mercredi, novembre 02, 2011

Le Coin, un fief seigneurial à St André Goule d’Oie

Une famille La Heu (ou Laheu), du village du Coin, faisait partie des notables de St André Goule d’Oie et de Chavagnes en Paillers au XVIIe siècle.
Nous ne connaissons pas la date de création du fief du Coin. Néanmoins il paraît probable qu’au moment de la naissance de la paroisse de St André Goule d’Oie aux XIIe/XIIIe siècles, la plupart des terres où se trouve le Coin étaient occupées par la forêt et les landes de bruyères et de genets. Chavagnes et ses nombreux fiefs à ligence constituaient, à proximité et au-delà du ruisseau du Vendrenneau et du ruisseau de la Petite Maine, la limite défensive des marches de l’Anjou d’abord et de la Bretagne ensuite, avant de revenir dans la mouvance du Poitou. Ces ruisseaux ont servi à délimiter les communes.
On sait qu’à peu près à la même époque, des colonies d’hommes ont continué à déboiser et ont ainsi créé de nouvelles métairies. Le Coin, dans la mouvance du baron des Essarts, est donc devenu, à une date ignorée, une tenure concédée à un chevalier, pour lui permettre de s’équiper avec un cheval et des armes pour faire la guerre à l’appel de son suzerain. Non loin de là, la Baritaudière possède un nom qui fait penser au seigneur de la Drollinière entre 1350 et 1380 : Guillaume Baritaud. Qu’il ait donné son nom à cette métairie créée par des colons sur ses terres paraît probable. Le village proche du Plessis le Tiers peut trouver son origine de la même manière. Le nom de « plessis » provient de celui de la clôture en bois qui entourait la pièce de terre mis en culture, pour la protéger des bêtes sauvages. A son nom était associé celui du défricheur.
Il semble qu’aient existé des mines autrefois au Coin, mais nous recherchons des informations sur ce point. On sait seulement que des mines de plomb argentifère ont été exploitées, non loin de là, au Cormier et à la Marquerie de Chavagnes. Un seigneur de la Bleure et du Cormier devait chaque année à son suzerain, au Moyen Âge, « un marc d’argent en masse ». (1) Si ces mines ont bien existé au Coin aussi, on comprend mieux que les lieux furent concédés à un noble.
Ce fief du Coin existait-il au moment de la guerre de cent ans ? On sait qu’au traité de Brétigny en 1360, le Poitou a été annexé à la couronne d’Angleterre. C’est ainsi que la paroisse de St André Goule d’Oie a été anglaise pendant les années 1360, tandis que la châtellenie de Montaigu, et le prieuré de Chavagnes en Paillers qui en dépendait, restaient français. (2)
En 1372, les Anglais occupaient Mortagne et l’Herbergement-Ydreau (St Florence). Cette année-là ils firent, sans succès, le siège de l’abbaye de la Grainetière, qualifiée de place forte et défendue par un vaillant capitaine pour le compte du roi de France, nommé Martinière. (3)
On sait aussi que Du Guesclin a chassé ensuite les Anglais et s’est emparé de tout le Poitou au nom du roi de France en 1372. A cette occasion il a participé à la prise du château fort de Benaston (Chavagnes en Paillers), où on dit qu’il aurait eu une jambe cassée par une poutre enflammée qui traversait un fossé. (4)
Ces troubles n’ont pas dû concerner le Coin en tant que lieu, même s’il était placé néanmoins sur une frontière, car c’était une exploitation agricole, comme la Drollinière (devenue Linières), entre les mains d’un guerrier.

(1) A. de Guerry, Chavagnes Privat (1988), page 29
(2) A. de Guerry, Chavagnes Privat (1988), page 71
(3) Annuaire SEV, article L. de La Boutetière (1874), page 132
(4) Louis Brochet, la Vendée à travers les âges (1902) : histoiredevendee.com


Son histoire connue commence avec Pierre La Heu. (5) Le 22-11-1599, il figure comme fondé de pouvoir de Renée de la Mothe, veuve de Charles Bruneau, seigneur de la Rabatelière et propriétaire du domaine de Linières. Il acheta la Grande Roussière de St Fulgent en 1616, plus tard revendue à M. de Royrand. Pierre La Heu possédait aussi la métairie de Vrignay (Chauché) à la même époque.
Il acquit le fief de la Brunière près du Coin. C’était un ancien fief à ligence sur la paroisse de Chavagnes, relevant du marquisat de Montaigu. Cela signifiait qu’il devait 40 jours de garde par an dans une maison à Benaston. Il en prit le nom pour la première fois en 1621. (6) Les bâtiments des deux fiefs étaient très proches l’un de l’autre, séparés par le ruisseau du Vendrenneau.
Marié à Marie Alluchon, Pierre La Heu eut six enfants (7) :
- Jacquette, mariée en 1e noces à Chauché le 12-1-1612 avec Auguste Blouin. Il était lieutenant d’une compagnie au régiment de M. du Chateslier Barlot. En 2e noces elle épousa le 31-10-1618 Johan Malleuvre, capitaine des gardes de M. le prince de Marcillac, gouverneur d’Aquitaine.
- Pierre Laheu, sieur de la Brunière, conseiller du roi, avocat en l’élection des Sables, qui vivait en 1649.
- Louis Laheu, prêtre, inhumé à Chavagnes le 16-10-1627.
- Jeanne Laheu, marraine à St André Goule d’Oie le 28-9-1628 de son neveu François Laheu.
- Renée Laheu, baptisée le 8-11-1602 à Chauché. Elle est marraine le 7-12-1629 à St André Goule d’Oie de sa nièce Renée Laheu, et inhumée le 10-8-1645 à St André Goule d’Oie. Sa fille, Renée La Heu, fut dame de la Parnière (8) des Brouzils et de la Grande Roussière (St Fulgent) et épousa Jean Robert, seigneur de la Gennerie.
- Alexandre.
Ce dernier, Alexandre Laheu, sieur du Coingt (orthographe de l’époque) et Foucault, rendit hommage à Montaigu le 20-5-1638 pour le fief de la Brunière. L’arrière-fief du Coin-Foucault, lui, dépendait du fief des Essarts. (9)
Qualifié d’écuyer, il fut gendarme dans la compagnie du duc d’Enghien (Louis II de Bourbon-Condé dit le Grand Condé). C’était un corps d’élite attaché à la personne du prince, sans rapport avec le métier de gendarme. Il avait suivi François Bruneau de la Rabatelière sur les champs de bataille. C’était le fils aîné de Charles II Bruneau, le fondateur de la paroisse de la Rabatelière, qui avait été fait baron par Louis XIII en 1632. François Bruneau avait reçu à Phillipsburg en 1644 la lieutenance d'une compagnie de gens d'armes par brevet du duc d'Enghien. Alexandre Laheu fut plus chanceux que son compatriote et chef. En effet, le 3-8-1845 François Bruneau tomba, avec 4000 autres soldats de Condé, à Nordlingen (aussi appelée bataille d'Alerheim), frappé de cinq blessures, en combattant à la tête de sa compagnie, et son cœur, enfermé dans une boîte de plomb apporté à la Rabatelière, fut déposé dans l'église.
Vers 1649, Alexandre Laheu cessa d’être paroissien à la Rabatelière au bénéfice de Chavagnes en Paillers. Il est mort avant 1664.

(5) famillesvendeennes.info
(6) Annuaire de la SEV, article de C. Gourraud (1876), page 145 et s.
(7) Archives de Vendée, Notes Généalogiques de J. Maillaud, tome 18 pages 266 à 273
(8) A. de Guerry, Chavagnes (1988), page 44. La Parnière (Les Brouzils) était un fief à ligence. Son seigneur levait à titre de sergent féal (huissier) les avoines dues au seigneur de Montaigu à la St Michel pour les usagers des landes.
(9)Annuaire de la SEV, article de M. A. Bitton (1889), page 109


Il épousa Marie Viaudet vers 1625 (fille d’un auditeur à la chambre des comptes de Bretagne), dont il eut au moins six enfants :
- Françoise née le 28-9-1628 à St André Goule d’Oie,
- Renée née le 7-12-1729 à St André Goule d’Oie (elle y est décédée le 10-8-1645),
- Alexandre né le 26-12-1630 à St André Goule d’Oie (qui suit),
- Charles né le 4-5-1638, baptisé à la Rabatelière,
- Bruno né le 7-10-1641 à la Rabatelière,
- François né le 29-12-1642 à la Rabatelière,
- Pierre né le 29-3-1645 à la Rabatelière.
Alexandre Laheu né le 26-12-1630, sieur de la Brunière, se maria avec Louise de Maucourt (contrat de mariage chez le notaire Jean Fèvre à Fontenay le 28-7-1664). Jacques Thomazeau, cousin, est témoin au contrat.
Il a été maintenu noble par sentence du 24-3-1670 (10) et mourut le 1-3-1694 (Chavagnes). Il eut pour enfants :
- Jean Baptiste né en 1670 et marié à Chavagnes le 8-2-1712 avec Perrine de Chevigné, fille d’Henri de Chevigné, seigneur de la Surie. Leur fille, Jeanne Madeleine, fut baptisée à Chavagnes le 22-12-1714. Celle-ci fut veuve d’Estienne Bouron, notaire et greffier de Montaigu, demeurant au bourg de St Georges de Montaigu en 1767. Jean Baptiste Laheu, habitant le Coin, fut inhumé le 6-6-1737 à Chavagnes, ainsi que sa femme en 1717, âgée de 35 ans.
- Anne, mariée le 21-4-1704 à St André Goule d’Oie avec Pierre Devasles, sieur de Chaillot, bourgeois de la paroisse de Nesmy.
- Alexandre, sieur du Coin, né le 20-4-1677 à Chavagnes en Paillers. Il s’est marié à Marie Frappier. On ne leur connaît pas d’héritiers et son épouse a été inhumée à Chavagnes le 16-9-1755, âgée d’environ 80 ans. Après cette date, la Brunière et ses dépendances (avec le Coin et le Peux) fut acquise par la famille Royrand de la Roussière de St Fulgent.
- Louise née en 1678 à Chavagnes en Paillers.
- Marie née en 1680 à Chavagnes en Paillers.
- Elizabeth née en 1682 à Chavagnes en Paillers. Elle eut pour parrain Pierre Moreau, sieur du Coudray et sénéchal de Bazoges, (11) et épousa Alexandre Gourraud, sieur de la Bonnelière (Chavagnes).
- Michelle née en 1684 à Chavagnes en Paillers, épousa en 1718 Jean Hullin (Romagne, diocèse de La Rochelle).
- Louise née en 1691 à Chavagnes en Paillers.
Alexandre Laheu fut aussi père, hors mariage, de :
- François, né d’Andrée Bouffard, baptisé le 11-12-1661 à St André Goule d’Oie.
- Marie, née d’Anne Arnaud, baptisée le 23-6-1667 aux Brouzils.

Dans une liste très détaillée sur les juridictions du Bas-Poitou à la fin de l’Ancien régime, le fief du Coin est mentionné, ainsi que celui de St Fulgent (dépendant de Tiffauges et des Essarts). Le seigneur du Coin a donc eu un droit de basse justice, ce qui veut dire qu’il jugeait des petits délits, des droits du seigneur et de certaines affaires civiles. Indiquons que le fief de Linières n’est pas cité. Selon l’auteur de la liste, (12) les destructions d’archives peuvent

(10) Colbert de Croissy et Barentin, État du Poitou sous Louis XIV, page 401
(11) Juge d’un tribunal
(12) Annuaire de la SEV, article de M. A. Bitton (1889), page 109


expliquer certaines absences. Mais peut-être le fief de Linières n’avait-il pas droit de justice, celui-ci étant exercé par le baron des Essarts exclusivement.
Sans trop s’étendre sur la justice de l’Ancien régime, rappelons d’abord que malgré ses efforts, la monarchie n’avait pas récupéré au XVIIIe siècle tous les droits régaliens (justice, impôts, police) exercés par les nobles après l’effondrement de l’empire carolingien. Comment était organisée cette haute justice locale, comme celle de la baronnie des Essarts sur le territoire de Chauché et St André Goule d’Oie ?
A partir du XVIe siècle, les tribunaux du seigneur étaient présidés en Poitou par un sénéchal. Ils comprenaient aussi un procureur, appelé procureur fiscal (il veillait au respect des perceptions des taxes lors des procès) et un greffier. L’huissier, pour signifier les actes et faire des constats, s’appelait un sergent. La haute justice juge de tout, au pénal et au civil. La basse justice juge des petits délits, des droits du seigneur et de certaines affaires civiles. La procédure était écrite et des recours étaient possibles. Les juges de paix cantonaux ont remplacé cette justice à partir de 1791.
Néanmoins, comme beaucoup de droits et institutions, cette organisation judiciaire s’est localement et partiellement évaporée au fil du temps. Dans son état de la justice d’Ancien régime à la veille de la Révolution, l’historien Beauchet-Filleau indique qu’à la sénéchaussée présidiale de Poitiers ressortissaient 300 hautes justices, dont 60 sans exercice, 40 sans officier et 50 mal administrées. (13) Il relève que St André Goule d’Oie entrait dans le ressort de la baronnie des Essarts pour la haute, moyenne et basse justice. La baronnie disposait d’un juge, d’un procureur fiscal et d’un commis greffier. D’autres paroisses relevaient de cette baronnie, mais en partie : Chauché, Boulogne, la Merlatière, St Martin des Noyers, le Bourg sous la Roche, Chaillé sous les Ormeaux et Lairière (fusionnée avec La Ferrière en 1828). Des châtellenies en relevaient aussi : Aubigny (paroisse d’Aubigny), l’Audonnière et Morenne (paroisse de St Cécile). La vicomté de la Rabatelière, Jarrie (Saligny) et Raslière (la Merlatière) avait un droit de haute justice sur les paroisses de la Rabatelière et Saligny en entier. Elle l’avait partiellement sur les paroisses de Chauché, Boulogne, et la Merlatière. En, revanche elle disposait d'un personnel nombreux avec un juge sénéchal, un procureur fiscal, un greffier et 7 procureurs (dont l’un était à la fois notaire et huissier) et tous les autres notaires, qui en totalité étaient au nombre de 9, et 2 huissiers. La justice de la châtellenie de St Fulgent s’étendait sur une partie de la paroisse de St Fulgent et rapportait en appel au marquisat de Montaigu. Le fief du Coin n’est pas cité dans cet inventaire. Le droit de justice s’était évanoui dans la nature, laissant perdurer des taxes après lui, elles-mêmes s’éteignant au fil des rachats, des dons etc.
Cette administration judiciaire, par la superposition de ses structures, l’incompétence, voire la malhonnêteté de beaucoup de ses agents et leur inféodation aux seigneurs locaux, a été une des tares de l’Ancien régime. (14)

(13) Beauchet-Filleau, Justices royales, ecclésiastiques et seigneuriales du Poitou, Mémoires de la Société des Antiquaires de l’Ouest (1843)
(14) Colbert de Croissy et Barentin, État du Poitou sous Louis XIV, page 263 et s.


Emmanuel François
Novembre 2011

Isaure Chassériau

Charlotte Berthe Isaure Chassériau est la fille, née en 1820, d’Adolphe Chassériau et d’Emma Duval. Les métayers de Linières ne l’ont pas vraiment connue. Elle est morte, à l’âge de 34 ans, avant sa mère et c’est son fils, Marcel de Brayer qui a hérité directement de sa grand-mère du domaine de Linières. A priori, sa postérité se résume essentiellement à son portrait peint par son oncle Amaury-Duval, qui valut à l’artiste une médaille de première classe au salon de 1839. Il est exposé maintenant au musée des Beaux-arts de Rennes. A sa mort, elle laissa un fils unique, Marcel de Brayer, qui fut maire de St André Goule d’Oie, reconstruisit un nouveau château à Linières et publia un livre de poésies, tout à fait intéressant, quelques jours avant sa mort, à l’âge de 33 ans.
Isaure Chassériau a fait partie d’une famille très riche de talents, de sentiments et d’argent, constituée par sa mère, le deuxième mari de celle-ci, Marcellin Guyet-Desfontaines, son oncle Amaury-Duval, et son fils Marcel. Avec eux, l’histoire des propriétaires de Linières de 1830 à 1885 est totalement parisienne au début, pour devenir de plus en plus vendéenne à la fin de la période, avec les parisiens de Vendée que furent Marcel de Brayer et Amaury-Duval. Dans cette brillante famille, quelle fut la place d’Isaure Chassériau ?
Sa mère était la fille d’Amaury Duval, breton d’origine, qui débuta comme avocat à Rennes, commença une carrière de diplomate avant la Révolution, puis bifurqua vers le ministère de l’Instruction publique pour devenir ensuite directeur des Beaux-arts au ministère de l’Intérieur. Sympathisant de la Révolution, fidèle de Napoléon, il fut mis en retraite par la Restauration monarchique. Hommes de lettres, il fut secrétaire de l’académie des Inscriptions et belles lettres et rédigea de nombreux articles, notamment à la Décade Philosophique. Son frère, Alexandre Duval, fut un dramaturge à la mode, ce qui lui valut d’être élu à l’Académie Française. Un autre frère travailla comme lui dans l’administration des Beaux-arts et publia un livre d’Histoire. Amaury-Duval se maria avec Jacqueline Rose Tardy, originaire de l’Allier. Elle fréquenta le salon littéraire de son amie Sophie Gay. (1) Elève du peintre Girodet, elle s’adonna à la peinture, puis l’abandonna pour élever ses deux enfants. Emma naquit en 1799 et Amaury en 1808. Jacqueline Duval est morte le 29 octobre 1823, à l’âge de 49 ans.
Emma Duval épousa à l’âge de 18 ans Adolphe Chassériau. Il venait de démissionner de l’armée et se lançait dans l’édition. Il n’a pas connu sa mère, tuée dans les combats de la Révolution à Lyon, ni son père, exilé en Angleterre à cause de ses opinions royalistes. Trois ans après leur mariage, Emma mit au monde leur fille Isaure. Les affaires d’édition de son père tournèrent à la faillite et il se trouva avec des dettes impossibles à rembourser. Pour se refaire, il quitta sa femme et sa fille et partit en Amérique du sud. C’est alors qu’en 1824, quelques mois après le décès de sa mère, Emma, dépourvue de ressources, retourna avec sa fille habiter chez son père, au 15 quai Conti, un logement de fonction de l’Académie.
Isaure fut donc abandonnée par son père à l’âge de quatre ans. Certes, on a dû lui présenter sa fuite en Amérique de manière intelligente, quand on connaît sa mère. Mais en ce domaine, qui peut savoir ce qu’elle a ressenti et les explications qu’elle s’est données ? De toute façon, cette absence n’a pu que la marquer, sans doute profondément.
Chez son grand-père elle fit la connaissance de son oncle Amaury, âgé alors de seize ans. L’affection qui l’a lia avec lui a dû compter dans la formation de sa personnalité. Sa mère débordait d’amour, mais son caractère entier n’a pas dû être toujours facile pour elle. Le jeune homme, la grande sœur et la petite fille ont noué des liens que la mort seule brisera, nous le verrons plus loin.


(1) Sophie Gay (1776-1852), tint un salon littéraire, publia deux romans. Marraine d’Emma Duval.

Pour vivre, Emma Chassériau donna des leçons de chant et des cours de piano et vendit des sacs de fantaisie qu’elle confectionnait elle-même. Malgré cette peine, toujours pleine d’énergie, elle était prête à courir au théâtre le soir, pour peu qu’un ami lui envoie des billets. Sinon elle passait la soirée à la maison où des amis venaient la voir. Emma Chassériau organisa des réunions chez son père, aidée par les Nodier, (2) et où elle fit ses « mardis ». L’on y chantait et dansait et l’on recevait des artistes amis : Delphine Gay, la fille de Sophie, future Mme de Girardin, (3) Alexandre Dumas, (4) Delacroix, (5) Ziégler, (6) Brizeux, (7) les Jal, (8) etc. Mais son destin prit un tour inattendu à la mort de son mari en Amérique en 1828. Veuve, les prétendants ne manquèrent pas. L’heureux élu fut le jeune Marcellin Guyet-Desfontaines, fils unique de Joseph Guyet et de Félicité du Vigier, héritier de Linières et autres biens, un amour et une fortune.
Isaure avait dix ans quand elle vint vivre chez son beau-père. Il était alors notaire et son affaire prospérait. Bientôt la petite famille déménagea dans le magnifique hôtel particulier du 36 rue d’Anjou St Honoré, avec ses salons dorés. Sa mère réussit à faire revenir son frère habiter chez elle, lui donnant une chambre et lui offrant un espace pour servir d’atelier. Fait nouveau : le jeune homme, la grande sœur et la petite fille ont agrandi leur cercle à Marcellin. Ce dernier ira se faire élire député aux Herbiers en Vendée, vivant de ses rentes, après avoir vendu son étude de notaire. C’est lui le « Vendéen », qui se rend de temps en temps au pays de ses parents. Pour lui Linières c’est sa mère et St Fulgent c’est son père. Pour s’y rendre dans les années 1830/1840, il faut de quatre à cinq jours avec le service des diligences. Les autres membres de la famille restent des parisiens à part entière.
Isaure fut choyée par son beau-père, mais, au-delà des apparences matérielles, nous ne savons pas comment. On devine néanmoins dans les correspondances, un vrai attachement du beau-père envers sa fille adoptive. D’autant qu’il ne put pas avoir d’enfant lui-même.
Nous savons qu’Isaure a appris le dessin avec Oscar Gué, (9) un peintre qui fréquentait le salon de sa mère, et alors que son oncle est en Italie. Elle indique dans une lettre à Amaury-Duval qu’elle est une « latiniste fort distinguée » et « joue même des contredanses à quatre et deux mains ». Plus loin elle lui décrit une réception chez le roi : « Tu ne peux pas te faire à l’idée de ce qu’est un bal d’enfants chez le roi, je me suis amusée tant qu’au moment de souper je n’avais plus faim du tout…Maman était éblouissante de beauté, elle était couverte de diamants…la reine était en train de saluer de vieilles dames lorsqu’elle s’est retournée et m’a parlé en me demandant si j’avais dansé. » (10)
Dix-huit ans, c’est l’âge où elle perdit son grand-père, Amaury Duval, en 1838. Sa fille l’avait accueilli chez elle dans les dernières années de sa vie, et son nouveau gendre l’avait financièrement aidé.
Dix-huit ans, c’est aussi l’âge de son portait par son oncle, accessible très facilement sur internet. L’artiste aime et admire son modèle, c’est la relation de la petite fille et du jeune frère d’Emma Guyet, l’oncle et la nièce. Dans un décor simple, et avec un bijou discret autour du cou, il choisit d’attirer le regard du spectateur sur la tête d’Isaure, car il la voit belle, avec son visage légèrement ovale, ses yeux expressifs, ses lèvres charmantes (le mot revient souvent sous la plume du peintre).

(2) Jean-Charles-Emmanuel Nodier (1780-1844) est un écrivain et romancier à qui on attribue une grande importance dans la naissance du mouvement romantique en littérature.
(3) Émile de Girardin (1806-1881) est un journaliste et créateur de journaux influents.
(4) Alexandre Dumas père (1802-1870) fut un écrivain à succès de pièces de théâtre et de romans.
(5) Ferdinand-Victor-Eugène Delacroix (1798-1863) est un peintre majeur du romantisme.
(6) Jules-Claude Ziegler (1804-1856) peintre, céramiste et photographe. Elève d’Ingres lui aussi.
(7) Julien Auguste Brizeux (1803-1858) fut un poète breton à succès, défenseur de la langue bretonne.
(8) Auguste Jal (1795-1873) historiographe de la Marine et écrivain. Témoin à l’acte de naissance de Marcel de Brayer.
(9) Oscar Gué (1809-1877) peintre célèbre et ami du peintre Dauzats, autre habitué des Guyet.
(10) V. Noël Bouton Rollet, Amaury-Duval, l’homme et l’œuvre (2007), page 24

Il la veut coquette dans cette robe magnifique, avec les bouquets accrochés aux cheveux et devant la poitrine. Elle a les cheveux noirs qui suggèrent les origines créoles de la famille de son père. Ses traits font penser à ceux de sa mère Emma et de son grand-père Amaury Duval, manquant de finesse. Passons sur la mode dépassée de la coiffure, sur les épaules tombantes et la pose embarrassée avec les mains sur le devant. Nous la voyons triste et compassée. Et n’en déplaise à son oncle, elle fait plutôt penser à la femme de chambre qui aurait mis la robe de bal de sa maîtresse pour se déguiser.
« Aimable et bonne » a dit d’elle une parente, (11) mais peu douée pour le bonheur. La même parente qui écrivait à Emma Guyet en parlant d’Isaure : « Elle m’était toujours apparue affectueuse, mais triste et réservée. Elle semblait traverser ce monde sans y prendre racine. Elle avait sa patrie autre part. » Ce portrait et les rares écrits recueillis nous confirment que le caractère d’Isaure la portait à la solitude. Il l’exposait aux affections, mais aussi aux aspérités de son entourage avec une vive sensibilité, la rendant fragile. Elle semble porter en elle comme une attache invisible, qui l’empêcherait de prendre son envol et la garderait prisonnière dans quelque repli secret de son âme.
Vingt et un ans, c’est aussi l’âge de se marier. Ses parents la dotèrent richement et elle convola avec un vicomte, comme on le faisait sous l’Ancien Régime ! L’union du titre et de l’argent, un terrain de rencontre entre les nobles et les bourgeois depuis longtemps. Sauf qu’ici on était entre parvenus.
Nous connaissons en effet l’origine de la fortune des Guyet pendant la Révolution. Le mari d’Isaure était le vicomte Alfred Oscar Hermann Brayer, le deuxième fils du second mariage du général Brayer, anobli par Napoléon. Pour faire plus « noble », on disait d’ailleurs : « de » Brayer et nous respecterons la volonté de la famille, malgré que, normalement, la particule ne soit pas ici justifiée. Disons tout de suite que l’information trouvée sur internet, que son mari était le général Amilcar de Brayer est fausse ; c’est son frère Alfred qu’elle épousa.
Le père, Michel de Brayer, avait soutenu Napoléon y compris pendant les Cent jours du retour de l’Empereur en 1815. Après cela il s’était exilé en Amérique du Sud pour échapper à une condamnation à mort par le gouvernement du roi Louis XVIII. Il fut gracié ensuite et réhabilité par le nouveau régime de la Monarchie de Juillet à partir de 1830. Il fut nommé, en effet, pair de France et gouverneur de la région militaire de Strasbourg. Les orléanistes voulaient rallier à leur cause les anciens partisans de Napoléon, souvent pourchassés par les Bourbons et comme eux, se voulant les héritiers de la Révolution.
La mère d’Alfred, Marie Philippine de Sale, était baronne de Freyberg-Hopfereau. Née en Bavière, elle s’y était mariée avec le général Michel de Brayer en 1801. Le couple eut quatre enfants : Lucien, qui s’établira en Amérique du sud, Mathilde, qui deviendra la comtesse Marchand, Alfred né à Cologne en 1807 et Amilcar, le général, qui sera fait comte par Napoléon III.
Jeune, Alfred fut fort dissipé, contractant des dettes, dit-on, qui le contraignirent bientôt à s’éloigner de la capitale. Il se fit remarquer néanmoins dans les rangs de la garde nationale, où il fit carrière. Grâce à son père, il obtint un poste dans l’administration des Finances. Nous le trouvons percepteur à Parthenay (Deux-Sèvres) en 1841, au moment de son mariage avec Isaure Chassériau à Louveciennes. (12)
En 1842, nait à Louveciennes Marcel de Brayer le fils d’Isaure. Il a deux ans et demi quand sa grand-mère Emma rend visite à sa fille Isaure aux Andelys (Eure), où son mari a été muté. Il est alors receveur particulier des finances, c'est-à-dire effectuant les opérations de trésorerie dans un arrondissement pour le compte du trésorier-payeur général du département.


(11) Louise Swanton Belloc, une cousine née Chassériau
(12) V. Noël Bouton Rollet, Amaury-Duval, l’homme et l’œuvre (2007), page 24

Emma écrit à son frère, alors en voyage en Italie : « Cependant malgré la neige, j’ai été aux Andelys. Il y avait 6 semaines que je n’avais vu mon enfant. J’ai trouvé Alfred assez changé et souffrant. Il avait de plus un clou au genou qui lui donnait de la fièvre. Mais à mon départ il était mieux. Isaure va bien, elle a repris. Quelle charmante femme ! Elle vit seule, ou à peu près, travaille, s’occupe toujours, et l’ennui ne la gagne pas. Son fils est là près d’elle à jouer, on ne peut avoir un plus doux intérieur. Marcel (qui s’appelle Farcel) est délicieux. Il parle depuis le matin jusqu’au soir, et très bien. Il ne grasseyera pas ! Ce sera un phénomène dans la famille ! Il a un camarade de cinq ans, une vraie victime. Je le couvre de baisers, de tendresse, mais le malheureux a la figure balafrée des égratignements de M. Farcel. Qui aime bien châtie bien, tel est l’axiome de tête. Il traite sa mère assez légèrement, mais l’adore. Quant à nous, nous en sommes fous. »
L’année d’après, les jeunes de Brayer viendront habiter Paris, où Alfred a été muté. Ils habitaient au 33 rue de la Madeleine.
Si dans cette lettre on voit le petit enfant faire la joie de sa grand-mère, on voit aussi Isaure à l’aise dans son intérieur, quoiqu’un peu seule.
Cependant le mariage ne fut pas heureux, Alfred étant indélicat pour son épouse. Ainsi, les habits de la riche demoiselle de vingt et un ans et ceux du beau vicomte de trente-quatre ans, au moment de leur mariage, ne cacheront pas longtemps, l’un à l’autre, leurs âmes si peu en correspondance. « Libre de choisir entre beaucoup de prétendants qu’attiraient une grosse dot», la jeune fille épousa pourtant «un beau vicomte à tête vide, à cœur nul, qui l’a humiliée et délaissée. » Ainsi s’exprime la cousine de son père, Louise Swanton Belloc dans son histoire de la famille Chassériau. (12)
Dans ses lettres à son frère, Emma fait de courtes allusions sur son gendre :
« Cependant malgré la neige, j’ai été aux Andelys. Il y avait 6 semaines que je n’avais vu mon enfant. J’ai trouvé Alfred assez changé et souffrant… »
« Isaure te dit mille choses affectueuses. Marcel t’embrasse, c’est un amour décidément, Marcellin te serre la main, et mon gendre…un insuffisant… »
Nous n’en savons pas plus de sa part, mais on sent que ça ne va pas. Une procédure judiciaire est intentée par Isaure contre son mari, en vue d’obtenir une séparation de corps et de bien. Le jugement de séparation des époux est prononcé le 24-12-1851, dix ans après le mariage. Alfred est alors sans emploi et couvert de dettes. Rappelons qu’à l’époque le divorce n’existait pas, mais la séparation de corps et de biens des époux pouvaient être prononcée par un tribunal, aux tords de l’un des époux. Cela veut dire qu’Isaure était revenue vivre un peu avant chez ses parents avec son fils, ce dernier étant âgé alors de neuf ans. Triste de nature, elle n’a pas été heureuse dans le mariage, au point d’y mettre fin à une époque où la procédure était rare.
La carrière de fonctionnaire des impôts d’Alfred de Brayer n’a pas laissé de trace, à la différence de sa position au sein de la garde nationale parisienne. Il s’était comporté avec audace lors de l’émeute républicaine des 5 et 6 juin 1832, faisant suite à la sépulture du général Lamarque, qui avait dégénéré en émeute. Son père, général en poste à Strasbourg, le félicite : « J’apprends avec bien du plaisir que pendant les journées du 5 et 6 courant, tu as été chargé d’une mission importante, et que tu as été assez heureux de réussir. Non sans quelques danger puisque tu as perdu plusieurs de braves…reçois mes félicitations à cette occasion et n’oublie jamais qu’avec passion, l’audace est tout dans une entreprise de ce genre. Les rouges de Strasbourg ont aussi voulu se distinguer mais je suis intervenu… » En 1846 Alfred de Brayer est nommé capitaine et en 1849 il est chef d’escadron dans la garde nationale. A ce titre il est fait chevalier de la légion d’honneur le 6-7-1849.


(12) note de Nathalie Chassériau, 2009

La santé d’Isaure était fragile. Un ami de la famille écrit en août 1853 : « Faites-moi l’amitié de m’écrire deux lignes pour me donner des nouvelles de la santé de Mme de Brayer ». A l’époque le secours de la médecine était bien faible et elle mourut rapidement. On devine le deuil pour Emma, Marcellin, Amaury, et le petit garçon, Marcel, premier drame dans le noyau familial. Isaure est morte au mois de mai 1854. La cousine de son père, Louise Swanton Belloc, écrit quelques mois après à Emma Guyet des phrases touchantes et intelligentes :
« Non certes, chère amie, je ne vous ai pas accusée d’inaptitude ou de négligence. Votre silence m’affligeait comme preuve de la douleur qui vous absorbait, et à laquelle je n’osais m’imposer, malgré mon désir d’aller savoir de vos nouvelles. Hélas !
Chère amie, qui peut avancer dans la vie, sans avoir de ces déchirements qui laissent d’incurables plaies ? Le cher et doux ange, que vous pleurez, a aujourd’hui la meilleure part. Elle habite un monde meilleur et plus beau, et Dieu, en la reprenant si jeune, lui a sans doute épargné d’autres rudes épreuves. Elle était trop pure et trop bonne pour n’avoir pas à souffrir beaucoup ici-bas. Dites-vous, chère amie, qu’en la retirant dans son sein, Dieu a plus fait pour elle que tout ce qu’eut pu et voulu faire votre sollicitation maternelle.
Je sens bien tout ce que cette absence laisse de vide dans votre pauvre cœur désolé, et combien la …et difficile sous l’atteinte de pareils coups. Mais elle a dû compter sur vous, sur votre courage pour la remplacer auprès de son fils, de ce cher petit Marcel, qui s’annonçait si aimable et si intelligent. Cet enfant, c’est encore elle, et si, comme je le crois fermement, nos chers absents pénètrent dans nos plus secrètes pensées, et peuvent encore, quoique invisibles, assister aux actes de notre vie, combien ne vous sait-elle pas gré de tout ce que vous faites pour cet enfant ! Que cette conviction vous soutienne, chère amie, et vous donne de force. Je voudrais que votre douce et chère fille fût présente et vivante dans vos souvenirs et dans ceux de tous vos amis, comme un bon ange gardien qui tempère et adoucit l’amertume de nos esprits. Pour moi, je ne me la rappelle pas, sans un profond attendrissement. Elle m’était toujours apparue affectueuse, mais triste et réservée. Elle semblait traverser ce monde sans y prendre racine. Elle avait sa patrie autre part…
Voilà la vie, telle que la révolution, les soucis, les chagrins, nous l’ont faite. Encore faut-il porter vaillamment son fardeau jusqu’au bout.
Le jour où vous voudrez me voir, envoyez moi un mot, et j’irai vous trouver, à Marly ou ici. Mais ne le faites que lorsque vous attendrez de ma visite un peu d’obligeance. Vous savez si je serais heureuse de pouvoir vous faire un peu de bien. Mais hélas ! Il ne suffit pas de vouloir.
Adieu, chère amie, croyez comme toujours à ma vieille et sincère affection.
Louise Sw Belloc » (13)

Pour terminer, nous citerons cette phrase de son fils relevée dans son journal de voyage en Italie un an avant sa propre mort, en 1873. Il s’apprête à voyager seul en Italie et cherche dans cette solitude un renouveau personnel. « Si l’épreuve réussit, je suis sauvé, car j’aurais trouvé le vrai remède à cet ennui terrible qui m’enveloppe sans cesse dans un manteau de glace. » La tristesse en héritage.

(13) Lettre de L. Belloc à Emma Guyet du 20-10-1854 (Autun K8 34)


Emmanuel François
Novembre 2011, rectifié en janvier 2012