mercredi 2 novembre 2011

Isaure Chassériau

Charlotte Berthe Isaure Chassériau est la fille, née en 1820, d’Adolphe Chassériau et d’Emma Duval. Les métayers de Linières ne l’ont pas vraiment connue. Elle est morte, à l’âge de 34 ans, avant sa mère et c’est son fils, Marcel de Brayer qui a hérité directement de sa grand-mère du domaine de Linières. A priori, sa postérité se résume essentiellement à son portrait peint par son oncle Amaury-Duval, qui valut à l’artiste une médaille de première classe au salon de 1839. Il est exposé maintenant au musée des Beaux-arts de Rennes. A sa mort, elle laissa un fils unique, Marcel de Brayer, qui fut maire de Saint-André-Goule-d’Oie, reconstruisit un nouveau château à Linières et publia un livre de poésies, tout à fait intéressant, quelques jours avant sa mort, à l’âge de 33 ans.

Une petite enfance au milieu des difficultés


Jean Auguste Barre : Guyet-Desfontaines 
(musée de la monnaie)
Isaure Chassériau a fait partie d’une famille très riche de talents, de sentiments et d’argent, constituée par sa mère, le deuxième mari de celle-ci, Marcellin Guyet-Desfontaines, son oncle Amaury-Duval, et son fils Marcel. Avec eux, l’histoire des propriétaires de Linières de 1830 à 1885 est totalement parisienne au début, pour devenir de plus en plus vendéenne à la fin de la période, avec les parisiens de Vendée que furent Marcel de Brayer et Amaury-Duval. Dans cette brillante famille, quelle fut la place d’Isaure Chassériau ?

Sa mère était la fille d’Amaury Duval, breton d’origine, qui débuta comme avocat à Rennes, commença une carrière de diplomate avant la Révolution, puis bifurqua vers le ministère de l’Instruction publique pour devenir ensuite directeur des Beaux-arts au ministère de l’Intérieur. Sympathisant de la Révolution, fidèle de Napoléon, il fut mis en retraite par la Restauration monarchique. Hommes de lettres, il fut secrétaire de l’académie des Inscriptions et belles lettres et rédigea de nombreux articles, notamment à la Décade Philosophique. Son frère, Alexandre Duval, fut un dramaturge à la mode, ce qui lui valut d’être élu à l’Académie Française. Un autre frère travailla comme lui dans l’administration des Beaux-arts et publia un livre d’Histoire. Amaury-Duval se maria avec Jacqueline Rose Tardy, originaire de l’Allier. Elle fréquenta le salon littéraire de son amie Sophie Gay (1). Elève du peintre Girodet, elle s’adonna à la peinture, puis l’abandonna pour élever ses deux enfants. Emma naquit en 1799 et Amaury en 1808. Jacqueline Duval est morte le 29 octobre 1823, à l’âge de 49 ans.

Emma Duval épousa à l’âge de 18 ans Adolphe Chassériau. Il venait de démissionner de l’armée et se lançait dans l’édition. Il n’a pas connu sa mère, tuée dans les combats de la Révolution à Lyon, ni son père, exilé en Angleterre à cause de ses opinions royalistes. Trois ans après leur mariage, Emma mit au monde leur fille Isaure. Les affaires d’édition de son père tournèrent à la faillite et il se trouva avec des dettes impossibles à rembourser. Pour se refaire, il quitta sa femme et sa fille et partit en Amérique du sud. C’est alors qu’en 1824, quelques mois après le décès de sa mère, Emma, dépourvue de ressources, retourna avec sa fille habiter chez son père, au 15 quai Conti, un logement de fonction de l’Académie.

Isaure fut donc abandonnée par son père à l’âge de quatre ans. Certes, on a dû lui présenter sa fuite en Amérique de manière intelligente, quand on connaît sa mère. Mais en ce domaine, qui peut savoir ce qu’elle a ressenti et les explications qu’elle s’est données ? De toute façon, cette absence n’a pu que la marquer, sans doute profondément.

Chez son grand-père elle fit la connaissance de son oncle Amaury, âgé alors de seize ans. L’affection qui l’a lia avec lui a dû compter dans la formation de sa personnalité. Sa mère débordait d’amour, mais son caractère entier n’a pas dû être toujours facile pour elle. Le jeune homme, la grande sœur et la petite fille ont noué des liens que la mort seule brisera, nous le verrons plus loin.

Jean Auguste Barre A. Dumas 
(musée de la monnaie)
Pour vivre, Emma Chassériau donna des leçons de chant et des cours de piano et vendit des sacs de fantaisie qu’elle confectionnait elle-même. Malgré cette peine, toujours pleine d’énergie, elle était prête à courir au théâtre le soir, pour peu qu’un ami lui envoie des billets. Sinon elle passait la soirée à la maison où des amis venaient la voir. Emma Chassériau organisa des réunions chez son père, aidée par les Nodier (2), et où elle fit ses « mardis ». L’on y chantait et dansait et l’on recevait des artistes amis : Delphine Gay, la fille de Sophie, future Mme de Girardin (3), Alexandre Dumas (4), Delacroix (5), Ziégler (6), Brizeux (7), les Jal (8), etc.

Comme pour sa mère, les Guyet de Vendée firent partie de sa nouvelle famille, celle de son beau-père Guyet-Desfontaines. Ainsi on la voit assister à Saint-Fulgent au mariage, en compagnie de sa mère Emma Guyet, le 14 octobre 1833, de Narcisse Hyacinthe Legras de Grandcourt avec Agathe Elise Emilie Martineau. Et elle a signé au-dessus de la signature de sa mère. 

Mais le destin de sa mère prit un tour inattendu après la mort de son mari en Amérique en 1828. Veuve, les prétendants ne manquèrent pas. L’heureux élu fut le jeune Marcellin Guyet-Desfontaines, fils unique de Joseph Guyet et de Félicité du Vigier, héritier de Linières et autres biens, un amour et une fortune.

Une enfance choyée


Isaure avait onze ans quand elle vint vivre chez son beau-père. La veille du remariage de sa mère, un conseil de famille nomma le nouveau mari comme son cotuteur. Il était alors notaire et son affaire prospérait. Bientôt la petite famille déménagea dans le magnifique hôtel particulier du 36 rue d’Anjou St Honoré, avec ses salons dorés. Sa mère réussit à faire revenir son frère habiter chez elle, lui donnant une chambre et lui offrant un espace pour servir d’atelier. Fait nouveau : le jeune homme, la grande sœur et la petite fille ont agrandi leur cercle à Marcellin. Ce dernier ira se faire élire député aux Herbiers en Vendée, vivant de ses rentes, après avoir vendu son étude de notaire. C’est lui le « Vendéen », qui se rend de temps en temps au pays de ses parents. Pour lui Linières c’est sa mère et Saint-Fulgent c’est son père. Pour s’y rendre dans les années 1830/1840, il faut de quatre à cinq jours avec le service des diligences. Les autres membres de la famille restent des parisiens à part entière.

Isaure fut choyée par son beau-père, mais, au-delà des apparences matérielles, nous ne savons pas comment. On devine néanmoins dans les correspondances, un vrai attachement du beau-père envers sa fille adoptive. D’autant qu’il ne put pas avoir d’enfant lui-même.

Si avant l’ouverture de la cotutelle de M. Guyet-Desfontaines, Melle Chassériau n’avait aucune fortune personnelle, il en fut de même après, n’ayant reçu ni donation, ni d’autres successions. La même année 1831 du remariage de sa mère, son beau-père notaire se préoccupa de l’héritage du grand-père d’Isaure, Jean Mathurin Chassériau (1755-1731). Mais Mme Emma Duval, par délibération du conseil de famille de sa fille, renonça pour cette dernière, purement et simplement à cette succession. L’inventaire des biens avait constaté un actif très faible et un passif considérable.

Nous savons qu’Isaure a appris le dessin avec Oscar Gué (9), un peintre qui fréquentait le salon de sa mère, et alors que son oncle est en Italie. Elle indique dans une lettre à Amaury-Duval qu’elle est une « latiniste fort distinguée » et « joue même des contredanses à quatre et deux mains ». Plus loin elle lui décrit une réception chez le roi : « Tu ne peux pas te faire à l’idée de ce qu’est un bal d’enfants chez le roi, je me suis amusée tant qu’au moment de souper je n’avais plus faim du tout…Maman était éblouissante de beauté, elle était couverte de diamants…la reine était en train de saluer de vieilles dames lorsqu’elle s’est retournée et m’a parlé en me demandant si j’avais dansé. » (10)
Dix-huit ans, c’est l’âge où elle perdit son grand-père, Amaury Duval, en 1838. Sa fille l’avait accueilli chez elle dans les dernières années de sa vie, et son nouveau gendre l’avait financièrement aidé.

Son portait à 18 ans


Dix-huit ans, c’est aussi l’âge de son portait par son oncle, accessible très facilement sur internet. L’artiste aime et admire son modèle, c’est la relation de la petite fille et du jeune frère d’Emma Guyet, l’oncle et la nièce. Dans un décor simple, et avec un bijou discret autour du cou, il choisit d’attirer le regard du spectateur sur la tête d’Isaure, car il la voit belle, avec son visage légèrement ovale, ses yeux expressifs, ses lèvres charmantes (le mot revient souvent sous la plume du peintre).

Amaury-Duval : Isaure Chassériau
(musée de Rennes)
Il la veut coquette dans cette robe magnifique, avec les bouquets accrochés aux cheveux et devant la poitrine. Elle a les cheveux noirs qui suggèrent les origines créoles de la famille de son père. Ses traits font penser à ceux de sa mère Emma et de son grand-père Amaury Duval, manquant de finesse. Passons sur la mode dépassée de la coiffure, sur les épaules tombantes et la pose embarrassée avec les mains sur le devant. Nous la voyons triste et compassée. Et n’en déplaise à son oncle, elle fait plutôt penser à la femme de chambre qui aurait mis la robe de bal de sa maîtresse pour se déguiser.

« Aimable et bonne » a dit d’elle une parente (11), mais peu douée pour le bonheur. La même parente qui écrivait à Emma Guyet en parlant d’Isaure : « Elle m’était toujours apparue affectueuse, mais triste et réservée. Elle semblait traverser ce monde sans y prendre racine. Elle avait sa patrie autre part. » Ce portrait et les rares écrits recueillis nous confirment que le caractère d’Isaure la portait à la solitude. Il l’exposait aux affections, mais aussi aux aspérités de son entourage avec une vive sensibilité, la rendant fragile. Elle semble porter en elle comme une attache invisible, qui l’empêcherait de prendre son envol et la garderait prisonnière dans quelque repli secret de son âme.

Mariage raté


Vingt et un ans, c’est aussi l’âge de se marier. Ses parents la dotèrent richement et elle convola avec un vicomte, comme on le faisait sous l’Ancien Régime ! L’union du titre et de l’argent, un terrain de rencontre entre les nobles et les bourgeois depuis longtemps. Sauf qu’ici on était entre parvenus.

Nous connaissons en effet l’origine de la fortune des Guyet pendant la Révolution. Le mari d’Isaure était le vicomte Alfred Oscar Hermann Brayer, le deuxième fils du second mariage du général Brayer, anobli par Napoléon. Pour faire plus « noble », on disait d’ailleurs : « de » Brayer et nous respecterons la volonté de la famille, malgré que, normalement, la particule ne soit pas ici justifiée. Disons tout de suite que l’information trouvée sur internet, que son mari était le général Amilcar de Brayer est fausse ; c’est son frère Alfred qu’elle épousa.

Général Michel de Brayer
Le père, Michel de Brayer, avait soutenu Napoléon y compris pendant les Cent jours du retour de l’Empereur en 1815. Après cela il s’était exilé en Amérique du Sud pour échapper à une condamnation à mort par le gouvernement du roi Louis XVIII. Il fut gracié ensuite et réhabilité par le nouveau régime de la Monarchie de Juillet à partir de 1830. Il fut nommé, en effet, pair de France et gouverneur de la région militaire de Strasbourg. Les orléanistes voulaient rallier à leur cause les anciens partisans de Napoléon, souvent pourchassés par les Bourbons et comme eux, se voulant les héritiers de la Révolution.

La mère d’Alfred, Marie Philippine de Sale, était baronne de Freyberg-Hopfereau. Née en Bavière, elle s’y était mariée avec le général Michel de Brayer en 1801. Le couple eut quatre enfants : Lucien, qui s’établira en Amérique du sud, Mathilde, qui deviendra la comtesse Marchand, Alfred né à Cologne en 1807 et Amilcar, le général, qui sera fait comte par Napoléon III.

Jeune, Alfred fut fort dissipé, contractant des dettes, dit-on, qui le contraignirent bientôt à s’éloigner de la capitale. Il se fit remarquer néanmoins dans les rangs de la garde nationale, où il fit carrière. Grâce à son père, il obtint un poste dans l’administration des Finances. Nous le trouvons percepteur à Parthenay (Deux-Sèvres) en 1841, au moment de son mariage avec Isaure Chassériau à Louveciennes (10).

La fortune d’Isaure consistait uniquement en des droits dans la succession d’une demoiselle Bertin (une tante de son père), et dans la valeur de la société commerciale qui avait existé entre son père et M. Devisme en Colombie. De sorte que M. et Mme Guyet-Desfontaines ne détenaient aucune somme envers la demoiselle Chassériau au moment de l’arrêté du compte de tutelle le 27 juillet 1841, à la veille de son mariage (12). Celle-ci adopta ce compte le 11 aout 1841 par acte notarié, l’approuvant purement et simplement sans aucune réserve. En conséquence elle se désista de l’hypothèque légale prise à son profit contre M. Guyet-Desfontaines, et consentit à la radiation de la garantie qui avait été prise sur le château de Linières et ses deux métairies contiguës (13).

Le contrat de mariage, en date du 14 aout 1841, a été signé suivant l’usage avec la mention de la présence des parents et amis du nouveau couple. Du côté du marié, on note sa sœur et son beau-frère Marchand, « ce dernier l’un des exécuteurs testamentaires de l’empereur Napoléon » est-il noté au lieu de dire qu’il était son dernier valet de chambre, les deux assertions étant vraies. Il y avait aussi leur fille, Marie Malvina, et le frère, militaire de carrière, le baron Amilcar de Brayer. Du côté de la mariée on fut plus nombreux. Il y avait d’abord, en dehors des parents, l’oncle maternel, Amaury-Duval. Puis Mme Alexandre Duval, tante maternelle, et des cousins : Charles Guyet, et Eugène Guyet, M. Clément, M. et Mme Victor Regnault, leur fille Melle Adèle Regnault, Mme Jenny Malvina Mazois, et enfin Mme Constance Grandcourt, une cousine éloignée par alliance dont les frères s’étaient installés à Saint-Fulgent. Et puis il y avait les amis proches : Mme Aspasie Le Porcher, épouse de M. Jal, et M. Antoine Anatole Jal leur fils ; M. et Mme Lafitte, M. Charles Séchan, M. Jules Dieterle, M. Barre père, graveur de la monnaie, M. et Mme Auguste Barre, M. Albert Barre, M. Asseline, secrétaire des commandements de la duchesse d’Orléans, M. Jadin, M. Delsarte et M. Repiquet.

Le 5 septembre suivant, les époux, accompagnés de leur notaire, se rendirent au château des Tuileries, pavillon de Marsan, où résidaient le duc et la duchesse d’Orléans. Ceux-ci ont « daigné apposer leur signature au présent acte, comme témoignage de l’agrément qu’ils ont donné au mariage de M. Alfred, Gaspard Herman vicomte de Brayer, avec Melle Charlotte Berthe Isaure Chassériau » (14). La formule imitait un usage d’Ancien Régime, réservé alors aux grands de la cour et aux pages au service du roi.

Mme Guyet-Desfontaines a constitué une dot à sa fille, et M. Guyet-Desfontaines s’est porté caution solidaire. Derrière cette présentation juridique officielle, c’est le beau-père qui a tout payé. L’apport du futur époux a consisté en son trousseau (bijoux, chevaux, voiture, armes, bibliothèques, tableaux, et argent comptant), d’une valeur de 12 000 F, provenant de ses économies et de la succession de ses père et mère. L’apport de la future épouse a d’abord consisté en son argent comptant, et objets personnels provenant de cadeaux de famille et de ses économies, pour une valeur de 3 500 F (effets mobiliers, bijoux, objets d’arts, livres français et étrangers et instruments de musique). Ensuite sa mère lui a constitué en dot un trousseau de 10 000 F de valeur, et un capital de 150 000 F. Il est prévu que M. de Brayer pourra employer cette dernière somme librement jusqu’à concurrence de 50 000 F, et notamment à former le cautionnement auquel il est assujetti en sa qualité de comptable du trésor public. Le solde, soit 100 000 F régi au régime dotal, devra être employé soit en acquisition d’immeubles, soit en achat de rentes sur le gouvernement français à inscrire au nom de la future épouse, ou d’actions de la Banque de France, le tout au choix des futurs époux. Les versements ont été effectués en six fois : deux en 1841 pour 60 000 F, trois en 1842 pour 40 000 F, et le dernier en mars 1844 pour 50 000 F.

A cette occasion les actes notariés qui en font état permettent de relever que les jeunes époux de Brayer ont quitté Parthenay pour s’installer au printemps 1842 aux Andelys (Eure). L’année d’après, les jeunes de Brayer viendront habiter Paris, où Alfred a été muté. Ils y habitaient au 33 rue de la Madeleine.

En 1842, naît à Louveciennes Marcel de Brayer le fils d’Isaure. Il a deux ans et demi quand sa grand-mère Emma rend visite à sa fille Isaure aux Andelys. Alfred de Brayer est alors receveur particulier des finances, c'est-à-dire effectuant les opérations de trésorerie dans un arrondissement pour le compte du trésorier-payeur général du département.

Emma écrit à son frère, alors en voyage en Italie : « Cependant malgré la neige, j’ai été aux Andelys. Il y avait 6 semaines que je n’avais vu mon enfant. J’ai trouvé Alfred assez changé et souffrant. Il avait de plus un clou au genou qui lui donnait de la fièvre. Mais à mon départ il était mieux. Isaure va bien, elle a repris. Quelle charmante femme ! Elle vit seule, ou à peu près, travaille, s’occupe toujours, et l’ennui ne la gagne pas. Son fils est là près d’elle à jouer, on ne peut avoir un plus doux intérieur. Marcel (qui s’appelle Farcel) est délicieux. Il parle depuis le matin jusqu’au soir, et très bien. Il ne grasseyera pas ! Ce sera un phénomène dans la famille ! Il a un camarade de cinq ans, une vraie victime. Je le couvre de baisers, de tendresse, mais le malheureux a la figure balafrée des égratignements de M. Farcel. Qui aime bien châtie bien, tel est l’axiome de tête. Il traite sa mère assez légèrement, mais l’adore. Quant à nous, nous en sommes fous. » Si dans cette lettre on voit le petit enfant faire la joie de sa grand-mère, on voit aussi Isaure à l’aise dans son intérieur, quoiqu’un peu seule.

Les emplois de la dot d’Isaure dans les premières années du mariage ne paraissent pas avoir soulevé de problèmes. Les époux ont fait le choix de placement en rentes sur la dette publique de l’Etat français à raison d’un intérêt de 5 %. Ainsi un capital de 100 000 F rapportait 4 000 F net de revenus par an (15). A la même époque une domestique gagnait environ 200 F par an, logée et nourrie (16).

Louise Swanton Belloc
Cependant le mariage ne fut pas heureux, Alfred étant indélicat pour son épouse. Ainsi, les habits de la riche demoiselle de vingt et un ans et ceux du beau vicomte de trente-quatre ans, au moment de leur mariage, ne cacheront pas longtemps, l’un à l’autre, leurs âmes si peu en correspondance. « Libre de choisir entre beaucoup de prétendants qu’attiraient une grosse dot», la jeune fille épousa pourtant « un beau vicomte à tête vide, à cœur nul, qui l’a humiliée et délaissée. » Ainsi s’exprime la cousine de son père, Louise Swanton Belloc dans son histoire de la famille Chassériau (17).
Dans ses lettres à son frère, Emma fait de courtes allusions sur son gendre :

« Cependant malgré la neige, j’ai été aux Andelys. Il y avait 6 semaines que je n’avais vu mon enfant. J’ai trouvé Alfred assez changé et souffrant… »
« Isaure te dit mille choses affectueuses. Marcel t’embrasse, c’est un amour décidément, Marcellin te serre la main, et mon gendre…un insuffisant… »

Nous n’en savons pas plus de sa part, mais on sent que ça ne va pas.  Au point qu’à la requête de Mme de Brayer, la première chambre du tribunal civil de la Seine prononça le 24 décembre 1851 un jugement de séparation de corps et de biens entre elle et son mari. Une commission judiciaire en date du 30 décembre 1851 constata ensuite l’ouverture de la liquidation des reprises de Mme de Brayer contre son mari. Le 15 janvier 1852, Mme de Brayer renonça devant le même tribunal, à la société d’acquêts constituée par son contrat de mariage. 

Alfred est alors sans emploi et couvert de dettes. Rappelons qu’à l’époque le divorce n’existait pas, mais la séparation de corps et de biens des époux pouvaient être prononcée par un tribunal, aux tords de l’un des époux. Cela veut dire qu’Isaure était revenue vivre un peu avant chez ses parents avec son fils, ce dernier étant âgé alors de neuf ans. Triste de nature, elle n’a pas été heureuse dans le mariage, au point d’y mettre fin à une époque où la procédure était rare.

La carrière de fonctionnaire des impôts d’Alfred de Brayer n’a pas laissé de trace, à la différence de sa position au sein de la garde nationale parisienne. Il s’était comporté avec audace lors de l’émeute républicaine des 5 et 6 juin 1832, faisant suite à la sépulture du général Lamarque, qui avait dégénéré en émeute. Son père, général en poste à Strasbourg, le félicite : « J’apprends avec bien du plaisir que pendant les journées du 5 et 6 courant, tu as été chargé d’une mission importante, et que tu as été assez heureux de réussir. Non sans quelques danger puisque tu as perdu plusieurs de braves…reçois mes félicitations à cette occasion et n’oublie jamais qu’avec passion, l’audace est tout dans une entreprise de ce genre. Les rouges de Strasbourg ont aussi voulu se distinguer mais je suis intervenu… » En 1846 Alfred de Brayer est nommé capitaine et en 1849 il est chef d’escadron dans la garde nationale. A ce titre il est fait chevalier de la légion d’honneur le 6 juillet 1849. 

Une mort prématurée 


La santé d’Isaure était fragile. Un ami de la famille écrit en août 1853 : « Faites-moi l’amitié de m’écrire deux lignes pour me donner des nouvelles de la santé de Mme de Brayer ». A l’époque le secours de la médecine était bien faible et elle mourut rapidement. On devine le deuil pour Emma, Marcellin, Amaury, et le petit garçon, Marcel, premier drame dans le noyau familial. Isaure est morte au mois de mai 1854. La cousine de son père, Louise Swanton Belloc, écrit quelques mois après à Emma Guyet des phrases touchantes et intelligentes :

« Non certes, chère amie, je ne vous ai pas accusée d’inaptitude ou de négligence. Votre silence m’affligeait comme preuve de la douleur qui vous absorbait, et à laquelle je n’osais m’imposer, malgré mon désir d’aller savoir de vos nouvelles. Hélas !

Chère amie, qui peut avancer dans la vie, sans avoir de ces déchirements qui laissent d’incurables plaies ? Le cher et doux ange, que vous pleurez, a aujourd’hui la meilleure part. Elle habite un monde meilleur et plus beau, et Dieu, en la reprenant si jeune, lui a sans doute épargné d’autres rudes épreuves. Elle était trop pure et trop bonne pour n’avoir pas à souffrir beaucoup ici-bas. Dites-vous, chère amie, qu’en la retirant dans son sein, Dieu a plus fait pour elle que tout ce qu’eut pu et voulu faire votre sollicitation maternelle.

Je sens bien tout ce que cette absence laisse de vide dans votre pauvre cœur désolé, et combien la …et difficile sous l’atteinte de pareils coups. Mais elle a dû compter sur vous, sur votre courage pour la remplacer auprès de son fils, de ce cher petit Marcel, qui s’annonçait si aimable et si intelligent. Cet enfant, c’est encore elle, et si, comme je le crois fermement, nos chers absents pénètrent dans nos plus secrètes pensées, et peuvent encore, quoique invisibles, assister aux actes de notre vie, combien ne vous sait-elle pas gré de tout ce que vous faites pour cet enfant ! Que cette conviction vous soutienne, chère amie, et vous donne de force. Je voudrais que votre douce et chère fille fût présente et vivante dans vos souvenirs et dans ceux de tous vos amis, comme un bon ange gardien qui tempère et adoucit l’amertume de nos esprits. Pour moi, je ne me la rappelle pas, sans un profond attendrissement. Elle m’était toujours apparue affectueuse, mais triste et réservée. Elle semblait traverser ce monde sans y prendre racine. Elle avait sa patrie autre part…

Voilà la vie, telle que la révolution, les soucis, les chagrins, nous l’ont faite. Encore faut-il porter vaillamment son fardeau jusqu’au bout.

Le jour où vous voudrez me voir, envoyez moi un mot, et j’irai vous trouver, à Marly ou ici. Mais ne le faites que lorsque vous attendrez de ma visite un peu d’obligeance. Vous savez si je serais heureuse de pouvoir vous faire un peu de bien. Mais hélas ! Il ne suffit pas de vouloir.

Adieu, chère amie, croyez comme toujours à ma vieille et sincère affection.
Louise Sw Belloc » (18)

La succession d’Isaure


Signe révélateur, Isaure Chassériau avait rédigé un testament le 15 février 1852. Elle lègue « à ma bonne mère pour le cas où elle me survivrait tout ce dont la loi me permet de disposer en sa faveur » (19). Au moment de son décès à Paris le 14 mai 1854, elle demeurait à Paris rue Duphot, no 25.

Pour s’occuper de la succession de sa fille et de la tutelle de son petit-fils Marcel de Brayer, Mme Guyet-Desfontaines fit une procuration à son mari le 26 mai 1854 (20). Ceux-ci demeuraient alors à Paris rue Duphot no 25, ainsi qu’à Marly le Roi. M. Guyet-Desfontaines fut élu comme subrogé tuteur du mineur de Brayer, suivant la délibération du conseil de famille tenu sous la présidence du juge de paix du 1e arrondissement de Paris, le 27 mai 1854.

Il fut présent à ce titre et à celui de mandataire de sa femme, légataire universelle de Mme de Brayer, à l’inventaire après le décès de celle-ci, le 29 mai 1854. Y assistait aussi Alfred de Brayer, comme tuteur naturel et légal de son fils mineur (21).

Maison de campagne à Marly-le-Roi
des Guyet-Desfontaines
L’inventaire fut commencé dans une dépendance de l’appartement occupé par M. et Mme Guyet-Desfontaines située au 1e étage au-dessus de l’entresol de la maison louée rue Duphot. Elle avait fait son domicile et habitait chez sa mère, à Paris et à Marly, depuis la séparation prononcée entre elle et son mari. Les meubles étaient la propriété de M. et Mme Guyet-Desfontaines. L’ensemble des autres objets mobiliers trouvés dans l’appartement de ses parents se monta à 2 326 F, dont 1 264 F de bijoux (on note une montre en or numérotée de la maison Oudais à Paris). Le 6 juin 1854, l’inventaire se poursuivit en la maison de campagne de M. et Mme Guyet-Desfontaines située à Marly le Roi. Mme de Brayer y occupait un pavillon dans le parc, et comprenant un petit salon, une chambre à coucher avec une pièce à la sortie, une salle à manger, un cabinet de toilette et une chambre de domestique. Sauf exception, le mobilier lui appartenait. S’y trouvaient beaucoup de linge, habits, effets personnels, vaisselle, argenterie, bibliothèque. Le tout se montant à une valeur estimée à 1 935 F. Enfin on inventoria des objets à Paris entreposés dans un local rue du Faubourg Poissonnière no 11 occupé par M. et Mme Guyet-Desfontaines : quelques meubles et de la vaisselle fine pour un montant de 185 F. L’estimation des objets mobiliers s’élevaient donc à un total de 4 446 F.

A l’examen des papiers appartenant à la défunte, on constata qu’une somme de 15 268 F n’avait pas été employée conformément aux prescriptions du contrat de mariage. A laquelle il fallait ajouter une somme de 36 032 F, également non employée suivant le régime de la dot, et provenant d’un remboursement de caution de comptable de M. de Brayer, et qui avait servi à acquitter des engagements personnels de ce dernier.

Après le jugement de séparation de corps et de biens du 24 décembre 1851, Mme de Brayer réclamait un montant de 113 000 F à son mari, que celui-ci avait reconnu dans un procès-verbal du 10 février 1852. En plus M. de Brayer était débiteur auprès de 3 créanciers d’une somme totale de 52 000 F. Mme de Brayer avait accepté qu’une partie des sommes à elle dues restent placées au profit de son mari, pour permettre à ce dernier de désintéresser ses autres débiteurs. Au jour de l’inventaire en 1854, seuls 8 000 F sur les 52 000 F avaient été remboursés.

Néanmoins Mme de Brayer était rentrée en possession d’une somme de 48 700 F qu’elle avait placé en rente sur l’Etat et qui lui rapportait 2 000 F par an, pour laquelle elle avait payé le prix de 45 949,35 F. A cette occasion elle s’était adressée à un cousin agent de change, Eugène Guyet.
On relève dans le passif de la succession de Mme de Brayer une somme importante de 4 212,50 F pour frais de dernière maladie, payés par M. Guyet-Desfontaines à divers médecins et pharmaciens, à Paris, Saint-Germain et Dieppe.

Comme légataire universelle, sa mère recueilli sa succession, c’est-à-dire ses créances sur son mari. Elle recueilli aussi son fils. Entre le père du petit Marcel de Brayer et ses grands-parents, les problèmes financiers étaient donc importants.

Pour terminer, nous citerons cette phrase de son fils relevée dans son journal de voyage en Italie un an avant sa propre mort, en 1873. Il s’apprête à voyager seul en Italie et cherche dans cette solitude un renouveau personnel. « Si l’épreuve réussit, je suis sauvé, car j’aurais trouvé le vrai remède à cet ennui terrible qui m’enveloppe sans cesse dans un manteau de glace. » La tristesse en héritage.

(1) Sophie Gay (1776-1852), tint un salon littéraire, publia deux romans. Marraine d’Emma Duval.
(2) Jean-Charles-Emmanuel Nodier (1780-1844) est un écrivain et romancier à qui on attribue une grande importance dans la naissance du mouvement romantique en littérature.
(3) Émile de Girardin (1806-1881) est un journaliste et créateur de journaux influents.
(4) Alexandre Dumas père (1802-1870) fut un écrivain à succès de pièces de théâtre et de romans.
(5) Ferdinand-Victor-Eugène Delacroix (1798-1863) est un peintre majeur du romantisme.
(6) Jules-Claude Ziegler (1804-1856) peintre, céramiste et photographe. Elève d’Ingres lui aussi.
(7) Julien Auguste Brizeux (1803-1858) fut un poète breton à succès, défenseur de la langue bretonne.
(8) Auguste Jal (1795-1873) historiographe de la Marine et écrivain. Témoin à l’acte de naissance de Marcel de Brayer, et à la déclaration du décès de M. Guyet-Desfontaines à l’état-civil.
(9) Oscar Gué (1809-1877) peintre célèbre et ami du peintre Dauzats, autre habitué des Guyet.
(10) V. Noël Bouton Rollet, Amaury-Duval, l’homme et l’œuvre (2007), page 24.
(11) Louise Swanton Belloc, une cousine née Chassériau.
(12) compte de tutelle et cotutelle du 27 juillet 1841 rendu par Mme Antigone Emma Pineu Duval et M. Guyet-Desfontaines, Archives nationales, notaires de Paris : MC/ET/XIV/791.
(13) acte du 11 aout 1741 d’approbation et d’arrêté de compte de tutelle d’Isaure Chassériau, Archives nationales, notaires de Paris : MC/ET/XIV/791.
(14) signatures le 5-9-1841 du contrat de mariage par le duc et la duchesse d’Orléans, Archives nationales, notaires de Paris : MC/ET/XIV/791. Ferdinand Philippe d'Orléans (1810-1842) était le fils aîné du roi Louis-Philippe 1er, porté au pouvoir par Révolution de 1830.
(15) déclarations d’emploi par M. et Mme de Brayer du 5-1-1841 de 10 000 F en rente de 428 F, et de 20 000 F en rente de 843 F, Archives nationales, notaires de Paris : MC/ET/XIV/791.
(16) inventaire du 25 avril 1857 après le décès de Laure Longuemare, veuve Charles Louis Guyet, Archives nationales, études notariales de Paris : MC/ET/XIV/850.
(17) note de Nathalie Chassériau, 2009.
(18) Société eduenne d’Autun, fonds Amaury Duval : K8 324, lettre de L. Belloc à Emma Guyet du 20-10-1854.
(19) Testament du 15 février 1852 d’Isaure de Brayer, Archives nationales, notaires de Paris : MC/ET/XIV 839.
(20) Procuration du 26 mai 1854 de Mme Guyet-Desfontaines à son mari, Archives nationales, notaires de Paris : MC/ET/XIV 839.
(21) Inventaire du 29 mai 1854 après le décès de Mme de Brayer, Archives nationales, notaires de Paris : MC/ET/XIV 839.

Emmanuel François, tous droits réservés
Novembre 2011, complété en septembre 2017

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