lundi 2 août 2010

La naissance cachée de Guyet-Desfontaines


C’est le 27 avril 1797 que naît Marcellin Benjamin Desfontaines. Sa naissance est déclarée dans le 4e arrondissement de Paris, où se trouve l’adresse de sa mère, Marie Marguerite Félicité Duvigier (page 120 de mon livre), épouse du vicomte Charles de Lespinay et châtelaine de Linière. Le père de l’enfant n’est pas le mari, mais qui est-ce ?

Le père déclaré est Denis François Desfontaines et la mère est toujours mariée, à cette date, au châtelain de Linière parti se battre contre les autorités révolutionnaires dans les rangs des émigrés à l’étranger, comme la plupart des nobles du Bas-Poitou.

Les recherches sur ce père, menées sur le registre paroissial de Saint-André-Goule-d’Oie, ne donnent pas d’information confirmant son existence. Avant cette année 1797, on trouve des Desfontaines à la Frissonière des Essarts sur le registre de Saint-André, à la Milonière et à la Maigrière, mais aucun ne porte les prénoms de Denis, François.

Dans mon livre j’écarte l’hypothèse d’un prête-nom et je ne conteste pas la sincérité des informations inscrites sur cet acte de naissance. Et pourtant, le coté insolite de la situation peut mettre en doute l’existence de ce père dénommé Desfontaines. Peu de temps après, en effet, Mme Duvigier (son nom de jeune fille avec la particule accolée au patronyme) va vivre avec Joseph Guyet, puis se marier avec lui après avoir divorcé. Mais il paraissait difficile qu’un juge accepte qu’une mère puisse adopter son fils naturel plus tard, ou alors, il faut accepter l’idée de la complicité d’un fonctionnaire dans une magouille sur l’état-civil à cette époque. C’est cette dernière idée que je n’ai pas osé adopter.

Dans sa thèse de doctorat sur Amaury-Duval, Véronique Noël-Bouton-Rollet, évoque la famille du peintre et la place importante qu’y a tenue Guyet-Desfontaines, son beau-frère. Elle aussi a tenté de percer le mystère de la naissance de ce dernier. Son analyse est différente de la mienne. Elle pense que Desfontaines est un prête-nom, le vrai père étant naturellement Joseph Guyet.

Copie du jugement d’adoption 
Source : Archives départementales de la Vendée
Sa réflexion se fonde sur le jugement du juge de paix en 1824, décidant de l’adoption de Marcellin Desfontaines par M. et Mme Guyet. Il est maintenant disponible aux Archives de Vendée (1). Le juge s’appuie sur l’état de notoriété établissant l’impossibilité dans laquelle est l’administration de justifier « du consentement ou de décès des père et mère », selon les actes reçus du juge de paix de Fontenay-le-Comte et du juge de paix du 4e arrondissement de Paris. Qu’on ne retrouve pas trace de Denis François Desfontaines, rien de surprenant. Cultivateur, selon ce que rappelle le jugement, en Vendée, où s’est déroulée une guerre civile meurtrière, quoi d’étonnant ? Mais la mère s’appelait Joséphine Félicité Duverger, elle aussi disparue ! La disparition des parents naturels étant acquise aux yeux du juge, il examine ensuite les autres éléments légaux de l’adoption et prend la décision demandée par les intéressés.

La sagacité du juge a-t-elle été prise en défaut, en distinguant la mère naturelle de la mère adoptive malgré l’apparence ? En effet, l’acte de naissance désignait la mère ainsi : Joséphine Félicité Duverger ; et la mère adoptive est désignée ainsi : Marie Marguerite Félicité Duvigier. Plutôt, il a dû fermer les yeux volontairement. Pourquoi ? S’il y a eu un marché ou une influence, nous n’en avons pas la trace. Tout au plus, il semble que les mœurs administratives n’étaient pas aussi rigoureuses que de nos jours. Pour prendre un exemple constaté par les historiens, rappelons-nous que Talleyrand a su « magouiller » l’état-civil pour donner une situation à une de ses filles naturelles, née en 1803 de ses amours avec une femme mariée (Mme Gand), et alors que lui-même était encore évêque. Il est vrai qu’il était ministre.

Il ne faut pas non plus négliger une autre explication : le juge a pu préférer en l’occurrence l’humain au droit. La fausse déclaration de naissance date de 27 ans en arrière, et accorder l’adoption dans le cas d’une filiation soupçonnée d’avoir été cachée est, à l’évidence, une prise en compte de la réalité humaine et de l’intérêt de l’enfant. Ce dernier sera avocat, puis notaire à Paris, et enfin député de la Vendée et maire de Marly-le-Roi.

Copie de l’acte de naissance

Ajoutons que la copie ci-dessus de l’acte de naissance de Guyet-Desfontaines indique que la mère déclarée à la naissance habitait au no 40 rue du Four (2). Il s’agissait de la rue du Four-Saint-Honoré dans le 4e arrondissement. Alors que Mme Duvigier (avant Mme de Lespinay) habitait rue Saint-Honoré no 41, suivant son acte de divorce en 1800, c'est à dire la même adresse. Enfin, l’avocat de M. de Lespinay, dans sa plaidoirie en cour d’appel pour annuler le divorce, avoue que des amours de son ex-épouse avec Joseph Guyet est né un enfant. Et l’on sait qu’il n’y eu pas d’autre naissance ensuite, comme l’ont vérifié les juges de l’adoption en 1824.  

Si l’on retient l’interprétation de Mme Noël-Bouton-Rollet, la vie, pendant la période révolutionnaire, de Félicité de Lespinay née du Vigier, prend un éclairage tout simple.

Laissée seule avec deux bébés à Linières par son mari, parti combattre à l’étranger à la fin 1791, persécutée par les bleus dès 1792, elle suit en 1793 la cohorte des réfugiés civils qui se joignent aux combattants vendéens dans la Virée de Galerne. Elle y retrouve probablement un oncle de son mari, âgé de 65 ans, Louis Gabriel de Lespinay de Beaumont, puisque celui-ci perdra la vie à Dol en novembre 1793.

Elle échappe aux massacres du Mans en décembre 1793 et est condamnée à la noyade à Nantes le mois suivant. Elle réussit à échapper à ses bourreaux, et se réfugie on ne sait où. En mars 1795 elle est à Blois, sans qu’on sache depuis combien de temps et pourquoiLinières était alors confisqué comme bien national et le château brûlé en partie au début de 1794 par une colonne infernale. Le 4 mai elle réside à Saint-André-Goule-d’Oie et le lendemain 5 mai à Nantes, où elle y est encore au mois de juillet suivant (3).

Une relation personnelle et intime l’unit ensuite avec Joseph Guyet, un jeune bourgeois fils du maître de poste du relais de Saint-Fulgent. Début août 1796 elle devient enceinte et rachète elle-même Linières, avec l’aide financière de Joseph Guyet. Notre article sur le divorce De Lespinay/Duvigier, publié en janvier 2010, donne des détails sur ce point.

A la naissance de Marcellin en avril 1797, Joseph Guyet fait une fausse déclaration sur l’identité du père, une erreur de prénoms dans l’identité de la mère, et déforme un peu son patronyme. Le couple, illégitime car la dame de Linières n'était pas encore divorcée, ne voulait pas révéler son existence par cette naissance. L’époque est connue pour son désordre et une certaine déliquescence des mœurs politiques, favorisant cette fausse déclaration.

Le jeune couple élève donc son enfant à Paris, sachant qu’on ne retrouvera pas les parents déclarés officiellement au moment de la procédure légale d’adoption le moment venu. Si nécessaire on présente l'enfant comme un petit vendéen rescapé de la guerre et adopté par le couple (il s'appelle Desfontaines). Les intimes de la famille savent que ce sont ses vrais parents qui l'élèvent.

En 1800, Charles de Lespinay reparaît officiellement, mais son domaine appartient désormais à sa femme, qui le revend à Joseph Guyet, un mois avant le prononcé du divorce par le maire de Chauché, facile et expéditif, en décembre 1800. Félicité Duvigier et Joseph Guyet se marient civilement en 1804 (4). Charles de Lespinay, toujours civilement émigré (il ne sera rayé de la liste des émigrés qu’en 1802), n’a pas droit au chapitre : le divorce est de droit alors au bénéfice des épouses d’émigrés. Il fera un procès contre ce divorce en 1802, qu’il perdra jusqu’en Cour de cassation en 1804. Il mourra en 1807.

Félicité perdra ses deux filles Henriette et Pauline, nées de Lespinay. A partir de 1811, Marcellin sera son unique enfant. L’année d’après, Félicité et Joseph Guyet se marieront à l’église à Paris.

Germaine de Staël
Dans cette histoire, les rumeurs désobligeantes sur le comportement de Joseph Guyet, trouvent difficilement leur place parmi des faits avérés. Quand Mme de Lespinay rachète le domaine de Linière en 1796, sa relation intime avec Joseph Guyet est déjà consommée. Elle a 24 ans et lui 22 ans. N’oublions pas non plus qu’elle avait 19 ans de moins que son premier mari, militaire de carrière, à une époque où les parents mariaient leurs enfants en pensant aux patrimoines. Une nouvelle époque s’ouvrait alors, avec de nouvelles mœurs : l’amour devait gouverner les mariages (Cf. « Delphine » en 1802, roman de Mme de Staël).

Que la naissance adultérine ait été cachée en 1797, on n’est pas étonné au regard des mœurs de l’époque. On peut seulement se demander pourquoi le divorce a été demandé si tard, presque quatre ans après. Il semble que le jeune couple ait tenté de trouver un accord tacite sur ce divorce avec l’ex-mari, moyennant une contrepartie patrimoniale autour du domaine de Linières. Mais le mari a rejeté tout arrangement, préférant attaquer judiciairement le divorce, perdant tout de ce fait : son domaine et la garde de sa fille.

Quant au changement de propriétaire de Linières, c’est une situation bien compliquée où les points de vue opposés sur l’émigration et la vente des biens nationaux, se prolongeant dans la guerre civile, relèvent de choix politiques irréconciliables. Tout au plus, peut-on remarquer que les nouveaux propriétaires sont devenus par la suite d’indéfectibles défenseurs de la Révolution, évidemment. Quant aux anciens propriétaires, leur ressentiment a pu durer longtemps, on ne peut pas s’en étonner. Et le ressentiment n’était pas que patrimonial à Linières.

Dans cette situation, la restauration monarchique n’a rien pu faire d’important pour faire bouger les choses. La conservation des biens acquis nationalement a été promise par Louis XVIII aux anciens révolutionnaires, comme faisant partie du prix à payer pour son retour sur le trône en 1814. La politique d’indemnisation ensuite par l’Etat des émigrés spoliés, n’a pas suffi à faire oublier les confiscations révolutionnaires. D’ailleurs, à ce titre, il semble qu’en mai 1829, Félicité Guyet a été reçue au château du Pally à Chantonnay, chez le marquis Alexis de Lespinay, pour s’y voir remettre sa part des indemnités versées par l’Etat en compensation des ventes en bien national des propriétés de son ex-mari, Charles de Lespinay. En effet, la loi du 27-3-1825, appelée par ses adversaires le « milliard des émigrés » parce qu’elle limitait ses indemnisations aux nobles spoliés, avait permis de verser en Vendée 15,2 millions de F. à 321 propriétaires.


(1) Archives de Vendée, Papiers de famille du général baron de Lespinay (1789-1920), familles alliées, succession de Guyet-Desfontaines : 44 J 16, acte d’adoption du 13-7-1824 de Guyet-Desfontaines.
(2) Fiche Coutot de Paris ancien : naissance de Marcellin Benjamin Desfontaines le 26 avril 1797 (erreur sur le jour : le 27).
(3) Inventaire des certificats de résidence de Mme Duvigier entre décembre 1792 et juillet 1795 Archives de la Vienne, dossier de Mme Duvigier : 1 Q 174 no 14.
(4) Le 8 septembre 1804 selon les Archives de Vendée, Papiers de famille du général baron de Lespinay (1789-1920), familles alliées, succession de Guyet-Desfontaines : 44 J 16, acte d’adoption du 13-7-1824. Un autre document donne la date de 1802, mais il ressort de ce que nous savons de la procédure judiciaire sur le divorce, que cette dernière date parait douteuse. Et il n’existe pas de fiche Coutot pour cet acte, qui a probablement eut lieu à Paris.

Emmanuel François, tous droits réservés 
Août 2010, complété en octobre 2018

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