mardi 1 février 2011

Journal du maire de Saint-André-Goule-d’Oie en février 1871 (suite)

Voici la suite du journal intime de Marcel de Brayer, maire de Saint-André-Goule-d’Oie, que nous avons commencé de publier dans un article précédent. Nous reproduisons ici la dernière partie correspondant aux quinze premiers jours de février 1871. Les notes s’arrêtent au 16 février, sans explications.

Au vu d’autres documents, nous pensons que la pratique du journal intime n’était pas systématique chez Marcel de Brayer, mais seulement liée aux moments importants pour lui. Quoiqu’il faille rester prudent sur ce point car nous savons que les documents conservés ont fait l’objet d’un tri. Nous découvrons dans ces notes un jeune homme passionné par la politique et possédant une bonne culture historique, lui donnant une capacité de jugement à chaud sur les évènements, tout à fait intéressante. N’oublions pas qu’il a été élevé, après la mort de sa mère, par ses grands-parents maternels. Le deuxième mari de sa grand-mère, Guyet-Desfontaines, avait été député de la Vendée de 1834 à 1848, puis maire de Marly-le-Roi. Il a donc baigné tôt dans la politique, ce qui peut expliquer le ton de certaines de ses réflexions. Et il a partagé les opinions de la famille, des orléanistes.

Musée Rolin à Autun
Précisons que ces notes ont été écrites sur des feuilles volantes portant le titre : « Année 1871 ». Elles sont conservées, sous la référence K8 36, par la société Éduenne des Lettres, Sciences et Arts, dont la bibliothèque comprend le fonds Amaury-Duval. Elle est installée dans le musée Rolin de la ville d’Autun.

La raison de cet archivage à Autun est simple. Célibataire, Amaury-Duval s’est trouvé dépositaire des papiers personnels de son petit-neveu, mort avant lui. Réunis avec les siens, avec ceux de sa sœur et de son beau-frère, et surtout avec les nombreux écrits de son propre père, il a tout légué à un de ses élèves, devenu un ami, en lui demandant de faire un tri. Cet ami, Eugène Froment, a accompli son devoir et à sa mort, ce fonds documentaire est devenu la propriété de sa fille : Mme Mazeran. Comme son père elle habitait Autun. C’est elle qui a décidé de confier cet héritage important par sa valeur historique, littéraire et artistique, à la société savante de sa ville : la société Éduenne. C’est l’occasion ici de remercier le responsable de la société Éduenne, monsieur Strasberg, en même temps conservateur du musée Rolin. C’est à lui que je dois d’avoir pu accéder au fonds Amaury-Duval.

Sans héritier direct, Amaury-Duval, mort en 1885, a confié à ce même ami, aidé de deux autres, le soin de doter les musées et les proches de ses œuvres en sa possession. Et après avoir distribué généreusement rentes et objets personnels à ses parents et amis, il a légué le reste de son patrimoine (Linières et immobilier parisien) à un lointain cousin, parent au 5e degré : M. de Marcilly. Ainsi, tous les souvenirs se rapportant à Linières n’ont heureusement pas disparu à l’occasion de la démolition du château en 1912.

Mercredi 1e février

Nous attendons le journal avec impatience, (26) il arrive et ne contient rien ou presque rien. Une circulaire de Lauzier (27) annonçant pour demain les décrets et proclamations que réclame la situation actuelle. On attend toujours à Bordeaux l’arrivée des membres du gouvernement annoncés, on n’y dit rien. Une délibération du conseil municipal de Bordeaux qui demande à Gambetta de rester à son poste et de continuer la lutte à outrance. Un décret signé des membres de la délégation destitue quatorze magistrats pour des jugements rendus par eux en 1852. L’inamovibilité ne saurait être poussée plus loin ! Je passe ma journée à Linières avec mon oncle à faire transplanter des arbres.

Jeudi 2 février

Léon Gambetta
Cette fois le journal est bavard, mais il ne dit rien de bon. La circulaire de Gambetta, datée de Bordeaux 31 janvier : « il n’a reçu aucune dépêche de Jules Favre, mais M. de Bismarck a répondu. L’armistice ne s’étend pas à l’armée de l’Est. Le général Chanzy a reçu communication de l’armistice par le prince Frédéric Charles. (28) 200 millions sont réclamés à Paris, et les prisonniers prussiens échangés contre des nôtres. Jules Favre ne parlait que d’un armistice général, de là ordre donné par nous à nos troupes de suspendre les opérations tandis que les Prussiens mieux informés les continuaient. » Gambetta termine ainsi : « la délégation, qui n’a, on le voit, reçu sur la convention de Versailles d’autre document officiel français que le télégramme de Versailles, signé Jules Favre, a le droit et le devoir de porter ces faits à la connaissance du pays, afin de faire porter sur qui de droit la responsabilité qui incombe à ceux qui n’ont pas fait connaître la convention dans toute sa teneur, et ont entraîné des erreurs d’interprétation, dont les conséquences, au point de vue de notre héroïque armée de l’Est, peuvent être irréparables pour la France. » Cette dernière phrase a pour but de mettre sur le compte de l’armistice le fait, déjà vieux de plusieurs jours, que l’armée de Bourbaki est complètement tournée et que cet infortuné général, craignant l’insulte de trahison si chère à la démagogie, s’est tiré cinq coups de revolver dans la tête sans parvenir à son but ! La dépêche si pâle de Laurier reparaît aujourd’hui avec des annexes assez colorées. La politique des ministres de la guerre, y est-il dit, est toujours la même, guerre à outrance, résistance jusqu’à complet épuisement ! Il n’est pas jusqu’aux élections qui ne puissent et doivent être mise à profit. Ce qu’il faut à la France, c’est une assemblée qui veuille la guerre et soit décidée à tout pour la faire !!! etc. Comme complément à tant d’inepties, le préfet de Bordeaux convertit tous les théâtres en réunions publiques, où l’on décrète la guerre à outrance, pas d’assemblées, un comité de salut public : et Gambetta sommé par la sainte canaille, répond qu’il est avec elle en parfaite communauté de vues. Ce sont les clubs de Bordeaux qui gouvernent la France !

(26) La poste a semble-t-il bien fonctionné vers la Vendée, malgré l’occupation prussienne. Mais nous avons une lettre de Gaston de Marcilly du 29-10-1870, à son cousin Amaury-Duval, où il se plaint des difficultés de circulation du courrier vers Brionne.
(27) Directeur du personnel au ministère de l’intérieur dirigé par Gambetta.
(28) Neveu du roi de Prusse, qui commanda brillamment au sein des armées prussiennes en France.

Vendredi 3 février

L’administration de M. Gambetta aura une fin digne d’elle. Nous recevons ce matin trois décrets et une proclamation. La proclamation dont le mot de la fin : aux armes aux urnes, résume le sens, contient ce passage : « Grâce à Paris, si nous sommes des patriotes résolus, nous tenons en main tout ce qu’il faut pour le venger et nous affranchir. Mais si comme la mauvaise fortune tenait à nous accabler, quelque chose de plus sinistre et de plus douloureux que la chute de Paris, nous attendait. On a signé sans nous avertir, à notre insu, sans nous consulter, un armistice dont nous n’avons connu que tardivement la coupable légèreté, qui livre aux Prussiens les départements occupés par nos soldats et qui nous impose l’obligation de rester trois semaines au repos pour réunir dans les tristes circonstances où se trouve le pays, une assemblée nationale. »

Le premier décret convoque les électeurs pour mercredi prochain 8 février. Le second est unique dans son genre, il faut en citer en entier les considérants. « Les membres etc…., considérant qu’il est juste que tous les complices du régime qui a commencé par l’attentat du 2 décembre, pour finir par la capitulation de Sedan, léguant à la France la ruine et l’invasion, soient frappés momentanément de la même déchéance politique que la dynastie à jamais maudite dont ils ont été les coupables instruments, considérant que c’est là une sanction nécessaire de la responsabilité qu’ils ont encourue en aidant et assistant, avec connaissance des causes, l’ex-empereur dans l’accomplissement des divers actes de son gouvernement, qui ont mis la patrie en danger, décrète… ». Suit le décret en trois articles qui excluent du droit d’être députés ceux qui depuis le 2 décembre 1851 jusqu’au 4 septembre 1870 ont occupé 1° les fonctions de ministres, sénateurs, conseillers d’État et préfets. 2° la candidature officielle aux élections législatives. Déclare enfin nuls de nullité absolue les bulletins portant les noms de ces individus. Ces bulletins ne doivent pas être comptés. Pourquoi ne pas exclure aussi du droit de voter les 8 000 000 d’électeurs qui répondaient par oui ou par non au plébiscite de mai dernier. Le corps électoral français ne devrait se composer que du million et demi d’individus qui protesta alors par un non ! Je n’aime pas l’Empire, je hais la catastrophe que ses fautes ont amenée, mais de pareils décrets me rapprocheraient de lui par dégoût de ceux qui les formulent. Le 3e décret règle les formes de l’élection, il a aussi son article intéressant. C’est l’article 15 que voici : sont exclus de l’éligibilité les membres des familles qui ont régné sur la France depuis 1789. Sont nuls de nullité absolue, les bulletins de vote portant les noms des personnes désignées dans le présent article. Ces bulletins ne seront pas comptés dans la supputation des voix. Voilà pour le compte de M. Gambetta ministre de l’intérieur. 

Général Clinchant
Voici maintenant pour le ministre de la guerre, M. Gambetta. 1e février : l’armée du général Clinchant forte de 85 00 hommes avec son artillerie, est entrée en suisse par Verrières. Le 24e corps d’armée a pu s’échapper se dirigeant vers Lyon. Le général Clinchant est celui qui remplaça Bourbaki quand ce dernier voyant, il y a quelques jours, sa position tournée, poursuivi par la crainte d’être soupçonné de trahison, se brûla la cervelle, ou du moins tenta de le faire. On dit son état désespéré. Je reçois une lettre du préfet qui me demande la disposition des esprits autour de moi. Je ne répondrai pas. Je verrai le préfet lundi au conseil de révision de la classe 71 et là je lui parlerai. Ce que veut la France, c’est l’ordre d’abord, la paix ensuite, car tout homme sensé comprend maintenant que la continuation de la lutte est impossible ! La clique des exaltés républicains aidera pour une grande part à ce résultat, par la terreur qu’elle imposera aux honnêtes gens. Dans la réunion publique tenue au grand théâtre de Bordeaux le 31, communication a été faite des décrets relatifs aux élections. La réunion satisfaite, a nommé un comité de salut public pour prêter son concours au gouvernement ! Voilà un concours qui nous fera du bien.

Samedi 4 février

Les journaux la Liberté, le Français, la France, le Constitutionnel, (29) l’Univers, la Patrie, l’Union, la Gazette de France, (30) le Courrier de la Gironde, le Journal de Bordeaux, la Guyenne et la Province, publient une protestation contre le décret du 31 janvier. Ils ont envoyé des délégués à Jules Simon qui vient d’arriver de Paris, apportant un décret sur les élections signé le 28 janvier et supprimant toutes les incompatibilités, sauf l’inéligibilité des préfets en exercice dans les départements qu’ils administrent. Le décret seul est valable et doit être exécuté ! Je regrette que Jules Simon soit le commissaire envoyé par le gouvernement de Paris. Je n’ai jamais eu confiance dans cet homme. Voici les noms du comité de salut public chargé par le club du grand théâtre de Bordeaux de gouverner la France : Gambetta, Esquiros, Ledru-Rollin, Lullier, Albert Baume, Dupontel, de Royannet, Paulet, Sansas, Guépin père, Cantagril, Ranc, Louis Blanc, Scholeher, V. Hugo, Rochefort, Marcou, Mie, Delonstal, Hémon, Malardier, Delbois, Pierre Lefranc.
On annonce que le duc d’Aumale (31) se porte à Angoulême et à Paris, le prince de Joinville (32) à Cherbourg.

(29) ces 4 derniers journaux sont de tendances libérales
(30) ces 4 derniers journaux sont de tendance conservatrice. Le professeur René Rémond classe ainsi ces journaux, Gazette : légitimiste – Union : légitimiste - Univers : légitimiste – Le Français : catholique libéral et orléaniste (La Droite en France, 1968, Aubier, T 2, page 336)
(31) 5e fils de Louis-Philippe Ier, roi-citoyen déchu en 1848 (Monarchie de Juillet, branche des Orléans)
(32) 3e fils de Louis-Philippe 1e qui a fait carrière dans la marine de guerre, y entrant à l’âge de 13 ans.

Dimanche 5 février

On parle de conditions de paix exigées par la Prusse : 10 milliards, la Lorraine, l’Alsace, 20 vaisseaux, Pondichéry. Je n’y crois pas. Belle proclamation du gouvernement de Paris, calme, digne et pacifique. Gambetta a reçu la lettre suivante : Bordeaux, 4 février « Au nom de la liberté des élections stipulées par la convention d’armistice, je proteste contre les dispositions émanées en votre nom (sic) pour priver du droit d’être élus à l’assemblée des catégories nombreuses de citoyens français. Des élections faites sous un régime d’oppression arbitraire ne pouvant conférer les droits que la convention d’armistice reconnaît aux députés librement élus - de Bismarck ». Gambetta profite de cette liberté, qui est assurément une faute politique de la part de celui qui l’a écrite (si toutefois ce n’est pas une porte qu’il s’ouvre pour se débarrasser d’avoir à traiter avec un Gambetta qui ne lui plairait pas). Gambetta profite de cette lettre pour maintenir son décret du 31, dont elle est la justification la plus éclatante !

Lundi 6 février

Jules Simon
Je vais à Montaigu pour le conseil de révision de la classe 71. Je reviens avec Chauvin, qui me dit qu’à Napoléon, il a été question de me porter sur une liste de candidats modérés à la constituante. Je regrette de ne pas l’avoir su, mais il est trop tard. J’ai d’ailleurs peu l’envie de me trouver dans une chambre dont le rôle sera fort ingrat, et qui aura peut-être à proclamer la République comme gouvernement de la France. Je reviens de fort bonne heure et je trouve une circulaire de la délégation de Bordeaux qui maintient plus que jamais son décret, s’appuyant sur ce que le gouvernement de Paris est investi depuis quatre mois coupé de toutes communications avec l’esprit public, et de plus à l’état de personnel de guerre. Que fait donc Jules Simon ? Cela ne m’étonne pas de cet homme. Un membre de la délégation va partir pour Paris. Les bonapartistes, assure-t-on, se remuent beaucoup. Ceux-là je ne les crains guère ! Je fais une grande plantation d’arbres à Linières.


Mardi 7 février

Nouvelle protestation des journaux contre le décret de Bordeaux. Rien de nouveau sur le conflit. Gambetta fait tout ce qu’il peut pour agiter la France, mais la lassitude est venue. Quant aux élections qui se feront demain, je ne m’en mêle en aucune façon. Votera qui voudra et comme il voudra. Pour moi je fais mon choix dans les deux listes légitimiste et républicaine. Voici mon bulletin : général Trochu (33), Beaussire, Baron, Boucher, Jules Favre, Thiers, Bienvenu, Tabouret. (34)

Mercredi 8 février

Je suis à sept heures du matin à la mairie (35). On forme deux bureaux, je fais partie du second avec Eugène pour président. On se porte en foule au vote, quelques légitimistes présents dans la salle me font beaucoup de grâces, j’y réponds avec politesse. À sept heures et demie on commence le dépouillement du scrutin. Cela dure jusqu’à 1h du matin.

Voici le résultat du vote du canton : la liste conservatrice légitimiste : 15411 voix, la liste républicaine : 1104 (Gambetta qui était porté en tête a obtenu le plus petit nombre de voix). Ont obtenu des voix sans figurer sur aucune liste légitimiste ou républicaine : Jules Favre : 21, Thiers : 14, les princes d’Orléans : 10, Garibaldi : 1, et les vainqueurs de la veille oubliés aujourd’hui (36), Alquier : 3, de la Poëze : 2, et en tout 198 voix. Le journal nous a appris ce matin l’arrivée à Bordeaux d’Emmanuel Arago, Garnier-Pagès et Pelletan, et la victoire décisive du gouvernement de Paris sur la délégation de Bordeaux. Gambetta se retire et l’annonce par une proclamation où se trouve cette phrase significative : « la divergence des opinions sur le fond des choses, au point de vue extérieur et intérieur, se manifeste de manière à ne laisser aucun doute ». C’est en effet la raison qui triomphe de l’extravagance inhabile et ambitieuse. Le décret de Paris est seul valable. Jules Simon, dans une lettre adressée aux journaux, dément que la Prusse ait fait connaître ses conditions. Il dit qu’il y a espérance sérieuse d’une paix honorable. Il faut donc, dit-il avec beaucoup de raison, faire tout ce qu’il faut pour que l’autorité de l’assemblée s’impose à la France, à l’ennemi, à l’Europe. Voilà qui est sagement parlé et j’aimerais l’homme qui écrit de telles paroles, si je ne connaissais son caractère et que je ne visse pas encore là un effet de girouette qui sait tourner au vent.

(33) Trochu appartient à la liste des « conservateurs libéraux » (justement qualifiée ici de conservatrice). Parisien, il s’était présenté aussi dans le Morbihan. Les candidatures multiples étaient autorisées à l’époque.
(34) Il ne prend qu’un nom à droite en définitive (Trochu). Les autres personnes choisies sont à gauche, des républicains modérés, vendéens ou parisiens. Il n’a pas voté pour les monarchistes orléanistes (le parti de son grand-père), qui faisaient liste commune avec les monarchistes légitimistes en Vendée. Il n’a dû retenir que 8 noms sur sa liste le lendemain, car la Vendée n’avait que 8 députés à élire. Tabouret est probablement celui qui était juge à Napoléon et anti-Napoléon III en 1852 (vue 12, enquête sur les suspects : 4 M 396, Second empire, sûreté générale, préfecture, administration générale, inventaires en ligne, Archives de la Vendée)
(35) Mairie de Saint-Fulgent, où devaient se rendre les électeurs du canton, ce qui explique la présidence d’un bureau de vote par Eugène de Grandcourt.
(36) députés de Vendée sous le régime précédent de Napoléon III, des bonapartistes.

Jeudi 9 février

Emmanuel Arago
Décidément la logique n’est pas une qualité républicaine. Voici leurs circulaires signées Arago. Toutes les catégories d’inéligibles sont supprimées. Le peuple souverain peut porter son choix où il lui plait. Seconde circulaire, même date, même heure : « les familles qui ont régné sur la France ne peuvent être éligibles en vertu de la loi du 10 avril 1832 et du décret du 9 juin 1848. Un décret du 7 février 1871 étend ces dispositions à la famille Bonaparte. Veillez rigoureusement à ce que ces lois et décrets soient exécutés » Le peuple souverain a le droit de porter son choix où il lui plait, mais M. Arago, s’il lui plaît de n’être pas en République et de choisir un monarque parmi les familles déchues du trône, n’est-il donc plus alors souverain, et de quel droit limitez-vous sa souveraineté ? Au fond, en tant que républicain, vous avez raison, mais il y a des phrases qu’il ne faut pas trop rapprocher les unes des autres sous peine de se faire moquer de soi. On écrit de Berlin au Times que l’Angleterre encourage les puissances neutres à l’aider activement dans l’œuvre de rétablissement de la paix, qu’elle a recommandé à la Prusse des conditions modérées, et demander aux puissances d’envoyer à leurs représentants à la conférence des instructions destinées à faciliter les négociations en faveur de la paix.

Vendredi 10 février

La liste conservatrice a passé en Vendée à une grande majorité, de même à Nantes (37). L’assemblée se réunira le 12 à Bordeaux. Guyot-Montpayroux (38) a été arrêté à Brioude par ordre de Gambetta et relâché le lendemain.
Cela fait grand bruit, on parle d’une façon de coup d’État que Gambetta aurait voulu tenter et que l’arrivée des membres du gouvernement de Paris aurait empêché. Je ne sais ce qu’il faut en croire.

Samedi 11 février

Les résultats des élections commencent à être connus : dans le journal d’aujourd’hui, sur 24 résultats, 18 sont en faveur de la liste libérale et conservatrice, 5 listes républicaines, 1 celui de Marseille est mixte républicaine et conservatrice. M. Thiers a sept nominations et Gambetta deux. Magnifique proclamation du gouvernement de Paris, en réponse aux injures de Gambetta : elle ferait presque aimer les principes de ceux qui l’ont écrite.

Dimanche 12 février

A. Thiers (photo Nadar)

Sur 22 élections, 19 appartiennent au parti libéral conservateur, 1 au parti républicain, celle du Var, les deux mêmes, celle de la Savoie et de Saône et Loire, mixtes. M. Thiers a 5 nominations, Gambetta une. La plus significative est celle du prince de Joinville dans la Manche, nommé le 1e de tous les candidats.
Intéressant article du journal de Genève : il prétend tenir de très hautes sources que la diplomatie européenne présenterait comme solution à la guerre actuelle la neutralisation, au point de vue militaire seulement, de l’Alsace. Ce serait un résultat parfait pour nous, je crains même qu’il ne soit trop beau pour que la Prusse l’accepte. Tout aujourd’hui dépend de l’Europe : son intervention active peut décider pour longtemps de la paix du monde ! Aura-t-elle la sagesse de le voir ?

(37) Les élections du 8 février se sont déroulées au scrutin de liste majoritaire départemental à un tour : la liste arrivée en tête remporte l'intégralité des sièges à pourvoir dans le département.
La Vendée avait 112 821 inscrits et la participation a été de 65 %. Les 8 députés élus de Vendée, dont Trochu, appartiennent tous à la même tendance : « conservateurs et libéraux » (en fait des royalistes légitimistes et orléanistes), obtenant en moyenne quatre fois plus de voix que la liste républicaine. Vu par les électeurs, c’était la victoire de l’ordre et de la paix contre les troubles républicains et la poursuite de la guerre.
Les résultats nationaux, exprimés en nombre de sièges obtenus, sont : Républicains radicaux (Gambetta) : 38- Républicains modérés (Jules Favre) : 112- Libéraux (centre gauche : Thiers) : 72- Monarchistes orléanistes : 214- Monarchistes légitimistes : 182- Bonapartistes : 20
(38) Député de l'arrondissement de Brioude. Adversaire de Gambetta, il fut arrêté comme réfractaire à la mobilisation et relâché le lendemain, ayant prouvé la régularité de sa situation militaire.

Lundi 13 février

Dix élections connues : 5 libérales conservatrices, 4 républicaines, une mixte, celle de la Marne. M. Thiers est élu 1 fois. On ne sait rien encore de précis sur les élections à Paris, mais les bruits qui courent les annoncent mauvaises.
J’ai à dîner le maire de Chauché M. Leroux, Eugène et Chauvin, maire de Saint-Fulgent.

Mardi 14 février

G. Clemenceau en 1871 (photo Nadar)
20 élections : 17 libérales, 2 républicaines, une mixte, celle du Jura. Le duc d’Aumale est élu dans l’Oise, et M. Thiers a 3 nominations. On commence à connaître quelques résultats des élections de Paris : elles sont honteuses (39). Paris, après son admirable siège, vient de se déshonorer, mais où donc s’y cachent en pareille circonstance les honnêtes gens ? Compte rendu de la 1e séance de l’assemblée nationale tenue à Bordeaux le 12 à 3h, trois cent membres environ étaient présents. M. Benoist d’Azy préside comme doyen d’âge (40).

Sont secrétaires comme les plus jeunes MM. de Castellane, Tanneguy Duchatel, Daniel Wilson et Paul de Rémusat. Séance préparatoire sans intérêt.

Mercredi 15 février

Trois élections, toutes les trois libérales. M. Thiers est nommé deux fois. 2e séance de l’assemblée le 13. Garibaldi, par une lettre fort digne au président, déclare ne pas accepter le mandat de député. Jules Favre, dans un discours simple, noble et élégant, remet, en son nom et au nom de ses collègues de la défense nationale, le pouvoir entre les mains de l’assemblée.
Il demande à repartir pour Paris où il va traiter de la prolongation de l’armistice : il la veut courte, car les souffrances des pays envahis sont extrêmes. À la fin de la séance, Garibaldi veut parler. Insulte effroyable dans les tribunes : le président les fait évacuer. Et on est encore qu’à la 2e séance ! Rien d’officiel encore sur les élections de Paris, mais il est sûr qu’elles sont honteuses ! La paix, la paix ! Il nous la faut !

(39) Les républicains étaient vainqueurs à Paris, dont faisait partie Georges Clemenceau, né le 28-9-1841 à Mouilleron-en-Pareds. Le jeune comte de Brayer a pourtant voté pour des républicains lui-même, mais en choisissant des modérés parmi eux.
(40) Denys Benoist d’Azy a 75 ans et il est le grand-père de Marie Benoist-d’Azy qui fut enterrée dans la tombe de Marcel de Brayer en 1933 au cimetière Montmartre de Paris. Mais ceci est une autre histoire.

Jeudi 16 février : fin des notes

Emmanuel François, tous droits réservés

mercredi 5 janvier 2011

Journal du maire de Saint-André-Goule-d’Oie en janvier 1871

Siège de Paris en 1870 (planche scolaire)
Marcel de Brayer, le jeune maire de la commune, âgé de 28 ans, avait été élu au conseil municipal de Saint-André-Goule-d’Oie en août 1870. Le projet de construction d’un nouveau château à Linières et son implication dans les affaires de la commune le ramènent alors fréquemment en Vendée. De plus, la ville de Paris est assiégée par les Prussiens depuis la mi-septembre 1870, et il est plus sage de rester en province.

Après la déclaration de la guerre de 1870 en juillet dernier, la France a été aussitôt envahie et son armée a perdu les batailles de Metz et de Sedan. Napoléon III a été fait prisonnier et ses adversaires politiques en ont profité pour installer à sa place un gouvernement provisoire de Défense Nationale, le 4 septembre 1870. Les modérés comme Thiers et les royalistes n’en ont pas fait partie. Le gouverneur de Paris, le général Trochu, en est le président. Les républicains qui le constituent ont pour nom : Jules Favre, Camille Pelletan, Garnier-Pagès, Rochefort, Arago, Gambetta, Jules Simon, Ernest Picard, etc., Animés par le souvenir de la victoire de Valmy en 1792, ils prônent la guerre à outrance contre l’envahisseur. Mais la volonté de se battre n’est pas partagée par tout le monde.

Chaque soir, Marcel de Brayer note dans son carnet intime les évènements marquants de ses journées en janvier et février 1871. Les évènements de la guerre y tiennent une très grande place. Les historiens y trouveront la confirmation de ce qu’ils savent déjà au plan national. Mais il est intéressant de découvrir la sensibilité politique particulière de ce jeune vicomte parisien à Saint-André-Goule-d’Oie. C’est un orléaniste, comme son grand-père Guyet-Desfontaines. On sait qu’il n’habite pas à Linières à ce moment-là, à cause des travaux préparatoires, où on démolit pour reconstruire ensuite un nouveau château. Il habite dans une maison de village avec son grand-oncle, le peintre Amaury-Duval, près du bourg et de Linières. Probablement une dans une de ses métairies proches de Linières : la Mauvelonière, les Noues ? Des proches lui écrivent (les premiers ballons permettent de passer les lignes ennemies) et il reçoit des dépêches (le télégraphe électrique s’étend en France depuis plus d’une dizaine d’années) et des journaux.

Une révolte de « jusqu’au boutistes » pro-guerre contre les autorités parisiennes est réprimée le 22 janvier. En province et autour de Paris, les généraux français Bourbaki, Clinchant, Chanzy, Faidherbe, Garibaldi, Vinoy, Le Flô, etc. perdent leurs batailles. L’armistice est conclu le 28 janvier 1871 avec la reddition de Paris et la cessation des hostilités. Le chancelier allemand Bismarck a exigé des élections pour traiter avec un gouvernement régulier. Jules Favre, qui a conclu l’armistice, néglige d’avertir Gambetta que l’armée de l’Est (général Clinchant) en est exclue. Celle-ci, brusquement attaquée, se réfugie en Suisse où elle y est désarmée.

Les élections au scrutin de liste départementale du 8 février 1871 désavouèrent les républicains, sauf à Paris. La majorité est nettement monarchiste, mais divisée. La nouvelle assemblée accepta le nouvel armistice du 26 février, puis le traité de Francfort du 10 mai 1871, et réserva la question du régime à donner au pays pour plus tard.

Nous reproduisons le texte original du jeune maire pour la période du 1e janvier au 31 janvier 1871, dans un premier temps;

Emmanuel François
Janvier 2011


Dimanche 1e janvier

Triste journée : qu’elle doit être lugubre à Paris ! Le journal ne contient aucune nouvelle. J’ai la visite de plusieurs métayers, des hommes de Linières, où je vais passer une partie de l’après midi. Il fait un temps triste et froid. Cette année 1871, que nous réserve-t-elle ? Verrons-nous bientôt finir les calamités qui nous accablent, et la paix faite, aurons-nous assez de repos, dans cette France remuée par des révolutions sans nombre, préludes certains de révolutions nouvelles ?

Lundi 2 janvier

J’attends aujourd’hui à Linières six blessés. La commune m’a fourni quatre lits, je m’engage de tout le reste. Le journal nous apporte une triste nouvelle : la reprise par les Prussiens du plateau d’Avron. On dit Paris calme, mais attristé par cet échec. Mes blessés n’arrivent pas. De retour à Saint-Fulgent, mon oncle m’apprend que Chauvin (1) le maire, a reçu de la préfecture des Deux-Sèvres une lettre ainsi conçue et qui lui était envoyée par la préfecture de la Vendée : « Prière de nous informer si M. Marcel de Brayer est toujours maire de St Fulgent, et dans le cas contraire s’il l’on sait ce qu’il est advenu » Qu’est-ce que cela veut dire ? Nous dînons chez les Grandcourt. (2)

Mardi 3 janvier

Jules Favre
C’est aujourd’hui que s’ouvre à Londres la conférence sur la question de la neutralité de la Mer Noire. Le Siècle (3) nous apprend que Jules Favre (4), qui doit y représenter la France, a reçu un sauf-conduit du roi de Prusse. Peut-on espérer quelque chose de bon pour nous de cette conférence ? On le croit généralement. Pour ma part, je crois que les Prussiens ne traiteront jamais tant que Paris n’aura pas capitulé, à moins qu’on ne parvienne à les déloger de leurs positions, ce dont je doute. Faire la paix devant Paris, sans y entrer, équivaudrait pour eux à une véritable défaite, ils sont encore trop forts pour s’y résigner.

Mes blessés (5) arrivent à Linières. Ils sont très bien moralement, et au point de vue de la tenue, mais physiquement les pauvres gens sont bien hypothéqués, et pourtant ce sont des convalescents ! Un seul est légèrement blessé au pied, celui-là a l’air vraiment distingué. Il n’a que 18 ans. Le plus jeune a 16 ans, il s’est sauvé de la Lorraine pour s’engager, certainement il serait mort de faim. C’est un enfant. Il est comme les quatre autres, atteint de douleurs et littéralement fourbus. Je les fais causer, ils se plaignent de l’incapacité des chefs et du peu de bravoure de quelques-uns d’entre eux. En général, ils en ont assez.

Mercredi 4 janvier

Temps magnifique, c’est presque une journée de printemps. Ah si l’on avait l’esprit calme ! Je reçois, pour le faire afficher à la mairie, le discours prononcé à Bordeaux par Gambetta (6) le premier de l’an. Toujours la même emphase : « Les hommes au pouvoir peuvent se tromper, mais la République est immortelle ! » Quel gouvernement, depuis le commencement de ce siècle, ne s’est pas entendu proclamer immortel ! Tout le reste est à l’avenant. Quand donc aurons-nous en France des hommes politiques sérieux. Jamais plus qu’en ce moment suprême, ils ne nous ont fait défaut. Les Prussiens continuent à bombarder les forts de Rosny, Nogent et Noisy. Ils ont ouvert le feu sur Bondy. Leur objectif doit être Romainville et Bagnolet, d’où l’on domine tout Paris. Je passe ma journée à Linières, à causer avec mes blessés. Décidément le soldat, comme le voyageur, est éminemment blagueur.

Jeudi 5 janvier

Lettre de Girardin (7) à Gambetta : il lui propose un plan qui consiste à réunir en une seule armée tout ce que nous possédons de vrais soldats, à livrer bataille, le vaincu, quel qu’il soit, devant subir, quelle qu’elle soit, la loi du vainqueur.

(1) Léon Chauvin, maire de Saint-Fulgent, de tendance libérale et ancien conseiller général.
(2) Châtelains de Saint-Fulgent, cousins de Marcel de Brayer par alliance et régisseurs de Linières..
(3) Quotidien, de tendance républicaine depuis 1848.
(4) Ministre des affaires étrangères du gouvernement de la Défense Nationale.
(5) Rapatriés du front ou des hôpitaux et reçus par des particuliers pour leur convalescence.
(6) Ministre de l’intérieur et de la guerre, il s’est échappé de Paris en ballon pour organiser la lutte.
(7) Émile de Girardin, homme politique libéral (1806-1881), propriétaire de journaux. Il épousa en premières noces Delphine Gay, fille de Sophie Gay, une femme de lettres reconnue et très liée aux parents de Amaury-Duval (ce dernier a peint Mme de Girardin).

Les journaux anglais sont fort violents à l’égard de l’affaire de Duclair (navire anglais coulé dans la Seine par les Prussiens). Je doute que le gouvernement s’en émeuve beaucoup. Le Général Faidherbe a, paraît-il, remporté une victoire sous Bapaume : les Prussiens auraient fait des pertes énormes (Pas-de-Calais). Le temps est triste : je vais à Linières.

Vendredi 6 janvier

Trochu
Le journal ne contient aucune nouvelle. Seulement dans le Siècle, violente attaque contre Trochu (8) : voilà déjà l’impopularité qui commence pour lui. Quel peuple nous sommes grand Dieu ! Eugène (9) vient voir nos blessés à Linières ; nous allons ensuite faire courir ses chiens autour de Linières. Dégel, temps sombre. Quelle vie d’exil nous menons !

Samedi 7 janvier

Le journal est muet. Le temps est affreux. Je vais m’enfermer à Linières et j’y passe seul la journée.

Dimanche 8 janvier

Article de M. Ratisbonne (10), tiré des Débats (11) : il a été écrit après la reprise d’Avron. Ce doit être l’expression des sentiments de la partie sage de la population parisienne. Pas d’illusions, dit-il, ou nous forgerions par des espérances imaginaires, dont on se réveille en criant à la trahison. Craignons les énergumènes et la guerre civile. Le bombardement commence, restons calmes mais envisageons froidement notre situation. Le temps est superbe, nous allons à Linières, mon oncle et moi. Mes blessés engraissent à vue d’œil. Nous avons reçu une lettre de Victor (Giotto) (12). Il voudrait venir nous rejoindre et nous demande quel chemin prendre. Je ne vois que la mer ! Et nous sommes en France !

Lundi 9 janvier

Proclamation de Trochu assez pâle. Il affirme que le gouvernement n’est nullement divisé, en réponse à un bruit qui attribuerait à Picard (13) des idées d’accommodement avec l’ennemi. Paris est las et veut tenter un grand coup. Le bombardement des forts de l’Est continue. Le temps est affreux, je vais seul à Linières.

Mardi 10 janvier

Je fais mes comptes du mois dernier : quelle économie de vivre ici ! Le journal ne nous apporte que quelques commentaires des nouvelles d’hier. La conférence attend Jules Favre qui jusqu’ici refuse. Affreux temps. Seul à Linières.

Mercredi 11 janvier

Le courrier nous apporte la nouvelle de l’évacuation du Mans par les Français. Ce serait bien grave. Le journal n’en dit rien, mais il annonce deux forts engagements à quelques lieues du Mans, dont on ignore le résultat et qui pourrait rendre cette nouvelle vraisemblable. Article des Débats suppliant Trochu de ne pas écouter les conseils des exaltés qui demandent une action générale « Il faut attendre que les armées de province viennent délivrer Paris ». Hélas ! Quant à Jules Favre, il refuse, paraît-il, de se rendre à la conférence.

(8)Président du gouvernement provisoire de Défense Nationale et gouverneur de Paris.
(9)Eugène de Grandcourt (1834-1883), avocat à Nantes, s’occupait du domaine de Linières. Il était le fils de Agathe Martineau, une cousine de Guyet-Desfontaines (grand-père par alliance de Marcel de Brayer et beau-frère de Amaury-Duval.)
(10)Louis Ratisbonne, littérateur et journaliste au Journal des Débats.
(11)Journal des Débats, de tendance modérée, ne croyait pas à la possibilité d’échapper à l’armistice et craignait les débordements révolutionnaires. Un de ses rédacteurs, Silvestre de Sacy (1801-1879), était un grand ami des Guyet-Desfontaines et d’Amaury-Duval (dont il a peint le portrait), ainsi que ses directeurs successifs : Louis, Armand et Édouard Bertin, (portrait de Mme Édouard Bertin, belle-fille de Louis, par Amaury-Duval).
(12)Victor Cesson, artiste peintre, est ami de Marcel de Brayer et élève d’Amaury-Duval.
(13)Membre du gouvernement de Défense Nationale.

Il a raison à mon sens, pour 3 causes. 1° L’Europe verra ainsi quelle confusion jette dans ses affaires l’absence de la France. 2° Nous avons besoin de l’appui, au moins moral, des puissances étrangères. En donnant raison à l’Angleterre, nous nous aliénons la Russie, et réciproquement. 3° Enfin, si l’on doit s’occuper de nous dans la conférence, on le fera mieux, nous n’y étant pas. Jules Favre mettrait, d’après les on-dit, comme condition à son départ pour la conférence, la reconnaissance par l’Angleterre, de la République française. J’avoue que rien ne justifie cette prétention. La République existe de fait et non de droit. Ce que les puissances étrangères peuvent seulement reconnaître, c’est un gouvernement provisoire, tirant de l’assentiment général bien que tacite de la France, un pouvoir assez fort pour s’engager en son nom. Voilà tout. Le temps est glacé, je vais avec mon oncle à Linières.

Jeudi 12 janvier

Chaillou : Vendeur de rats à Paris
(musée Caenavalet)
Bien mauvaises nouvelles aujourd’hui. Les bombes atteindraient, dans Paris, tout le quartier du Panthéon. Le fort d’Ivry serait réduit au silence et celui de Rosny occupé par les Prussiens. Je reçois une lettre de Paris dans laquelle on me dit que l’on mange des chiens, des chats, des rats, mais que l’on est plein de courage. Cette lettre est datée du 31 décembre. Quant au Mans, on dit bien qu’il est évacué par les Français, mais on ne donne aucun détail. Un métayer à moi qui en revient, ayant voulu y aller voir son beau-frère soldat, nous raconte qu’il n’a pas pu approcher de la ville, que c’était un vrai sauve-qui-peut, et qu’on y parlait d’une défaite essuyée par nous, dans laquelle la cavalerie ayant lâché pied, aurait laissé massacrer les nôtres. Qu’y a-t-il de vrai dans tout cela ?

Le temps est magnifique, bien que très froid. Je vais passer la journée à Linières avec mon oncle. J’y reçois la visite des gendarmes de Saint-Fulgent qui viennent voir mes blessés.

Vendredi 13 janvier

Les nouvelles de Paris sont terribles. Le bombardement a commencé dans la nuit du 8 au 9. Une pluie de projectiles, quelques obus énormes (94 k.), a été lancée sur la partie de la ville qui s’étend des Invalides au Muséum : un obus par intervalle de 2 minutes ! ( ?) a été atteint ! Églises, maisons particulières, ambulances, musée du Luxembourg. Le ministre des affaires étrangères a envoyé une protestation contre le bombardement que n’a précédé aucune des sommations d’usage. La dépêche ajoute : « Population raffermie par heureuses nouvelles de province, dont l'effet a été immense. Elle supporte l’épreuve sans bouger ». Quelles sont ces nouvelles ? Qu’est-ce que cela veut dire ? C’est indigne ! Est-ce de Chanzy qu’on veut parler et de son armée qui vient d’être battue au Mans le 10 ? Pourquoi tromper ainsi la France et jeter dans les cœurs des illusions irréalistes. Nous avons reçu des chimères depuis le commencement de cette guerre, et c’est là, là seulement, la cause de tous nos malheurs. Ah ! Quels comptes les hommes aujourd’hui au pouvoir auront à rendre un jour ! Mon oncle est malade de douleurs rhumatismales ; pour moi, je vais à Linières par un beau temps de gelée. Soirée bien triste. Il me semble que j’entends toute cette pluie de bombes sur mon cher Paris !

Samedi 14 janvier

Le journal nous apporte la nouvelle de la retraite de l’armée de Chanzy après une bataille de 2 jours sous les murs du Mans. Les mobilisés de Bretagne ont, paraît-il, lâché pied et accéléré la défaite. O folle République, qui croit faire des soldats en quelques jours et les opposer aux meilleures troupes de l’Europe avec l’ombre d’un succès ? Quand te débarrasseras-tu des rêves de grandeur, pour voir enfin clairement que les temps sont changés ? On pourra dire des républicains de nos jours ce que l’on disait des légitimistes de 1815 : ils n’ont rien appris et rien oubliés ! Mais hélas combien cette ignorance et ces souvenirs nous aurons coûté cher !

Il fait un temps de givre admirable, c’est féerique. Je vais faire une grande promenade à pied autour de Linières. Où est le temps où dans ces promenades solitaires, je m’amusais à rimer mes pauvres petites odes, et si les cauchemars qui m’oppressent sans répit maintenant, semblaient ne devoir jamais cesser d’occuper ma pensée.

Dimanche 15 janvier

Émile de Girardin
Le journal ne nous apporte aucune nouvelle. Il contient seulement une lettre de Girardin revenant sur les conseils qu’il a dernièrement donnés au gouvernement, qui s’empresse peu de les suivre. J’ai reçu une lettre de Martineau (14) qui voit passer sans cesse à Marans des mobilisés des départements voisins : ils sont mal chaussés, mal vêtus, armés de fusils à piston. On les dissémine dans les villages au lieu de les rassembler dans ce fameux camp de la Rochelle, général Detroyat (15), qui devrait contenir 250 000 h. et dont les baraquements ne suffisent pas à mille.

Je passe une partie de la journée à la mairie, à Saint-André, et quelques instants à Linières. Le temps est froid et glacé. Quel hiver !

Lundi 16 janvier

Le courrier nous apprend qu’une dépêche affichée à Montaigu contient la nouvelle de l’incendie du faubourg-Saint-Germain. Je me méfie un peu de cette sorte de renseignements. Le journal n’en dit rien : quelques détails peu importants sur le bombardement, la prise de Péronne par les Prussiens. Les journaux anglais demandent tous l’intervention de leur gouvernement en faveur de la paix.
Je vais à Linières. Dégel.

Mardi 17 janvier

Dieu merci, la nouvelle du courrier d’hier n’était pas vraie : le bombardement cause des dégâts et fait des victimes, mais il n’y a encore pas eu d’incendie ! Le journal contient seulement une troisième lettre de Girardin, où il démontre de nouveau l’urgence d’adopter immédiatement son plan, la guerre après la reddition de Paris devenant impossible à continuer. Nous allons faire une grande promenade à fond, mon oncle et moi dans la journée. Le temps, qui a été affreux toute la matinée, s’est seulement levé vers 3 heures ; nous en avons profité.

Mercredi 18 janvier

Le journal est intéressant aujourd’hui. Il contient deux articles, l’un de Lampuy intitulé la dictature de l’incapacité, et un autre de la Patrie (16) dont le sens légitimiste est curieux de la part de ce journal. Tous les deux forts violents contre Gambetta. Une dépêche venant de Versailles et par conséquent prussienne me semble importante : elle annonce « que l’Autriche voudrait, dans la conférence, poser des bases de paix et que la Prusse ne s’y refuserait pas. » Quant à cette conférence, elle a dû tenir une première séance préparatoire hier à Londres, et s’ajourner jusqu’à l’arrivée de Jules Favre. Ce dernier ira-t-il, on ne sait encore rien ? Je vais à Linières. Assez beau temps dans la journée.

Jeudi 19 janvier

La seule nouvelle importante est une proclamation de Jules Favre dans laquelle il dit que l’Angleterre reconnaissant le nouvel état politique de la France, cette dernière doit être représentée à la conférence, et qu’il s’y rendra dès que la situation de Paris le permettra. Cette phrase est fort vague.
Je vais à midi à une réunion des maires du canton pour arrêter en commun la liste départementale du jury. De là, à Linières avec mon oncle Amaury. Ce soir Charles de Grandcourt (17) vient nous voir et nous annonce une grande sortie à Paris.

Vendredi 20 janvier

Général Bourbaki
Le journal ne dit pas un mot de la grande sortie, mais il annonce que Bourbaki, après une bataille dans laquelle toutes ses forces étaient engagées, n’a pas pu parvenir à rompre les lignes ennemies. Toujours la même chose ! Les optimistes comptaient sur lui parce que les Prussiens le laissaient s’avancer afin de mieux masser leurs troupes.

(14) Comme les de Grandcourt, c’est un cousin de Guyet-Desfontaines, son grand-père maternel par alliance.
(15) Léonce Detroyat, ancien officier de marine, fut appelé par Gambetta à commander le camp de La Rochelle
(16) La Patrie, journal de tendance conservateur
(17) Charles de Grandcourt (1839-1918), cousin d’Eugène, était le fils de Adèle Martineau, cousine de Guyet-Desfontaines. Il se présenta aux élections législatives de 1877, sous la bannière de la gauche. Maire de Saint-Fulgent de 1885 à 1900



On voyait déjà Belfort débloqué et les communications avec l’Allemagne coupées à l’ennemi ! Je vais à Linières avec mon oncle.

Samedi 21 janvier

Léon Gambetta
Il est arrivé au général Faidherbe, près de Saint-Quentin, à peu près la même chose qu’à Bourbaki. Il est arrêté par des forces supérieures. La Prusse, d’après une dépêche de Berlin, ne ferait la paix qu’après la capitulation de Paris, et sur demande de la France. Quant à Gambetta, il a dit à Rennes : « aucun revers ne peut nous décourager, attendons la fin de l’hiver ! » Où sera-t-il à la fin de l’hiver ? Au train où les Prussiens marchent, la délégation ne pourra pas rester longtemps à Bordeaux, et alors ! Quelle folie ! Nantes est en proie à la panique : les idées de résistance y faiblissent beaucoup. Pauvres hommes ! Pauvre pays ! Nous allons à Linières, mon oncle et moi.

Dimanche 22 janvier

Tours est occupé par les Prussiens. Plusieurs sorties ont été faites devant Paris, partout repoussées. Les dépêches françaises n’en parlent pas, mais les dépêches prussiennes. L’Autriche, d’après ces dernières, se préparerait à une médiation entre la France et l’Allemagne. La conférence a tenu sa première séance mardi dernier. Lord Granville y a déploré l’absence de Jules Favre.
Je vais à Linières. La panique gagne Saint-Fulgent ! On est à la recherche d’un soi-disant espion qui s’informe de la fortune des habitants etc. etc. etc…Folie !

Lundi 23 janvier

Aucune nouvelle de la guerre. La France (18), à laquelle Eugène s’est abonné et qui arrive aujourd’hui pour la 1e fois, parle d’une pétition qui se signe à Bordeaux, demandant le départ des hommes mariés et de tout individu de 20 à 40 ans, quelle que soit sa position. L’infirmité ou la maladie seraient les seuls cas d’exemption. Mon oncle et moi, nous allons à Linières. Magnifique temps de printemps.

Mardi 24 janvier

Sortie de Paris du côté du Mt Valérien. On n’en sait pas le résultat. Dijon attaqué par les Prussiens. Lens a résisté, sous le commandement de Garibaldi. La France annonce comme imminent un décret appelant tous les hommes de 20 à 40 ans sous les armes. Quelle rage de levées ! On estime à un million douze cent mille hommes l’effectif armé de la France, et l’on n’en a pas assez ! Comme si c’était le nombre des soldats, et surtout de pareils soldats, qui décidaient de la victoire. Ce sont les chefs qui nous manquent, qui nous ont manqué, qui nous manqueront toujours dans cette malheureuse guerre, parce qu’il n’est plus temps d’en former ! Eugène qui a été hier à Nantes revient ce soir et nous donne quelques nouvelles. La sortie de Paris a été encore une fois repoussée. Nantes commence à ne pas vouloir se défendre. On y est furieux contre la marche des choses et c’est contre Gambetta. On dit qu’à Versailles on désire la paix, que la misère est immense en Allemagne. On prête à Chanzy deux plans : le premier, de se retirer vers Cherbourg et d’y embarquer ses troupes pour les débarquer où il le jugerait à propos. Le second, de marcher sur Nantes, d’y traverser la Loire et de porter la guerre en Vendée. On s’attend à une bataille du coté de Redon. Le pauvre Victor nous a écrit ; après avoir quitté son pays envahi, il est arrivé à Lille, espérant que son infirmité serait une exemption, il a vite passé à la révision et a été déclaré bon ! Par-dessus le marché, injurié, bousculé, manquant de tout.

Mercredi 25 janvier

Le journal donne quelques détails sur la sortie de Paris. Le général Le Flô avait été nommé gouverneur de Paris, avant le départ de Trochu, ce qui indiquerait cette fois le projet, chez ce dernier, de ne pas rentrer dans Paris. L’armée s’est d’abord emparée de Montretout, La Jonchère et Buzenval. Il lui a fallu quitter toutes ces positions et rentrer sous le feu du mont Valérien.

(18) Journal acheté par Émile de Girardin, de tendance gauche libérale.

Je fais vacciner à la mairie toute la commune de Saint-André, on arrive en masse. L’épidémie variolique fait d’affreux ravages tout autour de nous ; à Saint-Fulgent, à Saint-André, un enterrement, quelquefois deux, trois, chaque jour ! (19)

Jeudi 26 janvier

Long rapport de Jules Favre aux agents diplomatiques à l’étranger sur les démarches faites auprès de lui par lord Granville pour lui faire accepter de se rendre à la conférence. Il ressort de ce rapport la ferme intention émise par Jules Favre de poser la question de la paix devant la conférence. Curieuse citation d’une lettre de Gambetta où il lui dit : « Dans l’intérêt de notre cause il le faut ». Jules Favre se rendra en Angleterre quand la position de Paris le permettra. Le roi de Prusse a été acclamé empereur d’Allemagne par les princes et l’armée dans la grande galerie des glaces à Versailles. O Louis XIV, qu’en dis-tu ? Que de nœuds se lient en ce moment en Europe, qu’il faudra que la France dénoue si elle veut vivre. Que de prudence, de patience, de sagesse il lui faudra pour arriver à ce but. Ces vertus-là, les aura-t-elle jamais ? Au moins ce but sera clair, net et précis, c’est beaucoup pour l’esprit français.
Je vais à Linières avec mon oncle par un temps glacé.

Vendredi 27 janvier

Chancelier Bismarck
Le journal nous apporte une étrange nouvelle. M. de Bismarck refuse à Jules Favre son sauf-conduit. La nouvelle arrive par l’Angleterre. On semble douter de sa véracité. Pour ma part, je n’ai aucun doute, elle n’est nullement fausse. Ce n’est pas au moment où Paris va se rendre que M. de Bismarck en laissera sortir Jules Favre. Le procédé est violent, mais c’est de la politique à la prussienne. Le télégraphe apporte aussi de Munich un fragment de discours prononcé à la chambre par le premier ministre bavarois, à propos des subsides nouveaux demandés pour la continuation de la guerre. Le discours est très pacifique : depuis Sedan, y est-il dit, la guerre n’a plus d’objet. C’est l’opinion de la Bavière et de ses alliés qui ne laisseront passer aucun moyen de la faire cesser. Le Wurtemberg est du même avis. Belles paroles, mais à quand les faits ?

Samedi 28 janvier

Nouvelles de Paris : il y règne une assez vive agitation. On demande que Trochu se démette de ses fonctions de général en chef : il n’a pas réussi. La nouvelle de la retraite de Chanzy, le peu de succès de la sortie, commencent à jeter l’alarme. C’est le commencement de la fin. Le temps est toujours glacé : quel hiver ! Rien à donner aux bestiaux, on en abat chaque jour. Disette bientôt, guerre sans fin ! Quelle année !

Dimanche 29 janvier

Eugène entre dans ma chambre, ce matin, m’apportant de bien tristes nouvelles, que le journal ne tarde pas à confirmer. Les énergumènes à Paris se sont portés sur Mazas (20), y ont libéré Flourens (21) et compagnie, ont voulu, sans y parvenir, s’emparer de la mairie du XXe arrondissement, ont ensuite envahi la place de l’hôtel de ville : fusillades aussitôt de toutes parts. La garde nationale les a enfin mis en fuite. Trochu a donné sa démission de général en chef. Il est remplacé par Vinoy, lequel a fait une proclamation bien découragée. Le titre de gouverneur de Paris est supprimé. Trochu reste seulement président de la défense nationale. Détails navrants sur la dernière sortie : Henri Regnault (22) a disparu ! Lettre (dans la France) de Jules Simon (23) recommandant aux préfets de rassembler farine, bestiaux etc. pour le moment où Paris pourra les recevoir.

(19) De décembre 1870 à mars 1871 il y a eu 59 décès à St André, soit 4 fois plus en moyenne, qu’en temps normal sur une même période de quatre mois. En janvier : 22 décès !
(20) Ancienne prison de Paris, située en face de la gare de Lyon.
(21) Universitaire et militant républicain virulent. Il fut emprisonné, après avoir organisé une émeute parisienne le 31-10-1870, reprochant la mollesse des autorités.
(22) Petit-fils d’une cousine d’Amaury-Duval, mort le 19 janvier 1871 lors de la bataille de Buzenval
(23) Membre du gouvernement de Défense Nationale.

Rien de triste comme cette lettre. Quant à M. de Bismarck, il a fait savoir les raisons pour lesquelles il refusait le sauf-conduit à Jules Favre. Elles sont au nombre de deux. 1° Le gouvernement de la défense nationale n’a pas autorité pour traiter au nom de la France, l’envoyé de la Prusse à la conférence n’aurait pas traité avec Jules Favre. 2° (c’est la vraie raison, j’en étais sûr à l’avance) M. Jules Favre ne peut pas se soustraire aux conséquences d’une situation qui est en partie son ouvrage. C’est à dire, en d’autres termes, je vous tiens, je ne veux pas vous lâcher. Et il y a des gens qui disent que l’état moral du monde est en progrès ! Les hommes seront toujours les mêmes, bien fou qui se fait illusion sur eux !

Lundi 30 janvier

Théâtre de Bordeaux où siègent les députés
Il est dit que cette malheureuse guerre ne sera jusqu’au bout qu’un long coup de théâtre. On lisait parmi les dépêches de Bordeaux du 27 janvier 6h30 du soir ce passage qui, est cité intégralement : « La délégation du gouvernement est informée par ses agents à l’étranger, que le Times (24) publie, sur la foi de ses correspondants, que des négociations auraient été entamées entre Paris et Versailles, au sujet du bombardement de Paris et d’une prétendue reddition éventuelle de la capitale. La délégation du gouvernement n’accorde aucun crédit à ces allégations du correspondant du Times, car il est impossible d’admettre que des négociations aient été entamées sans que la délégation en ait été avertie au préalable. Les ballons arrivés jusqu’à présent, n’ont rien fait prévoir de semblable ». Aujourd’hui j’ouvre le journal et j’y lis en grosses lettres : dépêche télégraphique, Versailles 28 janvier 11h15 du soir. M. Jules Favre, ministre des affaires étrangères à la délégation de Bordeaux : « Nous signons aujourd’hui un traité avec M. le comte de Bismarck. Un armistice de 21 jours est convenu : une assemblée est convoquée à Bordeaux pour le 15 février. Faites connaître cette nouvelle à toute la France, faites exécuter l’armistice et convoquez les électeurs pour le 8 février. Un membre du gouvernement va partir à Bordeaux. » Cette nouvelle arrive comme un coup de foudre. La première impression est la joie. C’est un commencement d’accord, un acheminement vers la paix. Mais comment tout cela est-il arrivé, d’où vient que cet armistice si opiniâtrement refusé est aujourd’hui si rapidement conclu ? Ici les inquiétudes commencent : les optimistes y voient l’influence de la misère, du découragement en Allemagne, une injonction des puissances neutres. Pour ma part je ne vois pas les choses ainsi : ce n’est pas au moment où Paris va lui tomber dans la main que M. de Bismarck ira s’occuper des cris de détresse de l’Allemagne et des réclamations des neutres ; encore quelques jours, leur répondrait-il, et mon œuvre est complète, quelques jours qu’est-ce que cela après six mois d’une guerre acharnée ! Il faut que Paris se soit rendu ! Nous verrons cela demain ! Quatre de mes blessés me font leurs adieux, ils partent pour Napoléon (25) où l’intendant les appelle.

Mardi 31 janvier

Le journal me donne pleinement raison. Paris a capitulé, ses forts ont été occupés le 29 à midi par les Prussiens. L’armée est prisonnière de guerre dans la ville et a déposé le même jour 29 les armes. La garde nationale conserve les siennes. Différentes dépêches de Lyon, Bordeaux, signalent une grande animation, les résolutions insensées de quelques fous de continuer la guerre. Il est vrai que toutes ces manifestations ont eu lieu avant qu’on sût que Paris avait capitulé.
Ici à Saint-André, le paysan et le petit bourgeois concluent en disant : tout cela, c’est des trahisons ! Voilà le mot de la France dans ses défaites. Jules Favre et Trochu malheureux sont des traîtres ! Pauvre pays. Je fais transplanter à Linières un gros noyer près de l’allée qui descend à la pièce d’eau. Je passe toute ma journée à Linières. L’agent voyer vient sur le chantier de la route nouvelle. Je passe quelque temps avec lui. Qu’apprendrons-nous demain ?

(24) grand quotidien anglais
(25) nom de la Roche-sur-Yon à l’époque

Emmanuel François, tous droits réservés
Janvier 2011

POUR REVENIR AU SOMMAIRE

jeudi 2 décembre 2010

Le mystère Joseph Guyet


Depuis notre article publié en novembre 2010, nos recherches, plutôt nos trouvailles, ont progressé sur le compte de Joseph Guyet. Il y a d’abord eu la découverte du dossier de rectification des limites communales en 1817 entre Chauché et Saint-André-Goule-d’Oie, avec l’intervention écrite de Joseph Guyet (voir l'article publié sur ce site en juillet 2011 : Louis XVIII s’intéresse à la Morelière. Puis nous avons découvert une trentaine de baux des métairies de Linières entre 1800 et 1830, au temps de Joseph Guyet. Elles nous ont permis de décrire les activités agricoles de cette époque à Linières (octobre et novembre 2012), le statut des métayers (décembre 2012) et l’implication du propriétaire (août 2012). Enfin, un internaute vient de nous informer des biens possédés par Joseph Guyet dans la plaine de Vendée. Et puis nous avons pu reconstituer l’essentiel de la fortune de son père (avril 2013). Tout ceci nous conduit à mettre à jour le présent article dans une nouvelle rédaction, remplaçant celle de novembre 2010. Le mystère de cet homme s’est bien éclairci, même sur un point essentiel : les débuts de sa vie sentimentale avec la vicomtesse de Lespinay.

Ses parents, ses frères et sœurs


Saint-Fulgent
Joseph Guyet, né et baptisé à Saint-Fulgent le 20 avril 1774, est le fils de Simon Charles Guyet et de Catherine Couzin. Son grand-père Louis Guyet (mort en 1758), était marchand, aubergiste à l’enseigne du « Chêne-Vert » à Saint-Fulgent et maître de poste dans ce bourg. Il s’était marié avec Catherine Tricouëre en 1725, elle-même fille d’un marchand de Saint-Fulgent. Son arrière-grand-père (mort avant 1725) s’appelait aussi Louis Guyet et s’était marié vers 1700 avec Marie Mesmin.

Son père Simon Charles, né le 28 octobre 1733, était le cinquième d’une famille de douze enfants nés entre 1726 et 1744. Il avait épousé le 19 juillet 1768 à Triaize, Catherine Couzin, originaire de Champagné-les-Marais, veuve de Jean Charles Pillenière (1741-1767), et fermier demeurant à Triaize (1). Elle était née à Champagné-les-Marais le 26 mars 1744, fille de fermier, et elle est morte à Saint-Fulgent le 12 janvier 1807. La famille d’où est issu Joseph appartient au milieu des notables bourgeois dès avant la Révolution, fréquentant aussi la petite noblesse des environs. Son père Charles Guyet est parrain au baptême de Jeanne de Tinguy le 24 juin 1761 à Saint-Fulgent, fille d’Abraham seigneur de la Sauvagère, et demeurant alors à la Chevaleraye, sur la paroisse de Saint-André-Goule-d’Oie.

Son père était lui aussi à ses débuts aubergiste à Saint-Fulgent et il hérita de la charge de maître de poste située dans ce bourg. Son activité principale était d’affermer des biens qu’il sous-louait ensuite : des métairies et même la terre de la baronnie des Essarts (1772-1787) et le prieuré de Chavagnes. Et avec l’argent gagné il acheta des métairies : deux à la Boissière de Montaigu, une à Beaurepaire, deux à Saint-André-Goule-d'Oie, neuf provenant de l’abbaye de la Grainetière en tant que bien national, trois cabanes dans le marais. Il acheta aussi avant la Révolution le fief de Puyberneau (Sainte-Florence-de-l’Oie), avec ses deux borderies et ses trois métairies, et le fief de la Barette (appelé ensuite Grissay aux Essarts), avec une borderie et deux métairies (2).

Champagné-les-Marais
On sait que l’essentiel de cette fortune fut partagé après la mort de Charles Guyet en mars 1793 entre ses héritiers. Mais il faut compléter l’énumération ci-dessus par les achats dans le pays de sa femme à Champagné-les-Marais que fit Charles Guyet. À la déclaration de succession de cette dernière à Luçon le 20 juin 1807, ses biens propres comprenaient deux cabanes (métairies de Maison Neuve et de la Balise) et des marais salants, évalués au total à 1 622 F de revenus annuels, soit 32 440 F de capital. À cela s’ajoutait la moitié des acquis de la communauté avec son mari défunt, laquelle était évaluée à 4 120 F de revenus annuels, soit 82 400 F de capital (3). Joseph Guyet eut sa part dans l’héritage de Champagné-les-Marais, qu’il augmenta ensuite.

Charles Guyet poussa l’ambition jusqu’à acheter, deux ans avant 1789, la charge de « garde de la porte de Monsieur », qui lui donnait le droit de porter le titre d’écuyer. À Saint-Fulgent il était la personnalité en vue à la veille de la Révolution, avec ses entrées dans la noblesse locale.
De ses neuf enfants, frères et sœurs de Joseph, deux moururent en bas âge et les autres ont, eux aussi, connu une certaine fortune :
  1. Catherine Sophie, baptisée le 19 août 1770. Elle se maria en 1791 avec Étienne Benjamin Martineau, médecin. Ce dernier fut un révolutionnaire très actif, haï pour cela dans la région de Saint-Fulgent, et qui déménagea plusieurs fois avant de se stabiliser comme juge de paix aux Herbiers.
  2. Charles Jacques, baptisé le 9 juin 1772.  Dit Guyet-Desroches, il épousa en 1796 à Champagné-les-Marais, où le couple résida toute sa vie, Rose Boileau, fille d’un marchand. C’était la paroisse d’origine de sa mère, Catherine Couzin. Ils eurent neuf enfants, dont Charles Jean Baptiste (1797-1867) capitaine de vaisseau mort sans alliance (4), Armand Germain, notaire à Marans, Eugène qui fut avocat à Paris où il mourut en 1879, Rose Désirée qui épousa Pierre Hilaire Martineau, notaire à Chaillé-les-Marais (un cousin éloigné de son oncle par alliance).
  3. Joseph, baptisé le 20 avril 1774, avec pour parrain Claude Joseph Frappier, notaire royal et apostolique, sieur de la Rigournière, et pour marraine, Françoise Delagroix (parente de sa mère). Il acheta le domaine de Linières et se maria civilement en 1804 avec Félicité du Vigier, divorcée de Charles de Lespinay. Il fut Chef à l’agence judiciaire du Trésor Royal en 1717, et aussi probablement dans la période antérieure, c'est-à-dire responsable de contentieux au ministère des Finances, en langage moderne.
  4. Pierre Louis, baptisé le 10 avril 1775. Il acheta pour 3 000 livres l’église de Saint-Fulgent incendiée pendant la guerre de Vendée, qu’il revendit en 1803. En 1803 il habitait les Roches-Baritaud à Saint-Germain-de-Prinçay, voisin du fermier général du domaine, Samuel Majou. Il épousa en 1811 Marie Linyer, fille du procureur de Vouvant. Il acheta à Claude III de Beauharnais une partie du domaine des Roches-Baritaud en 1816. Les Marchegay achetèrent la moitié du domaine en 1817. Pierre Louis est mort en 1842 sans enfants. 
  5. Louis René, baptisé le 2 novembre 1776, et mort sans alliance le 4 avril 1853 au château du Bignon (Herbiers), qu’il avait acheté en 1828 à Nicolas de Rouault, après avoir longtemps habité au bourg de Saint-Fulgent. Il y recevait son neveu, Guyet-Desfontaines, fils de Joseph, quand celui-ci venait se faire élire député aux Herbiers, au temps de la monarchie de Juillet. Le château fut vendu en 1854 par les héritiers à Gustave Lelièvre.
  6. Auguste Jacques, baptisé le 15 avril 1783. Il fut à l’origine de la branche de Grissay, du nom de la propriété, située aux Essarts, dont il hérita, aussi appelée la Barette. Il se maria en 1813 à Triaize avec une cousine, Marie Anne Guyet, et ils eurent une nombreuse descendance. En 1807, il habitait à Paris chez son frère Joseph, au no 32 de la rue des Moulins. Il était alors sous-commissaire de la marine, dans un emploi de comptable.
  7. Victoire Adélaïde, baptisée le 17 septembre 1784. Elle se maria en 1815 avec Georges Sibuet (1767-1828), avocat républicain, nommé juge au tribunal de cassation en 1794 (ancêtre de la cour de cassation), puis juge à Bruxelles et député de l’Aisne en 1815. Elle est morte à Paris le 29 juin 1834 sans postérité.

Sa jeunesse 


Joseph Guyet fit des études de droit. Certes, il n’a pas confié son diplôme aux archives, mais en 1817, il occupait le poste de chef à l’agence judiciaire du Trésor Royal (5), c'est-à-dire responsable de contentieux au ministère des finances. Ce poste, même si les relations pouvaient aider à y accéder parfois à cette époque, exigeait une véritable formation juridique. Joseph Guyet possédait sans doute une licence en droit en conséquence, obtenue à Poitiers ou à Paris peut-être. N’oublions pas qu’il avait un oncle, licencié ès lois, qui résidait à Paris. Dans la signature d’un bail de métairie en 1800, il est qualifié « d’homme de lois ».

Après cela il n’est pas facile de croire qu’au lieu de faire ces études, il a été soldat dans les troupes républicaines pendant la guerre de Vendée. Une rumeur a longtemps affirmé que le 7 avril 1794, il était cavalier au 1e escadron de la Charente-Inférieure, comme on le constate sur l’état-civil de Saint-Hermand (devenu Sainte-Hermine), dans un acte de mariage d’un cavalier de cet escadron où il est témoin de la mariée. Sauf que rien ne prouve que ce Joseph Guyet est bien le fils de Charles Guyet de Saint-Fulgent. En poursuivant les recherches, on découvre qu’il existe un autre Joseph Guyet, de quatre ans plus âgé, un cousin originaire de Saint-Michel-Mont-Mercure. Il fut aubergiste, comme son père, dans sa commune. En rapprochant les signatures, il parait probable que ce cousin est le cavalier du registre d’état-civil de Saint-Hermand en 1794. En tout cas ce n’est pas celle du propriétaire de Linières.
Revêtu d’un uniforme de « bleu », on a pu se laisser tenter ensuite par faire de ce Joseph Guyet le sauveur de Mme de Lespinay des noyades de Nantes. Sauf que ce Joseph n’est pas le sauveteur désigné par les livres d’histoire ensuite.

On a dit aussi que Joseph était employé chez les de Lespinay. Après le rachat du domaine de Linières en août 1796, sa nouvelle propriétaire, Félicité Duvigier (épouse de Lespinay), habitait Paris. Joseph Guyet s’est occupé pendant ce temps du domaine sur place, quand il n’était pas à Paris, alors qu’il vivait déjà intimement avec sa propriétaire. À cet égard on a pu le présenter à bon droit comme le régisseur, mais certainement pas au temps du vicomte, parti dans l’émigration à la fin de 1791. On sait qu’ensuite Linières fut mis sous séquestre l’année d’après (6), puis confisqué nationalement en octobre 1793.

Son engagement politique


Les Tricouëre se sont retrouvés dans les deux camps au moment de la Révolution. Un frère de la grand-mère de Joseph, Louis Tricouëre, est connu pour son appartenance au parti républicain à Saint-Fulgent. Son père surtout a pris le même parti. Il a été élu par l’assemblée votante du canton de Saint-Fulgent électeur à la Convention en septembre 1792, comme son gendre Benjamin Martineau. En raison de ses convictions politiques il a été assassiné après un combat par des royalistes dès le début de la révolte, le 14 mars 1793, dans une auberge de Saint-Vincent-Sterlanges.

L’engagement politique de Joseph Guyet n’a pas laissé beaucoup de traces apparemment. Mais sa proximité avec son beau-frère, Benjamin Martineau, ne peut se réduire à des liens uniquement familiaux. Il l’a logé avec lui à Linières en 1798/1799 et en 1800, alors que le domaine appartenait encore à sa compagne, Mme de Lespinay. Or Benjamin Martineau avait acquis la réputation d’un extrémiste du camp des révolutionnaires vendéens, tout comme son frère Ambroise, administrateur du département de la Vendée à Fontenay-le-Comte. En mars 1799 il participa à la mascarade de l’élection de la municipalité cantonale de Saint-Fulgent pour soutenir Benjamin Martineau (voir plus loin). Mais cela ne l’empêcha pas de se plaindre avec sa future femme dès 1797 et d’intervenir politiquement et judiciairement contre la vente des biens qu’elle possédait dans la Vienne, confisqués à cause de l’émigration du mari (7). Son engagement n’exclut pas l’opportunisme chez lui, quoique la cause sacrée de la propriété transcendait généralement la politique à l’époque. Pour un acte de notoriété concernant le nom de sa mère en 1804 et celui de son premier mari, il fait témoigner devant notaires à Paris, Paul Charles Brisson, médecin à Fontenay, Paul Jean Benjamin Clemenceau (grand-père du Père la Victoire), René Henri Jahan, médecin né aux Herbiers (voir le dictionnaire des Vendéens), trois jeunes « bleus » de Vendée (8). Là encore on voit qui il fréquente.

Sa rencontre avec la dame de Linières


La rencontre de Joseph avec la châtelaine de Linières nous est maintenant mieux connue grâce au Journal des Débats récemment numérisé par la Bibliothèque Nationale et accessible sur le site Gallica. Voir notre article sur Le divorce de Lespinay/du Vigier en 1800, publié en janvier 2010 et mise à jour depuis.

Quant au début du mois d’août 1796, Mme de Lespinay devient enceinte, à l’âge de 24 ans, de son fils Marcellin Guyet-Desfontaines, Joseph, le père, a 22 ans. C’est à cette même date qu’elle rachète Linières avec l’aide financière d’un gros commerçant nantais, Dubois-Violette. Mais avec une nouvelle exigence légale imprévue dans les modalités de paiement de l’achat, ce dernier n’assume pas le paiement jusqu’au bout. C’est alors que Joseph désintéresse Dubois-Violette et permet de payer le rachat entièrement. Comment est-il entré en contact avec elle ? Nous ne le savons pas, mais apparemment pas pour une question d’argent, même si celle-ci s’est rapidement posée et que Joseph a alors apporté un secours déterminant. L’avocat de Mme Duvigier dans le procès contre son divorce admettra que « ce service ait été suggéré par l'amour ». Et l’avocat de l’ex-mari dira de la jeune Mme Duvigier : « Cependant elle permet l'entrée de sa maison à un jeune homme du même département, nommé Guyet, qui lui fait des offres de prêt, lui rend des soins, exprime bientôt une grande passion qui est partagée et porte madame de Lespinay à l'entier oubli de ses devoirs. Elle devient mère. » N’oublions pas cependant qu’elle avait 19 ans de moins que son mari, militaire de carrière, à une époque où les parents mariaient leurs enfants en pensant aux patrimoines. Une nouvelle époque s’ouvrait alors, avec de nouvelles mœurs : l’amour devait gouverner les mariages (Cf. « Delphine » en 1802, un roman à la mode de Mme de Staël).

Le prix payé par Mme Duvigier pour le logis de Linières et ses 14 métairies parait très faible (185 560 F), quand on connaît les autres ventes de biens nationaux dans la contrée. Par exemple la seule métairie de la Roche Mauvin fut vendue 150 000 F deux ans plus tard. Certes il n’est pas facile de situer son niveau à cause de la méga-inflation des prix à cette époque, aussi à cause de certains bâtiments incendiés à Linières et dans certaines fermes. Il n’empêche qu’on se demande si l’estimation préalable qui a fixé le prix, contradictoire entre le représentant de l’acheteur et celui du vendeur, n’a pas bénéficié de favoritisme. Le nouveau commissaire du canton de Saint-Fulgent, Louis Merlet écrit à Fontenay le 30 messidor an 4 (30 juin) au commissaire du département : « Dans ce moment nous sommes à estimer les domaines du citoyen de Lespinais émigré » (9). Il ne peut s’agir que de Linières, et à ce moment le président de la municipalité cantonale de Saint-Fulgent n’est autre qu’Étienne Martineau, le beau-frère de Joseph Guyet. Aucun document consulté ne trahit ce favoritisme, mais la question reste posée pour cette vente à l’amiable du 1e août 1796.

Une vie partagée entre Paris et la Vendée


Nous savons que le couple s’est caché pour commencer, en allant vivre à Paris, Joseph revenant épisodiquement à Saint-Fulgent dans sa famille pour s’occuper du domaine de Linières (10). Il y avait bien en 1797 et 1798 à Linières un homme de confiance de Mme Duvigier, Joseph Leroy, présenté comme régisseur de ses biens dans un acte de notoriété du 14 vendémiaire an VI (5 octobre 1797) (11). Dans cet acte, des témoins affirment qu’il a donné à l’administration municipale du canton de Saint-Fulgent, installée en juin 1796, « toutes les marques de civisme et de républicanisme que peut avoir un républicain tel que ledit citoyen Leroy. Il s’est fait un des premiers inscrire sur le registre civique des citoyens de ce dit canton ». Il a alors bénéficié d’un port d’armes. Cet acte a été rédigé par un notaire de Chantonnay dans la maison et en présence de Joseph Guyet située au bourg de Saint-Fulgent. La citoyenne Duvigier y était présente aussi, sans indication de domicile, alors que Joseph Leroy demeure à Linières. On ne sait pas si les amants ont affiché une vie commune pour la population du bourg.

Quant au républicanisme de Joseph Leroy, il pose question deux siècles après. Le mois d’avant en effet, dans un autre acte de notoriété dressé par le notaire de Chavagnes-en-Paillers, il affirme avoir vu Charles Joseph de Goué mort sur le champ de bataille en novembre/décembre 1793 dans un combat qui a eu lieu entre Dol et Pontorson lors de la virée de Galerne (12). Alors pourquoi dire en octobre 1797, qu’il n’a jamais participé à aucun combat avec les royalistes ? Certes, on sait que, fuyant les exactions des armées républicaines à l’été 1793, des républicains se sont réfugiés sous la protection des « armées catholiques et royales ». L’histoire personnelle de Louis Constant Trastour, originaire des Essarts et insurgé malgré lui, est étonnante et instructive sur ce point (13). Alors il faut s’interroger : Joseph Leroy s’est-il laissé entraîner dans la virée de galerne sans participer aux combats ? La comparaison des deux actes de notoriété à un mois d’intervalle établit une contradiction, et le plus vraisemblable est bien son engagement de soldat dans « l’armée ci-devant royale ». L’affirmation du contraire à l’égard de l’administration municipale du canton a peut-être été faite pour faciliter son travail de régisseur d’un important domaine, en lien d’affaires avec les autorités civiles et militaires. Ou bien, fallait-il ne pas mettre mal à l’aise la famille Guyet si les liens de Joseph avec la dame de Linières étaient connus. Les frères Guyet étaient des républicains connus et influents à Saint-Fulgent depuis la mort de leur père dans les premiers combats de mars 1793. Le docteur Benjamin Martineau avait épousé Sophie Guyet et était devenu président de la municipalité cantonale. De son côté, la dame de Linières avait sans doute noué avec Joseph Leroy des liens très forts dans les affres de la virée de galerne. Son amour pour Joseph Guyet créait des relations contradictoires et en même temps pouvait aider à les dépasser. 

Mais les affaires subissaient les conséquences de la guerre civile. Notamment Mme Duvigier dut aller plusieurs fois devant le juge de paix du canton de Saint-Fulgent au premier semestre 1798 pour des conflits avec le métayer de la Morinière et celui de la Grande Roussière, ces deux métairies étant situées à Saint-Fulgent (14). Dans cette période elle habitait à Paris, maison Piquenou, rue Cléry, no 77. C’est l’adresse indiquée dans les deux actes de prêts qu’elle fait le 14 mars 1798 à deux meuniers, l’un de Remouillé, l’autre d’Aigrefeuille, pour leur permettre de réparer leurs moulins, prêtant respectivement 450 F et 600 F. Elle était représentée à l’acte par Joseph Le Roy (15).

Joseph Guyet est alors apparu comme le régisseur pour le compte de sa compagne. Il a même en 1798/1799 reçu sa sœur aînée, Catherine Guyet, et son mari, Benjamin Martineau à Linières. Ces derniers y mirent au monde une petite fille. En juin 1797 ceux-ci déménagèrent à Luçon, et Benjamin Martineau revint de temps en temps à Linières, étant toujours commissaire cantonal de Saint-Fulgent, mais démissionnaire. En septembre 1799 il était absent du logis, comme Joseph Guyet. Heureusement pour eux, car une bande de partisans royalistes vint au logis de Linières pour le piller. Ils venaient d’agresser deux républicains de Chauché : Bossard, agent de la commune, et Bossu, ex assesseur du juge de paix. Dans la traque qui s’en suivit on eut à déplorer un mort dans chaque camp, du côté de la Mauvelonière (16). En mai et juin 1800 Martineau déclarait encore sa demeure à Linières dans deux actes notariaux (17).

Lors de l’assemblée primaire du 22 mars 1799 Joseph Guyet fut élu au bureau de vote au cours de la matinée, puis le vote fut interrompu. Dans l’après-midi, les minoritaires emmenés par son beau-frère Martineau, recommencèrent les votes, et en définitive Joseph Guyet « le parisien » (expression relevée dans le procès-verbal) ne fut figure pas parmi les élus ensuite (18).

En 1798 il a acheté le petit domaine de la Godelinière (Landes-Génusson), avec 60 hectares de terres et des bâtiments en partie incendiés. Il avait été confisqué à un membre de la famille Mesnard de la Barotière, guillotiné pendant la Révolution (19).

Joseph Guyet et Félicité Duvigier ont déclaré une fausse identité du père de leur enfant à sa naissance en avril 1797, car il était illégitime. Ils ont attendu la fin de l’année 1800 pour faire prononcer le divorce de Mme de Lespinay. Ils ont tenté de négocier une acceptation tacite de leur projet de divorce par l’ex-mari, en contrepartie d’un arrangement sur la propriété du domaine de Linières, mais M. de Lespinay est resté inflexible pour refuser le divorce. Il a ensuite intenté un procès pour le faire annuler, qu’il a perdu définitivement en 1804. À la suite de quoi, Mme du Duvigier et Joseph Guyet se sont mariés civilement en septembre de cette année-là. L’autorisation à ce mariage par la mère de Joseph, Catherine Couzin, est datée du 17 germinal an 12 (7-4-1804). Le 28 thermidor an 12 (16-8-1804), Joseph fit établir un acte de notoriété sur le vrai nom de sa mère, Couzin, au lieu de Cousin comme il est écrit dans son acte de baptême le 20 avril 1774 sur le registre de la paroisse de Saint-Fulgent (20).

Entre temps Joseph Guyet avait totalement pris en main les destinées du domaine de Linières. En 1803, un des métayers des lieux s’appelait Jean Gaborieau. Il servit de témoin lors de la rédaction du testament de Catherine Couzin, la mère de Joseph (21).

La même année 1803, Joseph Guyet racheta à la veuve Sapin le mobilier garnissant l’hôtel du Chêne-Vert, avec deux de ses frères, René Louis et Pierre Louis, et son beau-frère Martineau. Les murs appartenaient en indivision aux quatre acheteurs, mais l’hôtelière devait probablement avoir fait faillite après la mort d’Alexis Hérault, son premier mari. Celui-ci avait pris la suite de Charles Guyet dans la tenue de l’hôtel (22).

Lors de l’un de ses séjours réguliers en Vendée en 1802, il s’est porté caution pour un élève proposé par le préfet du département de la Vendée à l’admission à l’école vétérinaire. Le règlement exigeait cette caution pour la somme de 600 francs. Le candidat était un maréchal demeurant dans le bourg de Vendrennes, Jacques Alexandre Chateigner. On sait que le métier de maréchal consistait traditionnellement en soins apportés au bétail, et pas seulement à poser des fers aux sabots des chevaux. On peut supposer ainsi la vocation du futur élève, dont le niveau de formation pouvait se contenter de savoir lire et écrire. En 1802 il fallait surtout former des vétérinaires militaires, avec un niveau scientifique encore faible. Il existait alors deux écoles vétérinaires à l’époque, l’une à Alfort et l’autre à Lyon. On ignore le lien de cet élève avec Joseph Guyet (23). 

Fonctionnaire à Paris


Mme Guyet avait continué de confier la gestion de certains de ses biens propres à un avocat de Poitiers, Boncenne. Celui-ci lui en rendit compte en novembre 1803 pour les années antérieures, puis en 1806 et 1808. Quand Joseph Guyet voulut les examiner, certains papiers avaient disparus, et celui-ci fit un procès à l’avocat. Néanmoins les parties s’entendirent par une transaction en 1812 où M. et Mme Guyet abandonnèrent leurs accusations contre Boncelle. C’est François Allain, agent judiciaire du trésor impérial à Paris (au ministère des finances), qui s’entremit pour cette transaction, car Joseph Guyet travaillait à ses côtés (24). De manière plus précise, on apprendra qu’en 1817 il s’occupait de contentieux au trésor impérial.

Église Saint-Étienne-du-Mont à Paris
En février 1811, la première fille survivante de son épouse, Félicité Henriette de Lespinay, est décédée à l’âge de vingt et un ans. En août 1812, Joseph et Félicité Guyet régularisèrent leur mariage à l’Église à Paris (Saint-Étienne-du-Mont). Pendant ce temps, leur fils était pensionnaire au lycée impérial Louis-le-Grand. Il devra attendre l’année 1824 pour obtenir des tribunaux une adoption légale de ses parents, à cause de législation de l’époque.

Après la mort de Charles Augustin de Lespinay en février 1807, Joseph Guyet conclut une transaction au sujet d’une rente foncière due au seigneur de Linières autrefois, avec les propriétaires du village de Villeneuve (Chauché). Notre article d’octobre 2010, donne tous les détails sur cette affaire (La rente foncière du tènement de Villeneuve à Chauché).

L’adresse parisienne de Mme Duvigier au moment de la naissance de son fils Marcellin en 1797, et de son divorce en mairie de Chauché en 1800, au no 41 rue du Four-Saint-Honoré, est toujours la même en 1803. C’est celle que déclare en effet Joseph, comme étant la sienne, dans une reconnaissance de dette à cette date de la veuve Monnereau, métayer de la Fontaine à Saint-Fulgent. C’est la même adresse qui a été portée sur l’acte de naissance de leurs fils Marcellin, ce qui trahit la supercherie dans cet acte sur les noms des parents.

En 1807 le couple habite au no 32 rue des Moulins à Paris, avec leur fils Marcellin et la fille née du premier mariage de Mme Guyet, Henriette de Lespinay. C’est ce qui ressort de la déclaration de succession au bureau de Montaigu, de Charles Augustin de Lespinay à cette date. À cette adresse habitait aussi un jeune frère de Joseph, Jacques Auguste Guyet, qui s’établira plus tard aux Essarts. En 1813 le couple a changé et habite désormais au no 10 rue du Carrefour de l’Odéon. Quelques mois avant son décès en 1830, on note une dernière adresse de Joseph Guyet à Paris, au no 7 Passage des Petits-Frères. Il avait plusieurs propriétés à Paris. Et il est mort au no 76 rue de Maillot à Paris le 30 mai 1830 (25).

Dans les dernières années de sa vie, Mme Guyet vécut à l’Abbaye-aux-Bois à Paris, malade et soignée par une nommée Julie Laurent. Ainsi désignait-on un ancien couvent situé au no 16 rue de Sèvres et au no 11 rue de la Chaise dans le 7e arrondissementLa première pierre de son église avait été posée par la mère du Régent le 8 juin 1718 (26). Après la Révolution, les bâtiments furent transformés en habitations par des particuliers, et loués en partie à des dames seules de la haute société, dont Mme Récamier, et Mme Guyet. Répondant au vœu de sa mère, Marcellin Guyet-Desfontaines constitua une rente viagère de 3 000 F par an au bénéfice de Julie Laurent, et lui légua aussi en usufruit tout le mobilier ayant appartenu à sa mère à l’Abbaye-aux-Bois (27).

Nous avons décrit dans nos articles du dernier trimestre 2012 comment il a conduit une politique de valorisation de son domaine de Linières, importante, et exigeante pour un habitant de Paris. Il avait un régisseur sur place, longtemps son cousin Jean Guyet, originaire de Sainte-Cécile. Mais il s’est déplacé souvent en Vendée pour ses affaires qu’il a toujours suivi de près. Il louait son banc, comme tous les paroissiens, dans l’église de Saint-André-Goule-d’Oie, par mise aux enchères comme cela se faisait à l’époque. En 1817 il paie la plus grosse somme : 9 F (28). On voit là plutôt une contribution du châtelain de Linières, car la place a dû souvent être vide. Pour commencer il a dû prendre en charge les conséquences de la guerre de Vendée. De plus, il a saisi des opportunités pour acheter et vendre des métairies et au final il a agrandi son domaine. À sa mort en 1830, Linière comporte dix-sept métairies procurant un revenu annuel déclaré de 15 800 F. Il y faut y ajouter les 476 hectares possédés à Champagné-les-Marais et Puyravault, procurant un revenu annuel déclaré de 15 660 F, dont le château de Champagné dans le bourg acheté en 1814 (29). Et nous ne comptons pas ici ses terres à Aigrefeuille, au moins la borderie des Loges achetée en 1797 (30). Bref, il était devenu très riche.


(1) Archives de Vendée, notes généalogiques de Jean Maillaud, tome 19, page 120 et 131.
(2) Article sur Simon Charles Guyet de Saint-Fulgent en avril 2013 sur ce site.
(3) Archives de Vendée, Bureau de déclaration des successions de Luçon, Catherine Cousin le 20 juin 1807 (vue 176).
(4) Voir sa biographie dans Nom de Vendée sur le site des Archives départementales de la Vendée.
(5) Archives départementales de Vendée, dossier de modification des limites de Saint-André-Goule-d’Oie, 1 M 290.
(6) Archives de Vendée, notaire Allard des Herbiers : 3 E 019 (12 germinal an 11), acte de notoriété à la demande de B. Martineau sur le séquestre de Linières (vue 202/492).
(7) Mémoire du 18-10-1814 de Boncenne au roi, page 6 et 7, Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 32-3 (copie du mémoire à la Médiathèque de Nantes).
(8) Archives privées Fitzhebert (dossier no 2). Et Jean Artarit, Fontenay-le-Comte sous la Révolution, Éditions du CVRH, 2014, page 357 et Clemenceau un destin, Ibidem, 2018, page 290.
(9) Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 12-I, lettre du 30 messidor an 4 de Merlet au commissaire du département.
(10) Archives de Vendée, notaires de Sainte-Cécile, minutes isolées, Joseph David, reconnaissance de dette envers Joseph Guyet le 4 thermidor an 7 (vues 80 et 81).
(11) Archives de Vendée, notaires de Chantonnay, étude A, Jean Fleurisson (an V-4 novembre 1806) : 3 E 6 8 an V-an VI, acte de notoriété du 14 vendémiaire an VI (5-10-1797) pour Joseph Leroy, vues 215 et 216.
(12) Archives de Vendée, notaires de Chavagnes-en-Paillers, Bouron : 3 E 18/18, acte de notoriété du 19 fructidor an 5 constatant la mort de Charles Joseph de Goué en novembre/décembre 1793 lors de la Virée de Galerne.  
(13) A. Gaillard, Louis Constant Trastour insurgé malgré lui à 16 ans, entrainé dans la tourmente révolutionnaire, dans « Recherches Vendéennes » no 17, 2010, pages 53 à 126.
(14) Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 20, notes sur Mme du Vigier. 
(15) Archives de la Vendée, notaires de Chavagnes-en-Paillers, Bouron : 3 E 31/18, prêts de 450 F du 14-3-1798 de Mme de Lespinay à Pierre Favreau, et de 600 F à Louis Cussard.
(16) Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 12-IV, compte-rendu du 3 vendémiaire an 8 de Gérard sur les attaques de partisans à Chauché le 30 fructidor an 7.
(17) Archives de Vendée, notaires de Chavagnes, Bouron : 3 E 31/18, achats du 18-5- 1800 et du 6-6-1800 par Martineau des deux moulins de Vendrenneau et ferme des moulins.
(18) Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 12-III, procès-verbal du 22 ventôse an 7 de Martineau et lettre du même à Cayaud du 4 et 13 germinal an 7.
(19) Archives de Vendée, vente de biens nationaux, vente de la Godelinière du 2 floréal an 6 (21-04-1798) : 1 Q 259, no 917.
(20) Acte de notoriété du 28 thermidor an 12 (16-8-1804) sur le nom de Couzin par devant Vingtain notaire à Paris : Archives privées Fitzhebert (dossier no 1).  
(21) Archives de Vendée, notaires de Montaigu étude F, J.-M. Brethé, testament de Catherine Couzin du 29 brumaire an 12 (21-11-1803), vue 73.
(22) Archives de Vendée, notaires de Montaigu étude F, J.-M. Brethé, achats du mobilier et meubles par les frères Guyet à la veuve Sapin le 3 frimaire an 12 (25-11-1803), vue 81.
(23)  Caution du 9-8-1802 de Joseph Guyet pour un élève de l’école vétérinaire, Archives de Vendée, notaires de Chavagnes-en-Paillers, Bouron : 3 E 31/19. 
(24) Ibidem (7).
(25) Acte de décès de Joseph Guyet : Archives privées Fitzhebert (9e dossier).
(26) Dirk Van der Cruysse, Madame Palatine, Fayard, 1988, page 572.
(27) Actes testamentaires de Marcellin Guyet-Desfontaine, Archives nationales, études notariales de Paris, Me Pitaux : MC/ET/XIV/850.
(28) Recettes et dépenses de la fabrique de Saint-André Goule-d’Oie (1811-1812), Archives de la paroisse de Saint-Jean-les-Paillers, relais de Saint-André-Goule-d’Oie : carton no 29, chemise V.
(29) Complément d’information donné par Daniel Priouzeau sur Guyet-Desfontaines dans Nom de Vendée sur le site des Archives de Vendée.
(30) Archives de la Vendée, notaires de Chavagnes-en-Paillers, Bouron : 3 E 18/18, ferme du 5 nivôse an 6 de la borderie des Loges de Mme Duviger à Hervouet.

Emmanuel François, tous droits réservés
Décembre 2010, rectifié en février 2024

POUR REVENIR AU SOMMAIRE