie


On se souvient que Jeanne de Gastinière avait donné 200 livres comptant au jour de l’installation de la confrérie en 1683. Et elle avait promis de doubler la somme dans les cinq années à venir. Elle mourut le 16 mai 1695 sans l’avoir fait, mais elle avait prescrit dans son testament de faire des dons de 100 livre à chacune de ses deux filles héritières. La première, Marie Roberte, née en 1660, mariée avec François Durcot, seigneur de l’Etang (Chavagnes), puis remariée au seigneur du Bois-Davy, donna 100 livres en août 1699. Gabrielle, née en 1664, mariée avec Louis de La Fontenelle, puis remariée au seigneur du Payré, donna 100 livres en avril 1704.

Bourg de Chauché
De plus, les rentes annuelles et perpétuelles, à la mesure de Chauché, provenant de Jeanne de Gastinière, étaient les suivantes :
         1° Rente de 8 boisseaux de seigle due sur la métairie de la Vrignais (Chauché), celle-ci dépendante de la chapellenie des Thoumazeau. Elle a été régulièrement payée à la confrérie par le fermier de la métairie.
         2° Rente de 11 boisseaux de seigle due sur les biens et domaines de François Bousseau, sieur des Filées. En octobre 1704, on constate que son fils Charles Bousseau, sieur des Filées, demeurant à Saint-Denis, où il était sergent royal, refuse de la payer. Pour cette raison, il sera assigné en justice par le curé Thibaud. La rente en nature sera transformée en une rente en argent de 8 livres 16 sols. Avec les arrérages, celle-ci commencera d’être payée en août 1710 par les ayants droits de Charles Bousseau, décédé entre temps. 
         3° Rente de 5 livres 15 sols due par les héritiers de feu François Chaillou et Marie Anne Dorinière son épouse, et par les héritiers de feu Mathurin Proust, sieur de la Fosse, et Jeanne Chaillou son épouse.
La rente eut ensuite pour débiteur un héritier, maître François Auvinet, arquebusier dans le bourg de Chauché, qui avait épousé Catherine Proust, qui devait 3 livres 5 sols. Et l’autre partie de la rente, d’un montant de 2 livres 10 sols, était due ensuite par maître Alexandre Bousseau, sieur du Petit-Fief, à cause de Suzanne Chaillou son épouse.
         4° Rente en argent de 8 livres 11 sols 4 deniers due par les héritiers de Pierre Basty, sieur de la Limouzinière (Chauché).

Cette rente provenait du legs du premier procureur de la Charité, Jacques Basty, sieur de la Perrauderie (Chauché), dans son testament passé devant le curé de Chauché en date du 14 février 1701. On note ici la capacité des curés à passer des testaments en concurrence avec les notaires, encore à cette date. Par son testament, Jacques Basty remplaçait la rente de 8 boisseaux de seigle, promise au jour de l’institution de la confrérie en 1685, par cette rente en argent.

Présidial dans l’ancienne forteresse de Poitiers
Celle-ci était due par ses neveux, Pierre Basty, sieur de la Limouzinière, étant son frère. Ceux-ci refusèrent de la payer ensuite et Charles Basty, l’un d’entre eux, sieur de la Limouzinière, fut condamné à le faire par le présidial de Poitiers saisi par le curé Thibaud. En 1721 il dû payer tous les arrérages de 19 années en versant une somme de 162 livres.

Charles Basty vendit peu après ses biens, domaines, maisons et jardins situés au bourg de Chauché, avec la rente due à la Charité, à maître René Forestier, sieur de la Rivière. A la Saint-Georges 1725, c’est ce dernier qui la versa. Il restait néanmoins des frais de procédure dus à la Charité, que l’acquéreur s’engagea à payer sous forme d’une rente annuelle de 4 livres. Au total il devait désormais une rente annuelle de 12 livres 16 sols à la confrérie, devenue 12 livres quelques années après. Entre temps, l’épouse de René Forestier, Marie Augereau, était devenue trésorière de la confrérie. Et elle sera élue supérieure le 18 janvier 1761, étant alors veuve.

Cette rente fut amortie plus tard par Mathurin Forestier qui en avait fait l’offre à la confrérie le 25 mai 1765. Le 1e juin 1766 l’assemblée des sœurs décida de justesse d’accepter l’offre : 3 voix contre, 4 absentions, 4 voix pour en comptant le curé et le procureur. Marie Augereau était absente, probablement pour raison de santé, et elle mourra en 1767 à l’âge de 71 ans.

Et la Charité versa en 1766 une somme de 300 livres, provenant de l’amortissement,  à Jean Eusèbe Bousseau, sieur de la Preverie et sénéchal de Beaurepaire, demeurant au bourg de Bazoges-en-Paillers. Ce dernier constitua alors, sur le « denier 25 » (4 %), une rente de 12 livres par an au profit de la Charité (acte du notaire apostolique Frappier de Saint-Fulgent du 15-11-1766). Son premier paiement est du 8 mars 1767. Il gardait la possibilité de la racheter, moyennant le versement de 25 fois son montant, soit 300 livres.

A raison d’une livre en moyenne par boisseau de seigle, les quatre rentes apportaient une ressource régulière chaque année de l’ordre de 40 livres au début du 18e siècle.

Les dépenses de la confrérie face aux famines et épidémies du 18e siècle dans la contrée


Les années de disette, mortelles pour les personnes, qu’a connue la France en 1710, 1719 et 1747, apparaissent dans ces comptes. Le curé indique le 4 août 1709 « que l’on a pris au coffre pour acheter du blé pour soulager les pauvres dans leur grande disette ». En 1710, la recette du tronc tombe à 7 livres 10 sols, mais les dépenses montent au chiffre élevé de 86 livres 19 sols.

En novembre 1719 on a distribué une rente de 8 boisseaux de seigle en espèces, ce qui était normalement interdit par le règlement. En 1720 et 1721, la recette du tronc est nulle, reprenant en 1722 à un niveau exceptionnel de 45 livres 7 sols.

Le 16 janvier 1752, le curé Jude Bellouard note : « La cherté du blé a été si grande que l’on n’a pu faire de quête par la paroisse depuis 3 ans ».

Charles Milcendeau :
La mère Pageot dans sa cuisine
Le curé d’Aubigny a écrit dans son registre paroissial des notes tout à fait intéressantes sur les fortes pluies de 1751, la cherté de la vie en 1752 et la sécheresse et épidémie de 1753. On peut les lire sur le site internet des Archives départementales de la Vendée, en accédant aux notes relevées par l’archiviste concernant les calamités du temps pour les années 1665, 1751 et 1753 à Aubigny. Ces notes se trouvent dans les rapports et délibérations du Conseil Général de la Vendée, année 1898, 2e partie, chapitre II, p. 62-66. On y accède aussi par la référence suivante : 4 Num 220/166, vues 268-272.

Dans les années 1760/1765, on a une crise frumentaire à Chauché, qu’on n’a pas pu relier à semblable phénomène étudié au niveau national. D’abord la Confrérie est obligée d’acheter le boisseau de seigle à 2 livres 2 sols 2 deniers en juillet 1760, le curé indiquant la cherté du blé à cette occasion dans son texte. De 1699 à 1721 on avait des valeurs pratiquées à Chauché de 1 livre 6 sols à 1 livre 16 sols, avec un effondrement à 16 sols le boisseau de seigle en décembre 1718. En 1762, le boisseau était revenu à 1 livre 10 sols, que se faisait payer le fermier du Boisreau (Chauché). Mais à nouveau en 1765 et 1770, le prix était monté à 2 livres et un peu plus.

La littérature historique donne des variations plus fortes, sur les périodes courtes de spéculation, que celles rencontrées ici. Peut-être que les prix étaient plus sensibles sur les foires et marchés des villes qu’en campagne. D’autant qu’il n’y avait pas de marché au sens que les économistes libéraux donnent à cette notion, faute d’une circulation suffisante des denrées d’une région à l’autre. Les déséquilibres de l’offre et de la demande n’étaient pas régulés par les prix, la variation de ceux-ci ne faisant qu’aggraver les effets de la crise.  

Le 11 mai 1762, lors d’une visite pastorale, l’évêque de Luçon, Jacquemet Gautier d’Ancize, décide d’un important achat de grains, d’un montant de 100 livres, « pour la nourriture des pauvres les plus nécessiteux, et celle de 50 livres en étoffes et hardes pour les vêtir ».

Ensuite, l’indication des dépenses reprend dans le registre pour les deux années 1765 et 1766, et pour des montants élevés : 54 livres et 79 livres. De plus, on fait une chose qui n’est marquée que deux fois dans le registre, et contraire au règlement on distribue de l’argent : « on y a pris 50 livres 15 sols en liards (pièces de 3 deniers), qu’on a distribués et qu’on distribuera aux plus nécessiteux de la paroisse, ainsi qu’il est convenu par les sœurs, le sieur Royer (le procureur) et moi (le nouveau curé Forestier) » (compte de dépense du 2 juin 1765).

L’épidémie de dysenterie de la fin d’année 1779, ressentie cette année-là à Chavagnes et Saint-André-Goule-d’Oie, ne semble pas avoir étendu ses méfaits à la Rabatelière, ou du moins en faible proportion. A Chauché, elle fut notée sur le registre paroissial par le curé comme une « maladie contagieuse ». On y compta 19 morts en septembre, 13 en octobre et 9 en novembre, soit un total de 41 morts, à comparer aux 78 morts à Saint-André pour la même période. Malheureusement les comptes de dépenses de la confrérie sont muets pour cette période.

Il en est de même pour une autre épidémie constatée par le nombre de décès sur le registre de Saint-André de février à mai 1784 : 42 morts, et sur celui de Chauché : 45 morts.

Nous avons dit que les contrôles de l’évêché dans les comptes de la charité, se sont faits sur des chiffres qui ne sont pas reproduits dans les comptes du registre passés à la postérité. Et nous avons des totaux intéressants à noter lors de deux visites épiscopales. D’abord en mai 1753, l’évêque remonte à 7 années antérieures. Le total des ressources de la période se monte à 348 livres, et celui des dépenses à 92 livres, d’où un boni laissé dans le coffre de 256 livres. En 1778, le contrôle à porté sur les 16 années précédentes, de mai 1762 à septembre 1778. Les ressources de la période se montent à 925 livres, et les dépenses à 903 livre, d’où un boni laissé au coffre de 22 livres.

On constate ainsi que dans le troisième quart du siècle, les ressources moyennes annuelles sont de 58 livres. Si on retient une valeur de 40 livres provenant des rentes, il reste environ 18 livres par an provenant des dons des fidèles. Quant aux dépenses, elles passent d’un niveau faible de 13 livres en moyenne annuelle en 1646/1753, à 56 livres en 1762/1778 (avec l’arrivée du curé Charles Forestier). Cependant il faut prendre ces chiffres avec précaution, n’étant pas sûr qu’ils intègrent toutes les valeurs de ressources et dépenses en nature.

Les responsables et les sœurs de la charité


Les vrais directeurs de la confrérie de Chauché étaient les curés de la paroisse. Le premier est Eustache Madeline, originaire du Calvados et âgé de 34 ans au moment de l’installation de l’institution. Le registre conservé de la confrérie ne porte aucune trace de son activité, mais son rôle dans l’origine de l’œuvre a dû être déterminant.

Il eut un nouveau vicaire en 1692, Clément Thibaud. C’est ce dernier qui écrivit les premiers comptes sur le registre à notre disposition. Il y signe comme curé de Chauché à partir du premier janvier 1696, alors qu’Eustache Madeline est décédé plus tard, le 5 juillet 1699, âgé de 50 ans. Il entreprit des travaux à la sacristie et dans l’église en 1699 : « J'ay fait faire, cette année 1699, la sacristie de Chauché et le grand coffre qui est dedans avec les tirettes, et blanchir le cœur de l’église, et fait marché pour faire le grand autel », note-t-il  à la fin du registre de 1699. Clément Thibaud est mort en son presbytère de Chauché le 28 décembre 1744 (vue 158 sur le registre numérisé), apposant sa dernière signature sur le registre paroissial au mois de juillet précédent.

Jansénius
Jude Bellouard lui succéda en mars 1745. Mais les comptes de dépenses du registre n’existent pas sous son ministère, comme ce fut le cas avec son prédécesseur de 1727 à 1744. L’abbé Boisson, transcripteur du registre, note que Jude Bellouard ne tient pas son registre avec la netteté et l’application de son prédécesseur, « mais cette œuvre de charité lui tient manifestement à cœur », ajoute-t-il. Les comptes mal écrits, selon lui, lui paraissent avoir été victimes de distractions, et semble-t-il aussi d’une mauvaise vue. S’agissant de l’appréciation d’un professeur du petit séminaire de Chavagnes, il faut bien sûr la prendre en considération. Par ailleurs, Jude Bellouard est connu pour s’être opposé avec violence à son évêque, monseigneur de Verthanon, accusé de jansénisme. Voir à cet effet notre article publié sur ce site en octobre 2011 : Le catéchisme des trois Henri : le curé de Chauché attaque son évêque.

C’est Charles Forestier qui lui succéda en 1764, fils de René Forestier et de Marie Augereau, de Chauché. A voir les comptes, il s’attacha à redonner de la vigueur à la confrérie dès son arrivée. En rédigeant les comptes de ressources, chaque deux mois en général, il notait avec précision la présence des sœurs à l’assemblée. Le style employé laisse deviner une envie d’exigence. D’ailleurs on retrouve ce trait de caractère dans une polémique qu’il n’hésita pas à déclencher dans la paroisse, au sujet de la répartition de l’impôt royal de la taille. Il la trouvait injuste à Chauché et n’hésita pas à écrire en 1776 au lieutenant général de Poitiers pour la dénoncer. La démarche provoqua une assemblée des habitants de la paroisse, où il fut largement désapprouvé. Voir à ce sujet notre article publié sur ce site en septembre 2013 :Les assemblées d'habitants à Saint-André-Goule-d’Oie au 18e siècle.

Puis vint Jean Henri Lebouc en 1788, la dernière année du registre, avec son langage écrit moderne et parfaitement maîtrisé. Il prêta le serment en 1791, portant un regard bienveillant aux réformes des Etats Généraux. Dommage que nous soyons dépourvus de documentation après 1788. Il écrit à la fin du registre paroissial de 1789 : « Note : c’est, dans cette année que commencèrent les Etats Généraux de la France qui lui promettent le bonheur en réformant les abus et les vices d'une administration faible et usée. Cette besogne, si elle s'opère, est due à la philosophie de quelques citoyens distingués qui, depuis longtemps, en font la matière principale de leurs occupations. »

Les animatrices de la confrérie étaient les officières, la première d’entre elles étant la supérieure. Après Jeanne de Gastinaire, les sœurs élisent à sa place en août 1695 Marie Touraine. Elle était l’épouse de Jacques Basty sieur de la Perrauderie, bienfaiteur et premier procureur de la charité. Ensuite on eut Suzanne Chaillou, veuve d’Alexandre Bousseau sieur du Petit-Fief, décédée à 80 ans et inhumée dans l’église. Marie Anne Augereau, fut élue le 18 janvier 1761. Elle était l’épouse de René Forestier, et mère du nouveau curé à partir de 1764. Décédée en 1767, elle fut remplacée par Marie de la Haye, demeurant à la Chapelle, où elle est décédée en 1791 à 71 ans. Elle soigna un infirme chez elle.

la Perrauderie à Chauché
Le premier procureur de la charité était Jacques Basty sieur de la Perrauderie, demeurant à Villeneuve (près du bourg de Chauché). Probablement à cause de cette fonction, Jacques Basty fut inhumé dans l’église de Chauché en 1701. Il était le fils de Pierre Basty (1600-1645) et d’Esther Roirand (1605-1648), qui s’étaient mariés en 1626 à Chauché. Sa mère était la fille du seigneur du Coudray (Saint-André). La généalogie d’Esther Roirand remonte jusqu’au roi Louis VI le Gros, à la dix-huitième génération, et ils ne sont pas rares les habitants de Chauché à avoir pour cette raison une goutte de sang bleu dans les veines (10). Jacques Basty eut 5 frères et sœurs. Nous avions déjà cité son frère Louis, époux de la première garde meuble de la confrérie Anne Rangouneau. Un autre frère, Pierre, marié à Michelle Chedanneau, sieur de la Limouzinière, était débiteur de la rente donnée à la confrérie. Jacques Basty fut le père lui-même de 8 enfants. Outre ses propres domaines, il avait une activité de fermier de redevances et domaines. Ainsi était-il en 1677 fermier des dîmes et terrages de la Benetière, Limouzinière et la Mainrollant, dus à la seigneurie de la Rabatelière (11).

Du 4 septembre 1707 jusqu’au 5 novembre 1758 on ne trouve pas de mention du nom du procureur, mais on sait que le 17 septembre 1713 fut élu procureur Alexandre René Bousseau (1670-1745), sieur du Petit-Fief. Il a été procureur fiscal de la Jarrie, demeurant à Chauché, et il s’est marié en 1712 avec Suzanne Chaillou (fille de François Chaillou et de Marie Anne Dorinière).

Le 5 novembre 1758, le nouveau procureur élu fut Joseph Royer sieur du Puytireau (Chauché), apothicaire. Il décéda le 22 mars 1774 à 76 ans. Il fut remplacé par René de la Haye, sieur de la Picauderie.

Et les sœurs ? Le registre porte le nom de 19 femmes à la date du 7 août 1695. Ce chiffre révèle bien un engagement significatif. Au total, on trouve le nom de 94 sœurs pour la période de 1695 à 1788. Nous ne connaissons pas tout le monde, mais à l’évidence la majeure partie d’entre elles appartient au milieu le plus favorisé de la paroisse. Faut-il s’en étonner à voir la disponibilité nécessaire ? Cette exigence excluait toutes celles qui devaient consacrer une part de leur temps dans les champs et aux travaux d’artisanat. On verra néanmoins une servante faire partie des sœurs, avec l’autorisation de son maître évidemment. A la manière de l’époque, le curé Forestier les désignait avec l’article défini précédent leur nom : « la Basty, la Tournerie, la Bossard ». Né à Chauché, c’était un familier.

Permanence et métamorphose de la « dame patronnesse »


Ce personnage de « dame patronnesse », date beaucoup dans notre époque marquée par la séparation du religieux et du temporel, et par la prise en charge de la santé par l’Etat moderne. Il peut même faire sourire dans une certaine tradition anticléricale et anti « morale bourgeoise ». Quoique la pauvreté, notion relative à chaque époque, n’ait pas été éradiquée, et que le besoin personnel de se réaliser pour certaines personnes dans le don de soi n’a pas disparu. Si le mot même de « morale » gêne certains contemporains, qui préfèrent parler de « repères » ou de « valeurs », sa réalité se porte bien. Elle s’est adaptée à un nouveau monde politique. Les « organisations humanitaires » contemporaines ne prolongent-elles pas désormais les confréries de la Charité ? Entre Jeanne de Gastinaire et Coluche, la filiation ne serait-elle pas plus sérieuse qu’il n’y parait ? L’Eglise et sa morale n’ont pas disparu, en témoignent l’abbé Pierre, mère Theresa, etc. Mais elle a perdu le monopole de l’action en ce domaine.

A la fin du 17e siècle, la moquerie des sœurs de la Charité existait déjà, et sans doute chantait-on quelques pamphlets d’un « Jacques Brel » oublié (chanson de « La dame patronnesse ») en quelques « lieux de mauvaises fréquentations ». En témoigne cet extrait des explications du règlement de la charité s’adressant aux curés : « Ils recommanderont aussi de temps en temps en leurs prônes aux paroissiens, de ne pas prendre cette liberté damnable de se moquer de cette sainte confrérie, de ses charitables emplois, ni de celles qui ont le bonheur d’y être enrôlées ; leur faisant bien concevoir que ces sortes de railleries ne procèdent que de l’ennemi du genre humain et de la charité  … ». Ces raisons des moqueries au 17e siècle, inhérentes à l’époque évidemment, et qu’il faudrait d’abord connaître, restent à investiguer. L’activité de ces femmes dérogeait à leur statut traditionnel. Elles ne pouvaient avoir que deux destinées possibles : se marier ou entrer en religion. Leur statut dérangeait.

La confrérie de la Charité n’avait pas le monopole


On a trouvé à Montaigu des « sœurs de la Propagation et de la confrérie de la Charité »  (12). Ce mot de propagation trouve son origine dans la vocation première d’une congrégation religieuse catholique, dite « de la Propagation de la Foi », orientée vers la lutte contre le calvinisme. Elle a élargi ensuite son action en direction des pauvres, à la fois dans les hôpitaux et dans les écoles pour les « enfants du peuple ». Elle est devenue l’Union Chrétienne ensuite. Et derrière cette dernière, on trouve l’influence de « Monsieur Vincent » (de Paul) (13). Ainsi, des sœurs religieuses et des laïques, semble-t-il, ont alors uni leurs efforts, à Montaigu, sur le même terrain de la pauvreté.

A Saint-Fulgent, depuis une fondation de Mme de Chevigné en 1771, il y avait quelques religieuses provenant très probablement de la même congrégation de l’Union Chrétienne, se consacrant à la fois à l’instruction des filles et aux soins au pauvres (14). On les appelait aussi vulgairement la communauté des propagandes de Saint-Fulgent (15). En revanche on n’y a pas rencontré de confrérie animée par des laïques comme à Chauché. Aux Essarts une fondation d’aumône a été créée par la baronne des lieux, Mme de Mercœur comme elle est désignée dans le document consulté (soit Marie de Luxembourg décédée en 1623, soit sa fille Françoise de Lorraine décédée en 1669). La dame avait doté la fondation d’une rente de 100 livres par an à payer par le fermier de la baronnie, suivant un bail de 1721 (16). On trouve aussi une confrérie de la charité aux Herbiers (17), et une autre à la Rabatelière (18).

Nous n’avons pas trouvé semblable institution non plus à Saint-André-Goule-d’Oie, ce qui n’est pas une preuve de son inexistence, quand on sait le peu de soins apportés parfois aux archives. Néanmoins on pense qu’il fallait une conjonction de bonnes volontés pour faire naître et durer ce type d’institution. Il fallait d’abord une autorité, incarnée dans l’exemple de Chauché par monseigneur de Barillon, mais aussi un relais en la personne du curé de la paroisse. Ensuite il fallait un bienfaiteur (trice), ce qui est déjà moins fréquent. Les riches n’hésitaient pas à payer beaucoup de messes dans leur testament, en prévision du repos de leur âme, mais l’habitude de donner aux pauvres y parait moins fréquente. Quoiqu’il faille rester prudent, le testament n’étant pas le seul moyen pour donner. Et bien sûr on avait des quêtes à l’intention de l’ensemble des paroissiens. Mais nous avons vu que, sauf courtes périodes exceptionnelles, les montants reçus, hors les rentes dues, ne représentaient que 30 % en moyenne des dépenses de l’œuvre à Chauché.

Il ne faut pas en déduire que l’action sociale en faveur des pauvres n’a pas existé dans les paroisses n’ayant pas de confrérie de la Charité ou quelques religieuses. Comme l’instruction, elle était l’affaire de l’Eglise. En effet, on voit au Moyen Âge les abbayes du Bas-Poitou ouvertes aux malades pauvres du dehors. La charte de l’abbaye de la Grainetière en 1180, fixait à 12 le nombre de pauvres obligatoirement pris en charges par les moines. Les religieux et religieuses tenaient aussi des hôpitaux dans les villes, des Maisons-Dieu, des Maisons hospitalières, des aumôneries (chargées de distribuer des aumônes), des maladreries, des Maisons Rouges, des Marmites des Pauvres (19).

V. Mottez : Portrait d’Amaury-Duval
(musée de la Roche-sur-Yon)
Dans les paroisses, le clergé était impliqué au premier chef pour les secours en cas de calamité, et dans la lutte contre la pauvreté et les maladies, avec l’aide du roi et de son administration parfois. Alors les vicaires et les curés organisaient la charité aux plus nécessiteux en sollicitant les riches. Même en 1880, le  châtelain de Linières, Amaury-Duval, était toujours sollicité. Et pour l’époque bien sûr cela paraissait plus naturel que ce ne le serait de nos jours.

On a aussi les comptes du châtelain de la Rabatelière qui prouve cette implication des riches envers les pauvres par l’intermédiaire des curés des paroisses. Ainsi cette écriture, à titre d’exemple, dans le registre des paiements tenu par le régisseur en mai 1770 : « J’ai donné pour les pauvres par ordre de Mme de la Clartière la somme de 120 livres, savoir 96 livres à M. le curé de la Rabatelière et 24 livres à celui de Boulogne suivant leurs quittances de plusieurs dates. » (20).

Dans son testament en 1754, son beau-frère, René de Montaudouin, avait donné « 2 000 livres aux pauvres honteux de la paroisse de Saint-Nicolas [sa paroisse à Nantes], laquelle sera remise aux mains des dames de la Charité pour être par elles distribuées ». Pour les curés des 16 paroisses vendéennes où il possédait des propriétés, il légua aussi 2 000 livres de dons aux pauvres. Ainsi le curé de Saint-André-Goule-d’Oie eut une part 230 livres (21).

Et il était rare qu’à chacun de leur passage dans leur château, les seigneurs de la Rabatelière ne distribuent pas des aumônes en réponse aux demandes ; au total : 9 livres 6 sols en septembre 1772, 6 livres en mars 1773 (22). Dans son testament en 1821, la châtelaine donne la liste, à l’intention de ses héritiers, des 8 étudiants qu’elle aide à faire leurs études et le montant annuel qu’elle leur donne, qui va de 30 F à 400 F (23).

Ces dons comportaient moins d’altruisme autrefois qu’ils n’en auraient aujourd’hui, car ils faisaient partie d’une obligation morale forte, comme attachée à la condition sociale des riches. Et dans cette pratique on remarque le rôle central d’intermédiaire de solidarité du curé de la paroisse, s’ajoutant ou complétant celui de chef de la communauté religieuse.

Et puis le rôle de l’Etat a évolué significativement surtout à partir du 18e siècle. Louis XV et son successeur ont décidé de la distribution de boites de médicaments, et de l’envoi de médecins gratuits en cas d’épidémie. On ouvrit même des ateliers de charité (24). L’historien Le Roy Ladurie explique bien qu’au fur et à mesure que le sort des gens s’est amélioré, notamment au 18e siècle, les populations acceptaient de moins en moins les ravages des épidémies et des famines. Elles devenaient plus exigeantes. En réponse, l’intervention de l’Etat de faisait alors dans la conception paternaliste de la monarchie. Le Roy Ladurie explique aussi comment s’est instaurée une impopularité corrélative et paradoxale du donateur royal dans ces interventions (25).

L’histoire des ravages opérés pendant la Révolution sur les institutions de charité, à cause de la lutte antireligieuse, ne se résume pas facilement. Et dans ce domaine aussi il faut distinguer l’affichage des intentions, de la réalité. Au début du 19e siècle, l’Etat se préoccupa de créer des asiles pour les handicapés mentaux considérés comme dangereux. Les conseils généraux financèrent la prise en charge d’autres handicapés comme les aveugles. Et vers la fin du 19e siècle on voit apparaître le premier bureau de bienfaisance à Saint-Fulgent. A cet égard tout se passe comme si le 19e siècle prolongeait le 18e siècle, avec une intervention accrue de l’Etat de plus en plus concerné par la misère. Le 20e siècle opéra une transformation de son rôle en ce domaine sous l’influence de diverses écoles de pensées politiques, y compris religieuses, soit à visée réformatrice soit à visée révolutionnaire. Pour certains, la notion même de charité fut rejetée comme antinomique de la société idéale de justice à promouvoir.


(1) registre de la confrérie de la Charité de Chauché, Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 28-1.
(2) Marie Aimé Rivière, Henri de Barillon (1639-1699), 1981, Archives du diocèse de Luçon, bibliothèque.
(3) Armand Baraud, Les établissements de Charité en Bas-Poitou sous l’Ancien Régime, Revue du Bas-Poitou, 1908-1, p. 42 (vue 23) et s.
(4) aveu du 31-8-1584 du Bignon Guymard à la Merlatière, Archives de Vendée, G. de Raignac, Dépouillements d'archives publiques et privées concernant les familles vendéennes : 8 J 101, vol. 12, page 68.
(5) Armand Baraud, ibid.
(6) confession de M. de Barillon, dans Don Fonteneau, T. 65, f. 578, à la bibliothèque municipale de Poitiers, cité par l’abbé boisson : 7 Z 92, les visites pastorales, aux Archives du diocèse de Luçon.
(7) maladie caractérisée par de petites taches pourprées, nettement circonscrites, et produites par une hémorragie cutanée sous-épidermique. Elle ne paraît pas bien déterminée, et a dû être confondue parfois avec des rougeoles et des scarlatines malignes ou la petite vérole.
(8) Jean Artarit, Les docteurs en médecine de Montpelllier en Bas-Poitou, au moment de la Révolution, CVRH no 22 (2015-2016), page 125 et s.
(9) E. Le Roy Ladurie, Histoire humaine et comparée du climat, Fayard, 2004.
(10) Le site internet Loipri.over-blog.com donne les ascendances de Jacques Basty en remontant au roi de France Louis VI.
(11) réplique du 14-4-1678 de Chitton à Jacques Basty, Archives de la Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/G 48.
(12) Docteur Mignen,  Paroisses, églises et cures de Montaigu, 1900, page 51.
(13) Propagande (école de) de Montaigu, dans le dictionnaire toponymique de la Vendée, en ligne sur le site internet des Archives départementales de la Vendée.
(14) Archives Historiques de Saintonge et d’Aunis, 1896, tome 25, p.130, citées par le site famillesvendennes.fr : Chevigné de (Branche de Preigné et la Grassière).
(15) estimation des biens du couvent de Saint-Fulgent à la Javelière le 29 germinal an 7, Archives de Vendée : 1 Q 218.
(16) bail du 10-10-1721 de la baronnie des Essarts à Merland, page 5, Archives nationales, chartrier de Thouars : 1 AP/1135.
(17) titre nouveau de rente de 18 £ due par Rose Verdon aux sœurs de la charité des Herbiers, Archives de la Vendée, notaires de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/3.
(18) arrentement du 26-4-1764 de 400 livres au profit de la Charité de la Rabatelière, Archives de Vendée, notaires de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/3.
(19) Armand Baraud, ibid.
(20) Rabatelière, dimes et boisselage, dons aux pauvres, épingles aux domestiques, Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 58-9.
(21) les Montaudouin, testament du 28 et 29 novembre 1754 de M. Montaudouin de la Rabatelière, ibidem : 7 Z 64.
(22) ibidem note (17).
(23) caveau des Bruneau et héritage de Mme de Martel, ibidem : 7 Z 48-2.
(24) Armand Baraud, Les établissements de Charité en Bas-Poitou sous l’Ancien Régime, Revue du Bas-Poitou, 1908-2, p. 146 (vue 17) et s.
(25) Emmanuel Le Roy Ladurie, Histoire humaine et comparée du climat, Fayard, 2044, page 232.

Emmanuel François, tous droits réservés
Avril 2017, complété en mars 2018




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