dimanche 1 mars 2020

Les seigneurs des Essarts en Vendée (1716-1789)


Blason de ma maison d'Urfé
Joseph Marie de Lascaris, marquis d’Urfé, acheta la baronnie des Essarts vers 1716 à Marie Jeanne Baptiste de Savoie-Lorraine et à son fils Victor Amédée de Savoie, duc de Savoie et roi de Sardaigne. Les Lascaris d’Urfé puis les Lascaris de La Rochefoucauld jouiront de la baronnie des Essarts jusqu’en 1757, date de sa saisie par les créanciers suite à leur banqueroute. Le marquis de Lespinay l’acheta en 1787, puis la Révolution Française vint clore peu après cette longue histoire des seigneurs des Essarts.  

Joseph Marie de Lascaris d’Urfé (1652-1724)


Dans son aveu en 1718 des Essarts à Charles Bretagne de la Tremoïlle, duc de Thouars, le nouveau propriétaire se présente ainsi : « messire Joseph Marie de Lascaris d’Urfé, marquis d’Urfé et de Bâge, comte de Virieu-le-Grand, Valromey, de Saint-Just-en-Chevalet et de Bussy, baron des Essarts, seigneur de la Bastie, Rochefort, Saint-Didier et autres lieux, grand bailli du Forez et l’un des gentilshommes choisis par sa majesté pour la personne de monseigneur le dauphin » (1). La maison d’Urfé était originaire du Forez où elle possédait le château de la Bastie d’Urfé (Saint-Etienne-le-Molard), les seigneuries de Rochefort (Saint-Laurent-de-Rochefort) et Saint-Didier-sur-Rochefort, et les comtés de Bussy (Bussy-Albieux) et Saint-Just-en-Chevalet. Tous ces lieux sont situés actuellement dans la Loire en pays de Forez, comté dont ils étaient baillis depuis des générations. Le bailli tenait à peu près le même rôle que le sénéchal en Poitou, judiciaire et militaire essentiellement au début, puis surtout judiciaire ensuite. Il exerçait son pouvoir au nom du roi en son comté et ressort de Forez (2). Les d’Urfé avaient aussi des possessions dans la Bresse, avec le comté de Virieu-le-Grand et Valromey (Ain) et le marquisat de Bâge (Saône-et-Loire près de Macon).

Depuis Jacques Ier d’Urfé (1534-1574) la famille portait le nom de Lascaris d’Urfé. Le motif remonte à la grand-mère de sa femme, Anne de Lascaris (1487-1554). Celle-ci, fille de Jean Antoine de Lascaris, comte de Tende, avait épousé d’abord Louis de Clermont-Lodève avec qui elle n’eut pas d’enfant. Elle se remaria avec René de Savoie en 1501, fils bâtard du duc de Savoie et demi-frère de Louise de Savoie, la mère de François Ier. Anne de Lascaris eut 5 enfants de son second mari. Quand sa petite-fille, Renée de Savoie, fille de Claude de Savoie (1507-1566), épousa en 1554 Jacques Ier d’Urfé, elle imposa qu’à défaut de mâles dans la famille d’Urfé, l’ainée des filles ferait prendre à son mari le nom et les armes des Lascaris (3). Elle mourut 2 mois après la signature du contrat de mariage. Le prestigieux nom de Lascaris qu’elle voulait sauvegarder provenait des anciens empereurs de l’empire de Nicée constitué après la prise de Byzance par les latins au début du 13e siècle. Le mari et les descendants de Renée de Savoie s’intitulèrent désormais Lascaris d’Urfé. L’acquéreur de la baronnie des Essarts était un des arrière-petits-fils de Jacques 1er de Lascaris d’Urfé et de Renée de Savoie.

Il était marquis d'Urfé et de Bâge, comte de Sommerive (province de Coni en Italie), lieutenant du Haut et du Bas Limousin en 1686, alors que son frère aîné était évêque de Limoges. Il avait épousé Louise de Gontaut-Biron et mourut à Paris le 13 octobre 1724 à l'âge de 72 ans sans laisser de postérité. Ses biens allèrent à son petit-neveu, Louis Christophe de La Rochefoucauld, petit-fils de sa sœur Marie-Françoise d’Urfé, qui avait épousé Jean de la Rochefoucauld.

Louis Christophe de La Rochefoucauld Lascaris (1704-1734) et Jeanne Camus de Pontcarré (1705-1775)


Louis Christophe de La Rochefoucauld Lascaris était fils de Jean Antoine de La Rochefoucauld (1653-1720) et de Marie Thérèse Guerin de Lugéac. Son père était mort en 1720 et à cette date il devint l’héritier à venir de son grand-oncle, Joseph Marie de Lascaris d’Urfé, avec une condition : ajouter le nom de Lascaris à son patronyme. Il épousa le 11 septembre 1724 Jeanne Camus de Pontacarré, un mois avant le décès de son grand-oncle. Il appartenait à la famille La Rochefoucauld, de la branche de Barbezieux et des marquis de Langeac, à cette époque marquis de Langeac (Haute-Loire) et comte de Saint-Ilpize (Haute-Loire). Il devint au décès de son grand-oncle, un mois après son mariage, marquis d’Urfé et de Bâge, et aussi baron des Essarts.

Le droit de rachat de la baronnie des Essarts dû au duc de la Tremoïlle et duc de Thouars, suite au décès de Joseph Marie de Lascaris d’Urfé, devait être payé par le fermier de la baronnie, Jacques Merland, sieur de Champeau, suivant son bail en cours. Il se montait à une année de revenus et il en paya la moitié, soit « 4 650 livres en une lettre de change payable à vue à l’ordre de sa dite altesse par lui tirée sur M. Claude Groux banquier à Paris », correspondant aux revenus de l’année 1729 (4). On observe que cette année-là les revenus étaient encore inférieurs d’environ 2 000 livres à ceux de l’année 1649. Et pourtant la période du Petit Âge Glaciaire, avec ses calamités climatiques, était terminée, et le pays entrait dans une période de reprise économique qui allait durer longtemps. Mais on a pu constater dans certaines métairies du château voisin de la Rabatelière que la remontée des revenus a pris du temps, parfois trois décennies, et on n’est donc pas surpris du constat fait des difficultés économiques de la baronnie des Essarts à cette date.

Jeanne Camus de Pontcarré
Jeanne Camus de Pontacarré (1705-1775) était la fille du premier président du parlement de Rouen (cour de justice) et de Françoise Michelle de Braguelonne. Celle-ci eut pour demi-frère l’abbé Christophe Bernard de Braguelonne, qui fut membre de l’Académie des sciences. Elle est connue pour ses extravagances et ses fréquentations avec le comte de Saint Germain et le comte de Cagliostro, qui l’entrainèrent dans l’univers des sciences occultes. Elle entretint même des relations avec le célèbre aventurier italien Casanova.

Louis-Christophe de La Rochefoucauld Lascaris demeurait ordinairement au château de Langeac en Auvergne, résidant aussi à Paris, soit chez monsieur Pelichon, rue du Batoir (près de Saint-André-des-Arts), soit chez son oncle, l’abbé de Braguelonne rue des Deux Postes, ou chez son beau-frère, monsieur de Pontcarré, maitre des requêtes (5). Il servit comme capitaine d’une compagnie dans le régiment de cavalerie de la Roche-Guyon, puis fut nommé colonel du régiment en 1731. Il mourut de la petite vérole (variole) au camp de Tortonne dans le Milanais le 7 janvier 1734 (6).

Devenue veuve à 29 ans, Madame d’Urfé, ne se remaria pas et dilapida une partie de sa fortune avec les personnages douteux cités plus haut. Elle devint la tutrice de ses enfants et intervint en leur nom dans les affaires de la baronnie des Essarts. Son fils unique mourut en 1742 à l’âge de 16 ans. Il lui resta deux filles, Adélaïde Marie Thérèse née en 1727, et Agnès Marie née en 1732.

Le duc de Thouars fit une saisie féodale des revenus de la baronnie en mai et juin 1751 faute de devoirs remplis (7). Elle fut signifiée à Landais, greffier et régisseur du château des Essarts. Un mémoire non daté (situé vers fin 1751) et non signé, mais pour le compte de « Mademoiselle de La Rochefoucauld d’Urfé », explique que cette dernière ne refuse point ce qu’elle doit, et qu’elle croit avoir rendu la foi et hommage qu’on lui demande. Mais le dénombrement à suivre nécessite un temps considérable pour le mettre en état, car le papier censaire (liste des titres de propriétés) de la terre des Essarts est en cours de réfection. Le fermier qui devait le remettre est mort le 8 juillet 1750 sans l’avoir mis à jour. Il s’agit de Jacques Merland sieur de Champeau, dit le texte, le même fermier qu’en 1721, le texte ajoutant : « Mademoiselle de La Rochefoucauld espère que le conseil de M. le duc de la Tremoïlle voudra bien lui accorder 1° la main levée de la saisie féodale sous l’offre qu’elle fait de prêter la foi et hommage, supposé que cette formalité n’ait point été remplie ; 2° un temps convenable pour rendre son dénombrement. Elle est certaine que ses gens d’affaires ne perdront pas un instant à le mettre en état » (8). On pense que la situation se régularisa ensuite avec le duché de Thouars. Mais voilà bien un indice de la lourdeur inhérente à la mise à jour des papiers censaires, inhérente aussi à la propriété féodale, même si le décès du fermier n’a pas arrangé la situation. On voit aussi à quel point la terre des Essarts paraissait bien lointaine à ses propriétaires parisiens. 

Logis de Beaumanoir
On ignore les manières d’agir des officiers de la baronnie sur place. Fonctionnaires du seigneur ayant acheté leurs offices, leur activité était encadrée par la réglementation en vigueur, mais restait guidée par son caractère patrimonial. On le voit dans une querelle opposant la Rabatelière aux Essarts sur une affaire de scellées apposées au château de Beaumanoir en la paroisse de Dompierre-sur-Yon. C’est dans ce château, où il avait vécu, que mourut René Esprit Baudry d’Asson, seigneur de Landelière, Beaumanoir et de la Boissière-de-Montaigu. Aussitôt après la mort, le juge des Essarts fit apposer des scellées sur les meubles et papiers du défunt. Le juge de la Rabatelière et de la Jarrie lui dénia ce droit, et fit enlever les scellées pour en apposer de nouvelles. L’affaire fut portée au présidial de Poitiers, et le seigneur de la Rabatelière affirma en 1754 « que l’ouvrage des officiers des Essarts est un trouble à la possession des seigneurs de la Rabatelière » (9). Cette concurrence de champs de compétences intéressait surtout les officiers concernés, même s’ils agissaient au nom du seigneur.

Adélaïde de La Rochefoucauld de Lascaris d’Urfé épousa en 1754 Alexis Jean du Chastellet. Elle était marquise de Bagé, Langeac, Urfé, comtesse de Saint-Just, Saint-Ilpyce, Arlet (Haute-Loire), la Bathie et baronne des Essarts. Par son mariage, le marquis du Chastellet s’appela Alexis Jean de Lascaris d’Urfé, marquis du Chastellet et de Fresnière.

Alexis Jean de Lascaris d’Urfé du Chastellet


Il était le fils Jean du Chastellet, comte du Chastellet, seigneur de la Frenière, de Vermanton (Bourgogne), et de Suzanne Talon. Alexis Jean du Chastellet fut gouverneur de Bray-sur-Somme à partir de 1736 et grand voyer de Picardie (responsable de la voirie). Il avait épousé en 1741 Jeanne Regnault, qui mourut sans enfant en 1753 (10), et il se remaria en 1554 avec Adélaïde de La Rochefoucauld de Lascaris d’Urfé.

La fortune de la famille La Rochefoucauld Lascaris était déjà mal en point l’année de ce mariage, subissant des poursuites judiciaires et des saisies. On sait que le marquis de La Rochefoucauld du Chastellet, avec ses 18 000 livres de rentes annuelles, devait en 1704 s’employer à désintéresser les créanciers de son père et de ses frères pour un montant de 80 000 livres. À cause de la guerre contre la Savoie, il ne pouvait pas toucher les revenus de ses terres du Piémont (11). Un demi-siècle après les affaires s’étaient-elles arrangées ? La veuve Jeanne Camus de Pontacarré n’avait-elle pas trop gaspillé son argent ? La terre des Essarts était-elle bien tenue et avait-elle retrouvé la prospérité ? Autant de questions que nous nous posons, sans pourvoir y répondre. Elles nous permettent d’entrevoir les raisons possibles des saisies.

Cachet de la baronnie des Essarts (1770)
Archives de Vendée : B 1434
Le 6 septembre 1757, la baronnie des Essarts fut saisie par les commissaires aux saisies réelles du parlement de Paris, à la requête de Jean Baptiste Sallière, bourgeois de Paris, « sur messire Alexis Jean Lascaris d’Urfé du Chastellet et sur dame Adélaïde Marie Thérèse Lascaris de la Rochefoucauld d’Urfé, son épouse » (12). L’énumération des biens saisis recoupe le contenu des aveux rendus au 17e siècle. C’est un autre bourgeois de Paris qui devint adjudicataire général de la terre et seigneurie des Essarts, Jean Michou repéré en 1761. Son fondé de procuration aux Essarts était alors Jean Antoine Ducros de Duenne, bourgeois demeurant à Marsugeau paroisse d’Archigny (dans la Vienne à l’est de Poitiers). Ce dernier dû nommer un garde « de la forêt des Essarts, eaux, pêches et chasses et dépendances de la baronnie » le 16 juin 1770, Charles Boudaud habitant de Saint-Martin-des-Noyers. Sa lettre de nomination fut scellée des armes de la baronnie en cire rouge, pour être envoyée au maitre particulier des Eaux et Forêts de Fontenay-le-Comte, afin que celui-ci reçoive le garde en son office (13). Peu après, le fondé de procuration du fermier judiciaire fut un notaire de Saint-Fulgent, Claude Joseph Frappier (14), auquel succéda un nommé Corbelin (15). Ce dernier afferma vers 1772 la baronnie des Essarts en entier à Charles Guyet de Saint-Fulgent, ami du notaire Frappier (16). Guyet demeura fermier jusqu’à l’arrivée d’un nouveau propriétaire en 1787. Il avait acheté en 1784 le fief de la Barette, mouvant des Essarts, à René Louis Marie de Jousbert, baron du Landreau (Herbiers) (17). Ce Guyet était un authentique homme d’affaires qui amassa une importante fortune, notamment en affermant et gérant des patrimoines fonciers. Voir sa biographie publiée sur ce site en avril 2013 : Simon Charles Guyet à Saint-Fulgent (1733-1793).







Alexis Louis Marie de Lespinay (1752-1837)


En 1787 on imprima une affiche pour la mise en vente aux enchères de la terre des Essarts. La voici copiée ici (18) :

Terre, baronnie et seigneurie des Essarts. Terre et seigneurie de Sainte-Cécile ; Châtellenie, terre et seigneurie de l’Aublonnière et de Moraine ; Fief et seigneurie du Breuil Nicou et dépendances, situés en Bas-Poitou
A VENDRE PRESENTEMENT
Sur l’enchère de 603 000 livres

Le tout composé de 8 240 boisselées de terre, dont 2 850 en bois et futaie, 3 700 en terres labourables, et le surplus en prés, pacages, jardins, pâtis, exploitées par 13 métairies. A cette terre sont attachés des droits honorifiques très beaux dans 3 paroisses et des fiefs qui s’étendent dans 15 ou 20 autres, ce qui procure une mouvance sur plus de 6 lieux d’étendues, avec tous droits de haute, moyenne et basse justice, de sceaux, armoiries, droits de lods et ventes, rachats, sous-rachats, guets et reguets, bians et corvées, banalités de fours et moulins. Il existe sur cette terre 5 moulins à eau, 4 à vent. Un des produits consiste en redevances portables de 2 400 boisseaux tant en avoine qu’en seigle. Cette terre que l’on assure rester la seule qui ait des bois dans la province, offre pour 120 000 livres au moins de bois de haute futaie à couper. La grande route de Saumur aux Sables passe sous les murs du château ; la rivière le Lay que l’on projette de rendre navigable, traverse cette terre, qui se trouve placée à 10 lieux de la Rochelle et à 12 de Nantes.
Le bail judiciaire est adjugé 24 100 livres, les sous-baux portent le revenu fort au-dessus.
L’on pourra diviser s’il se présente des enchérisseurs pour les différentes parties qui composent la Terre.
Les enchères seront reçues au greffe civil du parlement les vendredi 18 mai, 15 juin 1787, de relevée.
L’adjudication sans espérance d’autres remises, pourra être prononcée l’un de ces 2 jours, si les enchères s’élèvent à un prix raisonnable.
S’adresser à Me de La Monoye, procureur au parlement, rue Saint-André-des-Arcs, vis-à-vis la rue Contrescarpe.

Affiche de mise en vente des Essarts (1787)
Archives nationales : chartrier de Thouars
En retenant les chiffres de surfaces indiqués on voit que les 1 000 ha de l’ensemble se partageaient en 350 ha de bois et futaie, 450 ha de terres labourables et 200 ha de prairies, pacages et jardins. Les 13 métairies mentionnées comprenaient une moyenne d’environ 45 ha, ce qui parait plausible, et pouvaient rapporter un revenu total pour le propriétaire probablement d’environ 6 000 livres par an, sans les coupes de bois. Ce chiffre est intéressant à rapprocher de la valeur d’environ 4 000 livres de redevances féodales à cette date que pouvaient valoir les 2 400 boisseaux de redevances portables. Il montre un nombre insuffisant de métairies par rapport au montant des droits féodaux, pour assurer l’avenir d’une baronnie importante. Par comparaison on a l’exemple de la châtellenie du Puy du Fou, vendue en 1788 pour 820 000 livres avec un revenu annuel évalué à 48 650 livres (19).

Quant aux trois paroisses évoquées, où le baron des Essarts a de « très beaux droits honorifiques », il s’agit des Essarts, de Chauché et de Saint-André-Goule-d’Oie. Dans son aveu à Thouars en 1639 il se disait y « ayant droit de patronage et fondation » (20). C’était exagéré, à moins que le sens des mots lui fût particulier. Le droit de choisir le desservant à la cure ne lui appartenait pas en effet, au moins à Chauché et à Saint-André. Sans doute en pratique avait-il droit à quelques honneurs symboliques : bénédiction dans les cérémonies religieuses, préséance dans les processions, coups d’encensoir, etc. 

La coupe des bois devait être autorisée par l’administration des Eaux et Forêts de Fontenay-le-Comte et faisait l’objet d’une ferme à part. La baronnie des Essarts n’est pas la seule terre qui ait des bois dans la province, si on songe à la Rabatelière avec la forêt de Gralas, ou à la forêt de la Chaize-le-Vicomte. 

Quant à la rivière du Lay, le projet de la rendre navigable était bien ambitieux ; a-t-il vraiment existé ? 

On note enfin l’absence de la mention de la verrerie dépendant de la baronnie, et installée au lieu de Détroit dans la forêt des Essarts sur la paroisse de Saint-Martin-des-Noyers. On apprend son existence dans un document concernant la verrerie de Rortheau à Dompierre-sur-Yon en 1758 (21). Mais peut-être n’appartenait-elle pas au baron des Essarts, ou était-elle inactive à l’époque, ou tout simplement d’un rapport assez faible. L’industrie n’existait pas à l’époque, et il ne faut pas voir ce type d’installation avec l’esprit conditionné par les normes économiques de notre époque.

Alexis de Lespinay
C’est Alexis Louis Marie de Lespinay qui acquit la terre des Essarts le 3 aout 1787 (22). Il habitait au château du Pally à Chantonnay. Son père, Alexis Samuel de Lespinay, avait épousé dans l’église de Saint-André-Goule-d’Oie Félicité Cicoteau, dame de Linières, le 11 août 1750 (vues 82 et 83 du registre paroissial accessible sur le site des Archives de Vendée). Sa fortune doit beaucoup à l’héritage de son grand-oncle Gabriel des Noues, malheureusement assassiné en 1738 par Barraud des Granges après un repas bien arrosé dans une auberge de Saint-Fulgent (23). Son oncle, Louis Gabriel de Lespinay, est seigneur de la Vrignonnière, petite seigneurie des Essarts, où son grand-père était né. Son frère cadet, Charles Augustin de Lespinay, est seigneur de Linières (Chauché). 

Pour payer son acquisition Alexis Louis Marie de Lespinay s’adressa en 1788 à Charles Guyet, qui était encore fermier de la baronnie un an plus tôt (24). On ne sait pas s’il le resta longtemps après. Guyet avait délaissé son activité de maitre de poste à Saint-Fulgent à cette époque, il gérait de nombreux domaines, soit comme fermier soit comme propriétaire, devenant aussi en corollaire négociant en grains et en bétail. Il prêtait de l’argent, se portait caution, et aussi servait d’intermédiaire financier. Ainsi a-t-il été agent d’affaires de la famille Arnoux-Rivière, du grand commerce nantais (25). Pour Alexis de Lespinay il trouva un nommé Barreau qui prêta 238 000 livres. Et pour rembourser ce dernier, Guyet trouva un autre prêteur le 28 juillet 1791, Lambert, pour une somme de 60 000 livres. Le 7 février 1792 M. de Lespinay révoqua le mandat de Guyet tout en ratifiant la convention passée avec Lambert (26). À cette dernière date, entre l’aristocrate et le bourgeois, qui sera bientôt élu électeur du canton de Saint-Fulgent dans le camp des révolutionnaires, la politique creusait un fossé qui deviendra vite infranchissable. Tout avait bien commencé pourtant dans l’euphorie de 1789. Alexis Samuel de Lespinay, père de l’acquéreur, avait été colonel de la garde nationale de Chantonnay. Il avait présidé le 30 mai 1790 un rassemblement en confédération des gardes nationales de 18 paroisses des environs (dont Saint-André-Goule-d’Oie, Saint-Fulgent, les Essarts) au Fougerais de Sainte-Florence-de-l’Oie (27). Cette concorde des gens de toutes conditions dans la région autour des réformes de 1789 a disparu au bout d’un an, puis a laissé la place à une guerre civile à partir de 1793, accompagnée d’un massacre de masses par les autorités révolutionnaires.

Le château des Essarts servit de prison et de lieu d’exécution. Les bâtiments, avec les dépendances et son église, furent incendiées en 1794 par une des colonnes de militaires chargées d’éliminer les habitants de la contrée et de détruire les habitations et les moyens de subsistance (28). Les domaines d’Alexis de Lespinay et de son frère de Linières furent confisqués à cause de leur émigration et vendus comme bien national. Anne de Montault, épouse d’Alexis Louis Marie de Lespinay, dû quitter le Pally pour échapper à la mort. Elle se cacha dans une cabane située dans la partie de la forêt des Essarts qui touche le village de Curin, (paroisse de la Chaize-le-Vicomte). Elle avait avec elle son fils et sa fille (29). En mars 1798, vendant ses biens propres pour cela (30), elle acquit des propriétés confisquées de son mari : l’Aublonnière, le Grand Morne, le Breuil Nicou à Sainte Cécile, la Tabarière, la Silletière, les deux moulins à eau et à vent, les Boucheries, les Mornières, le Chataigner à Chantonnay. Les biens des Essarts rachetés furent le château, la Maison Rouge, la Capètrie, la Piletière, la Guibonnière, la Grande métairie. À Saint-Martin-des-Noyers elle racheta les Cosses, la Noue Etienne, la Painerie, le Sablon, le Détroit. Et à Saint-Philbert-du-Pont-Charraut elle racheta la Maison Neuve et la Fenêtre (31). Elle fit aussi des réclamations aux autorités du département au sujet de ces biens (32). Les propriétés du Pally n’avaient pas été confisquées (33).

Nouveau château des Essarts
Alexis Louis Marie de Lespinay, revenu vivant d’émigration, reconstruisit le château du Pally en 1824 (34). Celui des Essarts resta plusieurs dizaines d’années à l’abandon. Son fils, Louis Armand de Lespinay (1789-1869), général en retraite qui avait été page de Napoléon et son officier d’ordonnance (1808), entreprit de construire un nouveau château aux Essarts en 1854/1857 (35), en récupérant des pierres de l’ancien. Sa fille, Henriette Armande de Lespinay (1829-1894), en hérita. Elle épousa en 1850 Charles Adrien Joseph Bonabes, vicomte de Rougé, et leur descendance habite toujours le nouveau château.  

Une association des amis du vieux château des Essarts s’occupe de l’ouverture au public des vestiges de l’ancien château en juillet et août de chaque année. Un site internet publie des précisions sur ces vestiges : http://www.passionchateaux.com/ch_les_essarts.htm







(1) Aveu des Essarts du 1-3-1718, Archives nationales, chartrier de Thouars : 1 AP/1135.
(2) Acte de cession d’héritage du 7-9-1543 par Vital Bodet authentifié par le bailli du Forez, collection privée Thierry Guilment.
(3) http://labastie.chez-alice.fr/jacquesi.htm. Voir aussi : Arthur David, Documents historiques sur le Forez, Alexis-Jean de Lascaris d’Urfé, marquis du Chastellet, Imprimerie Chorgnon et Bardiot à Roanne, 1891.
(4) Quittance du 3-5-1730 du rachat des Essarts à Thouars, Archives nationales, chartrier de Thouars : 1 AP/1135.
(5) Lettre de Proust du 8-2-1729 à M. Volluette avocat parisien de M. Descazaux, Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/G40.
(6) de Courcelles, Histoire généalogique et héraldique des pairs de France, des grands dignitaires de la couronne, ... T 8, 1827, page 93.
(7) Saisie féodale du 15-5-1751, de la baronnie des Essarts, Archives nationales, chartrier de Thouars : 1 AP/1135.
(8) Mémoire de 1751 sur la saisie féodale des Essarts, Archives nationales, chartrier de Thouars : 1 AP/1135.
(9) Complainte du 24-4-1754 du seigneur de la Rabatelière pour les scellés à Beaumanoir, Archives de la Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/E 28.
(10) François Alexandre Aubert de la Chesnaye dds Bois, Dictionnaire de la noblesse, 2e édition, T. 4, 1772, page 255.
(11) Arthur David, Documents historiques sur le Forez, Alexis-Jean de Lascaris d’Urfé, marquis du Chastellet, Imprimerie Chorgnon et Bardiot à Roanne, 1891.
(12) Saisie réelle du 9-9-1757 de la baronnie des Essarts, Archives nationales, chartrier de Thouars : 1 AP/1135.
(13) Dossier de réception du 16-6-1770 de garde de la forêt des Essarts, Archives de Vendée, maitrise des Eaux et Forêts de Fontenay : B 1434.
(14) Liquidation du rachat des Essarts dans les années 1770, Archives nationales, chartrier de Thouars : 1 AP/1135.
(15) Quittance du 22-1-1763 du rachat payé aux Essarts pour Languiller, Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/F 8.
(16) Ferme du Sablon 9-12-1774 de C. Guyet à Gréau, Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/7.
(17) Achat du 30-10-1784 du fief de la Barette de C. Guyet à Jousbert du Landreau, Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/10.
(18) Affiche pour la vente des Essarts aux enchères en 1787, Archives nationales, chartrier de Thouars : 1 AP/1135.
(19) Eugène Deriez, Le Puy du Fou châteaux et seigneurs, imprimerie Pacteau à Luçon, 1964, page 89.
(20) Aveu des Essarts à Thouars du 13-6-1639, Archives nationales, chartrier de Thouars : 1 AP/1136.
(21) Dépositions du 21-10-1758 pour l’enquête sur la verrerie de Dompierre, Archives de Vendée, maitrise des Eaux et Forêts de Fontenay : B 1448-1449.
(22) De Grimoüard, Etude sur le prieuré des Mignon (novembre 2001). Aussi, C. de Sourdeval, Le général baron de Lespinay dans l’annuaire de la société d’émulation de la Vendée, 1868, p. 126, vue 65 aux Archives de Vendée.
(23) Archives de Vendée, G. de Raignac, Quelques familles du Bas-Poitou, tome 5 terminé le 30 mai 1986 : 8 J 5, famille de Barraud, page 61 et 62.
(24) Procuration du 18-11-1787 dans l’instance de C. Guyet pour le fief de la Barette, Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/12.
(25) Idem (22).
(26) Recueil général des lois et des arrêts en matière civile, 1e série, 2e volume Paris 1843, page 49 : Cour de cassation du 8 nivôse an 13, Lambert/Lépinay.
(27) Louis Brochet, Le canton de Chantonnay à travers l’histoire, Livre d’histoire-Lorisse, 2007, page 59.
(28) C. de Sourdeval, Le général baron de Lespinay dans l’annuaire de la société d’émulation de la Vendée, 1868, p. 126, vue 65 aux Archives de Vendée. Voir aussi :
(29) R. Valette, Famille de Lespinay, Revue du Bas-Poitou 1898-1, page 100.
(30) Communication de M. Charles de Lespinay en 2009.
(31) Archives de Vendée, vente des biens nationaux en l’an 6 (germinal, ventôse et floréal), à Montault-Lespinay : 1 Q 253 no 527, 528, etc.
(32) Archives de Vendée, réclamation de Mme de Montault sur des biens nationaux : 1 Q 293.
(33) Louis Brochet, Le canton de Chantonnay à travers l’histoire, Livre d’histoire-Lorisse, 2007, page 4.
(34) Maurice Bedon, Le château au XIXe siècle en Vendée, Lussaud (1971).
(35) Idem (28).

Emmanuel François, tous droits réservés.
Mars 2019

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