octobre 02, 2014

Le standing au 18e siècle d'un bourgeois de Saint-André-Goule-d’Oie.


En décrivant l’architecture du logis de Louis Corbier, bourgeois habitant le logis du Coudray en 1762, nous avons pu en souligner son importance par rapport aux habitations des gens du peuple de la campagne du Bas-Poitou. En même temps, son standing est bien éloigné de l’aisance et du luxe des plus riches dans les vrais châteaux de l’époque. L’inventaire de ses biens meubles et effets après son décès, nous confirme cette impression de richesse « médiane ». Poursuivons maintenant la description de cet inventaire en commençant par un élément primordial dans le confort intérieur : les lits.

Les lits


Ceux-ci comprenaient d’abord la « boisure » ou châssis en bois. Sa partie basse, le « châlit », soutenait les matelas et paillasse avec la lingerie. Sa partie haute comprenait des piliers soutenant un plafond. Des rideaux en descendaient pour éviter les courants d’air et protéger l’intimité. Ce n’était pas des lit-armoires comme en Savoie. Dans le « petit renfermi » du valet de ferme au bout du toit aux vaches, on note néanmoins l’absence de rideaux de lit.

Les rideaux du lit tombereau pour enfant dans la cuisine, ainsi que le lit de domestique à coté,  étaient de couleur verte de « cadis », une grossière étoffe de laine. La laine était plus finement travaillé pour les rideaux de « sargette » de couleur « dolline » (rougêatre) au lit du sieur de Beauvais, le maître des lieux. De plus l’inventaire indique « une frange de soie auxdits rideaux ». Quant au lit de sa femme, ils étaient en tissu de « Bellegarre ».

René Robin : Intérieur vendéen
Dans la chambre du haut on trouve un « fond de lit de vergettes ». Celles-ci étaient les ancêtres de nos modernes lattes de sommier. Dans les autres lits il y avait une « paillasse » en guise de sommier. C’était un grand sac de toile bourré de matières solides qui ne nous sont pas indiquées ici. Ce pouvait être de la paille par exemple. Il faut souligner qu’un matelas reposait sur cette paillasse, signe évident de confort, en un temps ou un seul élément faisait fonction à la fois de sommier et de matelas chez les gens modestes, les plus nombreux. D’ailleurs, le lit de la domestique dans la cuisine n’a qu’une paillasse. Encore est-elle mieux lotie que dans beaucoup de maisons ou on a dormi longtemps sur la paille elle-même. Les registres paroissiaux nous livrent de temps en temps dans les actes de baptême l’expression de baptême « sur la paille ». On voit bien qu’à chaque fois celui-ci a été fait de toute urgence dans la crainte d’une mort prématurée du nouveau-né. L’expression est révélatrice, même si l’usage du mot a duré plus longtemps que l’usage de la paille elle-même, devenant une expression consacrée.

Les matelas utilisés ne nous sont pas décrits autrement qu’avec ces simples mots : « matelas de toile ». Nous savons néanmoins que la toile renfermait une matière souple et moelleuse, textile ou végétale.

En dehors des draps, les couvertures, constituaient l’élément important de la literie, elles étaient tissées en « toile », ou en « taffetas ». Dans le lit de la domestique il n’y a qu’une couverture de toile jaune.

Dans le lit de madame de Puyrousset on trouve trois couvertures, de toile jaune, de toile blanche et la dernière de « colmande de plusieurs couleurs ». Son mari a deux couvertures de laine, l’une de laine croisée (façon « sargette ») de couleur « dolline » (rougeâtre), et l’autre verte. Et dans la chambre du haut on trouve deux couvertures. La première est une « catalogne » blanche (désigne une couverture belle et fine). La deuxième est une couverture  de « droguet » jaune (laine), comme les rideaux. Enfin le valet de ferme a une couverture dans son lit et deux « bernes d’étoupe » (gros draps épais et tissés avec des fibres grossières). Rappelons que les fils d’étoupe ont longtemps servi aux plombiers pour l’étanchéité des raccords de tuyaux.

Les traversins existaient bien sûr à l’époque. La domestique n’en avait pas, alors que le valet de ferme disposait d’un « travers » (traversin). Il était garni de plumes comme les deux autres traversins de la maison, celui de madame et celui de monsieur. Mais seule madame avait un oreiller en plus.

Le chauffage, l’éclairage et l’hygiène


Le moyen de chauffage se résumait à la cheminée chez Louis Corbier, comme chez ses métayers. Alors que les plus riches bénéficiaient des poêles construits en briques dans un coin des pièces, parfois recouverts de magnifiques faïences ou mosaïques. Outre la cuisine, trois chambres avaient leur cheminée au Coudray, ce qui est à souligner. Les cheminées contribuaient aussi à renouveler l’air dans les pièces quand elles fonctionnaient. À une époque et dans un pays ignorant beaucoup des règles élémentaires d’hygiène, ce rôle était important. Dans le grenier du logis il y avait un tas de charbon, pour des usages domestiques particuliers, mais certainement pas pour alimenter les cheminées. Celles-ci bénéficiaient de la place réservée à l’économie des haies dans l’activité agricole de l’époque, les fournissant en fagots de bois.


Évoquer le confort dans ce logis du 18e siècle exige de faire l’impasse sur l’éclairage, la salle de bain et les toilettes. Pour la lumière on disposait de « chandelières de cuivre avec leur mouchette et porte mouchette ». Celle-ci servait à moucher la chandelle, c'est-à-dire à couper la portion de mèche brûlée. Nous avons déjà relevé dans notre article précédent l’existence d’une « fontaine » dans la chambre de la maîtresse des lieux, c’est à dire d’un vase, réservoir d’eau, pour faire sa toilette. Énumérant les meubles de sa chambre, il nous a paru logique de la citer, comme meuble servant à la toilette. Quant aux pots de chambre, l’inventaire les ignore.


Les ustensiles de cuisine et l’équipement ménager


L’équipement de la cuisine en ustensiles ne présente pas un grand intérêt, malgré son importance. Il est évalué en effet à 93 livres au total, ce qui représente une belle somme en valeur d’occasion. Et pourtant il n’y a même pas de cuisinière. Pour conserver les viandes séchées on avait un « charnier » dans le cellier : petite construction en terre, isolant de la chaleur extérieure. Pour laver le linge, les larges lavoirs extérieurs constituaient le moyen universel à cet effet. Mais dans ce logis on utilisait aussi une petite « poêle à lessive » : elle permettait de chauffer l’eau contenue dans une cuve grâce à un compartiment situé en dessous, où on allumait un feu de charbon.

Certains pots, cuillères ou chaudrons dans la cuisine étaient en fer, mais aussi en « airain », métal proche du bronze actuel, fait d’un alliage de cuivre avec d’autres métaux. Les casseroles et les chandeliers étaient en cuivre rouge bien connu, mais aussi en « cuivre jaune » (laiton). Il y avait une « seille » (seau) en bois avec sa « brellière » en fer (la beurlère du patois « moderne », si l’on peut dire). Pour conserver le lait on utilisait des « ponnes » en terre (grand vase ou cuve).

Enfin, un équipement de la cuisine attire l’attention : deux fusils, de chasse probablement. Et dans une armoire de la chambre de Louis Corbier, on trouve en plus deux pistolets et une épée à poignée d’argent « lame à l’arrelet », équipement indispensable de l’honnête homme d’autrefois, conservé sans doute par tradition.

À cet équipement de la cuisine il faut associer la vaisselle du ménage entreposée dans des armoires des chambres à coucher : 68 assiettes, 11 mazarines (assiettes creuses introduites en France par Mazarin pour servir le potage, remplaçant les écuelles), 4 saladiers, 2 plats d’étain, 12 cuillères d’étain, 4 pots de faïence, 2 salières de cristal, etc. Certains éléments étaient décorés « aux armes de ladite dame de Puyrousset et de sa famille », d’origine noble. Il y avait aussi des objets en argent : boucles d’oreilles, cuillère potagère, couverts, gobelets, écuelle, boucles. Les notaires les pesaient avec des trébuchets, qui étaient de petites balances servant à peser des objets précieux. On obtenait ainsi le poids en once d’argent, dont le cours était fixé pour un marc (poids de référence en cuivre, correspondant dans notre cas à 8 onces d’argent). Le tout de l'inventaire pesait 48,25 onces valant 297 livres, à 48 livres le marc d’argent. Là encore, pauvreté en comparaison de Versailles, mais richesse  en comparaison de la métairie d’à côté.

Le linge


Cette aisance de la société campagnarde que nous montre l’inventaire se remarque aussi dans le linge de maison, où règne l’abondance. On entassait le linge comme on épargnait l’argent : 37 nappes de table en lin, 13 nappes d’étoupe, 39 draps, 20 bernes, 27 essuie-mains, 19 douzaines de serviettes, etc. Cette abondance se retrouve dans les gardes robes. Pour madame : 113 coiffes et 24 coiffes de nuit, 71 chemises, 8 robes, 15 jupes ou jupons, 18 bonnets, etc. Monsieur est plus raisonnable : 7 paires de bas, 14 mouchoirs, 3 perruques, 2 chapeaux, 45 chemises, 11 tours de col, etc. Cette abondance n’était-elle pas autant due au désir de ne rien jeter qu’à l’aisance ? On hésite à répondre. Néanmoins il ne faut pas oublier, pour comprendre cette abondance de linge, les techniques de lessive de l’époque. Dans les bonnes maisons, les draps et nappes sales bénéficiaient après usage d’une pré-lessive ou dé-trempage. Séchées, elles attendaient ensuite la lessive annuelle de Pâques (la bujaille). On utilisait pour cela de la cendre, à laquelle on ajoutait des feuilles de lierre ou de saponaire pour obtenir un produit moussant. Celui-ci était enfermé dans de petits sacs de toiles spéciaux disposés sous le linge au fond de la cuve. On versait l’eau ensuite, récupérée puis reversée plusieurs fois de suite dans la même cuve avec un pouvoir détergent de plus en plus fort à chaque fois.

Il n’y a pas que le nombre à considérer, la qualité était diverse bien sûr. Ainsi la plupart des chemises étaient en lin (on disait « de lin en lin »), mais d’autres en toile, et certaines ouvrées, comme les nappes, en lin ou en étoupe.

Les habits


Il en était de même pour les habits. Une robe et une jupe doublées de taffetas, ont été estimées ensemble à 100 livres, mais on en trouve d’autres à 36, 24 ou 18 livres. Ce qu’on désignait de « robe » était le haut uniquement, accompagnée de sa jupe assortie, descendant jusqu’aux chevilles. On a ainsi « une robe de taffetas verte, avec la jupe de même façon, une cape de taffetas, couleur de gorge de pigeon (de couleur changeante, suivant qu’il est exposé à la lumière, comme fait la gorge d’un pigeon) et une mante de taffetas noire, estimées le tout ensemble eu égard à la vétusté, la somme de cinquante livres ». Mme de Puyrousset variait les styles comme il se doit, comme par exemple, avec cette « robe d’indienne (coton imprimé, que cite aussi le Bourgeois Gentilhomme dans la scène II) à fleurs, fonds blanc avec la jupe de même façon, doublée de toile », ou « une autre robe de gros détour rayée avec la jupe aussi rayée de couleurs différentes ».

Dans les grandes occasions, Louis Corbier portait par exemple « un habit de drap couleur de gris de lin (couleur douce de la fleur de lin) avec la veste de la même façon, brodée d’un galon d’argent et boutonnière de la même façon ». L’inventaire décrit aussi « un habit de camelot (laine ou poil de chèvres) blanc cannelé à boutons de poils de chèvre » et « une veste de soie couleur jaune à bouton d’argent et une calotte de la façon de l’habit ».

Ses bas étaient pour la plupart en laine de différentes couleurs ou en coton blanc. Mais il avait aussi deux paires de bas de soie, l’une blanche et l’autre gris de lin. Il faut se rappeler que le pantalon est une mode vestimentaire répandue par la Révolution Française. Avant, et y compris pour les paysans, on portait des culottes ou haut de chausses, descendant jusqu’aux genoux. C’est pourquoi on désigna les révolutionnaires de « sans culotte ». Les jambes étaient couvertes par des bas ou chausses. Les paysans dessinés dans les livres sur la Guerre de Vendée, avaient eux aussi leurs hauts de chausse et leurs chausses, les pieds dans des sabots en bois.Leurs chapeaux aux larges bords, appelés « chapia rabalet », était d’usage pour les cérémonies et les sorties, et pas pour travailler dans les champs, selon l’abbé Boisson (2).
 

Tous ces habits évalués d’occasion se montaient à la somme de 940 livres, dont 300 pour Louis Corbier. Le mobilier a été évalué pour un montant de 560 livres, les ustensiles de cuisine et la vaisselle pour 130 livres, le linge de maison pour 450 livres et les objets divers pour 530 livres. Les objets précieux et l’argent liquide se montaient à 740 livres.

Le bétail


L’inventaire comprenait aussi le bétail, faisant partie des biens meubles, évalué au total à 1160 livres. Sur la métairie du Coudray, attenante au logis, le propriétaire possédait une jument de huit ans, évaluée 100 livres, 134 livres avec son équipement. Il avait aussi deux vaches et un cochon (136 livres). Le bétail servant à l’exploitation de la métairie, à finalité de trait principalement, était possédé par moitié entre le propriétaire et le métayer. Il en était de même à la borderie du Gast (Saint-André-Goule d’Oie), où l’inventaire a aussi eu lieu. Pour la première exploitation, la part du propriétaire a été évaluée à 330 livres, et pour la deuxième à 180 livres. Enfin il a été déclaré dans l’inventaire l’évaluation de la souche de bétail revenant au propriétaire à la métairie de Villeneuve (Chauché) : 380 livres. Pour aider à faire un lien avec les valeurs d’aujourd’hui, on relève les valeurs retenues par les deux experts pour chacune des bêtes suivantes :

Un bœuf : 50 livres (3 ans) à 85 livres (7ans)
Une vache : 15 à 18 livres
Un taureau de 2 ans : 25 livres
Une torre : 12 livres (2 ans) à 15 livres (3 ans). C’est une jeune vache qui n’a pas encore porté)
Un veau : 22 livres
Une brebis : 1 livre

François Brillaud : Vieille femme et sa vache
Quelle différence dans ces cheptels de bétail entre la métairie du Coudray et la borderie du Gast ? Les brebis étaient plus nombreuses au Coudray (30 au lieu de 18), mais au Gast il y avait en plus 2 chèvres et un daim (nom vulgaire du bouc ou du chevreau). Dans les deux exploitations il y avait 3 vaches avec 3 veaux et torres. La différence résidait principalement au nombre de bœufs : 6 au Coudray, avec 2 taureaux en plus, et 2 seulement au Gast.

L’inventaire conservé dans les archives du notaire de Saint-Fulgent du 8 au 13 février 1762 (1) comprend cinquante pages. On voit qu’elles contiennent des informations intéressantes pour comprendre cette époque lointaine de seulement deux siècles et demi. Il est vrai que depuis presque deux siècles, les progrès scientifiques et techniques, ainsi que les évolutions politiques et sociales, nous ont éloignés en accéléré de cette période, nous la rendant tellement éloignée de nous.

L’inventaire comprend aussi le contenu de la petite bibliothèque de la maison. Nous avons publié un article en mars 2013 : La bibliothèque d’un bourgeois de St André Goule d’Oie en 1762. S’y ajoutent les créances, au niveau d’un fonds de roulement de trésorerie apparaissant comme normal pour ce propriétaire aisé de plusieurs métairies. Les papiers de famille sont seulement répertoriés dans l’inventaire, et leur contenu n’apparaît que dans le libellé des titres. C’est pauvre en informations, mais constitue bien sur une source intéressante de données que nous avons déjà exploitées.


(1) Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/3, inventaire après-décès de Louis Corbier de Beauvais du 8 au 13 février 1762.
(2) iconographie et notes biographiques de Vendéens, Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé boisson : 7 Z 113.

Emmanuel François, tous droits réservés

septembre 01, 2014

L'ancien logis du Coudray au 18e siècle à Saint-André-Goule d’Oie


L’actuel logis du Coudray a été restauré au 19e siècle, pour remplacer le précédent, incendié par les révolutionnaires pendant la guerre de Vendée. Sans dessin représentant celui d’avant, il parait difficile de se faire une idée de son architecture avant sa destruction par les bleus.

L’inventaire après-décès de 1762


Cependant, l’inventaire après-décès de son propriétaire, Louis Corbier, sieur de Beauvais, effectué du 8 au 13 février 1762, nous permet d’esquisser une description (1). Elle est représentative des riches habitations de l’époque dans le bocage vendéen, bien éloignées néanmoins de nos standards de conforts modernes comme on va le voir.

Le propriétaire était un bourgeois, possédant la métairie attenante à son logis au Coudray et une borderie au village du Gast, toutes deux à Saint-André-Goule d’Oie. Il possédait aussi une borderie à Villeneuve (Chauché), une métairie à Saule (la Verrie) et la métairie des Piots en la paroisse de Saint-Pierre de Cholet. Son logis constituait autrefois la maison noble du fief du Coudray, à l’origine vassal de la seigneurie du Coin (Saint-André). En 1762, celle-ci, ainsi que sa propre seigneurie suzeraine, Languiller (Chauché), appartenaient au seigneur de la Rabatelière, Montaudouin.

La notion de « maison noble », qui lui avait été attachée, désignait un bien noble ne préjugeant pas de son architecture. C’était l’habitation principale du seigneur du fief, ou parfois celle de son fermier ou régisseur, quand le propriétaire accumulait les propriétés de fiefs. Mais en tant que bien noble il était exonéré de certains impôts pour les nobles. C’est dire si on a conservé avec intérêt, quel que soit l’importance et l’état des bâtiments, l’appellation de maison noble au fil des siècles de l’Ancien Régime.

L’architecture du logis


Logis actuel
Le bâtiment de la maison noble du Coudray comprenait deux niveaux en rectangle, sans forme originale. Le corps central du logis actuel restauré au 19e siècle, avec ses trois niveaux, est plus haut et moins long que le bâtiment du 18e siècle. Et on sait que les deux ailes ont été ajoutées lors de la restauration. Nous n’en savons pas plus sur le bâti des murs et sur la toiture. Mais avec une bonne probabilité de ne pas se tromper, on peut reprendre ce que des photographies de maisons semblables, ayant traversé les siècles, nous apprennent. Les pierres étaient apparentes, et souvent l’encadrement des portes et fenêtres bénéficiait d’une esthétique propre par sa forme en arrondi au-dessus, ou par ses matériaux, où le granit remplaçait le schiste. La tuile rouge était alors le matériau noble qu’on savait fabriquer dans les tuileries des environs. Elle recouvrait les toitures des riches maisons, alors que les autres étaient recouvertes de chaume. 

Néanmoins un pigeonnier dépassait le toit au logis du Coudray, auquel on accédait à l’intérieur par le grenier. À lui seul il donnait au bâtiment une rare distinction dans la région. Sa longueur aussi dénotait, et pouvait en imposer, comprenant au rez-de-chaussée six pièces en enfilade, où l’on passait d’une pièce à l’autre, sans couloir. A l’étage, il n’y avait que deux chambres, mais prolongées par un grand grenier servant à entreposer les récoltes de céréales et de fruits. En comparaison rappelons-nous que les maisons des métayers ne comprenaient que deux pièces au rez-de-chaussée avec le grenier au-dessus. Pour les plus importantes, dans les grandes métairies, on comptait trois pièces.




Le salon


Dans le langage de l’époque, une pièce dans une maison s’appelait généralement une chambre. Sa destination était toujours multiple, à la fois cuisine, chambre à coucher, etc. Mais chez Louis Corbier il y avait beaucoup de chambres et certaines avaient une destination particulière.

C’était le cas de « la chambre d’entrée, appelée le salon » dit le texte de 1762. Pas de vestibule ni de couloir, on entrait directement dans ce qu’on a appelé un salon, mais le mot nous apparaît un peu abusif ici. S’y trouvaient une met ou huche à pétrir le pain, reposant sur deux socles en bois. À côté une sorte de cage (appelée clisse) avec des châssis d’osier ou de jonc, « ouvrant à deux portes, fermant celle d’en haut à clé en fer, celle d’en bas avec un loquet ». Un garde-manger complétait le mobilier. Chez les plus riches bourgeois ou nobles, le salon n’avait rien à voir avec cet ameublement bien rustique, mais au combien plus aisé néanmoins que dans l’habitation du métayer d’à côté.

La cuisine


Tableau d'Albert Anker
On passait de cette pièce d’entrée dans la cuisine. Là-aussi son mobilier donne une idée très précise de l’usage de la pièce. Bien sûr il y avait une table entourée de bancs, un coffre en bois et de nombreux ustensiles de cuisine. Mais il y avait aussi deux lits, un « petit lit à tombereau » pour enfant et un « lit de domestique ». Comme souvent, la cuisine servait aussi de chambre à coucher, ici pour les domestiques.

La chambre à coucher de madame


La troisième pièce du rez-de-chaussée était « la salle basse de la maison où était décédé ledit sieur de Beauvais ». C’était en fait la chambre à coucher de madame, possédant une cheminée. Elle était meublée de deux lits, deux armoires, trois petites tables, dix fauteuils, neuf chaises et un guéridon. À l’intérieur des armoires s’y trouvaient la garde-robe de la maîtresse des lieux, du linge de maison et aussi un peu de vaisselle. Pour faire sa toilette, il y avait ce qu’on appelait une « fontaine » en faïence enchâssée dans un montant en bois sculpté, c'est-à-dire un vase à contenir de l’eau, avec sa « tirette ». Celle-ci était une ouverture qu’on ouvrait et qu’on fermait avec des bouchons. À côté se trouvait une paire de carafes avec son porte carafe de faïence. Au mur était accroché un miroir et deux tableaux « dont l’un représentant la Sainte Vierge et l’autre un Christ ». La décoration avait sa touche de gaîté avec des images imprimées (en noir et blanc ou couleur, on ne sait pas), « neuf feuilles d’images attachées aux murs de ladite salle, intitulée Versailles, départ de l’enfant prodigue, l’air, la terre, le feu et l’eau ». C’est la seule pièce de la maison ainsi décorée sur ses murs.

La chambre à coucher de monsieur


À côté de cette chambre se trouvait la chambre du maître des lieux, plus petite, dénommée dans l’inventaire « la chambre au bout de la salle ». Une armoire contenait ses habits et une autre quelques habits de madame et de la vaisselle précieuse. On y découvrit deux pistolets, une épée et une tenue de cavalier. Outre un lit bien sûr, la chambre était aussi meublée d’un fauteuil, deux chaises et deux tables ovales. Et un escalier permettait d’accéder de cette pièce dans une chambre située à l’étage.

Le débarras


De cette chambre de monsieur on passait ensuite dans une autre pièce, désignée comme celle « ayant sortie sur le jardin ». Elle avait donc une porte donnant sur l’extérieur, probablement à l’arrière de la maison où devait se trouver le jardin. C’était plutôt une pièce de remise, un débarras comme l’on dit habituellement en Vendée. L’aérropage faisant l’inventaire, composé d’un notaire et de son collègue, le procureur fiscal des Essarts, Mme de Puyrousset la veuve, et pour les estimations un menuisier et un charpentier, découvrit dans la pièce :
  • « une petite baille dans laquelle il y a environ trois boisseaux de sel ». C’était un bacquet ressemblant à une portion de tonneau découpée.
  • « quatre fûts de barrique dans l’un desquels il y est un peu de plume ».
  • « une cage à mettre poulets ».
  • « une barrique de vin nouveau ».
  • « vingt-huit limandes de différentes façons et de bois de chêne ». C’étaient des pièces de bois de sciage plates, peu larges et peu épaisses. À côté il y avait aussi vingt planches et quatre morceaux de bois servant dans un pressoir

Le cellier


Gustave Marchegay : Le cellier

À côté de ce débarras on entrait dans la dernière pièce du rez-de-chaussée : le cellier.  Il abritait sept barriques, dont six de vin nouveau en ce mois de février. On a aussi inventorié un petit tonneau appelé un « tierson » (contenant le tiers d’un tonneau), et aussi « cinq bouteilles et une demi bouteille de verre, une petite bouteille aussi de verre clissée (entourée de paille, osier ou cuir) et neuf gobelets aussi de verre. ». C’est aussi dans le cellier qu’on a trouvé un « charnier de terre qui est ferté (renforcé) avec le peu de lard qui est dedans ». C’était le frigo de l’époque, petite construction à l’abri de la chaleur extérieure pour garder les viandes salées.


Les deux chambres pour enfants


Par un escalier situé dans la chambre de monsieur, on accédait à l’étage dans une chambre « haute ». Les chambres dites « basses » étaient situées au rez de chaussée. Cette chambre devait avoir sa cheminée probablement et était meublée d’un lit, une armoire, une table carrée, deux fauteuils, deux chaises et deux porte-manteaux. Dans l’armoire on a trouvé principalement du linge de maison, et aussi un petit « bissac » (sac double de paysan pour mettre ses hardes et ses provisions), de la laine, des pièces de toile et un petit « retts » (filet servant à la pêche ou à la chasse). On sait que Mme Corbier mit deux enfants au monde qui n’ont pas survécut. Il est probable que cette pièce, comme celle d’à côté aurait été celle des enfants.

De cette chambre on passait dans « une petite chambre », non meublée, plutôt un débarras. On y a inventorié une paire de bottes « à la page dudit feu sieur de Beauvais », suivant l’expression de l’époque. Et pêle-mêle : « trente-huit botteaux (bottes) de lin de différentes grosseurs et qualité », une barrique « dans laquelle il y a environ deux boisseaux de poire melée » (séchée), un tas de charbon et trois paniers en jonc.

Le grenier


Le grenier à côté entassait, suivant l’usage habituel dans toutes les maisons à étage, les fruits des récoltes, surtout les céréales. En ce mois de février 1762, l’équipe d’inventaire a trouvé 36 boisseaux de seigle évalués à trente sols le boisseau, 2 boisseaux d’avoine, 3 boisseaux de blé noir, 6 boisseaux de gaboret (mélange de céréales secondaires, orge et avoine, avec de la paille), 1 boisseau de baillarge (orge prime ou du printemps), 6 boisseaux d’orge, 2 « boisseaux de poire rondes et un demi-boisseau de poires d’Espagne jaunes », 1 « boisseau à mesurer blé ». On a inventorié aussi 11 « poches à mettre blé », une scie à bois, 3 fûts de barriques vides et 8 « palissons ronds, deux autres longs en façon de bourriche, et quatre autres aussi longs avec un greleau ». Les palissons étaient des pièces en bois et en métal servant à assouplir les peaux dans le travail du tannage. On ne nous dit pas comment on accédait au grenier, probablement à partir d’une des chambres de l’étage. Mais vraisemblablement, les sacs de céréales devaient entrer par une fenêtre, peut-être avec un système de poulies pour les soulever. Sinon il aurait fallu de l’intérieur passer par la chambre de monsieur, ce qu’on imagine mal.

Le pigeonnier


Du grenier on accédait au pigeonnier, où on a trouvé « douze douilles de barriques et vingt et une pièces de foncaille ». Les douilles de barrique (comportes) servaient à transporter les raisins lors des vendanges, et les foncailles, pièces en bois légèrement courbées et encerclées, formaient la paroi des barriques.

L'existence de ce pigeonnier atteste du droit de colombier, apparemment tombé en désuétude. C’était un bâti destiné à y nourrir et y entretenir des pigeons. Il y en avait de deux sortes :
-        les colombiers à pied, bâtis en forme de tour. Ils étaient une marque de noblesse pour le seigneur Haut Justicier. Nul ne pouvait en faire sans sa permission.
-        les volières et autres colombiers, nommés aussi « fuyes », qui étaient bâtis sur piliers ou sur solives, avec un cellier ou une étable dessous. Chacun pouvait en faire construire si la coutume du lieu n'était pas contraire.

Ce pigeonnier du Coudray fait partie de la deuxième catégorie, témoignant de son passé de seigneurie.


Les bâtiments de la métairie


J. B. C. Corot : Cour d'une maison 
de paysans, aux environs de Paris
L’inventaire se poursuit ensuite en dehors du logis dans les bâtiments d’exploitation de la métairie attenante. Et on commence par un local appelé un « petit renferni au bout du toit aux vaches où est le lit aux valets ». Outre le lit avec sa literie, on y a trouvé « cinq bernes (2) dont trois mauvaises avec un petit bacquet, une jaule de clisse [couvercle en osier] à couvrir le lait » et beaucoup d’outils de travail appartenant au sieur de Beauvais. Ils étaient en fer : un hachereau, une tranche, deux pelles, deux fourches à trois doigts, un râteau, deux serpes, une faucille, deux fléaux pour battre blé, etc.

Dans la grange, le propriétaire décédé y possédait du foin et des morceaux de bois, dans la cour, des fagots de bois pour le chauffage et des objets divers (roue, crochets, lattes), dans l’écurie une jument avec son équipement en cuir (3 selles, 2 brides et 1 licol).

Enfin dans le toit aux vaches et le toit aux bestiaux de la métairie on a fait l’inventaire des animaux, car la moitié de leurs valeurs appartenait au propriétaire. On fit de même à la borderie du village des Gast.


(1) Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/3, inventaire après-décès de Louis Corbier de Beauvais du 8 au 13 février 1762.
(2) Couverture épaisse tissée en laine grossière.


Emmanuel François, tous droits réservés
Septembre 2014

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