mercredi 1 juillet 2015

Amaury-Duval témoin d’un scandale mondain en 1847


 Bayard et Bertall :
photo d’Amaury-Duval

Dans son carnet personnel pour l’année 1847 (1), Amaury-Duval note régulièrement les faits marquants de ses journées. Cette habitude lui avait été recommandée par son père. Cette année-là, âgé de 39 ans, il achève le décor de la chapelle de la Vierge à Saint-Germain-l’Auxerrois (Paris), et probablement aussi celui du chœur de la chapelle du collège Sainte Barbe (à Paris où il a été élève) ; cette dernière sera bénite en décembre 1847. A l’automne il a voyagé en Auvergne (2), peignant une fresque avec un de ses élèves. Il est un peintre reconnu déjà, et a même reçu la légion d’honneur. Mais à lire son carnet, il semble bien que la part la plus importante de son emploi du temps est vouée aux mondanités.


Les mondanités d’Amaury-Duval


Ainsi, pour ne prendre que quelques exemples, à la date du 24 février il écrit : « Je suis allé ce soir chez le duc de Nemours (4e fils du roi Louis Philippe). Il est impossible d’être plus gauche et plus embarrassé que ce prince quand il vous adresse la parole. Au lieu de dire un mot et de passer, il s’arrête, se plante devant vous et la conversation tombant d’elle-même, il est obligé de s’en aller tout gêné. Le duc d’Aumale (9e fils du roi) et le duc de Montpensier (10e et dernier enfant du roi) sont au contraire pleins de grâce et d’amabilité. Il y a là toutes les célébrités artistiques et littéraires, Victor Hugo, Fred Soulié, Félicien David, Ponsard, qui a l’air d’un receveur d’enregistrement, Flandrin, Lehmann, Cabat. Le concert est ennuyeux. » On ne présentera pas Victor Hugo, mais un mot sur les autres : Frédéric Soulié (1800-1847) est un romancier et auteur dramatique, à l'époque aussi célèbre que Balzac ou Eugène Sue, qui fréquenta le salon d’Emma Guyet-Desfontaines. Félicien César David (1810-1876) est un compositeur de musique, qui, en 1847, compose un poème symphonique : « Christophe Colomb ». François Ponsard (1814-1867) est un poète et auteur dramatique qui débuta par la traduction en vers de « Manfred » de Lord Byron. Le talent de Rachel, amie d’Amaury-Duval et la plus grande actrice de son temps, le servit beaucoup. Flandrin, Lehmann et Louis-Nicolas Cabat étaient des peintres connus, dont les deux premiers furent de très proches amis d’Amaury-Duval, Lehmann fut un invité de Linières plus tard.

A la date du 15 mars 1847, la journée a été chargée, mais en grande partie consacrée à la peinture. Elle commence par  la visite d’une galerie, et il nous fait bénéficier de ses impressions de professionnel : « Je vais voir avec Burthe et Froment (deux de ses élèves) la galerie de la rue Simon. Il y a un beau Titien. Tarquin, la femme du moins car l’homme est inférieur. La vierge de Lorette de Raphaël dont on fait grand bruit à Paris. Je ne sais si c’est l’original. Dans tous les cas le tableau est bien inférieur à celui du musée et même la Vierge est mauvaise. »

La journée est marquée par l’ouverture du salon. Ainsi désignait-on l’exposition officielle de peintures et sculptures organisée au musée du Louvre pour promouvoir les artistes contemporains, suivant des procédures aussi discutées que l’art lui-même. Il écrit : « Le salon est ouvert aujourd’hui. Nous déjeunons avec mes élèves et Gendron au café Minerve. Le seul tableau qui m’ait frappé est celui de Couture (3) : « Les Romains de la décadence ».
Le reste m’a paru bien médiocre. Flandrin a un beau portrait d’homme, son « Napoléon » n’est pas bon. Lehmann, un joli Profil de Litz. »

Duc de Montpensier
Et en fin d’après-midi, Amaury-Duval change de décor : « Je suis allé ce soir chez le duc de Montpensier  (10e et denier enfant du roi) à Vincennes. On discute très vivement la question du jury. Le prince nous apprend que le portrait que Lehmann a fait de sa mère est refusé, et il prétend que c’est ce qu’il a fait de mieux. Est-ce vrai ? Je vois là le général Lamoricière, il a une assez belle tête, mais commune, il est petit. » La question du jury concerne la composition et les règles de fonctionnement du jury qui sélectionnait les œuvres et attribuait les prix au salon des artistes. Elle est reprise par Amaury-Duval dans son livre, « l’Atelier d’Ingres », où il y développe son point de vue longuement.

Le 24 avril, on lit dans le carnet : « Diner chez le duc de Montpensier qui a été pour moi des plus gracieux. Nous avons parlé du jury et j’ai dit ma façon de penser. J’étais à diner auprès de Meissonnier (peintre) et de Maquet (écrivain, collaborateur d’A. Dumas), Alexandre Dumas dinait aussi. Le soir Descamps (peintre, graveur) vient, il me parle de mon article sur M. Ingres et m’en fait de grands compliments. Je fais la connaissance de Penguilly l’Haridon (peintre breton). Il y avait à diner près de Dumas le comte Lequen, le prisonnier d’Ab El Kader (4) »

Deux jours auparavant, le 22 avril, Amaury-Duval avait pourtant dansé toute la nuit : « Je reçois une lettre d’Anaïs (actrice de la Comédie française) qui me dit que le bal des Français (Comédie française) a lieu ce soir. J’y vais à 11h et voilà qu’à 6 h du matin j’en sors. Je me suis rarement autant amusé à une soirée plus gaie. Rachel et ses sœurs (actrices aussi) étaient ravissantes. Un entrain que je n’ai vu nulle part. »

Le 6 juin 1847 : « Je suis allé diner chez Alexandre Dumas. Convives : le prince de Canino, fils de Lucien Bonaparte (5), V. Hugo et ses fils, Muller (peintre) et la Guimond (chanteuse). Nous allons visiter la maison de Monte-Cristo (6), c’est très joli, une vue magnifique. Le travail des arabes, que Dumas a ramené, est merveilleux. Le diner est d’une gaieté folle.
Le prince de Canino me ramène à Paris dans sa voiture. S’il savait que c’est à cause de moi qu’on lui a refusé le poste à Rome chez… »

Amaury-Duval retourne chez le duc de Montpensier le 5 juillet suivant : « Grand bal chez le duc de Montpensier à Vincennes, dans le bois brillamment éclairé en verres de couleur. Concerts de tous côtés. Salle de bal sous une tente. J’y vois Bou Maza (7) dont la tête sauvage est effrayante. Ses yeux sont teintés en bistre. Ses ongles peints en rouge. La duchesse est charmante (épouse du duc et fille du roi d’Espagne), la princesse de Joinville (8) un peu trop maigre mais gracieuse. La reine d’Espagne (9) encore belle. Narvaez (chef du gouvernement espagnol) a l’air d’un maître d’hôtel. Nous soupons très gaiement, Jadin, Muller et moi. » Ces deux dernières personnes nommées étaient des peintres connus.

Cette fréquentation de la famille royale d’Orléans ne préjuge pas d’un engagement politique de la part d’Amaury-Duval, à la différence de son beau-frère, Guyet-Desfontaines, député de la Vendée et soutien de la Monarchie de Juillet. On le verra de la même manière aussi à l’aise dans les allées du pouvoir du Second Empire, et dans ses fréquentations d’hommes politiques républicains. En réalité il regardait la politique avec la distance de l’artiste qui place son art au-dessus de tout. Néanmoins, les horreurs qu’il a vécues lors du soulèvement de la commune de Paris en 1871 et sa répression, l’ont poussé à s’engager ensuite contre le retour de tels évènements. Il le fit en Vendée, où sa position de propriétaire de Linières a dû le mettre en avant. C’est ainsi qu’il accepta de présider le comité conservateur du canton de Saint-Fulgent constitué le 26 octobre 1877. Son vice-président était le comte Guerry de Beauregard, de Chavagnes (10).

William Etty Yorag 
Portrait de Rachel
Le 11 novembre, on remarquera la proximité d’Amaury-Duval avec la comédienne la plus célèbre de son temps, et aussi sa réputation personnelle d’artiste, y compris en matière de costume de théâtre : « Ce soir aux Français. Rachel me fait dire de monter dans sa loge pour voir les costumes de « Cléopâtre » (11). Elle les essaye et parait très contente des conseils que je lui donne. Elle me prie de revenir demain. Qu’elle est belle ! Qu’elle a des poses admirables, quoiqu’elle soit enceinte et très avancée (12). » Le lendemain il écrit : « J’assiste encore à l’essai des costumes dans la loge de Rachel. Mme de Girardin et son mari sont là. Rien de plus drôle que cette scène. Mme Solié arrive, ses costumes ne vont pas, elle en propose d’autres, Rachel les trouve trop riches. Moi je m’en vais, j’ai trop envie de rire, d’autant que Chassériau (13), qui est là, fait les observations les plus comiques. »





Amaury-Duval familier du duc de Praslin


On pourrait citer longtemps les notes des carnets intimes sur le même registre. Celles que nous venons de citer nous paraissent représentatives de la vie mondaine de celui qui deviendra châtelain de Linières, trente ans plus tard, au soir de sa vie. Parmi elles, il est intéressant de suivre un scandale mondain qui fit beaucoup de bruit : l’affaire du duc de Praslin. Dans son carnet personnel Amaury-Duval note régulièrement ses rencontres avec ce personnage de la haute société, descendant d’une famille illustre de la noblesse et pair de France, les Choiseul-Praslin.

Charles de Choiseul-Praslin (1805-1847)
Le 24 janvier 1847 il écrit : « Je suis allé ce soir chez M. de Praslin. On parle du bal de l’opéra. La gouvernante témoigne le désir d’y aller. Mlle Louise lui dit naïvement : « mais, mademoiselle, allez-y et vous nous raconterez cela. N’êtes-vous auprès de nous pour tout nous apprendre. M. de Praslin et moi nous éclatons de rire. » La gouvernante s’appelle Mlle de Luzy, et Mlle Louise est une grande amie d’Amaury-Duval et des Guyet-Desfontaines, sœur des frères Bertin, propriétaires et directeurs du journal des Débats.

Le 31 janvier, nouvelle rencontre : « J’ai dîné chez M. de Praslin. Le soir ses filles vont au bal ; Je reste avec lui et Mlle de Luzy. Longue conversation sur l’amour. Mlle de Luzy nous raconte sa triste jeunesse emprisonnée en pension. C’est une très honnête personne, je crois, et très naïve, qu’il ne faudrait pas juger sur l’apparence exaltée de son caractère, mais au fond quels rapports existent entre elle et M. de Praslin ? Voilà ce qui est bien difficile d’apprécier. Lui me parait bien timide, mais pourtant vivre toujours auprès de la même personne, on doit s’enhardir. Qui le sait ! » Tout Amaury-Duval est résumé dans ces quelques lignes : pas naïf, mais observateur et réservé. Son écriture est-elle allée au bout de sa pensée ? Voyons la suite.

Ses notes continuent de faire allusion aux Praslin. Ainsi le 2 février : « Je suis allé voir le nouveau théâtre historique (14) avec les Praslin. » Le 4 février : « Les demoiselles Praslin viennent travailler à l’atelier. » Il était leur professeur de dessin, ce qui explique aussi sa proximité avec la famille.

Le 11 février : « M. de Praslin est venu me chercher pour aller chez Geoffroy qu’il veut consulter pour son costume du bal déguisé. ». Geoffroy était sociétaire de la Comédie française et élève peintre d’Amaury-Duval, futur invité de Linières.

Le 15 février : « Je suis allé ce soir chez les Praslins voir l’effet des costumes de Pierrette que je leur ai dessinés pour le bal du duc de Nemours. Elles sont charmantes ; j’espère que leur costume aura du succès. »

Le lendemain il a la réponse : « Je reçois une lettre de Mlle L. de Praslin qui me dit que leur costume a eu hier les honneurs de la soirée, que le roi lui-même leur a dit qu’elles avaient le plus joli du bal.
Je me suis arrêté ce soir aux Français en allant faire une visite. Qu’est-ce que je vois au foyer ? Un bal improvisé ! Rien de plus joli, de plus gai, les acteurs et les actrices en costume  nous quittaient pour entrer en scène et revenaient vite reprendre leur place à la contredanse. Ces allées et venues étaient bien comiques. Je me demandais comment la représentation pouvait marcher. Je reste là joyeusement jusqu’à minuit. Quelle charmante et gracieuse fille que la sœur de Rachel, Rebecca ! »

Le 25 mars on relève : « Je finis ma soirée chez M. de Praslin. »

Château de Vaux-Le-Vicomte
Le 9 mai la rencontre est plus importante : « Nous sommes allés au château de Praslin (Vaux-Le-Vicomte en Seine-et-Marne). Burthe, Brunel, Nicolle et moi par temps magnifique, nous passons une journée merveilleuse. J’avais témoigné le désir d’emporter un bouquet. Pendant le diner le jardinier nous en apporte à chacun de nous. Il est impossible de mettre plus de grâce dans tout ce qu’il fait, que M. de Praslin. » Rappelons ici que les deux premiers sont des peintres élèves d’Amaury-Duval et le troisième un architecte, en particulier de l’église de Saint-Germain-en-Laye, décorée par Amaury-Duval. Un ancêtre duc de Praslin avait acquis ce célèbre château bâtit par Nicolas Fouquet, dont Louis XIV fut jaloux.

Le scandale de l’assassinat de la duchesse de Praslin


Le 19 juin, les notes d’Amaury-Duval révèlent une brouille entre la gouvernante, Mlle de Luzy, et Mme de Praslin : « J’étais allé donner une leçon ce matin aux demoiselles Praslin. Le duc m’apprend que Mlle de Luzy quitte la maison et que ses filles, désolées, ne pourront travailler. Cela ne pouvait durer, me dit-il, les continuelles querelles de Mme de Praslin en sont la cause. Moi-même, je l’ai engagée à nous quitter. Est-ce la seule raison ? Dans la journée, il est venu prier ma sœur de lui chercher une place. Mlle de Luzy ne peut pas, en sortant de chez moi, aller habiter seule un logement ou un hôtel. » Mme Guyet-Desfontaines, la sœur d’Amaury-Duval, était une proche elle aussi du duc de Praslin. On sait pourquoi la gouvernante dû quitter son emploi à l’hôtel de Praslin : l’épouse du duc était jalouse de la place qu’elle prenait auprès de ses enfants. Certains ajouteront que cette jalousie s’alimentait aussi des relations intimes supposées entre le duc et la gouvernante, ce qui n’aurait pas surpris Amaury-Duval, si l’on en croit ses interrogations personnelles indiquées plus haut.

Quatre jours plus tard, le 23 juin, Amaury-Duval rend visite à la gouvernante des enfants du duc de Praslin, qui s’était retirée dans un pensionnat de la rue de Harlay. Il y rencontre un ami, aussi proche de lui que de sa sœur et de son beau-frère, compositeur de musique et futur habitué de Linières : Reber : « Je suis allé ce soir chez Mlle de Luzy qui est désolée. J’y trouve Reber. Cet évènement nous parait inouï, incompréhensible, pourquoi s’en va-t-elle, si près du but ?  Le mariage de ces demoiselles ne peut tarder, comment ne pas attendre jusque-là. »

Un des nombreux livres sur l’affaire
Et le 18 août Amaury-Duval écrit : « Mme de Praslin a été assassinée la nuit dernière ! Je suis encore sous le coup de cet épouvantable évènement. On ignore encore le but de ce crime. Tout Paris en est ému. Les journaux du soir se contredisent. Je ne vois rien de positif. Quel affreux malheur pour le mari et les enfants !! »

Le 19 août : « En allant diner à la maison verte, je rencontre le père Lebel qui me dit tout naturellement que M. de Praslin est accusé d’avoir assassiné sa femme. Je peux à peine y penser. Mon dieu, qui croire ? Lui si bon, si doux. Mais ses enfants ? C’est horrible ! Pauvres jeunes filles si bonnes, si aimables ! J’ai besoin de me figurer que ce sont encore des bruits sans consistance. C’est trop horrible. » La maison verte est la grande villa louée par les Guyet-Desfontaines à Marly, qu’ils achèteront plus tard, leur servant de résidence secondaire à la  campagne.

Le 20 août : « Toutes les preuves sont accablantes contre M. de Praslin. Il est, lui, dans un état de prostration complet. Mlle de Luzy est arrêtée. M. de Praslin aurait avoué sa liaison avec elle. Quelle horreur que tout cela. Mais les enfants ! »
Que s’est-il donc passé ?

Le duc de Choiseul-Praslin avait été député conservateur de Seine-et-Marne de 1839 à 1842. Il fut admis à la Chambre des Pairs en 1845. Il avait épousé en 1824 la fille du général Sébastiani, gloire militaire de l'Empire qui devait devenir un homme politique de premier plan sous la monarchie de Juillet. Leur union était très vite devenue orageuse, même si dix enfants en furent nés. Le duc, excédé du comportement de sa femme, l'assassinat à coups de couteau le 17 août 1847. L’assassin absorba ensuite une forte quantité d’arsenic qui devait le conduire lui-même à la mort, dans sa prison, sept jours plus tard, le 24 août 1847. Faute de coupable vivant il n’y eut pas de procès au tribunal. Mais il y en eu un dans les journaux et les milieux politiques d’opposition au régime.

Sur les motifs exacts du geste du duc, la version la plus répandue fut qu’il voulait empêcher sa femme d’entamer un procès en séparation de corps, dont elle le menaçait, à cause de son infidélité avec la gouvernante.

Victor Hugo
L'opposition s'empara de l'affaire, « scandale mondain » selon Victor Hugo, dénonçant tout d'abord la corruption des mœurs dans la haute société proche du roi Louis-Philippe. D'autre part, le gouvernement et la justice furent accusés d'avoir prétendu que le duc s'était suicidé, afin de pouvoir le faire libérer secrètement et lui permettre de se réfugier à l'étranger, échappant ainsi au châtiment. C’était faux, mais la calomnie discréditait la monarchie de Juillet, contribuant ainsi à préparer le terrain à la révolution de février 1848.

La gouvernante, Mlle de Luzy, se nommait en réalité Laure Desportes, âgée de vingt-neuf ans au moment des faits. Elle était belle, élégante, cultivée, à l’aise comme institutrice, peintre et musicienne. Soupçonnée de complicité de crime, elle fut emprisonnée et interrogée.

La veille de la mort du duc, Amaury-Duval écrit : « Rien de nouveau sur M. de Praslin. Il est au Luxembourg. Mlle de Luzy persiste à  nier sa complicité et ses relations. » Le palais du Luxembourg était le siège de la chambre des pairs, auquel succéda plus tard le sénat. Le palais avait une prison, où avait été emmené le présumé coupable. Celui-ci devait être jugé par ses pairs suivant la législation de l’époque.

Les suites du drame


Le lendemain, 24 août, on lit dans le carnet : « Fête de Mlle Bertin. Grand diner aux Roches. Saint-Marc Girardin (professeur, député et critique littéraire au Journal des Débats), Delsarte (ténor et professeur de chant) etc. Reber (compositeur de musique) me raconte que le soir de l’assassinat il était chez Mlle de Luzy, au moment où le duc est venu avec ses filles. Elles se sont jetées en sanglotant dans les bras de Mlle de Luzy. Le duc était tranquille comme à son ordinaire. Reber a entendu parler d’un certificat que la maitresse de pension voulait de Mme de Praslin pour garder Mlle de Luzy. Est-ce là l’origine de la querelle ?
Bertin de Vaux en apprenant ma liaison avec les Praslin se promet de me faire citer à la chambre des Pairs. Il prolonge cette charge à moitié sérieuse qui me met hors de moi. »

Après le départ de la gouvernante, le duc de Praslin resta quelques semaines dans son château de Seine et Marne avec sa famille. Et on raconta en effet dans certains journaux qu’avant de faire un séjour en famille aux bains de mer, il passa par Paris et emmena ses filles saluer Mlle de Luzy dans la pension où elle résidait, avant de repartir. La maitresse de la pension lui indiqua que Mlle de Luzy pouvait obtenir un emploi intéressant, si elle obtenait un certificat de la duchesse de Praslin. On affirma ensuite qu’à son retour chez lui, le duc essuya un refus de sa femme pour établir ce certificat, qu’une dispute s’en suivit, allant jusqu’au crime. Reber confirme cette version, et Amaury-Duval reste prudent sur des faits qui dépassent son entendement.

On se souvient que Mlle Bertin était la sœur des directeurs du Journal des Débats. Elle habitait au château des Roches à Bièvres, près de Paris, dans l’Essonne maintenant. Auguste Bertin, dit Bertin de Vaux (1799-1879), était le cousin de Louise Bertin. Il était membre de la chambre des pairs, comme le duc de Praslin, et cette chambre était seule habilitée à juger de l’accusation de crime d’un de ses membres, en vertu du principe de la séparation des pouvoirs judiciaires et législatifs.

Le 25 août Amaury-Duval écrit, avec simplicité : « Le journal nous apprend la mort de M. de Praslin. Cela me fait une profonde émotion. Et pourtant c’est ce qui pouvait arriver de moins malheureux à la famille. »

Etienne Arago
L’affaire le poursuit personnellement, il écrit le 1e septembre : « Auber (compositeur d’opéras), Arago (Etienne, dramaturge et homme politique républicain) et Genie (secrétaire particulier de Guizot, souvent ministre et alors chef du gouvernement) viennent dîner. La conversation ne roule que sur les Praslin. L’intimité que j’avais avec cette famille m’attire une foule de questions. Je vois que les lettres de Mme de Praslin publiées dans les journaux font assez mauvais effet. Il y en a qui vont jusqu’à dire qu’ils comprennent que l’ennui a pu pousser le duc à cette extrémité. C’est un peu violent. »

Et ça continue le 4 septembre : « Un boiteux vient à mon atelier me demander de faire un portrait de Mlle de Luzy. Je le mets à la porte en lui disant que je ne sais pas qu’est-ce qui pourrait spéculer sur de telles douleurs et de si grandes infortunes. »

Le 23 novembre, le  carnet de notes révèle les secrets de l’ami Reber : « Diner chez Armand (Bertin, directeur du Journal des Débats) avec Reber (compositeur de musique), qui me raconte que, non seulement il a été appelé chez le juge d’instruction, mais qu’il a vu Mlle de Luzy en prison. Il me dit que c’est horrible et qu’elle lui a fait vraiment pitié. Elle n’a pas eu de peine à se défendre. Elle prouve que Mme de Praslin a eu mille torts qui pouvaient excuser son antipathie. Enfin il la croit complètement innocente et même lui a prouvé qu’elle ne pouvait pas avoir été la maîtresse du duc. Les jeunes filles lui conservent toute leur amitié. Elle a été forcé d’avouer que c’était Reber qui était chez elle le soir du crime (elle ne lui aurait pas donné ces ennuis sans cela), mais on prétendait qu’elle avait causé seule avec le duc pendant que les demoiselles étaient avec la maitresse de pension, il a bien fallut dire qui c’était. Elle lui a rappelé le mot de Mlle Louise quand M. de Praslin disait qu’il ne pourrait peut-être pas obtenir la lettre que Mme Lemoine demandait : ah, j’espère que tu lui feras une fameuse scène. Quelle scène grand Dieu ? Et on peut supposer la préméditation. Il y a 6 semaines de la visite de Reber. On a rien…. »

Les journaux étaient pleins des versions diverses sur cette affaire, publiant des lettres de la duchesse assassinée, de ses filles et de la gouvernante, et alimentant ainsi la chronique du scandale. Dans une lettre à son frère, qui se trouvait en Auvergne, Emma Guyet-Desfontaines y fait allusion. Amaury-Duval était en effet chez un ami de collège à Mozac (Puy-de-Dôme), M. Marie, fonctionnaire qui devint préfet plus tard. Il y a peint des fresques avec Burthe, un de ses élèves (15). Elle lui écrit le 19 septembre 1847 (16) : « Du reste je n’ai rien à te dire de neuf. Armand (Bertin) nous disait que Mlle D. pouvait être jugée, que dans ses lettres on avait trouvé : quand je serai duchesse … et qu’on était très monté contre elle. Dans les lettres des filles à Mlle D., on y voit qu’elles appelaient leur mère : la méchante. Oh ! Honte sur une gouvernante qui détruit à ce point le plus pur et le plus tendre sentiment de la nature ! …Honte sur elle. Mais laissons ce sujet malheureux, il ne me reste plus de papier que pour te dire de sortir des délices de Capoue. D’ailleurs M. Marie doit prendre ses vacances à Paris. Je les envierai tout de même de te si bien retenir et de te traiter en frère. J’en suis très touchée. Adieu, cher frère, mille tendres amitiés. »

Enfin, pour terminer cet aperçu sur la vie mondaine d’Amaury-Duval, une allusion à sa vie de célibataire nous parait bien venue. Mais nous nous garderons de la faire, préférant l’emprunter à sa sœur, qui lui écrit le 18 octobre 1847, à la veille de son retour à Paris (17) : « Mme Franco, que j’ai ici, a tiré les cartes pour savoir ce que tu ferais…et nous y avons vu que tu ferais fort l’empressé auprès d’une veuve et d’une jeune fille …l’avenir nous apprendra le reste. Adieu, voilà le facteur, je te quitte bien triste en t’embrassant de cœur.
Mille tendresses
Emma Guyet »
 
Amaury-Duval : portrait de Mme Franco
Mme Franco habitait Marly-le-Roi, où les Guyet-Desfontaines venaient de louer une immense villa, près de l’église du village. Elle était la sœur des cousins de Grandcourt de Saint-Fulgent. Voir notre article publié en juillet 2013 : Les cousins de Grandcourt de Saint-Fulgent.

Indiquons enfin qu’Amaury-Duval a peint un portrait du duc de Praslin, qui n’a pas été retrouvé à ce jour.
















(1) Archives de la société Eduenne d’Autun, Fonds Amaury-Duval : K8 33, carnets personnel de l’année 1847 d’Amaury-Duval
(2) Véronique Noël-Bouton-Rollet, Amaury-Duval (1808-1885) L’homme et l’œuvre, thèse de doctorat (2007), page 441.
(3) Thomas Couture (1815-1879), était un artiste-peintre de style académique. Le tableau obtint un prix cette année-là et est exposée au musée d’Orsay.
(4) Abdelkader Emir (1808-1883), est un homme politique et chef militaire qui résista quinze ans (1832-1847) au corps expéditionnaire français lors de sa conquête de l'Algérie. Il fut également écrivain, poète, philosophe et théologien soufi.
(5) Charles Lucien Jules Laurent Bonaparte (1803-1857), est le fils ainé du 2e mariage de Lucien Bonaparte (second frère de Napoléon Bonaparte). Il a hérité a la mort de son père en 1840 du titre de prince de Canino (noblesse pontificale). Il est surtout connu pour ses travaux de zoologie et fut un des ornithologues les plus réputés de son époque.
(6) Le château d’A. Dumas, près de Saint-Germain à Marly-le-Roi, fut une folie financière et architecturale, inauguré en juillet 1847 et appelé le château de Monte-Cristo ! (le roman avait été achevé en 1844 et sa publication en feuilleton dans Le Journal des Débats avait pris fin au mois de janvier de l’année 1846). Il se visite de nos jours.
(7) Bou Maza est un sultan qui prêcha une révolte en Algérie contre les Français vers 1845. Il s’appelait Si Mohammed ben abd Alla et son surnom, Bou Maza, signifie : l’homme à la chèvre. Il se rendit aux militaires français le 13-4-1847, après quoi on l’expédia à Paris où il fut traité avec distinction : pension, appartement aux Champs Elysées, officier chargé de son éducation et de sa surveillance.
(8) Dona Francisca de Bragança (1824-1898), fille de l'empereur Pierre 1e du Brésil (également roi du Portugal) avait épousé en 1843, François, 7e enfant du roi Louis Philippe. Lors du mariage, le territoire où se trouve la ville brésilienne de Joinville, constitua une partie de la dot de la princesse.
(9) La reine Isabelle II, avait marié sa sœur avec le duc de Montpensier. De plus, elle était soutenu en Espagne, qui sortait de la guerre civile des carlistes (1833-1846), par le courant libéral. Louis Philippe était un de ses alliés, contre les carlistes qu’avaient soutenus les Bourbons de France avant 1830.
(10) Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 32-3, archives du château de l’Ulière.
(11) Tragédie de Mme Delphine de Girardin, fille de Sophie Gay, cette dernière marraine d’Emma Guyet-Desfontaines, sœur d’Amaury-Duval, et amie des parents de ces derniers.
(12) Rachel accouchera le 26 janvier prochain de son 2e fils, Gabriel, dont le père est le maréchal Arthur Bertrand.
(13) Théodore Chassériau (1819-1856) est un peintre qui fut élève, dès l’âge de 12 ans, d’Ingres et ensuite de Delacroix. Il était cousin d’Emma, la sœur d’Amaury-Duval, à cause du premier mari de celle-ci, Adolphe Chassériau mort en 1828.
(14) Commanditée par l'écrivain Alexandre Dumas, avec l'aide du duc de Montpensier, afin de promouvoir les adaptations théâtrales de ses romans, la salle est inaugurée le 20 février 1847 sous le nom de Théâtre-Historique avec La Reine Margot, pièce-fleuve en douze actes de Dumas et Auguste Maquet.
(15) Archives de la société Eduenne d’Autun, Fonds Amaury-Duval : K8 33, carnets personnel de l’année 1847, au 24 septembre. On sait aussi qu’Amaury-Duval eut un projet de décor dans la cathédrale du Puy en Velay qui ne s’est pas concrétisé.
(16) Archives de la société Eduenne d’Autun, Fonds Amaury-Duval : K8 33, Lettre d’Emma à Amaury-Duval du 19-9-1847.
(17) Archives de la société Eduenne d’Autun, Fonds Amaury-Duval : K8 33, Lettre d’Emma à Amaury-Duval du 18-10-1847.

Emmanuel François, tous droits réservés
Juillet 2015, complété en décembre 2016

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