On se souvient qu’au temps de Mazarin et du jeune Louis XIV, le châtelain
de Linières s’appelait Legras ou Le Gras. C’était dans les années 1626-1685.
Anne Claude Legras, d’abord, avait acquis le domaine d’Élie de Goulaine,
un protestant établi à Vieillevigne. En 1626 il donne procuration pour
l’assise de Languiller (1). Sa fille
Catherine se mariera avec un seigneur de la Verrie, René Langlois, qui avait
acheté en 1666 Languiller sur la paroisse de Chauché. Une autre fille, Anne, se mariera avec René Gaborin, lui apportant
plus tard le fief de Linières. Mais auparavant son fils Claude lui succédera
comme seigneur de Linières.
Anne Legras et sa femme Jeanne Olivereau sont cités dans le registre
paroissial de Saint-André-Goule-d’Oie. On a leur première trace sur le registre le 26 novembre 1635 (2),
comme « chevalier de l’ordre, seigneur du Plessis Clain et de la
Drollinière ». Puis dans un
acte de baptême du 5 juin 1637 (3), l’épouse du seigneur de Linières est
qualifiée par le curé de « hauste et puissante dame Janne Oliverau
femme du haust et puissant messire Anne Legras chevalier de l’ordre du roy seigneur de la Linière et du Plessis Clain - - - et autres places ».
C’est la première fois que nous voyons écrit le mot « Linière ». La
notion de « chevalier de
l’ordre du roi » indique une
décoration dans le langage moderne. Celle
de « seigneur » relève du domaine des civilités, et n’est pas
porteuse, en soi, d’un titre nobiliaire. En revanche la qualification de
« haust et puissant messire » était réservée par usage à un
noble. Puis surtout, dans un autre acte du 21 octobre 1650 (4), le curé
indique : « Claude Legras baron de Linière et Jeanne Olivereau Dame du Plessis Clain ». Il
s’agit du baptême de Claude Parpaillon, probablement un employé des châtelains.
Dans un autre document, Anne Legras est noté aussi comme seigneur du
Plessis-Quelin, sans doute le « Plessis Clain » du registre de
Saint-André, car à l’époque on écrivait « à l’oreille ».
Pourtant, Claude Legras, fils d’Anne, a été condamné en 1667 comme roturier, c’est à dire que ce serait un faux noble ou un noble usurpateur de titre.
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Charles Colbert de Croissy
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Chauché : LE GRAS (Claude), seigneur de la Linière, condamné roturier.
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Conseil du roi |
Claude Legras fit l’aveu de son fief
en 1672. L’aveu était une obligation attachée à la terre, qui s’imposait au
propriétaire quel qu’il soit (y compris à un ecclésiastique par exemple). Il
s’est marié avec Françoise Charbonneau, le 6 septembre 1677. Elle était la
fille du défunt Gabriel Charbonneau, chevalier de Saint-Symphorien sur la
paroisse de la Bruffière, dont elle était originaire. Son père possédait aussi
la châtellenie de Chambretaud. La famille Charbonneau remonte à 1250 et s’est
éteinte au XVIIe siècle. « Cette
maison est une bonne noblesse du Bas-Poitou » indiquent les auteurs du
rapport sur l’état du Poitou à Louis XIV. Quand
Françoise Charbonneau, la châtelaine de Linières devenue veuve, se remaria dans
l’église de Saint-André-Goule-d’Oie le 26 février 1685 (9), son nouvel époux,
René Bechillon, seigneur de la Girardière, avait été maintenu noble par sentence du 20 septembre 1667.
Quinze après la publication du présent article, un internaute du Maine-et-Loire, J. Morillon, nous a livré le résultat de ses recherches sur la famille des Legras d’Anjou devenu possesseur de Linières à Chauché. Elles permettent de mieux cerner la décision des commissaires du roi.
D’abord l’acte de mariage en 1626 d'Anne Legras (orthographe à Saint-André-Goule-d'Oie) et de Jeanne Olivereau, à Angers, qualifie Anne Le Gras (orthographe en Anjou) « d’écuyer sieur du Plessis, fils de défunt messire Antoine Le Gras, vivant chevalier, et de défunte honorable demoiselle Anne Davy » (10). Le marié était paroissien de Saint-Aubin-de-Luigné où se trouvait le château familial de la Fresnaye. L’évêque d’Angers avait dispensé les époux de la publication des deux derniers bancs de leur projet de mariage. Seul le premier a été publié en l’église de Saint-Aubin-de-Luigné et à Angers. Ensuite, le neveu d’Anne Legras, Antoine Legras comme son grand-père, fera réaliser l'arbre généalogique de la famille. Lors des recherches sur la noblesse pour la généralité de Tours, il précise le 17 septembre 1667, qu'outre son fils Balthazar, « il connaît de sa Maison Claude Le Gras, seigneur du Plessis Glain et de Linières » (11). Enfin, le Cabinet des Titres de d'Hozier montre que les Legras de Linières sont de très ancienne noblesse, issue de Bretagne, et arrivée dans les Mauges, à Beaupréau, avant 1300 (probablement vers 1100). Dans l’arbre généalogique daté de 1632, Anne Legras et sa femme Jeanne Olivereau sont bien mentionnés (12).
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Château de la Fresnaye à Saint-Aubin-de-Luigné |
En Vendée, Roland Le Gras, capitaine de
la Chaize-le-Vicomte pour Jean de la Trémoïlle, descend lui aussi de cette
Maison (13). De plus,
à Moutiers-sur-le-Lay, la
Couffardière était une possession qu’un Guillaume Le Gras a vendue à Jean
Clémenceau (aïeul du « tigre ») en 1519 (14). On aimerait en savoir
plus sur cette Coussardière.
1626 est l’année du mariage d'Anne
Legras et de Jeanne Olivereau et aussi celle où il donne procuration pour
l’assise de Languiller concernant la Drollinière. Parmi les témoins au mariage,
on a Pierre de Pierres, écuyer seigneur de la Porte. Or le grand-père de Jeanne
Olivereau, né vers 1540, s’appelait René ou Guy de Pierres, fils de René de
Pierres qui avait été seigneur de la Drollinière après avoir épousé Claude Foucher (voir notre article publié
sur ce site : Les seigneurs de Linières aux XVe et
XVIe siècles). La Drollinière était à vendre, Anne Legras
l’acheta.
La famille des Olivereau s’est éteinte à la fin du XVIIe siècle. Jeanne Olivereau était la fille de Claude Olivereau, seigneur du Boistissandeau au sud d’Ardelay. Ce dernier avait succédé à son père, René Olivereau, et terminé la construction du château actuel commencée par son père. Celui-ci était mort dans une rixe familiale le 22 octobre 1622. C’est Guillaume Olivereau, né vers 1381, qui était venu s’installer au Boistissandeau, par son mariage avec la dame du lieu, Marguerite du Grazay.
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Château du Boistissandeau
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Claude, le frère de Jeanne
Olivereau, mourut en 1641 des suites d’un duel avec le seigneur d’Ardelay pour
une question de droit d’enterrement dans l’église d’Ardelay. Sa veuve, Marie de
Hillerain reçut de sa belle-sœur Jeanne Olivereau, avec l’assistance de son mari,
Anne Legras, baron du Plessis Clain (est-il écrit dans l’acte du 8
décembre 1641 du notaire des Herbiers, Renard) ses droits sur la terre
du Boistissandeau et l’autorisation de faire passer la possession du château à
sa propre famille (15). Ce qu’elle fit, et en 1674 Jean Baptiste de Hillerin
devenait seigneur du Boistissandeau. C’était le fils du deuxième mariage de son
demi-frère, Pierre de Hillerin, en 1613 avec Catherine Licquel.
L’accès à la documentation de la
famille Legras en Anjou nous fournit des informations complémentaires sur ceux
de Linières. Le
Plessis-Glain (ou Plessis-Glen) était une seigneurie située, avec ses terres, à
cheval sur les communes de Saint-Julien-de-Concelles et du Loroux-Bottereau en
Loire-Atlantique. On connaît ses possesseurs (16), parmi lesquels Jacques Davy,
docteur en droit, avocat au parlement de Bretagne et père d’Anne Davy. Celle-ci
l’apporta en dot à Claude Simon, seigneur de la Saulaye et de Vritz, son
premier mari (ligueur avec le duc de Mercœur), puis par son second mariage, à
Antoine Legras (17). En hérite leur fils, Anne Legras (de
Saint-André-Goule-d’Oie), puis son fils Claude Legras, qui le revendra à
Charles Martel avant 1674 (18), ou subira une saisie des créanciers, les deux
versions existent dans la documentation consultée.
Le père d’Anne Legras, Antoine, aurait été honoré du collier de l'Ordre du Roy et aurait été
premier gentilhomme de la chambre du duc de Montpensier (19). Son fils, Claude,
seigneur de Linière et du Plessis-Clain, fut apparemment garde du corps du roi,
ayant servi près de la personne de Sa Majesté (20). Mais un décret
d’emprisonnement du 16 février 1675 fut pris à son encontre et à celle de son
valet Martineau. Il avait été réclamé par son cousin, Antoine Le Gras, et sa
fille, pour des raisons qu’on ignore (21). « La prise de corps »
était à l’époque plus fréquente qu’aujourd’hui en matière civile et on subodore
un conflit d’ordre financier.
Claude Legras, à cette date, se faisait saisir son domaine de Saint-André (22). Cela
prouve au moins une mésentente familiale, suffisante peut-être
pour que le chef de famille, Antoine
Le Gras, se refuse à fournir à son cousin les titres de famille. La condamnation de ce dernier en 1667 comme
roturier par les commissaires du roi en Poitou, telle qu’elle est publiée,
n’indique pas sa motivation, soit comme roturier usurpant l’état de noblesse,
soit comme noble usurpant le titre de baron ou autre, les deux cas étaient
punissables des mêmes sanctions. Or manifestement les preuves ont fait défaut à Claude Legras pour prouver son
état de noblesse. Par ailleurs, nous n’avons pas trouvé trace de l’usurpation d’un
titre de sa part, contrairement à son père.
Ainsi, dans le
contrat de mariage de René Gaborin en 1651 avec sa fille, Anne Legras s’était
dit premier gentilhomme du duc d’Orléans, oncle du roi (23). Or aucune preuve
n’a été trouvée de cette charge. A-t-il été vaniteux et jaloux de n’être que le
benjamin de la famille ? Car une ordonnance du 6 novembre 1648 du
Conseil privé du roi, dans un procès d’Anne Legras contre Petiteau, un marchand
de Nantes, avait rappelé au seigneur de Linières son obligation de communiquer
« les preuves justificatives de ses qualités et jusque à ce, défense à lui
de les prendre » (24). Les soupçons d’usurpation de titre
de baron ou de comte à son encontre posaient problème à la justice.
Quand René Langlois, seigneur de la
Verrie, et Catherine Legras, son épouse originaire de Linières,
baptisèrent en 1677 à Saint-Sébastien en Loire-Atlantique, leur fils René Marie
Langlois, le parrain est Balthazar Le Gras, seigneur de l'Augardière à Andrezé
dans le Maine-et-Loire (25). La Maison Le Gras s'est éteinte à la fin du XVIIe
siècle. Toutes les branches partant en quenouille, les seigneuries ont été
redistribuées aux familles alliées. Il ne restera plus que l'Augardière à
Andrezé, en ruine en 1690, avec Catherine Le Gras, veuve et poursuivie par ses
créanciers. Elle devra en effet supporter les créances de toutes les branches
Legras, outre celles de son mari, René de la Vallée, celles de son père Antoine
et celles d’Anne Legras mariée à René Gaborin. Les terres et la seigneurie
seront vendues en 1697 à Joseph Duboys d'Argonne, puis en 1723 aux Ribault de
Lisle, colons de Saint-Domingue, qui, entre 1777 et 1791, vendront les pierres
et les appareillages du château pour la construction du collège de Beaupréau.
S'il restait quelques pans de murs à la sortie de la guerre de Vendée, les
pierres auront servi à reconstruire les métairies alentour, voire des maisons
du bourg d'Andrezé, incendiées par les colonnes infernales. En 1834, ce n'était
plus qu'une métairie, et actuellement des résidences de particuliers (26).
Pour terminer, on ne peut pas
s’empêcher de revenir sur le motif de la transformation du nom de Drollinière
en Linière vers 1635 par le nouveau propriétaire, Anne Legras. Il était plus
facile de se prétendre baron de Linières que baron de la Drollinière, titre qui
n’avait jamais été porté auparavant, comme pouvaient le montrer les documents
concernant ce fief, conservés au château des Essarts et aux logis de Languiller
et la Boutarlière à Chauché. À cette époque, le suzerain des Essarts n’habitait
pas sur place, la baronnie faisant partie des domaines d’une princesse royale
de Savoie, après l’avoir été de la maison de Lorraine. Seuls des fonctionnaires
locaux de la baronnie, avec qui on pouvait sans doute s’arranger, pouvaient
soulever des difficultés. En donnant un nouveau nom au fief de la Drollinière,
Anne Legras pouvait mieux brouiller les pistes sur son titre prétendu de baron. Jusqu’ici nous
n’avions aucune explication sur le motif du changement de nom de la Drollinière
par Anne Legras. Maintenant nous en avons un, très probable.
Emmanuel François
Juin 2011, complété en février 2026
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