Mon article de janvier 2010 sur la paroisse de la Chapelle de Chauché faisait le point sur son existence mystérieuse en explorant plusieurs pistes. Le mystère provenait de la contradiction entre d’une part, des actes notariaux attestant de son existence par incidence, et d’autre part son absence dans les inventaires des paroisses de l’évêché de Luçon réalisés dans plusieurs sources. C’est ainsi que le compte de décimes de 1646 dans le diocèse de Luçon ne cite pas cette paroisse, que le fichier historique du diocèse de l'abbé Delhommeau n’en fait pas état non plus, (1) et que le pouillé de l’abbé Aillery en 1860 ne la mentionne pas, depuis la source la plus ancienne du « Grand Gauthier » à la plus récente (Dom Fonteneau).
Internet m’a procuré un contact avec M. Denis Guilloteau, natif de la Rabatelière, passionné d’histoire locale comme moi. Grâce à lui, j’ai abandonné la piste des cartes anciennes, j’ai su qu’au village de la Chapelle de Chauché, M. Oré père confirmait l’existence d’une chapelle et d’un cimetière ancien dont il a repéré les traces. Surtout D. Guilloteau a trouvé dans les rapports de l’inspecteur des archives au conseil général de Vendée en 1899, que l’église paroissiale de la Chapelle de Chauché et la chapelle Beguoin détruite en 1792, ne faisaient qu’une. On s’en doutait, mais il fallait une preuve. Moyennant quoi, on peut refaire le point sur cette paroisse perdue par beaucoup de documents officiels.
Commençons par le plus important : dans le registre paroissial de 1792, le curé Pierre Charbonnel (élu par les républicains de la paroisse) écrit : « Dans le mois de septembre mil sept cent quatre-vingt-douze, l'on a démoli la chapelle Begouin, située au village de la Chapelle, en cette paroisse ; l'on dit que c'était autrefois l'église paroissiale de Chauché. » (2) Cette dernière affirmation est ambiguë, car les deux églises de St Christophe et de la Chapelle ont en réalité coexisté longtemps.
C’est dans le registre paroissial de Chauché qu’on trouve la première mention écrite de la paroisse de la Chapelle de Chauché, que nous ayons trouvée, le 16-4-1602. Elle concerne le baptême de Jacques Durcot, fils du seigneur de Boisreau, le parrain est Jean de Montsorbier. Dans l’acte, le prieur-curé de Chauché, Barbot, indique que ce dernier « demeure à la Pitière paroisse de la Chapelle de Chauché. »
Les premières pages des premiers registres de la paroisse de Chauché au XVIIe siècle sont explicites. En 1609, la première page du registre des enterrements indique : « Guillaume Jounaudeau, Recteur de Chauché en Poitou, 1609 - Papier ou catalogue de ceux qui ont été enterrés aux cimetières des églises de Chauché et la Chapelle. »
Ce registre note des enterrements jusqu’en 1668, comportant l’usage du cimetière de la Chapelle jusqu’à cette date pour certains paroissiens. En revanche, il semble qu’il n’y ait plus de baptêmes ni de mariages à la Chapelle. Ainsi en 1609, la première page du registre des baptêmes indique : « le papier ou catalogue de ceux qui ont été baptisés en l’église de Chauché … ». Il en est de même des mariages à partir de 1609 : « les noces qui ont été faites et célébrées en l’église de Chauché … ». Et en 1668, le registre commun aux trois types d’actes semble entériner la fin de l’activité pastorale de la paroisse de la Chapelle. Sa première page du registre porte le texte suivant : « Papier des baptêmes mariages et enterrements de la paroisse St Christophe de Chauché pour l’année 1668 »
Sur la création et l’existence de la paroisse de la Chapelle de Chauché, nous n’avons aucune mention dans les pouillés et autres documents ecclésiastiques. Et pourtant elle a bien existé comme le montrent, non seulement le registre paroissial de Chauché, mais aussi des mentions faites dans des actes notariés en 1622 et 1631. A cette dernière date, on apprend que la
(1) Correspondance de T. Heckmann, 2010
(2) Rapports des chefs de services au conseil général de Vendée, 1899-2e, page 74
Drollinière (ancien nom de Linières) faisait partie de cette paroisse. Son fermier général, (3) Jacques Moreau, y est présenté comme « sieur du Coudray, demeurant au lieu noble de la Drollinière paroisse de la Chapelle de Chauché ».
Tout s’est passé comme si les deux paroisses, celle du bourg avec l’église St Christophe et celle du village de la Chapelle avec l’église Beguoin (orthographe de l’époque), ont coexisté, la première prenant le pas sur l’autre dès le Moyen Âge, et l’absorbant progressivement. Avec les extraits des registres paroissiaux cités ci-dessus, on voit que la disparition de la paroisse de la Chapelle s’est faite au XVIIe siècle. Cette disparition s’achevant avec les enterrements, ce qui se comprend facilement. Les cimetières jouxtaient les églises autrefois, et ils ont toujours constitué un patrimoine qui ne peut pas disparaître en un jour.
Le 5-2-1671 précisément, c’est l’église de la Chapelle qui est utilisée pour y enterrer, suivant l’usage d’alors, un de ses bienfaiteurs : « a été enterré dans l’église de la chapelle Beguoin ou de Chauché le corps de défunt Maitre Mathieu Bousseau…sieur de la Milonière, âgé de 20 ans notaire de la baronnie des Essarts… » Ici, de manière explicite, on rappelle que l’église paroissiale de la Chapelle s’appelait aussi la chapelle Beguoin.
Il y a fort à parier que le nom de Beguoin est celui du fondateur de l’église. (4) De là à penser que le nom de chapelle a ensuite donner son nom au village, la tentation est grande.
On comprend dès lors pourquoi aucune mention n’est faite au XVIIe siècle de la paroisse de la Chapelle de Chauché dans les premiers registres de St André Goule d’Oie. On y fait toujours référence à la paroisse de Chauché (sans plus de précision), pour indiquer les sacrements donnés dans l’église paroissiale de St André à des paroissiens de Chauché, nombreux à cause de la proximité des villages de Chauché proches du bourg de St André (comme Linières).
On comprend aussi l’assertion du Dictionnaire Flohic de la Vendée, où l’auteur évoque un déménagement de la paroisse de la Chapelle vers le bourg, c'est-à-dire vers l’église dédiée à St Christophe. (1)
Enfin, un dernier acte sur le registre paroissial de Chauché indique la fin officielle de la paroisse de la Chapelle. Le 3-3-1671 « a été enterrée dans l’église de ce lieu …le corps de défunt Maitre Pierre Chanteau dernier prêtre prieur curé de ce lieu de Chauché et la Chapelle… »
Certes, la chapelle Beguoin a été utilisée après 1671, mais de manière exceptionnelle. Il va de soi que les seigneurs locaux tenaient à leurs coutumes et prérogatives. Ainsi voit-on dans le registre de Chauché un mariage dans cette chapelle le 6-10-1706 : « ont été par moi soussigné reçus à la bénédiction nuptiale dans l’église de la Chapelle Beguoin annexe de Chauché, Messire Paul Alexandre de La Fontenelle chevalier sgr de la Violière de la paroisse de la Copechanière, et damoiselle Marie Magdeleine de Chevigné de cette paroisse. »
Qualifiée d’annexe, cette chapelle ne servait plus vraiment, ce qui explique sa démolition en 1792, même si le contexte anticlérical de l’époque a, semble-t-il, été décisif. Son sort fait penser en partie à celui de la chapelle de Fondion, à St André Goule d’oie, et au prieuré de l’Oiselière de St Fulgent.
Cette paroisse de la Chapelle est indiquée sur une carte du duché et pairie de Thouars en 1660, signée de Duval. (5) L’indication est reprise ensuite jusqu’en 1760 dans différentes cartes. Mais la situation de l’église paroissiale parait fantaisiste, loin du village de la Chapelle. La carte comporte une erreur majeure, fait remarquer D. Guilloteau : elle confond la Petite Maine (qui passe par Chauché et vient des Essarts) avec le rau vendrennau qui passe à Saint André. Le seul mérite de cette carte est de confirmer l’existence de la paroisse, mais sa localisation est erronée.
(3) Le régisseur sous l’Ancien régime, qui affermait les droits du seigneur pour les gérer lui-même
(4) Dans les comptes d'Alphonse de Poitiers de 1248, on lit : « de redemptore terre uxoris J Bedoin apud Solbise ». Ce J. Bedoin pourrait-il être le fondateur ? (note D. Guilloteau du 12-10-2011)
(5) Archives départementales de la Vendée : 7 Fi 1508
Son appellation de paroisse au XVIIe siècle nous parait relever plus de la force de l’habitude que de la réalité. En effet, on imagine mal à cette époque que son curé ait été nommé par l’évêque sans qu’aucun document ne mentionne l’existence de cette paroisse. Or sans curé, pas de paroisse. Après l’inventaire de l’évêque de Poitiers, Gauthier de Bruges (1278-1306), où déjà cette paroisse n’est pas mentionnée, ce qu’on appelle le « Manuscrit de Luçon », qui est un procès-verbal d’une visite faite en 1533/34 dans les paroisses de l’ancien diocèse de Luçon par Pierre Marchant, archidiacre de Luçon, semble y faire allusion avec la mention suivante pour Chauché : « De Chaucheyo, 10 prêtres. Une chapellenie, un stipendie, (6) chapelle des Papions fondée en 1499 par Girard curé de Chauché. Cette chapellenie dite des Girard, et plus tard des Papions, devint en 1710 à la présentation de André Papion, sgr de Gilardière demeurant à Réaumur. » La chapellenie (bénéfice ecclésiastique attaché à un autel dans une église paroissiale ou à une chapelle particulière et isolée) mentionnée est peut-être la chapelle Beguoin. Logiquement l’inventaire des biens ecclésiastiques de Dom Fonteneau en 1712 (7) siècle ne mentionne pas la chapelle Beguoin. Par contre il mentionne, en plus du prieuré, la chapelle des Durcot ou des Boisreaux, la chapelle des Papions ou des Girard, et la chapelle de St Catherine des Thoumaseaux. De ces constatations il faut faire remonter l’existence « légale » de la paroisse de la chapelle, ayant son propre curé, au moins avant les XIIe/XIIIe siècles, c'est-à-dire avant la création des paroisses de St André Goule d’Oie et de Chauché. Une création postérieure à cette période, n’aurait pas échappé aux documents ecclésiastiques.
Ces nouvelles paroisses ont été constituées à l’initiative d’un seigneur local. C’est ce qu’on a appelé la politique des bourgs francs. « Les seigneurs locaux créèrent des centres ou des villages où ils attirèrent les serfs de leurs voisins par la garantie d'un meilleur traitement et par l'exacte limitation des rentes, des corvées, des taxes et des droits de justice. » (8) L’historien L. Brochet cite Chauché et St André Goule d’Oie dans la liste de ces bourgs francs.
Ces paroisses sont nées généralement autour de l’église d’un prieuré déjà existant. Celui de Chauché (dont nous ne connaissons pas la date de création) dépendait de l’abbaye de Luçon, érigée comme telle après les invasions normandes au début du Xe siècle. Pourquoi a-t-on voulu concurrencer ainsi la Chapelle de Chauché ? Simples fermes à l’origine ou granges, dépendant des abbayes, les religieux y étaient envoyés par l’abbé pour les faire valoir. Pour son intérêt, l’abbaye y établissait ensuite une cure, se réservant tous les revenus et le droit de nomination du prêtre. Ce dernier se voyait accorder une pension, dite congrue, et desservait la paroisse, au nom du monastère. Mais ces établissements monastiques ne pouvaient pas être créés sans l’accord du seigneur local. Vers 1100, des bourgs ruraux apparurent à la campagne, adjacent à l’église et au cimetière. (9) L’église et le cimetière était un lieu d’asile à une époque où sévissaient les guerres privées. De plus le positionnement du bourg de Chauché, sur un promontoire, lui donnait des possibilités défensives n’existant pas à la Chapelle, un km plus loin. Une concurrence entre seigneurs locaux a pu aussi favoriser le bourg de Chauché au détriment de la paroisse de la Chapelle de Chauché. Des chartes, comme celle de St Germain de Prinçay, montrent ce phénomène, et même si nous n’avons pas trouvé celle concernant le bourg de Chauché, il y apparaît comme très probable.
(6) fondation en faveur d’une bonne œuvre et pour obtenir des prières après le décès du fondateur
(7) Aillery, pouillé du diocèse de Luçon (1860), page 3
(8) Louis Brochet, la Vendée à travers les âges (1902) : histoiredevendee.com
(9) M. Garaud, Les châtelains du Poitou et l’avènement du régime féodal aux XIe et XIIe siècles, Mémoire de la société des Antiquaires de l’Ouest (1864), page 244
Que se passe-t-il autour de Chauché au moment de la création de sa nouvelle paroisse dédiée à St Christophe au XII/XIIIe siècle ? Aux Essarts, existaient déjà un prieuré en 1099 et une église dédiée à St Pierre, dépendant de l’abbaye de Luçon. De plus, une chapelle dédiée à Notre Dame était pourvue par l’évêque. (7) A St Fulgent aussi le prieuré était une création ancienne, avant les invasions normandes, de l’abbaye de Vertou, devenue l’abbaye de St Jouin de Marnes, à partir des deux couvents de Durinum (St Georges de Montaigu).
Les autres paroisses voisines, Chavagnes et St André Goule d’Oie, ont été créées à la même époque que celle de St Christophe de Chauché. Rappelons en effet que la Rabatelière n’a été créée que bien après, en 1640, en prenant une partie du territoire de Chauché, de Chavagnes et de St André (autour de la Maison Neuve). (10)
Ainsi, quand la paroisse de St André Goule d’Oie a été créée, on a dû tenir compte du territoire préexistant de la Chapelle. Or celui-ci avançait à proximité du bourg de St André. Nous le savons puisque la Drollinière, proche de ce bourg, en faisait partie déjà en 1631. Il est difficile d’imaginer qu’elle ne l’était pas déjà depuis sa création, vers le XIIe siècle au moins. C’est ainsi qu’en délimitant les paroisses les plus récentes, au XII/XIIe siècle, Chauché a repris le territoire de la Chapelle de Chauché et St André Goule d’Oie a dû en tenir compte. C’est ce qui explique que le territoire de Chauché s’avance jusqu’au bourg de St André, de manière peu logique et pratique pour ses habitants.
Si la préexistence de la paroisse de la Chapelle de Chauché par rapport à celle de St André Goule d’Oie repose sur une base sérieuse, il n’en va pas de même pour fixer l’origine de la paroisse de la Chapelle. Celle-ci peut remonter loin dans le temps, peut être les VIe/VIIe siècles, même si le peuplement du village de la Chapelle est certainement encore plus ancien, sur une ancienne voie romaine.
En conclusion, nous pouvons émettre l’opinion raisonnable qu’avant les XIIe/XIIIe siècles, un sieur « Beguoin » a dû fonder une église à la Chapelle, y nommant peut-être le desservant lui-même, comme cela a pu se faire avant que le pouvoir de nomination des évêques fut rétabli de manière systématique pour toutes les cures. Et le fief de la Drollinière se trouvait dans le territoire de cette paroisse. Ainsi, sa qualification de paroisse donnée à la chapelle Beguoin a dû correspondre à une réalité vers le Xe siècle, antérieure à celle de la paroisse de Chauché dédiée à St Christophe, même si elle n’a pas laissé de documents pour le prouver. La force des habitudes en a ensuite prolongé l’activité pastorale sous la même appellation, même si le nom de paroisse était devenu sans fondement. Il y avait néanmoins toujours l’église de la Chapelle, et les habitudes prises par les familles d’une partie de Chauché de la fréquenter avec son cimetière.
(10) A. de Guerry, Chavagnes communauté vendéenne, Privat (1988), page 74
Emmanuel François
Décembre 2011
Assemblée des AFN
Il y a 2 jours

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