juin 13, 2011

Le faux baron de Linières

On se souvient qu’au temps de Mazarin et du jeune Louis XIV, le châtelain de Linières s’appelait Legras ou Le Gras. C’était dans les années 1626-1685.

Anne Claude Legras, d’abord, avait acquis le domaine d’Élie de Goulaine, un protestant établi à Vieillevigne. En 1626 il donne procuration pour l’assise de Languiller (1). Sa fille Catherine se mariera avec un seigneur de la Verrie, René Langlois, qui avait acheté en 1666 Languiller sur la paroisse de Chauché. Une autre fille, Anne, se mariera avec René Gaborin, lui apportant plus tard le fief de Linières. Mais auparavant son fils Claude lui succédera comme seigneur de Linières.

Anne Legras et sa femme Jeanne Olivereau sont cités dans le registre paroissial de Saint-André-Goule-d’Oie. On a leur première trace sur le registre le 26 novembre 1635 (2), comme « chevalier de l’ordre, seigneur du Plessis Clain et de la Drollinière ». Puis dans un acte de baptême du 5 juin 1637 (3), l’épouse du seigneur de Linières est qualifiée par le curé de « hauste et puissante dame Janne Oliverau femme du haust et puissant messire Anne Legras chevalier de l’ordre du roy seigneur de la Linière et du Plessis Clain - - - et autres places ». C’est la première fois que nous voyons écrit le mot « Linière ». La notion de « chevalier de l’ordre du roi » indique une décoration dans le langage moderne. Celle de « seigneur » relève du domaine des civilités, et n’est pas porteuse, en soi, d’un titre nobiliaire. En revanche la qualification de « haust et puissant messire » était réservée par usage à un noble. Puis surtout, dans un autre acte du 21 octobre 1650 (4), le curé indique : « Claude Legras baron de Linière et Jeanne Olivereau Dame du Plessis Clain ». Il s’agit du baptême de Claude Parpaillon, probablement un employé des châtelains. Dans un autre document, Anne Legras est noté aussi comme seigneur du Plessis-Quelin, sans doute le « Plessis Clain » du registre de Saint-André, car à l’époque on écrivait « à l’oreille ».

Pourtant, Claude Legras, fils d’Anne, a été condamné en 1667 comme roturier, c’est à dire que ce serait un faux noble ou un noble usurpateur de titre.

Charles Colbert de Croissy
C’est ce que nous révèlent, dans leur rapport au roi Louis XIV sur l’état du Poitou, le marquis Charles Colbert de Croissy (frère du célèbre ministre), et Jacques Honoré Barentin. Intendants du Poitou et commissaires chargés de faire un état des lieux dans cette province fort perturbée par les guerres de religion, les deux hommes ont fait un travail sérieux sur l’état du clergé, des finances publiques et de la justice dans les années 1663 à 1669.

Ils firent imprimer en 1667, chez Antoine Mesmer, « imprimeur et libraire ordinaire du roi et de l’université à Poitiers, un Catalogue alphabétique des nobles de la généralité de Poitiers, maintenus et condamnés roturiers par Colbert, Barentin et Rouillé du Coudray, commissaires du roi, intendants en Poitou, avec les notes de Maupeou d’Ablieges leur successeur. » Ce document est maintenant accessible au public par internet. À la lettre L, pour l’élection de Mauléon (circonscription administrative de Châtillon/Sèvre), on lit :
Chauché : LE GRAS (Claude), seigneur de la Linière, condamné roturier.
Plus loin, dans un répertoire des faux nobles condamnés comme roturier, avec le montant de l’amende qui leur est infligée, on lit :
LE GRAS (Claude), sr de Linière ……….5 000 livres. La somme est très importante et parmi les plus élevées. Cela représentait le prix annuel de ferme d’une quinzaine de grandes métairies à cette époque. Elle est peut-être à l’origine des revers de fortune de la famille dans la deuxième moitié du 17e siècle. On verra en effet, la seigneurie de Linières saisie par les créanciers en 1686 (2). Déjà Anne Olivereau, l’épouse d’Anne Legras, l’acheteur de la seigneurie un peu avant 1626, avait signé en 1663 une reconnaissance de dette en faveur du prieur-curé de Saint-André, Pierre Moreau (3). Son fils Claude Legras en avait fait autant auprès du même en 1648 pour un montant de 224 livres (4).

En 1665 Anne Olivereau est l’épouse d’Anne Legras, seigneur de Linières. Ce dernier vivait encore en 1658 (aveu des Essarts à Thouars). En 1661 son fils, Claude Legras, est parrain, qualifié de seigneur de Linières et Plessis Clain. En 1667, c’est Claude Legras, qui a été condamné roturier. Anne Olivereau est présente au baptême de sa petite fille en 1662, Jeanne Langlois. En 1665 elle est probablement veuve. Son fils Claude se maria en 1677 avec Françoise Charbonneau.

Pour redresser les finances du royaume, un des moyens utilisés a été de lutter contre la fraude fiscale, notamment sur la taille, l’impôt principal. Les commissaires du roi cités plus haut indiquent que « ceux qui se commettent dans l'assiette de la taille et la confection des rôles sont en bien trop grand nombre. Le principal provient de la quantité de faux nobles, qui se maintiennent par la violence, et exemptent même leurs fermiers et parents, en sorte que la taille est payée par les plus misérables. » C’est que les nobles payaient l’impôt du sang (au temps des chevaliers), sinon une contrepartie financière, et étaient exonérés des impôts ordinaires.

Alors les commissaires du roi ont enquêté auprès de chaque famille bénéficiant du statut de noble dans le Poitou. Ils écrivent dans leur rapport : « Après avoir exécuté ce qui était des intentions du roy en la généralité de Tours, nous avons passé, suivant les ordres de S. M., [sa majesté] en celle de Poitiers, en laquelle nous avons premièrement vaqué au département de la taille, que nous avons fait encore avec plus d'exactitude, les éclaircissements que nous avons pris, l'année dernière, nous ayant servi à nous garantir de surprise. Et comme nous y avons encore trouvé le même abus, qui est que les plus riches et les plus puissants s'exemptent de la taille, sous prétexte de différents privilèges de noblesse ou d'offices imaginaires, pour y remédier et travailler en même temps à l'exécution de l'arrêt du Conseil qui nous ordonne de connaître des malversations commises par le traitant des taxes faites ou à faire sur les usurpateurs de noblesse, nous avons fait donner assignation, par-devant nous, à tous ces prétendus exempts. Et la plus grande partie ayant comparu et représenté leurs titres, soit de noblesse ou d'autre prétendue cause d'exemption, assisté de personnes fort intelligentes, et qui connaissent parfaitement les familles de noblesse de la province, et de cette sorte, sans qu'il en ait rien coûté aux parties pour leurs expéditions, ni qu'ils aient été obligés de faire plus d'un jour ou deux de séjour auprès de nous, nous pourrons informer S. M., aussitôt que notre procès-verbal sera fini, quels sont les véritables gentilshommes de la province et combien il y en a, combien de douteux et combien de véritables usurpateurs. Et on prétend justifier que de douze cents qui se disent nobles, il n'y en a pas plus de deux cents. » Cette proportion est quand même surprenante.

Pour la petite histoire, Jonas Royrand, vivant sur le petit fief du Coudray dans la paroisse de Saint-André-Goule-d’Oie, a été maintenu noble par sentence du 24 septembre 1667, comme ses homonymes de la Roussière de Saint-Fulgent. De même, Alexandre de Laheu, seigneur du Coin (Saint-André) et de la Burnière (Chavagnes) a été maintenu noble par sentence de M. Rouillé du Coudray, du 24-3-1670. Leurs fiefs étant pourtant bien plus petits que celui de Linières. Et il en a été de même pour le terrible seigneur de Saint-Fulgent, le baron René Bertrand, maintenu noble par sentence du 24 septembre 1667.

Conseil du roi

Cette enquête sur les titres de noblesse sortait de l’ordinaire et leurs auteurs ont pris soin de se référer à un arrêt du Conseil du roi, (instance permanente de consultation auprès du roi, divisée en plusieurs formations) leur ordonnant de connaître des malversations, pour court-circuiter les procédures judiciaires habituelles. C’est normalement, en effet, la Cour des Aides, tribunal en matière fiscale, qui était compétente pour examiner les titres de noblesse. Les rapporteurs se justifient en écrivant au roi : « Ainsi ce travail étant continué, on en tirera deux fruits fort considérables : le premier, que tous les usurpateurs seraient imposés à la taille, au soulagement des misérables et au grand avantage du recouvrement ; en second lieu, que S. M. pourrait tirer, en fort peu de temps, une très grande somme pour les amendes à quoi les usurpateurs sont sujets pour avoir injustement joui des privilèges et exemptions ; tandis que si la cour des Aides continue à instruire et juger ces affaires, les gentilshommes qui n'auront pas le moyen d'y venir plaider déchoiront de la noblesse qui leur est naturelle, et les véritables usurpateurs, soit par la connivence des traitants, avec lesquels ils s'accommodent, ou par d'autres voies, seront maintenus dans leurs usurpations par des arrêts contradictoires, et le remède que S. M. aura voulu apporter à cet abus n'aura servi qu'à l'augmenter. »

Il faut dire que dans le même rapport, les auteurs critiquent vivement le fonctionnement de la justice, manquant de personnel compétent, voire honnête dans beaucoup de cas. Ils mettent aussi en cause tant le fonctionnement du présidial de Poitiers que l’empilement des subdivisions judiciaires dans la généralité du Poitou et l’institution des « justices de villages », inféodées aux seigneurs locaux. Ils sont donc les premiers, dans cette affaire d’usurpation de noblesse, à recommander au roi de se méfier de la justice pour résoudre le problème. Mais la résistance de cette corporation de magistrats aux réformes sera telle, qu’il faudra attendre la Révolution pour penser un nouvel ordre plus rationnel en ce domaine et commencer à le mettre en œuvre.

Nous avons là un exemple concret de la reprise en main des administrations par le pouvoir central, qu’a opérée Louis XIV, ce que certains livres d’histoire appellent le renforcement du pouvoir absolu du roi. Après les guerres de religion, quelques dizaines d’années plus tôt, et la Fronde (1648 – 1653, qui a été une révolte de la noblesse contre le roi pendant sa minorité), Louis XIV avait entrepris cette reprise en main des affaires. La vérification des titres de noblesse, entreprise systématiquement, s’explique aussi dans ce contexte.

Ainsi, au fil des siècles, ont donc défilé à Linières différents types de nobles, y compris pour l’heure, un faux. Pour ne pas jeter le discrédit sur la « corporation », indiquons tout de suite qu’il fut probablement le seul parmi eux.

Cette condamnation de Claude Legras n’a pas empêché qu’on lise dans le registre paroissial en 1670, à nouveau : « chevalier seigneur de Linière ». Pour le prieur écrivant son registre, cela n’avait sans doute pas d’importance et pourquoi irait-il demander ses titres de noblesse à l’un de ses paroissiens ? Le notaire de Saint-Fulgent à la même époque reste concret. Décrivant les confrontations du tènement voisin de le Bergeonnière, il évoque les « murailles de Linière, jadis Drollinière … » (8).

Claude Legras fit l’aveu de son fief en 1672. L’aveu était une obligation attachée à la terre, qui s’imposait au propriétaire quel qu’il soit (y compris à un ecclésiastique par exemple). Il s’est marié avec Françoise Charbonneau, le 6 septembre 1677. Elle était la fille du défunt Gabriel Charbonneau, chevalier de Saint-Symphorien sur la paroisse de la Bruffière, dont elle était originaire. Son père possédait aussi la châtellenie de Chambretaud. La famille Charbonneau remonte à 1250 et s’est éteinte au XVIIe siècle. « Cette maison est une bonne noblesse du Bas-Poitou » indiquent les auteurs du rapport sur l’état du Poitou à Louis XIV. Quand Françoise Charbonneau, la châtelaine de Linières devenue veuve, se remaria dans l’église de Saint-André-Goule-d’Oie le 26 février 1685 (9), son nouvel époux, René Bechillon, seigneur de la Girardière, avait été maintenu noble par sentence du 20 septembre 1667.

Quinze après la publication du présent article, un internaute du Maine-et-Loire, J. Morillon, nous a livré le résultat de ses recherches sur la famille des Legras d’Anjou devenu possesseur de Linières à Chauché. Elles permettent de mieux cerner la décision des commissaires du roi.

D’abord l’acte de mariage en 1626 d'Anne Legras (orthographe à Saint-André-Goule-d'Oie) et de Jeanne Olivereau, à Angers, qualifie Anne Le Gras (orthographe en Anjou) « d’écuyer sieur du Plessis, fils de défunt messire Antoine Le Gras, vivant chevalier, et de défunte honorable demoiselle Anne Davy » (10). Le marié était paroissien de Saint-Aubin-de-Luigné où se trouvait le château familial de la Fresnaye. L’évêque d’Angers avait dispensé les époux de la publication des deux derniers bancs de leur projet de mariage. Seul le premier a été publié en l’église de Saint-Aubin-de-Luigné et à Angers. Ensuite, le neveu d’Anne Legras, Antoine Legras comme son grand-père, fera réaliser l'arbre généalogique de la famille. Lors des recherches sur la noblesse pour la généralité de Tours, il précise le 17 septembre 1667, qu'outre son fils Balthazar, « il connaît de sa Maison Claude Le Gras, seigneur du Plessis Glain et de Linières » (11). Enfin, le Cabinet des Titres de d'Hozier montre que les Legras de Linières sont de très ancienne noblesse, issue de Bretagne, et arrivée dans les Mauges, à Beaupréau, avant 1300 (probablement vers 1100). Dans l’arbre généalogique daté de 1632, Anne Legras et sa femme Jeanne Olivereau sont bien mentionnés (12). 

Château de la Fresnaye à Saint-Aubin-de-Luigné












En Vendée, Roland Le Gras, capitaine de la Chaize-le-Vicomte pour Jean de la Trémoïlle, descend lui aussi de cette Maison (13). De plus, à Moutiers-sur-le-Lay, la Couffardière était une possession qu’un Guillaume Le Gras a vendue à Jean Clémenceau (aïeul du « tigre ») en 1519 (14). On aimerait en savoir plus sur cette Coussardière.

1626 est l’année du mariage d'Anne Legras et de Jeanne Olivereau et aussi celle où il donne procuration pour l’assise de Languiller concernant la Drollinière. Parmi les témoins au mariage, on a Pierre de Pierres, écuyer seigneur de la Porte. Or le grand-père de Jeanne Olivereau, né vers 1540, s’appelait René ou Guy de Pierres, fils de René de Pierres qui avait été seigneur de la Drollinière après avoir épousé Claude Foucher (voir notre article publié sur ce site : Les seigneurs de Linières aux XVe et XVIe siècles). La Drollinière était à vendre, Anne Legras l’acheta.

La famille des Olivereau s’est éteinte à la fin du XVIIe siècle. Jeanne Olivereau était la fille de Claude Olivereau, seigneur du Boistissandeau au sud d’Ardelay. Ce dernier avait succédé à son père, René Olivereau, et terminé la construction du château actuel commencée par son père. Celui-ci était mort dans une rixe familiale le 22 octobre 1622. C’est Guillaume Olivereau, né vers 1381, qui était venu s’installer au Boistissandeau, par son mariage avec la dame du lieu, Marguerite du Grazay.

Château du Boistissandeau

Claude, le frère de Jeanne Olivereau, mourut en 1641 des suites d’un duel avec le seigneur d’Ardelay pour une question de droit d’enterrement dans l’église d’Ardelay. Sa veuve, Marie de Hillerain reçut de sa belle-sœur Jeanne Olivereau, avec l’assistance de son mari, Anne Legras, baron du Plessis Clain (est-il écrit dans l’acte du 8 décembre 1641 du notaire des Herbiers, Renard) ses droits sur la terre du Boistissandeau et l’autorisation de faire passer la possession du château à sa propre famille (15). Ce qu’elle fit, et en 1674 Jean Baptiste de Hillerin devenait seigneur du Boistissandeau. C’était le fils du deuxième mariage de son demi-frère, Pierre de Hillerin, en 1613 avec Catherine Licquel. 

L’accès à la documentation de la famille Legras en Anjou nous fournit des informations complémentaires sur ceux de Linières. Le Plessis-Glain (ou Plessis-Glen) était une seigneurie située, avec ses terres, à cheval sur les communes de Saint-Julien-de-Concelles et du Loroux-Bottereau en Loire-Atlantique. On connaît ses possesseurs (16), parmi lesquels Jacques Davy, docteur en droit, avocat au parlement de Bretagne et père d’Anne Davy. Celle-ci l’apporta en dot à Claude Simon, seigneur de la Saulaye et de Vritz, son premier mari (ligueur avec le duc de Mercœur), puis par son second mariage, à Antoine Legras (17). En hérite leur fils, Anne Legras (de Saint-André-Goule-d’Oie), puis son fils Claude Legras, qui le revendra à Charles Martel avant 1674 (18), ou subira une saisie des créanciers, les deux versions existent dans la documentation consultée.

Le père d’Anne Legras, Antoine, aurait été honoré du collier de l'Ordre du Roy et aurait été premier gentilhomme de la chambre du duc de Montpensier (19). Son fils, Claude, seigneur de Linière et du Plessis-Clain, fut apparemment garde du corps du roi, ayant servi près de la personne de Sa Majesté (20). Mais un décret d’emprisonnement du 16 février 1675 fut pris à son encontre et à celle de son valet Martineau. Il avait été réclamé par son cousin, Antoine Le Gras, et sa fille, pour des raisons qu’on ignore (21). « La prise de corps » était à l’époque plus fréquente qu’aujourd’hui en matière civile et on subodore un conflit d’ordre financier. Claude Legras, à cette date, se faisait saisir son domaine de Saint-André (22). Cela prouve au moins une mésentente familiale, suffisante peut-être pour que le chef de famille, Antoine Le Gras, se refuse à fournir à son cousin les titres de famille. La condamnation de ce dernier en 1667 comme roturier par les commissaires du roi en Poitou, telle qu’elle est publiée, n’indique pas sa motivation, soit comme roturier usurpant l’état de noblesse, soit comme noble usurpant le titre de baron ou autre, les deux cas étaient punissables des mêmes sanctions. Or manifestement les preuves ont fait défaut à Claude Legras pour prouver son état de noblesse. Par ailleurs, nous n’avons pas trouvé trace de l’usurpation d’un titre de sa part, contrairement à son père. 

Ainsi, dans le contrat de mariage de René Gaborin en 1651 avec sa fille, Anne Legras s’était dit premier gentilhomme du duc d’Orléans, oncle du roi (23). Or aucune preuve n’a été trouvée de cette charge. A-t-il été vaniteux et jaloux de n’être que le benjamin de la famille ? Car une ordonnance du 6 novembre 1648 du Conseil privé du roi, dans un procès d’Anne Legras contre Petiteau, un marchand de Nantes, avait rappelé au seigneur de Linières son obligation de communiquer « les preuves justificatives de ses qualités et jusque à ce, défense à lui de les prendre » (24). Les soupçons d’usurpation de titre de baron ou de comte à son encontre posaient problème à la justice.

Quand René Langlois, seigneur de la Verrie, et Catherine Legras, son épouse originaire de Linières, baptisèrent en 1677 à Saint-Sébastien en Loire-Atlantique, leur fils René Marie Langlois, le parrain est Balthazar Le Gras, seigneur de l'Augardière à Andrezé dans le Maine-et-Loire (25). La Maison Le Gras s'est éteinte à la fin du XVIIe siècle. Toutes les branches partant en quenouille, les seigneuries ont été redistribuées aux familles alliées. Il ne restera plus que l'Augardière à Andrezé, en ruine en 1690, avec Catherine Le Gras, veuve et poursuivie par ses créanciers. Elle devra en effet supporter les créances de toutes les branches Legras, outre celles de son mari, René de la Vallée, celles de son père Antoine et celles d’Anne Legras mariée à René Gaborin. Les terres et la seigneurie seront vendues en 1697 à Joseph Duboys d'Argonne, puis en 1723 aux Ribault de Lisle, colons de Saint-Domingue, qui, entre 1777 et 1791, vendront les pierres et les appareillages du château pour la construction du collège de Beaupréau. S'il restait quelques pans de murs à la sortie de la guerre de Vendée, les pierres auront servi à reconstruire les métairies alentour, voire des maisons du bourg d'Andrezé, incendiées par les colonnes infernales. En 1834, ce n'était plus qu'une métairie, et actuellement des résidences de particuliers (26).

Pour terminer, on ne peut pas s’empêcher de revenir sur le motif de la transformation du nom de Drollinière en Linière vers 1635 par le nouveau propriétaire, Anne Legras. Il était plus facile de se prétendre baron de Linières que baron de la Drollinière, titre qui n’avait jamais été porté auparavant, comme pouvaient le montrer les documents concernant ce fief, conservés au château des Essarts et aux logis de Languiller et la Boutarlière à Chauché. À cette époque, le suzerain des Essarts n’habitait pas sur place, la baronnie faisant partie des domaines d’une princesse royale de Savoie, après l’avoir été de la maison de Lorraine. Seuls des fonctionnaires locaux de la baronnie, avec qui on pouvait sans doute s’arranger, pouvaient soulever des difficultés. En donnant un nouveau nom au fief de la Drollinière, Anne Legras pouvait mieux brouiller les pistes sur son titre prétendu de baron. Jusqu’ici nous n’avions aucune explication sur le motif du changement de nom de la Drollinière par Anne Legras. Maintenant nous en avons un, très probable.


(1) Procuration du 15-7-1626 d’Anne Legras pour l’assise de Languiller, chartrier de la Rabatelière : 150 J/C 17.
(2) Baptême du 26-11-1635 de Catherine Legras, Archives départementales de Vendée, registre paroissial de Saint-André-Goule-d’Oie, vue 91/247.
(3) Baptême du 5-6-1637 d’Anne Cossay, Archives départementales de Vendée, registre paroissial de Saint-André-Goule-d’Oie, vue 96/247.
(4) Baptême du 21-10-1650 de Claude Parpaillon, Archives départementales de Vendée, registre paroissial de Saint-André-Goule-d’Oie, vue 137/247.
(5) Foi et hommage du 16-3-1686 de Linières à Languiller pour les moulins et la moitié de l’étang : 150 J/C 17.
(6) Inventaire après-décès en 1666 du mobilier, vaisselle, linge et papiers de Pierre Moreau, Archives de Vendée, chartrier de Roche-Guillaume, famille Moreau : 22 J 29, page 54 et 72.
(7) ibid. page 90.
(8) Archives de Vendée, chartrier de Roche-Guillaume, famille Moreau : 22 J 29, déclarations roturières diverses de Pierre Moreau vers 1675.
(9) Mariage du 26-2-1685 de Françoise Charbonneau avec Renné Bechillon, Archives départementales de Vendée, registre paroissial de Saint-André-Goule-d’Oie, vue 82/175.
(10) Mariage du 2-7-1626 d’Anne Le Gras et de Jeanne Olivereau, Archives départementales du Maine-et-Loire, paroisse de Saint-Denis d’Angers : BMS, 1752-1678, vue 130/627
(11) Gallica.fr, Recherche de la noblesse dans la généralité de Tours en 1666, procès-verbaux de comparution, publiés et annotés par l'abbé Em. - Louis Chambois et Paul de Farcy, 1895.
(12) Cabinet des Titres de d'Hozier, Grandiere-Grassé - Arbre de la Maison Le Gras pages 161-164).
(13) L. de La Boutetière sur la grâce du roi pour Odon Bertran (château de Moutiers/Lay), Notes dans l’annuaire d’émulation de la Vendée, 1875, page 34.
(14) Dictionnaire géographique et topographique de la Vendée - Canton de la Roche sur Yon, page 248.
(15) Rome, Archives des frères de Saint-Gabriel, chapelle du Boistissandeau. Commentaires de T. Heckmann.
(16) Annales de la Société académique de Nantes et du département de la Loire Inférieure 1859, pages 536-537.
(17) Histoire généalogique de la Maison de L’Esperonnière, … Théodore Courtaux 1889 - Famille Simon pages 153 à 159.
(18) Aveux rendus à Charles Martel chevalier, seigneur du Plessis Glain 1674, Inventaire sommaire des archives départementales de Loire Inférieure antérieures à 1790 par Léon Maître T4, 1884, page 83.
(19) Merci à J. Morillon, qui a trouvé ces informations.
(20) Cf. Note 11, page 373.
(21) Archives départementales du Maine-et-Loire, Notes d’Audouys, E 3108.
(22) Saisie du 28-9-1675 de la Terre de Linières, Archives départementales de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/C 17.
(23) Gallica.fr, Nouveau d’Hozier, Fueillée (La)-Gailliet, Gaborin, mariage, page 143.
(25) Baptême du 21-6-1677 de René Marie Le Gras, Archives de Loire-Atlantique, registre paroissial de Saint-Sébastien, vue 224/642.
(26) Cf. Note 19.


Emmanuel François
Juin 2011, complété en février 2026

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