samedi 1 septembre 2012

Les communautés familiales d’autrefois dans le canton de Saint-Fulgent

Dans les baux des métairies du domaine de Linières dans le canton de Saint-Fulgent, de 1800 à 1830, les métayers contractaient en communauté familiale (1). Cela veut dire que le chef de famille s’engageait auprès du bailleur pour lui-même et ses enfants, même ceux qui étaient adultes et mariés. Chaque bail précisait le nom des preneurs et leurs liens de parenté, parents et enfants, gendres, brus, beaux-frères et belles sœurs, dans l’écrasante majorité des cas. Ceux-ci formaient une communauté de fait, et les signataires s’engageaient solidairement, « faisant tant pour eux que pour ceux de leur communauté », suivant la formule qui revient le plus souvent dans les baux.

Certaines familles d’artisans formaient aussi une communauté de vie et de travail, nous connaissons le cas de boulangers et de meuniers, et aussi celui des marchands de bestiaux, Fluzeau-Brisseau à la Brossière, en 1765. Nous en resterons aux agriculteurs, cas fréquent dans les actes des notaires de Saint-Fulgent

Nous avons un acte notarié du notaire de Saint-Fulgent, officialisant ce type de communauté en 1774. Mais si les communautés familiales, patriarcales aussi, ont existé à la fin du 18e siècle, elles remontent loin dans le temps, très probablement au Moyen Âge. Ces communautés patriarcales se sont réduites dans leur importance, avec le plus souvent deux couples seulement la composant, c'est-à-dire deux génération vivant ensemble. Puis elles se sont dissoutes au cours du 20e siècle à cause de la révolution agricole intervenue et surtout de l’évolution des mœurs. De nouvelles structures juridiques ont alors vu le jour pour mettre des moyens d’exploitation en commun, mais concernant le capital surtout (coopérative, C.U.M.A.), et moins la main d’œuvre.

Œuvre de Turgot
Les physiocrates, les économistes novateurs du 18e siècle, condamnaient ces communautés comme un obstacle au progrès. Mais leur influence, on s’en doute, n’a pas pénétré le système de valeurs des chefs de famille du canton de Saint-Fulgent à cette époque.

Notre propos est de partir de documents de la fin du 18e et début du 19e siècle, il y a deux siècles et plus, pour évoquer ces communautés.  






Le cas de Louis Plessis à la Boninière


Pour définir la communauté, l’acte du notaire Frappier du 14 juin 1774 nous donne des éléments intéressants (2). À cette date, le père Louis Plessis, âgé de 59 ans, vivait avec ses quatre enfants survivants et son épouse, Louise Debien, au village de la Boninière de Saint-André-Goule-d'Oie. Il avait auparavant habité au Clouin et était bordier, autrement dit un petit paysan. Il était souffrant et sentant sa fin prochaine, fit venir chez lui le notaire de Saint-Fulgent, Frappier sieur de la Rigournière. Louis Plessis est mort quatre jours après et fut enterré dans le cimetière de Saint-André-Goule-d'Oie (3). L’acte notarié cite ses quatre enfants : Louis (40 ans), Anne (32 ans), Françoise (35 ans) et Jacques (30 ans).

Frères Le Nain : Repas de paysans
Avec eux, Louis Plessis (sa femme n’intervient pas dans l’acte) indique d’abord au notaire « que depuis longtemps qu’ils demeurent ensemble, vivant au même pain et pot et faisant bourse commune entre eux ». Il s’agissait d’une communauté de fait ou tacite, cas le plus répandu, et avant de mourir, l’aïeul veut que cette communauté devienne expresse par un acte officiel, et lui survive dans l’indivision pour ses héritiers.

L’expression ancienne de vivre « du même pain et pot », c'est-à-dire partageant le manger et le boire, signifie plus globalement vivre ensemble sous le même toit. Le cadre de cette vie commune était généralement une bâtisse comportant deux pièces, parfois trois dans les grosses métairies. Chauffé par la cheminée de la pièce principale, on s’y entassait pour manger et discuter autour de la table, prier devant un crucifix, et dormir derrière les rideaux des lits. D’ailleurs le propriétaire tenait à ce que les habitations soient occupées. Il est arrivé à celui de Linières de préciser dans des baux, par trois fois à l’intention des métayers : « Ils ne feront tous qu’un seul ménage sans pouvoir jamais se séparer ni faire plusieurs feux. »

L’argent gagné n’était pas partagé entre les couples formant la communauté. Tout était en commun, y compris les frais engagés par les parents pour leurs enfants, et le prix de la chopine payée le dimanche chez le cabaretier du bourg. 


Le cas de Louis François de la Boninière


J. B. Greuze : Accordée de village 
(remise de la dot)
Nous savons que le chef de famille devait doter ses enfants au moment de leur mariage et la somme allait dans la communauté d’accueil de l’enfant. Par exemple, quand le  bordier Louis François, (un frère de mon aïeul), marie sa fille Jeanne en 1792 avec Pierre Millasseau, celui-ci intègre la communauté de son beau-père au village de la Boninière de Saint-André-Goule-d'Oie. Par contrat il promet de donner à son futur beau-père 120 livres. Le notaire de Saint-Fulgent, toujours Frappier, dans un acte du 3 janvier 1793, fait quittance de cet apport (4). Cet acte valait preuve pour partager plus tard l’héritage de Louis François, car les dots étaient généralement données en avance d’héritage. Cette somme de 120 livres est faible, correspondant à la valeur d’une paire de jeunes bœufs (5), comparée au montant, à la même époque, de la dot du fils du métayer de Linières, Simon Pierre Herbreteau (futur maire de Saint-André-Goule-d'Oie), et celui de sa jeune épouse, Henriette Mandin fille du régisseur de Linières, qui était de 600 livres chacun (6). Le père de Joseph Guyet, propriétaire de Linières de 1800 à 1830, dota sa fille ainée de 6 000 livres, plus une rente annuelle de 1500 livres (7).

Le fonctionnement de la communauté chez les Plessis


La famille Plessis fait donc acter par le notaire « que tous ils ont décidé de mettre en communauté tous leurs biens par portions égales, et pour d’autant mieux l’officialiser, ils ont déclaré s’associer par les présentes de tous leurs biens meubles et acquêts immeubles. » En conséquence, « leur communauté sera composée de cinq parties égales, dont une appartiendra à Louis Plessis père, et à Louis, Françoise, Anne et Jacques, ses enfants, aussi à chacun une cinquième partie. » Et le notaire de continuer à écrire : « Ils vivront tous au même pain et pot sans distinction et préférence et seront de même tenus aux dépenses de la communauté, à laquelle chacun apportera et conférera tous les fruits, gains, revenus et émoluments de ses travaux et industrie ; ils ne feront pas de dettes sans le consentement des autres, au-dessus de la somme de cinq livres, à peine par celui qui les ferait d’en être seul tenu ; les parties déclarent que la valeur de la communauté s’élève actuellement à la somme de quatre cents livres. »

Vincent Van Gogh : Vieux paysan
Autre précision importante : « Plessis père demeure chef de la communauté ci-dessus établie pour en gérer et administrer les affaires comme dans le passé ». L’aïeul jusqu’à son dernier souffle, ou l’aîné des frères, remplissait donc le rôle de chef de la communauté, s’engageant au nom de celle-ci, dans les baux par exemple. À l’assemblée des habitants de la paroisse il pouvait représenter son « feu ». Au patriarche on devait obéissance, comme un devoir de nature religieuse, mélangeant sentiments familiaux, respect des anciens, devoir envers ses parents et obéissance aux directives du chef d’exploitation. Autant dire que la personnalité et le caractère du patriarche ou de l’aîné faisaient le bonheur ou le malheur de ses proches, mais aussi contribuait à la réussite ou à l’échec de l’activité agricole. Mais cette communauté avait aussi son utilité. En son sein, on y assumait la naissance et la mort, la maladie et la vieillesse. On y assumait aussi les mariages dans tous ses aspects, dont l’impact sur le  patrimoine de la communauté n’était pas le moindre. C’était aussi le cadre du « développement » de l’enfant, si l’on peut dire.

La place et le rôle de la communauté familiale dans la société


Le secrétaire de la préfecture de Vendée, Cavoleau, nous explique en 1800 (8) que presque tous les chefs de famille faisaient fabriquer par souci d’économie les habits et linge nécessaires à leur maison, utilisant les services des fileuses, tisserands et  foulons (moulins pour traiter les fibres et tissus). Les métayers se fabriquaient eux-mêmes leurs sabots, comme nous l’avons constaté dans les baux de Linières. Les différences de revenus ne se voyaient pas dans les dépenses, elles se cachaient dans l’épargne quand c’était possible. Mais elles se montraient dans le nombre de domestiques et de bœufs, et dans la surface des exploitations. Pour se marier on ne s’y trompait pas. Bref, la frugalité, sévère vue d’aujourd’hui, était le sort commun à tous.

Dire que ces communautés familiales « structuraient » la société d’alors et en constituaient la « cellule de base », est une évidence banale. C’est dire le rôle incontournable qu’elles durent avoir dans la naissance et les évènements de la guerre de Vendée. La révolte des jeunes contre la conscription militaire a aussi été celle des chefs de famille. Celle-ci allait créer bien plus d’absences que les tirages au sort des anciennes milices de l’Ancien Régime, déjà peu populaires, et elle représentait un danger pour la survie de certaines communautés familiales. De plus, les peurs et les haines déclenchées par les révolutionnaires depuis l’année 1790, ont « macéré » dans les discussions à la veillée au sein de ces communautés. Et n’oublions pas que les assemblées des habitants réunissaient toute la communauté paroissiale, avec seulement la centaine de chefs de famille au maximum qui pouvaient y participer dans une paroisse de la taille de Saint-André-Goule-d'Oie. D’ailleurs on a vu que les consignes de participation aux manœuvres et aux gardes du camp de l’Oie sous l’autorité de Royand, chef royaliste de l’armée du Centre, auxquelles ont participé les hommes de Saint-André, ont été répercutées à la base aux chefs de famille, ceux-ci désignant même leurs domestiques. L’obéissance laissait peu de place aux expressions de l’individualisme dans ce type de structure sociale. Imagine-t-on un instant ce que la devise « liberté, égalité, fraternité » pouvait avoir de bizarre pour les individus vivant dans ces communautés familiales ? Dans celles-ci les droits de l’individu ne primaient pas sur le groupe auquel il appartenait. L’individu et le collectif formaient un tout où se développait l’interaction sociale. Cela ne fait-il pas penser au modèle social japonais, paraissant pour une part éloignée de l’idée d’égalité individuelle proclamée en 1789 dans le nouveau modèle français en formation ? La libération des communautés familiales viendra plus tard des conditions économiques nouvelles générées par le progrès technique. Mais les contraintes pesant sur les individus d’alors n’ont-elles pas prédisposés ces derniers à se mettre au service du groupe avant tout, avec pour conséquence une aptitude à l’entraide et à la solidarité, précisément à rebours des aspirations de l’individualisme portées par la Révolution ? D’autant que le message moral d’une religion omniprésente allait dans le même sens.

Les communautés familiales vivaient sans la frugalité et l’indigence. Louis Merle (9) donne un rendement de 12 à 13 hl à l’hectare pour le blé dans la Gâtine poitevine. On a pu vérifier qu’il en allait de même dans la contrée de Saint-André-Goule-d’Oie. Mais la réalité vécue ne réside pas dans cette moyenne. Ce rendement pouvait varier du simple au triple d’une année à l’autre, suivant les « cas fortuits et de force majeur » engendrés par les caprices météorologiques et les épizooties. On sait qu’en 1816, le préfet de Vendée a dû prendre des mesures pour faire face à ce qu’il a appelé une famine sévissant dans le département (10). En conséquence, certaines mauvaises années, les ventes suffisaient à peine à payer le fermage et les impôts, et il fallait pourtant faire vivre une nombreuse famille. Heureusement il y avait les bonnes années, où l’on pouvait mettre de l’argent de côté. En plus de la frugalité permanente, les membres de la communauté partageaient parfois l’indigence des mauvaises années.

Cette communauté agricole répondait aux conditions économiques du temps. Les techniques alors en vigueur imposaient des labours et binages fréquents, l’entretien des haies et des clôtures, des prairies et des chaintres, les travaux de défrichement des landes (jachères), le tri des grains etc. Le regroupement de la force de travail en communautés familiales fournissait une main d’œuvre abondante et pas chère, tant pour les exploitants propriétaires que pour les métayers. Pour schématiser, il y avait d’un côté des moyens et petits propriétaires, exonérés des charges à l’égard des propriétaires, mais dont la surface cultivable était réduite à cause de la pratique de la jachère. De l’autre côté il y avait des métayers d’exploitations de 50 ha en moyenne, comme dans le domaine de Linières, qui pouvaient mettre la force de travail de leur communauté au service d’une surface cultivable suffisante pour mieux vivre malgré le système de la jachère. Mais ils subissaient les charges du propriétaire et la précarité de leur bail, bien réelle à l’époque. 

Dupré : Bergère au manteau
Dans cette économie de la communauté familiale, il faut bien sûr compter les enfants, dont la participation aux travaux des champs était toute « naturelle ». L’instruction, dont chacun savait bien qu’elle donne des atouts pour se « débrouiller » dans la vie, n’était pas accessible aux plus pauvres. Pas seulement en raison de son coût, les indigents pouvaient quand même être dispensés de la redevance scolaire payée par les parents à la commune au début du 19e siècle, mais surtout elle privait l’exploitation d’un appoint de main d’œuvre. Et pourtant les horaires de l’école et les dates des vacances tenaient compte de la saisonnalité des travaux agricoles. Même quand l’école fut devenue obligatoire, avec une durée de six ans d’enseignement primaire, les parents limitaient souvent la présence de leurs enfants à quatre ans seulement encore au début du 20e siècle.

Quant à partir des années 1840 en France, l’industrialisation a offert à l’agriculture des charrues en fer et de la chaux pour engrais, les terres acides du bocage ont vu leur fertilité considérablement augmenter. Dans les mêmes structures de faire valoir du sol, on pouvait en conséquence produire plus avec moins de main d’œuvre, et développer l’élevage notamment. Cela a favorisé l’exode rural un peu partout en France. Mais dans le canton de Saint-Fulgent, les communautés familiales sont demeurées immuables et ont gardé leur main d’œuvre, tout au moins dans un premier temps. On a parcellisé les exploitations, augmentant leur nombre et diminuant leur surface (11). Plus fertiles, les terres ont fait vivre plus de personnes. En ce milieu du 19e siècle, la région, vue du domaine de Linières, a adopté un modèle original de développement économique. Les communautés familiales se sont maintenues, souvent sur des exploitations plus petites, les métairies des grands domaines se divisant et les petites propriétés produisant plus de richesses. Le développement économique d’alors, au lieu de changer ces communautés patriarcales, a été mis au service de leur survie.

L’acte notarié de constitution de la communauté du Plessis 


Pour terminer nous reproduisons, transcrit en langage moderne et accessible, l’acte notarié de constitution de la communauté Plessis du 14 juin 1774 à la Boninière :
"Par devant nous notaires royaux de la sénéchaussée de Poitiers soussignés, ont comparus en leurs personnes, identifiés et acceptant, Louis Plessis bordier, autre Louis Plessis, Françoise, Anne et Jacques Plessis, ces quatre derniers enfants du premier, demeurant tous en même communauté au village de la Boninière paroisse de St André Degouledois d’une et d’autre part ;
lesquels nous ont dit, que depuis longtemps qu’ils demeurent ensemble, vivant au même pain et pot (vivant ensemble) et faisant bourse commune entre eux, que tous ils ont décidé de mettre en communauté tous leurs biens par portions égales, et pour d’autant mieux l’officialiser, ils ont déclaré s’associer par les présentes de tous leurs biens meubles et acquêts immeubles.
Leur communauté sera composée de cinq parties égales, dont une appartiendra à Louis Plessis père, et à Louis, Françoise, Anne et Jacques, ses enfants, aussi à chacun une cinquième partie.
-        Ils vivront tous au même pain et pot sans distinction et préférence et seront de même tenus aux dépenses de la communauté, à laquelle chacun apportera et conférera tous les fruits, gains, revenus et émoluments de ses travaux et industrie ;
-        ils ne feront pas de dettes sans le consentement des autres, au-dessus de la somme de cinq livres, à peine par celui qui les ferait d’en être seul tenu ;
-        Plessis père demeure chef de la communauté ci-dessus établie pour en gérer et administrer les affaires comme dans le passé ;
-        les parties déclarent que la valeur de la communauté s’élève actuellement à la somme de quatre cent livres.
Toutes les clauses ci-dessus ont été voulues, consenties stipulées et acceptées par les parties, lesquelles se sont obligées à leur exécution, et, tous et chacun, à hypothéquer leurs biens meubles et immeubles, présents et futurs, sans distinction, renonçant à toutes stipulations contraires aux présentes.
De leur consentement, volonté, et à leur requête, nous dits notaires soussignés les avons, par le pouvoir et juridiction de notre cour, soumis à notre acte auquel ils se sont obligés.

Source : Archives départementales de la Vendée
Fait et passé au lieu de la Boninière en la demeure des dites parties par moi Frappier, l’un de nous dit notaire, où je me suis transporté aujourd’hui 14 juin 1774 ; lecture faite, les parties y ont persisté et déclaré ne pas savoir signer, de ce enquis et interpellé, approuvé en interlignes : cinquième partie, livres ;
Signé : Jagueneau notaire royal
            Frappier notaire royal pour registre
Contrôlé à Saint-Fulgent le 15 juin 1774 reçu trois livres dix sols Signé : Thoumazeau"



(1) Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier 3 E 30/138, dossier Guyet.
(2) Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier 3E 30/7, acte d’officialisation de la communauté Plessis de la Boninière du 14-6-1774.
(3) Archives de Vendée, registre paroissial de Saint-André-Goule-d'Oie, sépulture du 18-6-1774 (vue 47).
(4) Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier 3 E 30/13, quittance de versement François/Millasseau du 3-1-1793.
(5) Pour 120 livres à cette date, on, pouvait acheter 2 bœufs de quatre ans (voir l’inventaire du 8-2-1762 de Louis Corbier du Coudray, à sa mort : archives de Vendée, Frappier 3 E 30/3).
(6) Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier 3 E 30/13, contrat de mariage de Simon Pierre Herbreteau et d’Henriette Mandin du 30-7-1791.
(7) Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier 3 E 30/13, contrat de mariage d’Etienne Martineau et de Catherine Guyet du 16-5-1791.
(8) Cavoleau, Statistique ou description générale du département de la Vendée.
(9) Louis Merle, La métairie et l’évolution agraire de la Gâtine poitevine de la fin du Moyen Âge à la Révolution (1958).
(10) Instruction du 17-12-1816 du préfet de la Vendée.
(11) Le même phénomène est observé en 1850/1880 dans le canton de Palluau par F. Dupé, Le métayage dans le canton de Palluau, Société d’Emulation de la Vendée (1978), page 63.

Emmanuel François, tous droits réservés
Septembre 2012

POUR REVENIR AU SOMMAIRE


La symphonie no 4 d’Henri Reber

Jardins du château de Linières
Parmi les habitués de Linières, invités d’Amaury-Duval dans les années 1870/1880, se trouvait un compositeur de musique célèbre à son époque, Henri Reber. La sortie récente d’un disque où l’on peut écouter une de ses symphonies est l’occasion d’évoquer cet artiste si connu à Linières autrefois. Lui aussi aima se promener sur les berges de la pièce d’eau. Le peintre Victor Cesson a écrit à la fin de sa vie : « … quand on touche la corde de Linières il me semble que j'y suis encore, accompagné aussi de grosses farces de Janvier de la Motte (1) qui ne me quittait que pour sa toilette des repas. Lorsqu'il était à Linières, Francisque Sarcey (2), qui ne m'appelait que son Giotto (mon nom d'atelier), aimait à se promener dans le parc et me lisait un petit livre qu'il avait toujours sur lui (Alfred de Musset). Et encore Henri Reber, compositeur de musique qui, quoique très difficile en tout, me disait aussi de très aimables choses : « Vous auriez dû faire de la musique, vous seriez un musicien, vous avez tout ce qu'il faut pour cela. » (3)

Reber voyageait toute une journée en chemin de fer sur le trajet de Paris à Nantes, où il passait la nuit en arrivant. Le lendemain il reprenait un train jusqu’à Montaigu. Puis Benjamin Godard, charpentier à Saint-Fulgent, faisant aussi le service des voyageurs à la demande dans sa voiture à cheval, venait le chercher à Montaigu pour le conduire à Linières. On l’attendait pour déjeuner (4).

Né à Mulhouse en 1807, Henri Reber, à la fois pianiste et flûtiste, fut professeur de composition au conservatoire de musique de Paris et composa des mélodies sur des poèmes de grands auteurs français. Il a aussi composé un ballet (le Diable amoureux, 1840), quatre symphonies, une riche production d’œuvres de musique de chambre (pour instrument en trio ou accompagnement de piano, violoncelle, par exemple un quintette avec piano, sept trios et trois quatuors loués par Berlioz et Chopin, et dont les partitions demeurent aujourd’hui, sauf erreur, inédites), et des opéras comiques : La Nuit de Noël (1848), Le Père Gaillard (1852), Les Papillotes de M. Benoist (1853), Les Dames capitaines (1857), etc. Il fut aussi un théoricien, auteur d’un Traité d’harmonie publié en 1862 et augmenté en 1889, de Notes et études d’harmonie par Théodore Dubois, ouvrage qui sera longtemps regardé comme un classique du genre. Il fut membre de l’Institut.

Ses relations avec les Guyet-Desfontaines et Amaury-Duval ont toujours été très proches. Ils étaient de la même génération et partageaient les mêmes goûts dans le domaine des arts (5).

Dès les années 1840, Emma Guyet avait aidé le compositeur en programmant ses œuvres dans les soirées qu’elle organisait dans son salon. Elle avait aussi aidé au lancement de la Société Sainte-Cécile qui s’était donné pour but de faire connaître dans ses concerts des auteurs contemporains comme Reber, Gounod, Saint-Saëns et Gouvy. C’était un habitué de la famille qui s’est tout naturellement retrouvé à Linières parmi les invités d’Amaury-Duval.

Cette amitié avec Henri Reber a inspiré à Emma Guyet le personnage principal d’une nouvelle qu’elle a publiée en 1868 : Une Histoire de piano (6). Le compositeur y a été croqué amicalement, notamment dans ses habitudes, comme celle consistant à se retirer du monde pour composer : « Veuillez me pardonner de vous écrire une lettre aussi bête et aussi décousue. Mais dans ma retraite, qu’on pourrait appeler une tanière, je n’ai pas beaucoup de choses intéressantes à communiquer ; un jour ressemble à l’autre ; on pourrait appeler cela de la monotonie, mais j’appelle cela du calme.
Bien chère Madame Guyet, ne tardez pas à me répondre, je vous en prie. Mes amitiés les plus vives et les plus sincères à ce bon M. Guyet que j’aime de tout mon cœur. Ne m’oubliez pas non plus auprès de tous nos amis, ainsi qu’auprès de Mlle Isaure et d’Amaury. » (7). Dans son testament, réglant les détails de ses funérailles, Mme Guyet-Desfontaines, demanda que pendant la messe on chanta du Beethoven et du Reber. En guise de souvenir et de leur amitié, elle lui offrit dans son testament une tabatière d’un prix de 500 F.

Henri Reber
Il fut un homme discret, partageant bien des idées avec Amaury-Duval. Camille Saint-Saëns a écrit malicieusement, et non sans exagération, à son sujet : 

« Bien qu’il n’y eût jamais la moindre affectation dans sa conversation ni dans sa personne, son esprit volontiers tourné vers le passé, l’urbanité exquise de ses manières évoquaient l’idée des temps disparus ; ses cheveux blancs semblaient poudrés, sa redingote prenait des airs d’habit à la française ; il semblait que oublié par le 18e siècle dans le 19e, il s’y promenât en flânant comme aurait pu le faire un contemporain de Mozart, étonné et quelque peu choqué de notre musique et de nos mœurs. Reber n’a jamais compris qu’un artiste cherchât dans son art un autre but que cet art lui-même ; il ne savait pas jouer des coudes pour arriver aux premières places ; comme l’hermine de la fable, il restait prudemment sur la rive, si le fleuve à traverser ne lui paraissait pas être d’une limpidité parfaite. On le voit, il n’était guère de son temps, ni d’aucun temps. » (8)

Dans une lettre à Amaury-Duval le 29 mai 1871, il explique comment il a accepté que ses amis (Mme Léon Say, fille d’Armand Bertin, et Etienne Arago), postulent pour lui au poste de directeur du conservatoire de musique de Paris que doit pourvoir le ministre Jules Simon. Il avoue n’avoir rien entrepris de lui-même « uniquement parce que je me sens incapable de faire le métier de solliciteur… ». Et puis son ami Ambroise Thomas postule lui aussi et a ses propres appuis. « Quant à moi, écrit-il, je suis certain que Thomas sera nommé, et, vous l’avouerais-je  entre nous ? Je le désire. Je redoute cette position et la responsabilité qui y est attachée, et la difficulté qu’elle présente maintenant plus que jamais. Je préfère rester tranquille, dans l’ombre … J’ai cru de mon devoir de me mettre au moins sur les rangs et de ne pas repousser les témoignages d’intérêt que me donnent mes amis ; mais, au fond de l’âme, je souhaite de ne pas réussir. (9) » C’est effectivement Thomas qui fut nommé directeur, mais en consolation on le nomma inspecteur.

Cette affaire le contrarie dans son projet de se rendre en Vendée, il poursuit ainsi dans la même lettre : « Ce qui me contrarie le plus, dans tout ceci, c’est de ne pas réaliser mon projet de passer quelques jours heureux à Linières. Vous comprenez que, dans ce moment, je ne puis pas bouger d’ici, vu que, d’un instant à l’autre, il peut m’arriver un avis de me rendre à Versailles (10).
Si Thomas était nommé prochainement, et que l’effroyable gâchis où doit se trouver Paris me dispensât d’y retourner de suite, nous pourrions reprendre notre idylle projetée (11) ; vous viendriez me chercher ici et nous irions nous reposer quelque temps sous les ombrages de Linières. Dès qu’il y aura quelque chose de décidé, je vous écrirai immédiatement. »

L’allusion à la difficulté de la tâche « qu’elle présente maintenant plus que jamais » fait référence aux conséquences de la guerre de 1870. Les Prussiens occupent le pays partiellement et doivent se retirer au fur et à mesure de l’exécution par les Français du traité de paix, notamment le versement d’une indemnité de 5 milliards au vainqueur pour ses frais de guerre. Cette défaite a été un drame personnel pour Reber, son pays natal, l’Alsace, ayant été annexé par l’Allemagne. Dans une lettre du 1e mai 1871 à Amaury-Duval il avoue se trouver dans un état complet d’abrutissement. Et précise : « Vous, dans votre Vendée, vous n’avez suivi que de loin les péripéties de cette horrible guerre ; mais, moi, je m’y suis trouvé comme enveloppé, forcé de voir et pour ainsi dire de coudoyer ces infâmes Allemands, et finalement de voir ma pauvre Alsace devenir la proie de ces barbares déguisés en hommes civilisés. J’ai peine à comprendre que je vis encore (12). »

Amaury-Duval : Henri Reber
Son portrait dessiné par Amaury-Duval est conservé au musée des Beaux-arts de Mulhouse. Il se retrouvait aussi naturellement dans une fresque du salon du château de Linières, La Lecture des Fourchambault.

En décembre 1876, Henri Reber taquine son ami qui reste longtemps en Vendée, se demandant quand il reviendra à Paris. Il lui envoie quelques vers pour se moquer de son ami qui se passionne pour des plantations dans son jardin de Linières (13) :
 « La Saint Martin se passe,
Miriton…….
La Saint Martin se passe,
Amaury n’revient pas ;
Il plante des échalas ! »

Le 10 novembre 1876 il lui avait écrit pour le remercier d’avoir reçu en cadeau des feuilles d’eucalyptus de Linières. On remarque la proximité de leur relation :




E. Giraud :
caricature d'Amaury-Duval
« La semaine dernière un personnage mystérieux est venu déposer chez mon concierge un petit paquet ficelé et cacheté, avec recommandation de ne pas l’exposer à la chaleur. J’hésitais à le toucher, craignant qu’il ne contienne quelque substance explosive, mais je fus bientôt rassuré en lisant sur l’enveloppe : bain d’eucalyptus de Linières. Je vous remercie de cette charmante attention ; la tabatière est fort jolie et très originale ; elle fait diversion avec mes autres tabatières qui sont presque toutes de couleur sombre.
Vous me faites bien espérer que vous ne passerez pas l’hiver à Linières, mais cela est vague et vous ne précisez pas votre retour. Tachez donc de finir vos plantations (puisque vous plantez à votre âge) et revenez-nous le plus tôt possible. Il me tarde de vous revoir, songez donc qu’il me reste très peu d’amis, et, en tout cas, aucun avec lequel je puisse m’épancher comme avec vous. (14) »

Très affecté par la mort de Reber en 1880, Amaury‑Duval s'occupa avec Anatole Jal de ses obsèques et de l'érection de son monument au Père Lachaise conçu par Tony Noël et A. Jal. Reber avait une parente ou une compagne, Eugénie Delannoy, qui figure au nombre des bénéficiaires du testament d'Amaury‑Duval (15).

Comme son ami Amaury-Duval, Henri Reber a été oublié par la postérité. Aussi il faut souligner la sortie d’un disque en 2012 chez l’éditeur Naive, contenant le premier enregistrement au monde de sa quatrième symphonie.

Metz : salle de l'Arsenal
L’œuvre a été enregistrée lors de son interprétation le 16 octobre 2011 dans la magnifique salle de l’Arsenal de Metz, par le Cercle de l’Harmonie. Cette formation est née de la rencontre de trois musiciens contemporains : Bertrand Chamayou (pianiste), Jérémie Rhorer (chef d’orchestre) et Julien Chauvin (violoniste). La symphonie de Reber compose, avec Rêverie et caprice pour violon et orchestre de Berlioz, et le concerto pour piano no 1 de Litz, un disque intitulé « Le Paris des romantiques ». L’idée qui présida à la conception de ces enregistrements a été de donner un instantané sonore du milieu de 19e siècle, avec les genres et les auteurs les plus appréciés du moment. S’agissant de Reber, les initiateurs expliquent : « il nous tient à cœur de défendre des œuvres qui ont été évincées par l’histoire alors même qu’elles étaient appréciées par le public et les musiciens eux-mêmes ! » 

Il faut souligner le renouveau de la musique symphonique dans la période 1830/1848 en France. On compte seize auteurs contemporains joués dans cette période : Berlioz, Onslow, Rousselot, Turcas, Gounod, Reber, Deldevez, Josse, Elwart, Douai, David, Mme Farrenc, Alkan, Gouvy, Lacombe et Molet. L’intérêt croissant du public pour le genre et à l’augmentation des formations de musique instrumentale expliquent ce renouveau.

Autre originalité du disque, « Le Paris des romantiques »,  le concerto de Litz est joué sur un instrument d’origine, un Erard 1837. Cela permet au musicien de découvrir des sonorités oubliées par la standardisation des pianos modernes.

Dans la notice du disque, Julien Chauvin s’explique sur sa découverte de la symphonie d’Henri Reber :

« Cette symphonie de Reber fut une découverte totale pour moi. En travaillant sur cette partition, j’y ai décelé une personnalité musicale séduisante qui a su mêler les influences de Schubert, Mendelssohn et Berlioz. Fort de sa solide culture symphonique viennoise, englobant les dernières œuvres de Haydn et celles de Beethoven, Reber modèle des formes originales et ambitieuses, nous en avons un bel exemple dans cette symphonie avec l’andantino sostenuto. Son orchestration extrêmement subtile et inventive privilégie la couleur des bois et la virtuosité des cordes, ce qui le rapproche de Mendelssohn. Enfin je noterai l’influence de la musique populaire française dans un final assez surprenant, souvent bissé au concert. »

La symphonie no 4 en sol majeur OP 33 a été composée à la fin des années 1840 ou au début des années 1850. Elle est dédiée à la Société des concerts du conservatoire, prestigieuse institution qui ne jouait que les meilleures compositions des auteurs contemporains, après avoir fait la promotion des symphonies de Beethoven. Elle a été jouée pour la première fois le 22 février 1857 par la société dédicataire. La partition a été publiée en 1858 en même temps que les trois premières symphonies de l’auteur. Saint-Saëns en réalisa une transcription pour piano à quatre mains (13).

Il semble que cette symphonie, moins jouée que les précédentes, ait été reprise en 1863 deux fois et n’avait plus été jouée depuis. La découvrir constitue un moment privilégié, même sans rien connaître de Linières bien sûr, quoique l’histoire de ce lieu puisse nous y conduire, si l’on veut bien.

(1) Ancien préfet sous Napoléon III, notamment dans l’Eure.
(2) Francisque Sarcey de Sutières (1827-1899) journaliste et critique dramatique. Il conseilla Marcel de Brayer dans ses études personnelles après le baccalauréat.
(3) Lettre de V. Cesson à L. de la Boutetière du 17-12-1898 (thèse V. Rollet)
(4) Lettre d’H. Reber à Amaury-Duval du 11-8-1880 (Société Eduenne d’Autun K8 33)
(5) Voir notre article en mars 2012 sur ce site : Emma Guyet-Desfontaines musicienne.
(6) Voir notre article en juin 2012 sur ce site : Mme Guyet-Desfontaines romancière.
(7) Lettre d’Henri Reber à Emma Guyet du 15-7-1841 (Société Eduenne d’Autun K8 33)
(8) Camille Saint-Saëns, Harmonie et mélodie, Paris, Calmann-Lévy (1885), page 283.
(9) Lettre d’H. Reber à Amaury-Duval du 29-5-1871 (Société Eduenne d’Autun K8 33)
(10) Siège du gouvernement provisoire où se trouvait le ministre Jules Simon.
(11) Il fait allusion aux ruines après les combats de la commune de Paris.
(12) Lettre d’H. Reber à Amaury-Duval du 1-5-1871 (Société Eduenne d’Autun K8 33)
(13) Lettre d’H. Reber à Amaury-Duval du 3-12-1876 (Société Eduenne d’Autun K8 33)
(14) Lettre d’H. Reber à Amaury-Duval du 11-10-1876 (Société Eduenne d’Autun K8 33)
(15) Véronique Noël-Bouton-Rollet, Amaury-Duval (1808-1885), l’homme et l’œuvre, thèse de doctorat, Sorbonne 2007.
(16) Livret de présentation du disque Le Paris des romantiques.

Emmanuel François, tous droits réservés
Septembre 2012

POUR REVENIR AU SOMMAIRE

mercredi 1 août 2012

Le curé intrus de Saint-André-Goule-d'Oie

Les curés intrus


Pendant la Révolution française le mot intrus désignait pour les Vendéens, les curés élus pour remplacer ceux ayant refusé de prêter serment à la Constitution civile du clergé. C’était le mot désignant normalement quelqu’un introduit illégitimement dans une fonction. Son utilisation avait donc valeur de jugement politique.

Assiette commémorative du serment
En effet, selon la législation nouvelle, les ecclésiastiques, devenus fonctionnaires suite à la confiscation des biens d’Eglise, devaient, comme tous les autres fonctionnaires, prêter serment. La moitié des prêtres environ refusèrent au niveau national, mais ils furent 80 % dans le bocage vendéen. Parmi eux, le prieur Allain, curé de Saint-André-Goule-d'Oie.

Déjà les fonctionnaires avaient juré fidélité au serment civique du 4 février 1790 : « Je jure d’être fidèle à la Nation, à la Loi et au Roi et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le roi ». La portée politique du texte ne souleva pas de difficulté, même si la constitution ne fut définitivement votée que le 3 septembre 1791.

Le texte du décret du 27 novembre 1790 définissant le nouveau serment, approuvé par le roi le 26 décembre 1790, n’était pas bien différent : « Je jure de veiller avec soins sur les fidèles du diocèse (de la paroisse) qui me sont confiés, d’être fidèle à la Nation, à la Loi et au Roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale et approuvée par le roi. » Ce serment concernait les nouveaux élus aux fonctions ecclésiastiques et tous les ecclésiastiques pour toucher leur traitement. Un décret du 4 janvier 1791 précisait qu’il ne devait faire l’objet d’aucune restriction ou addition et être prêté dans sa forme et teneur. La sanction comportait l’incapacité à tout emploi public. Pour le clergé, le nouveau texte spécifiant la fidélité à la loi incluait désormais celle à la nouvelle loi appelée Constitution civile du clergé votée en juillet 1790, donc au schisme qu’il organisait. Rappelons que les évêques devaient être nommés par une élection sans l’accord du pape. C’est ce qui détermina le refus de prêter le nouveau serment.

Une fois enregistrés au début de 1791 par chaque municipalité les refus de prêter serment, on procéda vers l’été 1791 à l’élection des nouveaux curés devant remplacer les réfractaires au serment. C’est l’assemblée électorale du district qui désigna les nouveaux curés.

À Chauché, le curé et le vicaire avaient prêté serment, mais le curé Lebouc avait ensuite préféré prendre la cure de Mauves en Loire-Atlantique et quitta Chauché le 5 juillet 1791. Il faut dire que le presbytère n’était pas accueillant (1). En remplacement, son vicaire, Pierre Charbonnel, fut élu curé de Chauché le 1e août 1791 par l’assemblée électorale du district de Montaigu. Il s’installa le 2 octobre suivant avec des émoluments fixés à 1500 livres par an.

À Saint-Fulgent, le curé et le vicaire avaient refusé de prêter serment et un curé constitutionnel fut élu pour la paroisse le 10 mai 1791. Il s’appelait Jean Baptiste Baudry et avait prêté serment, étant vicaire à la Pommeraie-sur-Sèvre.                     

Messe clandestine
Charbonnel à Chauché et Baudry à Saint-Fulgent, élus par les révolutionnaires à Montaigu, furent très mal reçus par les populations on le sait. Le principe de ces élections remplaçant la nomination par l’évêque était une intrusion inadmissible dans leur religion pour les populations. D’ailleurs peu d’électeurs participèrent à ce vote, et ce fut une désignation en fait par les partisans de la constitution civile du clergé. Les élus furent des intrus et les fidèles ont préféré suivre plus tard les messes clandestines du prieur Allain de Saint-André-Goule-d'Oie et du vicaire Brillaud de Saint-Fulgent, réfractaires au serment. Elles s’adressaient à eux pour les baptêmes et les mariages. Tout au plus, ne pouvant faire autrement, elles voyaient l’intrus pour les sépultures. 

Une lettre du curé intrus de Saint-André


À Saint-André-Goule-d'Oie la seule trace existante dans les Archives, semble-t-il, d’un curé intrus est une lettre du 9 septembre 1794 de M. Dorizon, ancien curé de Mont-Saint-Jean (diocèse du Mans), qui demande aux administrateurs du département de Vendée d’être payé de son traitement de 1562 livres 12 sous comme prieur de Saint-André-Goule-d'Oie (2).

Les archives du district de Montaigu ont été détruites en grande partie, et l’élection d’un curé intrus à Saint-André nous est inconnue. Aucun document d’Histoire, non plus, n’évoque cette nomination. Et la lettre de M. Dorizon aux administrateurs du département de la Vendée nous laisse sceptique. Commençons par en prendre connaissance :

Source : Archives départementales de la Vendée

 « Mort au tyran (3) 23 fructidor l’an 2 de la République (4)

Citoyens administrateurs,

Il est très permis à tout citoyen dans la nécessité de revenus, de demander les secours sur lesquels il a des prétentions ; vous avez entre les mains ceux qui me sont légitimement dus. Depuis plus de deux ans, je les réclame, et pour les obtenir je vous ai présenté trois pétitions, deux dans le courant de 1792 et la troisième il y a trois mois, et écrit plusieurs lettres, mais jusqu’à ce jour vous avez été insensibles à mes suppliques et à mes cris.
Est-il nécessaire de vous rappeler, que pour raison du prieuré de St André Goule d’Oie dont j’étais ci-devant titulaire, vous m’avez fait un traitement de 1562 livres 12 sols, duquel traitement, qui fut toute la ressource de ma subsistance, je n’ai reçu que les trimestres des années 1790 et 1791. Si vous voulez bien jeter un coup d’œil sur l’état des comptes et dépenses de votre trésorerie, vous connaitrez que je vous accuse la vérité. Je puis encore vous ajouter que le paiement de mon traitement était difficile à cause de mon éloignement et de l’embarras de faire passer les certificats nécessaires. Je vous demandé d’être payé par le trésorier du district de Sillé la Montagne (5), cette formalité m’étant même accordée par la loi. Pour y parvenir je vous ai prié de m’envoyer copie de l’acte de la somme à laquelle vous avez fixé mon traitement, avec un certificat du seul et dernier paiement que j’ai reçu, mais jusqu’à présent vous n’avez pas daigné répondre à mes demandes. Un si long silence d’administration m’occasionne une très grande détresse. J’espère de votre zèle pour la justice toute l’allégeance qu’elle mérite, et que vous voudrez bien vous prêter au désir que j’ai de profiter des avantages que la république accorde aux pensionnaires ecclésiastiques par son décret du 18 thermidor ; une réponse prompte et favorable m’en posera l’obligation d’une reconnaissance très sincère et très étendue.
Salut et fraternité.
L. Dorizon, ancien curé du Mont-Saint-Jean, district et canton de Sillé la Montagne. »

Une imposture


Au premier abord la démarche parait vraisemblable. Les difficultés de l’administration pour payer ses fonctionnaires dans le bocage sont bien compréhensibles avec les combats qui ont commencé en mars 1793. Le choix d’un ecclésiastique de la Sarthe n’est pas étonnant en raison du peu d’ecclésiastiques disponibles ayant prêté serment en Vendée.

La référence à l’état des comptes et dépenses de la trésorerie du département donne du sérieux à la démarche. Quoique les destructions perpétrées à Fontenay-le-Comte ont pu concerner ces comptes aussi, et l’affirmation n’était pas vérifiable.

Mais l’éloignement du curé de sa cure est étonnant. Il semble indiquer être toujours resté dans la Sarthe. La situation paraît invraisemblable.

De plus, il n’est pas possible qu’il ait été nommé au prieuré de Saint-André-Goule-d'Oie en 1790 et au début de 1791, comme il l’affirme. Dans cette période le prieur en exercice était bien Allain, exerçant même son ministère jusqu’en juillet 1792. Or Dorizon affirme avoir perçu « les trimestres des années 1790 et 1791 ». Il affabule ! En effet, à lire le registre paroissial de Saint-André-Goule-d'Oie de la mi-1791 à mi-1792, période où le curé intrus pouvait exercer, il est clair qu’il n’était pas présent et que c’est le prieur Allain qui exerçait son ministère.

La lutte contre les prêtres insermentés en Vendée


D’ailleurs la rétorsion contre les prêtres réfractaires au serment ne fut pas immédiate. Il fallut attendre le décret du 29 novembre 1791, pour que les prêtres ayant refusé de prêter serment soient privés de leur traitement. Le roi ayant mis son veto, le décret n’était pas entré en vigueur. Pour tourner la difficulté, en Vendée on décida que les prêtres assermentés recevraient leur traitement à domicile chaque trimestre, mais que les prêtres insermentés devraient venir le chercher à Fontenay en personne. Devant cette difficulté (il n’y avait pas de route à l’époque), beaucoup de prêtres non jureurs durent renoncer à leur traitement (6). Cette initiative est révélatrice du zèle des révolutionnaires vendéens.

La loi du 27 mai 1792, en réaction à la défaite des armées à Tournai, accusa les prêtres réfractaires de soutien à l’ennemi et les condamna à la déportation à l’étranger. Mais là encore, le roi opposa son veto. Alors, par décret du Directoire exécutif de la Vendée (8 juin 1792), on décida, illégalement (7), de renvoyer sur leurs lieux d’origine les prêtres insermentés nés  ailleurs qu’en Vendée. Né à Bressuire, on ne sait pas si le prieur Allain a été concerné par la mesure.

Déportation des prêtres
Par arrêté du 30 juin 1792, le Directoire de la Vendée convoqua tous les prêtres insermentés à Fontenay pour y être internés. Dans la Vienne les autorités furent moins agressives, provoquant la colère des jacobins locaux (8). Avec le recul on remarque que ce texte était entaché d’abus de pouvoir. Mais bientôt la loi devait aller plus loin : celle du 26 août 1792 condamna à la déportation tous les prêtres insermentés, et au bagne les récalcitrants qui refusaient de partir.

Beaucoup de prêtres quittèrent ainsi la France, notamment ceux du sud de la Vendée. Les embarquements eurent lieu à la fin de l’année 1792 à Saint-Gilles-Croix-de-Vie ou aux Sables-d’Olonne, concernant 250 prêtres, généralement vers l’Espagne et l’Angleterre. C’est à cette époque de la mi-1792 que le prieur Allain se cacha dans la région pour continuer son ministère dans la clandestinité.

Une fois rappelées ces circonstances, le contenu de la lettre du curé Dorizon, avec ses invraisemblances et ses affabulations, révèle un personnage essayant peut être de profiter de la situation. Et si les nombreux historiens qui ont étudié l’histoire de la guerre de Vendée, n’ont jamais mentionné l’existence de ce curé intrus, c’est que sa revendication présente un doute sérieux.

La position de ces prêtres intrus mérite d’être évoquée, car elle  est devenue intenable dans le bocage vendéen.

Les intrus connus à Saint-André


Il y eut parmi eux un personnage à la conduite douteuse bien connu à Saint-Fulgent. Il s’agit de Simon François Gérard, appelé « gros goret » par les marchandes de poisson des  Sables-d’Olonne, alors qu’il y était curé assermenté ou jureur. Abjurant sa religion en novembre 1793, il eut une vie mouvementée. Le dictionnaire des Vendéens (voir sur le site internet des Archives de Vendée) lui consacre une riche biographie, rigoureusement factuelle. Après avoir été impliqué dans une affaire de fraude, il fut nommé juge de paix courant 1797 à Saint-Fulgent. Mal vu, il n’obtint pas la place laissée par Benjamin Martineau démissionnaire au printemps 1799. Il se maria avec Marianne Aubin (de Bazoges-en-Pareds) en vendémiaire an 9. Il resta juge de paix à Saint-Fulgent jusqu’en 1808. Après, il se fit cafetier à Montaigu. Selon M. de Beauregard, vicaire général, il fut « l’opprobre du diocèse de Luçon ».

À Saint-Fulgent le curé constitutionnel Jean Baptiste Baudry exerça son culte pour les révolutionnaires de la commune dès l’été 1791, mais la plupart des paroissiens firent appel au vicaire Brillaud qui se cachait en compagnie du prieur de Saint-André-Goule-d'Oie. En novembre 1791, un rapport fait état d’un complot « pour réunir les paysans de plusieurs paroisses et chasser le curé constitutionnel ». Il fut élu comme électeur du canton en 1792, appartenant au camp des révolutionnaires. Il lui resta ensuite fidèle, changeant complètement de vie. En mars 1793 les insurgés du canton le mirent en prison avec le marchand Merlet, révolutionnaire de Saint-Fulgent lui aussi. Tous deux ont bénéficié du fameux geste de Bonchamps en octobre 1793, libérant les prisonniers des Vendéens avant de passer la Loire à Saint-Florent-le-Vieil. Il étudia ensuite la médecine et s’installa comme médecin à Nantes, où il mourut en 1816. (Voir le dictionnaire des Vendéens sur le site internet des Archives de Vendée).

Le curé Charbonnel de Chauché nous apparaît plutôt comme un pauvre bougre malmené par les évènements. Son état d’esprit favorable à la Révolution ne lui porta pas chance. Il prêta tous les serments mais fut privé de l’exercice du culte par ses paroissiens. Dès 1794 un curé réfractaire, Jacques Guyard, se cachait dans les environs, auquel les paroissiens faisaient appel (9). Au synode clandestin du Poiré sur Vie du 4 août 1795, ce prêtre est confirmé dans son poste de desservant de Chauché (10).

David d'Angers : Pardon de Bonchamps
La cure de Chauché fut pillée par les Vendéens. Réfugié à Montaigu, Pierre Charbonnel y fut fait prisonnier par eux, mais bénéficia lui aussi de « la grâce aux prisonniers » de Bonchamps à Saint-Florent-le-Vieil. Le 23 octobre 1793 il se présenta à Nantes devant le directoire du département présidé par l’ex-évêque Minée, qui lui accorda un secours de 200 livres. Dans la décision on peut lire qu’il a été « délivré par les troupes de la République des mains des brigands qui le retenaient en captivité ». C’était la version propagée par les républicains pour nier la réalité du geste de Bonchamps. 

En avril 1795 il était réfugié à Luçon. Domicilié à l’Aiguillon, il a juré à Saint-Michel-en-l’Herm le 4 vendémiaire an 6 le serment de haine à la royauté. Il fut curé de Triaize ensuite. Après le concordat il fut curé de Longeville où il mourut en 1811 (11).


(1) Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier 3 E 30/12, acte d’assemblée d’habitants de la paroisse de Chauché du 11-10-1789.
(2) Archives de Vendée L 891.
(3) Formule rituelle utilisée par les révolutionnaires au moment de la Terreur. Elle désignait Louis XVI guillotiné le 21 janvier 1793. La formule peut surprendre sous la plume d’un prêtre, mais tout à fait normale, sinon exigée entre républicains.
(4) 9 septembre 1794.
(5) Nom révolutionnaire de Sillé-le-Guilllaume, dans la Sarthe, chef-lieu du canton où habitait le quémandeur.
(6) Billaud et d’Herbauges, 1793 La guerre au bocage vendéen (1992), page 30.
(7) De La Boutetière, Le chevalier de Sapinaud de la Verrie, Salmond (1982), page 17.
(8) Jacques Peret, Histoire de la Révolution Française en Poitou-Charente 1789-1799, Projets Editions, Poitiers, 1988, page 143.
(9) Archives de Vendée, registre clandestin de Saint-Fulgent août 1791-juin 1796, enterrement de François Robin à Chauché du 28-5-1794 (vue 24). Voir aussi le dictionnaire des Vendéens sur le site des Archives de Vendée.
(10) Revue du Bas-Poitou 1890 (A3), article de M. de Gouttepagnon, page 183.
(11) Revue du Bas-Poitou, 1904-2, page 121.

Emmanuel François, tous droits réservés
Août 2012, complété en novembre 2019

POUR REVENIR AU SOMMAIRE



Les régisseurs de Linières de 1800 à 1830


L’année 1800 va voir un nouveau propriétaire pour le domaine de Linières : Joseph Guyet. Nouveauté toute relative en fait.

Cavalier dans l'armée des émigrés
De retour d’émigration cette année-là, Charles Augustin de Lespinay reparaît en France, profitant de l’amnistie accordée spécialement par le gouvernement de Bonaparte aux « rebelles de l’Ouest ». Au mois de mai il fait « soumission aux lois de la République », entre les mains de l’adjudant-général Champeaux et déclare sa résidence à Paris.

Depuis son départ à la fin de 1791, il s’était passé bien des choses. Son domaine de Linières avait été confisqué en 1793, puis racheté par sa femme en 1796, devenue Mme Duvigier pour « dénobliser » son patronyme. Mais celle-ci avait rencontré Joseph Guyet, avec qui elle avait « refait sa vie » comme on dit désormais. Elle vivait à Paris et un enfant était même né en 1797 de leur union, illégitime au regard de la loi, puisque Mme Duvigier était toujours mariée. Par prudence, ses parents déclarés dans l’acte de naissance ne sont pas les parents biologiques, mais portent des noms inventés.

Les jeunes gens paraissent avoir tenté de négocier avec M. de Lespinay une acceptation tacite d’un divorce, en contrepartie d’un arrangement sur la propriété de Linières. Ils échouèrent, et le divorce fut attaqué en justice par M. de Lespinay. Mme Duvigier vendit Linières à Joseph Guyet, en même temps qu’elle obtint son divorce en mairie de Chauché. Voir notre article publié en janvier 2010 : Le divorce de Lespinay/du Vigier en 1800; La cour de cassation valida le divorce en 1804. 


L’implication de Joseph Guyet propriétaire à Linières


Avant d’en devenir officiellement propriétaire, Joseph Guyet représentait Mme de Lespinay dans la gestion des baux sur place en Vendée. Le concernant, il est présenté ainsi le 18 juillet 1800 dans le bail de la métairie de la Gagnolière (Essarts) par le notaire de Chavagnes-en-Paillers : « homme de loi demeurant au bourg de Saint-Fulgent, faisant pour dame Duvigier femme Lespinay ». Il a alors 26 ans et se trouve de fait régisseur des quatorze métairies de Linières, depuis quatre ans pour le compte de sa compagne. Il partage alors son temps entre Paris et la Vendée.

On découvre aussi que « l’homme de loi » a fait de solides études de droit, probablement à Paris. Cette formation explique son poste de Chef à l’Agence du Trésor royal qu’il occupe en 1812 et 1817, et probablement aussi avant ces dates. Son père était fermier général de la terre des Essarts en 1772, qui fut achetée en 1787 par Alexis de Lespinay. Il était aussi fermier de terres d’Eglise et avait amassé un joli patrimoine foncier, profitant notamment des opportunités offertes par la vente des biens du clergé depuis la fin de l’année 1790. Il avait vendu le relais de poste de Saint-Fulgent. Son engagement du côté républicain lui coûta la vie. Il fut tué dans une auberge de Saint-Vincent-Sterlanges dans les premiers jours de la révolte des Vendéens en mars 1793.

Rue du Four-Saint-Honoré en 1866
L’adresse parisienne de Mme Duvigier au moment de la naissance de son fils Marcellin en 1797, et de son divorce en mairie de Chauché en 1800, au no 41 rue du Four-Saint-Honoré (actuel quartier des Halles dans le 1e arrondissement), est toujours la même en 1803. C’est celle que déclare en effet Joseph, comme étant la sienne, dans une reconnaissance de dette à cette date de la veuve Monnereau, métayer de la Fontaine à Saint-Fulgent. C’est la même adresse qui a été portée sur l’acte de naissance de leurs fils Marcellin, toujours à un détail près (c’est le no 40), ce qui trahit la supercherie dans cet acte sur les noms des parents. En 1807 le couple habite au no 32 rue des Moulins à Paris (1e arrondissement) avec leur fils Marcellin et la fille née du premier mariage de Mme Guyet, Henriette de Lespinay. C’est ce qui ressort de la déclaration de succession au bureau de Montaigu, de Charles Augustin de Lespinay à cette date. À cette adresse habitait aussi un frère de Joseph, Jacques Auguste Guyet, qui s’établira plus tard aux Essarts. En 1813 le couple a changé et habite désormais au no 10 rue du Carrefour de l’Odéon dans le 6e arrondissement (1). Quelques mois avant son décès en 1830, on note une autree adresse de Joseph Guyet à Paris, au no 7 Passage des Petits-Frères (2e arrondissement). Et il est mort rue de Chaillot no 76 (16e arrondissement). Au vu de la fortune de son fils et de l’achat de son étude de notaire en 1826, on soupçonne une accumulation de biens immeubles dans son patrimoine derrière ces changements d’adresse, au moins en partie.

Nous avons pu lire trente-cinq baux signés pour douze métairies avec des métayers du domaine de Linières entre 1800 et 1830, c'est-à-dire pendant la période où Joseph Guyet a été propriétaire. De même les Archives de Vendée ont conservé cinq procès-verbaux de visites de ferme dans la même période (2). Il en résulte un apport tout à fait intéressant d’informations dans plusieurs domaines. Pour commencer, abordons l’aspect plus personnel de l’implication personnelle du propriétaire dans la gestion du domaine et des délégations qu’il a faites à des régisseurs.

On voit que Joseph Guyet est venu signer des baux régulièrement en Vendée, mais à Linières seulement en décembre 1809. En 1823 il est présent à Saint-Fulgent, en juillet et novembre, où il signe les baux qu’il a lui-même rédigés sur papier timbré, comme en mai 1824 et en juillet 1825, où pour cette dernière date il précise qu’il est au domicile de Mme Martineau, sa sœur aînée. Ce mois-là, Joseph Guyet avait été témoin au mariage de la fille de Mme Martineau avec le juge de paix Gourraud. Et dans ce cas le notaire Gourraud de Chavagnes, qui a rédigé le bail, s’est lui-même déplacé. En novembre 1825, le bail est signé chez le notaire de Saint-Fulgent, mais celui-ci indique que le propriétaire loge présentement chez Louis Guyet son frère. On le retrouve en octobre 1827 pour rédiger et signer un bail à Saint-Fulgent, dans sa famille certainement. Il en sera de même en juillet et septembre 1829, un an avant sa mort, à l’âge de 56 ans.

Malle-Poste
Les présences que nous venons de citer sont celles relevées dans notre échantillon de baux, concentrés à partir des années 1820. C’est dire qu’il est venu régulièrement en Vendée pour gérer son domaine. Or il faut se rappeler que le trajet entre Paris et Saint-Fulgent durait alors en malle-poste 35 heures environ, soit quatre à cinq jours.

Et pourtant il y avait un régisseur sur place. On le voit apparaître pour la première fois en 1804, habitant alors Saint-Fulgent. En 1806 il habite Linières.

Après l’incendie des colonnes infernales de 1794, les bâtiments de Linières étaient restés en grande partie en l’état au moment du rachat en août 1796. On sait qu’Etienne Martineau, beau-frère de Joseph Guyet, y a habité en 1798/1799, avec ce dernier. L’ensemble des logements du propriétaire, du métayer, des domestiques et des bâtiments d’exploitation, représentait un bâti important, ordonné autour d’un vaste quaireux (cour). On en a une idée par le cadastre de Chauché de 1838. C’est qu’il fallait aussi entreposer à Linières les récoltes provenant des métairies des alentours.


Le logement des métayers de Linières


Le procès-verbal de visite de la ferme de Linières en mai 1827 nous donne une idée de ses bâtiments d’habitations et d’exploitations. La grande préoccupation des experts procédant à ces visites entre le fermier sortant et le fermier entrant, était de noter ce qui s’abimait et se rapportait à l’entretien locatif. Moyennant quoi on s’attardait surtout sur les portes et fenêtres et leurs systèmes de fermeture. Mais entrons dans les détails du procès-verbal de visite.

On ne parle pas de couverture de la toiture dans le texte, contrairement à l’habitude car elle était généralement en chaume, et elle nécessitait un entretien régulier. On peut en déduire que la toiture du logis des métayers avait probablement des tuiles, comme sur le toit du logis du maître tout à côté et les grandes métairies du château de la Rabatelière.  L’habitation comprenait une pièce principale située au midi de la cour, avec deux portes et une fenêtre comprenant six carreaux de vitre. Dans la pièce se trouvaient un potager pour entreposer les fruits et une cheminée avec son foyer. Il y avait en plus deux chambres, dont l’une est qualifiée de petite. Dans la plus grande se trouvait un évier. On ne parle pas du sol, c’est qu’il était en terre battue comme partout. Les murs de la pièce principale étaient recouverts d’un enduit, alors que ceux des chambres bénéficiaient d’une couche de « laitance de chaux », recommandée comme désinfectant. On le voit, le logement des métayers se résumait à trois pièces d’habitation, comme dans d’autres métairies, mais pas dans toutes. Parfois deux pièces logeaient les métayers, c'est-à-dire souvent deux couples, leurs nombreux enfants et les domestiques.

Les bâtiments d’exploitation commencent avec les greniers situés au-dessus des pièces d’habitation du rez de chaussée. C’est aussi le cas à Linières, avec un escalier en bois pour y monter et trois fenêtres dans ce grenier, avec chacune un treillis. On y stockait les récoltes de fruits et céréales en attendant de les vendre ou de les livrer au propriétaire, suivant le mode d’exploitation de la ferme. On ne parle pas des murs des greniers, alors que souvent ils étaient en bousillage, c'est-à-dire un mélange de terre détrempée, de chaume et de bouse de vache. À Linières, le procès-verbal note un bousillage « mal plange » dans le grenier au-dessus de la petite chambre. Là aussi, les murs des greniers devaient être en pierres comme le logis d’à côté, et le bousillage dont on fait état se rapporte probablement au sol, pas bien plat (plange en patois). Les autres bâtiments d’exploitations sont la grange et les toits aux animaux, au nombre de trois : bœufs, vaches et moutons. À noter l’absence de poulailler et de toit aux cochons, sans doute à cause de la proximité du logis des maîtres.

Cette description des bâtiments de la « ferme de la porte », désignée ainsi parce qu’elle était attenante au logis du propriétaire, confirme que les autres bâtiments, en dehors même du logis, devaient être destinés au stockage des récoltes des autres métairies. Mais peut-être y avait-il aussi un logement supplémentaire pour des domestiques.

Ce logis était appelé château au temps du régisseur. Pour ce qu’on en sait de son architecture, on peut hésiter sur l’appellation à employer. Il est probable qu’au temps de la noblesse on l’appelait logis suivant l’usage le plus fréquent. Les mots changent avec le système de valeurs qu’ils expriment. Après la Révolution, les bourgeois ayant parfois remplacé les nobles, la propriété avait remplacé la naissance comme valeur première, on habitait désormais dans un château plutôt que sur ses terres.

Le régisseur Jean Guyet, un cousin


Logis de l’Aublonnière à Sainte-Cécile (17e siècle)
Maintenant que nous connaissons mieux les lieux, revenons à son régisseur venu habiter sur place. Il s’appelait Jean Guyet et était cousin du propriétaire. Son père, Jean Guyet, était né à Saint-Fulgent le 3 janvier 1735. Il s’était établit marchand tanneur et fermier à Sainte-Cécile (le terme veut dire ici qu’il faisait exploiter des fermes), où il mourut le 4 février 1808. Il y avait épousé le 24 janvier 1758 Marie Françoise Thérèse Bénesteau, fille de Gabriel René Bénesteau, sieur de la Longeais, fermier, et de Louise Geneviève Baud du Vivier (3). Ils eurent cinq enfants à St Cécile. Leur fils Jean est né à Sainte-Cécile le 31 décembre 1768.

Sa mère avait un frère qui fut notaire royal à Sainte-Cécile : Jean Pierre Benesteau. Le fils de ce dernier, Gabriel Jean Louis Bénesteau, est né en 1776, et fut aussi notaire. C’est lui qui rédigea des baux pour Linières jusque dans les années 1822, son cousin Jean Guyet étant régisseur. Le notaire fut maire de St Cécile de 1804 à 1825.

Jean Guyet est arrivé à Linières à l’âge d’environ 32 ans et y resta, sauf une parenthèse d’au moins deux années en 1821/1823, jusqu’à sa mort à l’âge de 60 ans. Il est décédé à l’Aublonnière de Sainte-Cécile, propriété héritée de son grand-père maternel, Gabriel René Benesteau, le 31 octobre 1828, rédigeant des baux encore un mois avant à Linières. Il succéda à son beau-père Gabriel Benesteau, comme fermier général de la châtellenie de l’Aublonnière.

De même, l’activité de régisseur de Jean Guyet ne se limitait pas à Linières, puisque le répertoire du notaire Benesteau mentionne une procuration (en brevet) qui lui avait été donnée le 11 décembre 1801 par Claude de Beauharnais comte des Roches-Baritaud.

Bournezeau : Place de l'église
Il est resté célibataire toute sa vie, mais à Saint-André-Goule-d’Oie il fit la connaissance de Rose Roger, née le 10 avril 1791 au village de la Maigrière (4), de 23 ans plus jeune que lui. Ils eurent un fils, né à Bournezeau le 15 mai 1816, Jean Baptiste Guyet (5). L’acte de naissance est daté du 13 juin suivant et nous apprend que la naissance a eu lieu au cabaret du bourg chez Charles Charbonnel, et que Jean Guyet est le père naturel. De plus, l’adresse indiquée du père est Saint-Michel-Mont-Mercure, or sur les baux de Linières à cette date il habitait Linières. Il avait néanmoins des cousins à Saint-Michel-Mont-Mercure. La mère y est dite domestique et originaire de la Merlatière, or son acte de décès à l’Aublonnière de Sainte-Cécile le 4 juin 1873 (6), indique qu’elle est née à Saint-André-Goule-d’Oie et qu’elle est célibataire, c'est-à-dire ni mariée ni veuve. On a donc essayé de brouiller les pistes sur cette naissance hors mariage, signe des mœurs de l’époque. Là aussi, comme pour la naissance de Marcellin Guyet-Desfontaines à Paris, l’acte de naissance comporte des erreurs volontaires, si l’on peut dire, autre signe des mœurs administratives du temps.

Le fils du régisseur et de Rose Roger, Jean Baptiste Guyet, vit son droit à la succession de son père contesté par le frère et la sœur de ce dernier. Ceux-ci, Catherine Guyet, habitant le bourg de Sainte-Cécile, et Charles Louis Guyet, habitant Triaize, mandatèrent le notaire Benesteau pour déclarer la succession au bureau des mutations de la Roche-sur-Yon le 10 avril 1829 (7). Un procès s’en suivit, perdu par le frère et la sœur au moins en partie, car le fils continua à résider avec sa mère à l’Aublonnière. La succession comprenait du mobilier et des biens mobiliers pour 35 961 F de valeur estimée, et des biens immeubles pour un capital estimé de 29 000 F. Ces biens immeubles comprenaient la métairie de Mignon à Saint-Martin-des-Noyers (acquise le 11-3-1821 pour 25 300 F., où il avait fait construire les bâtiments d’une métairie nouvelle au Mignon le Haut entre 1823 et 1826), la métairie de l’Aublonnière, ainsi que la maison familiale située dans ce village. L’inventaire après décès de Jean Guyet, établi à l’Aublonnière le 5 janvier 1829 par Bénesteau notaire à Sainte-Cécile, mentionne 6 cahiers de comptes concernant Linières, qui n’ont pas été retrouvés.

Jean Baptiste Guyet se maria le 10-7-1843 à Puyravault (8) avec Rose Galliot et devint propriétaire de Mignon le Bas par héritage. Son oncle Louis Guyet hérita de Mignon le Haut. Marié à Rose Boilleau, établi à Triaize dont il devint maire, il eut un fils, Jean Louis Guyet dit « Mirabeau » (1798-1869) et une fille, Marie Anne Guyet (1796-1852) qui épousa à Triaize en 1813 son oncle à la mode de Bretagne Jacques Auguste Guyet, dit « Sans Peur » (1783-1852), fils de Simon Charles et héritier de Grissay avec ses 5 métairies attenantes (dont les deux de la Barette). Jean Baptiste Guyet fut maire de Sainte-Cécile sous le Second Empire. Il reçut de Mme Guyet-Desfontaines, propriétaire de Linières, un legs en capital de 2 000 F au moment de sa succession en 1868, signe de la fidélité indéfectible régnant dans la génération d’après.

La procuration de Joseph Guyet à son cousin Jean Guyet, pour l’établir régisseur de Linières, est datée du 21 novembre 1801 (9). Elle a été faite devant notaire à Nantes et donne une délégation très large de fondé de pouvoir pour « gérer et administrer la terre et dépendances de Linière, commune de Chauché, les Essarts, Saint-Martin-des-Noyers, Saint-André-Goule-d’Oie, Saint-Fulgent, département de la Vendée, et dans celle de Remouillé et Aigrefeuille, département de la Loire-Inférieure ». Il pouvait affermer en choisissant les fermiers, le type de bail, leur renouvellement, leur résiliation, encaisser les fermages, vendre les récoltes, les coupes de bois, faire les réparations, aller en justice, etc.

On voit dans cet extrait de délégation que Joseph Guyet ne possédait pas que Linières, mais aussi des propriétés en Loire Atlantique.



Le régisseur François Millet de 1821 à 1823


Pour des raisons que nous n’avons pas pu élucider, Jean Guyet a été remplacé par François Emmanuel Millet en tant que régisseur résidant à Linières, suivant une procuration de Joseph Guyet passée devant un notaire de Paris, en date du 26 janvier 1821 (10). Il « donne pouvoir de, pour lui et en son nom, régir et administrer celles de ses propriétés dépendant du domaine de Linière, situées sur la commune de Chauché, Saint-André-Goule-d’Oie, les Essarts, Saint-Fulgent, les Landes-Genusson, Aigrefeuille, Machecoul ». Nous avons cinq baux qu’il signe en tant représentant du bailleur entre le 14 octobre 1821 et le 26 mars 1823. Après quoi c’est Joseph Guyet qui signe en personne et Jean Guyet réapparait en tant que signataire à partir de février 1826. Nous n’avons pas encore repéré François Millet à l’état-civil et nous ne le connaissons pas.

François Millet n’a jamais rédigé de baux alors que Jean Guyet en a rédigé 6 et que Joseph Guyet en a rédigé 8. La moitié d’entre eux a donc été rédigé par des notaires, dont le cousin Benesteau de Sainte-Cécile qui en a rédigé 7. Les autres baux notariés l’ont été dans les études des Essarts, Saint-Fulgent, et Chavagnes.

Jean Guyet en a rédigé et signé quatre à Linières, et seulement deux autres baux ont été rédigés et signés dans la métairie affermée. La plupart du temps, les parties se transportaient chez le notaire ou chez un particulier à l’Oie (Gaborieau et Pignard), ou aux Essarts (Petiteau et Chapuis). Une fois on précise que le particulier en question est une auberge, à l’Oie, commune de Sainte-Florence (à l’époque), chez Gourraud jeune. Mais les baux rédigés par Joseph Guyet, on l’a vu, ont été signés à Saint-Fulgent dans sa famille.

La signature des fermiers sur les baux ne concerne que 60 % de ceux-ci. Beaucoup ne savaient ni lire ni écrire.

Jean Guyet est décédé en 1829. Il fut remplacé comme fondé de pouvoir par Joseph Alexandre Gourraud, juge de paix du canton de Saint-Fulgent demeurant à Chavagnes (11). Il était cousin par alliance de Joseph Guyet, ayant épousé une fille Martineau de Saint-Fulgent. Un cousin de Saint-Fulgent le remplaça, Hyacinthe Narcisse Legras de Grandcourt, lequel fut à son tour remplacé comme régisseur par son propre fils, Eugène de Grandcourt.


(1) Archives de Vendée, collection Pailloux, 25 J 102, document concernant l’affermage des Carrés des Margonnais à Champagné les Marais en Vendée.
(2) Archives de Vendée, Etude du notaire de Saint-Fulgent Frappier, 3 E 30/138, dossier Guyet.
(3) www.famillesvendeennes.fr  
(4) Archives de Vendée, registre paroissial de Saint-André-Goule-d’Oie, acte de naissance de Rose Roger du 10 avril 1791 (vue 6).
(5) Archives de Vendée, registre d’état-civil de Bournezeau, acte de naissance de Jean Baptiste Guyet du 13 juin 1816 (vue 26).
(6) Archives de Vendée, registre d’état-civil de Sainte-Cécile, acte de décès de Rose Roger du 4 juin 1873 (vue 62).
(7) Archives de la Vendée, déclarations de succession au bureau de la Roche-sur-Yon le 10 avril 1829 (vue 23).
(8) Archives de Vendée, registre d’état-civil de Puyravault, acte de mariage Guyet/Galliot du 10 juillet 1843 (vue 237).
(9) Archives de Vendée, Etude de notaire de Saint-Fulgent Frappier, dossier Guyet : 3 E 30/138, bail de la métairie du Bourg de Saint-André-Goule-d’Oie du 15-2-1804 à Herbreteau.
(10) Archives de Vendée, Etude de notaire de Saint-Fulgent Frappier, dossier Guyet : 3 E 30/138,
bail de la Godelinière (Landes-Genusson) du 14-10-1821 à Loizeau et Poirier.
(11) Archives de Vendée, Etude de notaire de Saint-Fulgent, Frappier, dossier Guyet : 3 E 30/138, bail de la Morelière du 15-3-1830 de Gourraud à Biret. Aussi, lettre du 15-11-1841 du juge de paix au préfet dans le projet de vente des communaux de Saint-André en 1841 et 1842 : Edifices et services publics, les communaux (1830-1844), mairie de Saint-André-Goule-d’Oie, Archives de Vendée : 1 Ǿ 633.

Emmanuel François, tous droits réservés
Août 2012, complété en août 2021

POUR REVENIR AU SOMMAIRE