La
modernité de Jacques Auguste Guyet
Ses comptes à partir de 1821 nous confirment
son goût pour le négoce. C’est lui qui achète et vend le bétail de ses
métairies dans les foires, presque toujours aux Essarts (3ᵉ mercredi du mois)
et à l’Oie (2ᵉ mercredi du mois, avant la Révolution, c’était le
2ᵉ mardi). Les montants sont partagés à moitié. Beaucoup plus rarement, on
le voit aux foires plus lointaines de la Mothe-Achard, de Chantonnay, de
Vendrennes, de Luçon, des Herbiers. On ne sait pas s’il utilisait un cabriolet
pour se déplacer, ou s’il continuait à monter à cheval comme son père. La
première calèche utilisée à Saint-André date des années 1830 (52), et il paraît
probable que J. Auguste Guyet n’a pas tardé à s’en offrir une. Il cessa d’aller
aux foires en 1834, laissant la place à ses métayers. Il avait 51 ans, et en
1844 il confia même la gestion du domaine à son fils aîné, Louis. En revanche,
les métayers vendaient eux-mêmes leurs parts des récoltes.
On note une fois l’achat de 2 taureaux de
race parthenaise en 1821. C’est donc un précurseur qui sélectionna les races et
les vaches parthenaises (bovins à robe fauve) sont promises à un bel avenir
dans le Bocage pour remplacer les races diverses qu’on y élevait avant la
Révolution. Il faisait nourrir les « bœufs de crèche », avec du son
acheté aux meuniers ou aux boulangers. En janvier 1822, il a acheté 64
boisseaux de son à un boulanger de La Chaize-le-Vicomte pour être distribués
dans ses quatre métairies du domaine de Grissay. Le son, d'avoine ou de blé,
est l'enveloppe qui protège les grains de céréales. Obtenu lors de la mouture
de la céréale, il a longtemps nourri les animaux.
Auguste Guyet était abonné au « journal
de l’industrie agricole », Le Cultivateur (53). Il
s’instruisait pour moderniser les activités agricoles. Il était aussi abonné à Le Père de famille,
« journal universel par la société d’instruction nationale et du bien
public sous le patronage de plus de cent pairs de France et députés »
(54). Ce dernier titre dit la modernité d’Auguste Guyet qui a cherché à
s’instruire sur le sujet dans un siècle de certitudes, avec les meilleures
références. Il était aussi abonné au Courrier français
d’obédience libérale, où écrivait son cousin Isidore Guyet (55).
Il a fait peu cultiver des plantes
fourragères en 1821 et 1822, comme on l’a vu. Mais après, nous ne connaissons
pas les productions. En revanche, il fait acheter en 1825 des graines de
betterave et de rutabaga auprès d’un grainetier parisien par un de ses neveux
(56). Prenons l’exemple de la métairie de la Barette Haute. Les métayers ont
semé 25 livres de graines de luzerne en 1828. En 1830, ils ont semé 1 livre de
graines de betteraves champêtres, et 1 autre livre en 1833. Cette année-là, ils
ont aussi semé pour 15 F de graines de trèfle. En 1835, c’est du trèfle à
nouveau qu’on a semé et de la jarosse, les deux payés 20,50 F. On se croirait
dans une ferme pilote avec son centre de recherches. À partir de 1842, Auguste
Guyet a fait son choix, il fera semer régulièrement du trèfle, mais apparemment
sur une petite surface (57). Son beau-frère Martineau de Saint-Fulgent,
augmenta fortement aux Herbiers en 1810 la culture de la luzerne dans une de
ses borderies. Il y avait déjà une luzernière et il demanda à son métayer d’en
ensemencer trois de plus, précisant de bien les fumer et de « semer par
rayons ». Le prix de ferme de 950 livres par an était en conséquence élevé
pour une petite surface (58). Aussi docteur en médecine, le propriétaire
foncier qu’était Étienne Benjamin Martineau innova dans l’agriculture. Son
beau-père, Simon Guyet, avait fait cultiver de la chicorée sauvage sur quelques
boisselées avant la Révolution (59). Ils font partie, avec Jacques Auguste
Guyet, de ces nouveaux propriétaires de domaines agricoles qui vont contribuer
tout au long du 19ᵉ siècle à moderniser l’agriculture vendéenne.
Les fermiers de son neveu Marcellin
Guyet-Desfontaines à Linières remportaient des prix aux comices agricoles du
canton de Saint-Fulgent en 1857. Dans le canton des Essarts, des concours ont
été plus tardifs et on n’y voit rien concernant Grissay. Guyet-Desfontaines
était membre en 1855 de la Société d’Acclimatation pour la protection de la
nature (cf. bulletin de la société). Notaire puis député vivant à Paris,
comme beaucoup de propriétaires terriens, il se voulait à la pointe du progrès
en cherchant à valoriser son patrimoine. L’oncle de Grissay était de la même
veine, de manière plus impliquée et parmi les premiers de la contrée. Cette
recherche du progrès a concerné aussi des propriétaires plus modestes, comme on
le voit dans les années 1850 avec l’un d’entre eux au Clouin de
Saint-André-Goule-d’Oie, Augustin Charpentier.
À Linières, on pratiquait les baux à prix
fixes en argent, et à Grissay, les baux à partage de fruits. Sur ces pratiques,
il paraît utile de réformer une idée répandue au 20ᵉ siècle. C’est alors
qu’au moment de s’engager dans une modernisation en profondeur des
exploitations agricoles, les métayers et les syndicats agricoles ont critiqué
l’affermage à partage de fruits comme empêchant les initiatives du métayer et
l’enfermant dans un rapport trop subordonné à l’égard du propriétaire. Dans
l’opération, un argument a été avancé : le partage des fruits à moitié
était la marque d’un passé révolu. Les moins informés ressortaient les
seigneurs de l’Ancien Régime pour faire bonne mesure. C’est faux, les baux à
prix fixes en argent étaient aussi nombreux jusqu’au 19ᵉ siècle dans la
contrée, même si par nature ils ne portaient pas les défauts des baux à partage
des fruits. Auguste Guyet affermait d’ailleurs à prix fixes en argent ses
cabanes dans le Marais poitevin, à cause de l’éloignement tout simplement, mais
tout en suivant de très près l’assolement des carrés par ses métayers (60).
Autre signe de modernité d’Auguste
Guyet : ses travaux dans les bâtiments. Ils ont été fréquents dans les
métairies, à cause peut-être des dommages de guerre à réparer, certainement dus
aux entretiens nécessaires, mais aussi résultant d’une volonté d’amélioration
du propriétaire. Quand Charles Guyet acheta Grissay en 1784, les bâtiments et
logements des lieux, logis compris, étaient en ruine. Le logis du propriétaire
avait la forme d’une longère dans le cadastre de 1826. Il était bâti au fond
d’une petite cour avec un jardin à l’arrière. Au sud, se trouvaient les
logements et bâtiments de la métairie, avec le toit aux oies plus au sud. Le
logis avait été bâti vers 1670 (61). En 1830, une maison des métayers a été
construite plus au nord, à l’écart du logis. Suivant les usages de l’époque
dans les grandes métairies, elle comprenait au rez-de-chaussée deux pièces à
vivre et à dormir, et deux petites pièces de service. À l’étage, il y avait un
grenier (62).
En 1831, la description du logement des
métayers de la Cambronnière est plus complète. La pièce à vivre comprend 2
fenêtres vitrées avec leurs volets. Le sol est pavé en pierres. Il y a une
cheminée et un espace de rangement fermé de 2 grilles en fer. La chambre d’à
côté comprend aussi 2 fenêtres vitrées avec leurs volets. Le sol est pavé en
briques et il y a une cheminée. Un escalier en bois monte au plancher (grenier)
avec une porte d’entrée. Ses murs sont en bousillage, un mélange de terre
détrempée et de chaume tenu entre des poutres en bois. Le sol est carrelé en
carreaux (63). On note deux éléments de confort qu’on ne trouvait pas
partout : une cheminée dans la chambre à coucher et les sols pavés de
pierres et de briques.
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| Logis de Grissay rehaussé vers 1840 |
En
1838/1841, Auguste Guyet a transformé son logis en le rehaussant d’un étage,
supprimant les greniers pour y créer des pièces d’habitations et créant des
mansardes au-dessus. Un tailleur de pierres est intervenu dans une recherche
d’esthétique de la façade extérieure. Il a refait tout l’intérieur, tant la
décoration que l’ameublement (64). Il n’a pas démoli pour rebâtir à neuf, comme
le fera le baron des Essarts en 1856, ou le châtelain de Linières en 1872.
L’actuel château de Grissay est une nouvelle transformation en 1895 du logis
d’Auguste Guyet, avec une nouvelle toiture de style renaissance, et aux
extrémités l’adjonction d’une tour et d’un pavillon.
Le pionnier des nouveaux engrais (1821-1853)
Les
engrais naturels
Ils
étaient constitués de la litière des animaux, des bourrées et de la cendre.
Litière
Jusqu’en
1827, les quatre métairies du domaine de Grissay ont pratiqué un élevage
important. Plus qu’ailleurs on a pu disposer de litières, mais de toutes façons
très largement insuffisantes. On les réservait aux jardins, et ouches en
priorité.
Bourrée
Pour
compléter la litière des animaux on continuait à utiliser de la bourrée. Le mot
avait plusieurs sens. Il pouvait désigner la
végétation qui pousse dans un champ plus ou moins en jachère, que l'on fauche
pour servir de litière aux bovins, en plus de la paille. C’était aussi
le fumier ou engrais à base de plantes pourries. Pour cela, on entassait celles-ci
dans des flaques d’eau des chemins ou des aires. Comme la litière, les métayers
devaient conserver la bourrée à l’usage exclusif de leurs terres, et ne pas en
vendre. On a une exception en 1825, où Auguste Guyet en a acheté à Bonnaud de
la Touche (65). Mais le propriétaire de la Touche était son frère Joseph,
propriétaire de Linières près de Saint-André-Goule-d’Oie. On voit un autre
achat en 1820 à la Barette Basse (66) et à la Barette Haute en 1821 et 1827 (67).
Son achat, sinon son usage a disparu ensuite. Ces rares achats d’engrais
naturels, comme les autres, étaient payés à moitié par les parties au bail (68).
Cendre
On
a toujours utilisé la cendre dans la première moitié du 19e siècle à
Grissay, qu’on achetait le plus souvent. Ce n’était pas de la cendre de bois qui faisait baisser le ph. Plutôt celle obtenue
dans le Bocage en brûlant des plantes sauvages (ajoncs, bruyères et fougères).
Elle apportait soude et potasse à la terre, aussi l’azote provenant de la
cendre de genêt. Les cendres étaient étendues sur la terre quelques jours avant
les semailles. Elle provenait aussi des fours à chaux et des tuileries,
chauffés avec du bois.
On
trouve un achat de cendre en 1827 à Grissay, puis ensuite seulement en 1849. On
l’a utilisé assez peu et en forme d’appoint tout au long de la période
observée. Une charretée de cendre est payée 36 F et 43 F avant 1835, et ensuite
de 50 F à 75 F. Son utilisation épisodique
se voit jusqu’en 1852 à la Barette Basse. Entre 1837 et 1846 on l’a délaissée à
la Barette Haute, puis reprise en 1847 et 1850.
Les
engrais chimiques
La
chaux
Cet
engrais permettait de désacidifier les terres du Bocage Vendéen, dont la
fertilité était faible qui s’épuisait trop vite. C’était moins nécessaire à
Grissay où se terminait une bande de sous-sol calcaire marneux plus fertile
venant de Chantonnay (69). La seule adaptation pratiquée depuis le Moyen Âge
consistait à laisser temporairement les terres en repos, soit avec des guérets
qui n’étaient pas emblavés ou plantés pendant un à deux ans, soit avec des
landes qui étaient des jachères longues d’une dizaine d’années. Ces surfaces de
terres provisoirement sans récoltes pouvaient occuper le tiers d’une métairie.
C’est dire, avec leur suppression, l’enrichissement apporté par l’emploi de la
chaux dans le Bocage aux environs des années 1850.
Sur
ce sujet, Auguste Guyet a été un pionnier. La lecture de ses premiers comptes
conservés nous apprend que ses métayers de la métairie de Grissay utilisent de
la chaux en 1820 (70). En 1821 ils paient le
« salaire de l’homme qui a enfourné la chaux » (71). Auguste Guyet
possédait un four à chaux, dit de Grissay, situé en bas de la Cambronnière (72).
En août 1822, il fait ses comptes avec son journalier Richard pour ses 2
fournées comprenant l’extraction de la pierre de chaux dans une carrière (p. 24
du memento de comptes). La première fournée pour le compte de ses métayers a
donné lieu au paiement de 3 journées à tirer la pierre à raison de 1,5 F/jour
et de 5 journées et 5 nuitées à raison de 1,75 F/jour. La deuxième fournée
« pour le compte de Libaud des Essarts, pour celui de Puaud à la
Ferchaudière et pour le mien », a donné lieu au paiement de 4 journées à
tirer la pierre et de 6 journées et 6 nuitées. Rappelons que le même Richard
était payé 0,75 F/jour pour les travaux habituels. Il faut dire qu’il
s’agissait d’un travail pénible. La carrière ne devait pas être située loin du
four. Les pierres de calcaire étaient tirées par des chevaux et enfournées par
le haut dans une tour en pierres et briques réfractaires, le four, grâce à une
rampe d’accès. Puis on allumait le four avec des grosses bûches, complétées
plus tard par des cokes (combustibles issus du charbon) que l’on mettait en
haut de la cheminée. On laissait cuire la pierre et le calcaire brûlant
était transformé en chaux vive. Du four se dégageaient une forte température et
beaucoup de gaz carbonique. Issue de la réaction de l’eau sur la chaux vive, la
chaux éteinte se présente sous forme de poudre et elle est répandue sur le sol
pour corriger l’acidité des terres.
En
1824, le bonhomme Richard travaille toujours à tirer de la « pierre de
chaux » (p. 50 du mémento de comptes), lequel est toujours actif en 1827
(p. 85). Il y avait une carrière de pierres dans un champ de la métairie de la
Barette Haute (73). Sous la couche arable on y trouve une roche de calcaire. On
sait qu’on s’y fournissait en matériaux de construction au milieu du 19 siècle,
et probablement a-t-elle alimenté aussi le four à chaux de la Cambronnière. Auguste
Guyet a-t-il été pionnier avec son four à chaux ou s’est-il contenté de
continuer à faire fonctionner un four existant ? Les actes d’achat
effectués ne permettent pas de répondre à la question. Toujours est-il que son
frère Joseph, ne paraît pas avoir chaulé les terres de ses 4 métairies aux
Essarts et ailleurs. On pense que ce four à chaux, peut-être d’activité
ancienne, a été orienté vers l’usage agricole de la chaux par le nouveau propriétaire
de Grissay.
Les
quatre métairies du domaine ont utilisé la chaux au début des années 1820. Puis
c’est devenu plus rare. À Grissay on a acheté de la chaux en 1835 pour 31,5 F,
et ensuite elle est absente des écritures. Les achats reprennent en 1852 et
1853, auprès des nouveaux fours à chaux des Essarts. À la Cambronnière, la chaux aussi a été peu utilisée au bout de
quelques années : en 1841 pour 17 F, en 1949 pour 26 F. Son usage redémarre
avec 2 livraisons achetées au « Four à chaux des Essarts », situé
près de Maison Rouge : 200 litres en 1851 et autant en 1853. La chaux
apparaît chaque année de 1849 à 1852 à la Barette Basse. On ne l’avait pas vu
depuis les comptes de 1828, il est vrai avec un vide documentaire de 1835 à
1848. De manière documentée, on observe à la Barette Haute que la chaux a été
abandonné de 1828 à 1844. En 1845, on en a acheté pour 107 F, continuant
ensuite régulièrement chaque année. Les 100 litres de chaux valaient environ 13
F.
Ces constatations confirment ce qu’on a observé ailleurs
un peu plus tard en Vendée. Vendue d’abord comme un engrais universel, la chaux
a déçu après quelques années faute d’être employée à bon escient. « La
chaux enrichit les pères et ruine les enfants », a-t-on entendu parfois.
Au début de son utilisation massive, les propriétaires et les agriculteurs se
sont partagés en effet entre les partisans et les adversaires de la chaux. Puis
les partages d’expériences et les conseils avisés ont abouti à une utilisation
mieux appropriée, adaptée aux sols et complétée par d’autres engrais (74).
L’ouverture du nouveau four à chaux des Essarts (près de
Maison Rouge), a aussi facilité le retour de la chaux pour amender les terres. En
1852 le métayer de Grissay achète 600 litres de chaux au « four à chaux
des Essarts » (75). La chaux se vendait 1 F à 1,1 F le mètre/hectolitres
de chaux, ou 100 litres. Les 5 achats effectués de 1852 et 1853 par la seule
métairie de Grissay totalisent 311 F, représentant ainsi approximativement 311
hectolitres.
 |
| Lieu des fours à chaux près Maison Rouge (Essarts) |
Deux fours étaient en activité depuis 1846,
près de la Maison Rouge, à l’initiative de MM. Charpentier et Rémi. Sa forte
activité révèle une mutation dans la production offerte à une clientèle bien
plus élargie que celle de l’ancien four de la Cambronnière. Si on compte le
nombre de livraisons au décompte des numéros de livraison, il y en eu 471 entre
le 24 mai et 18 septembre 1852. Ce décompte paraît excessif à moins de
nombreuses petites livraisons, mais il montre le pic des livraisons en été et
une forte activité dans cette période. Si elle utilisait encore du bois de
chauffage à ses débuts, ce ne serait plus pour longtemps. La mine de charbon de
Faymoreau avait ouvert en 1836, et rapidement elle chercha des débouchés vers
les fours à chaux. Elle ouvrit elle-même les fours de Pareds et de l’Arcanson
(Bazoges) en 1850. Puis, en 1851, deux fours à Payré qui produisaient 40
m³/jour (76). On n’a pas de témoignages sur la présence de fours métalliques
dans la contrée en ce milieu du 19ᵉ siècle. Ce sont les routes en
construction qui amèneront le charbon aux fours à chaux du nord de Chantonnay,
permettant ainsi d’en augmenter la production et la productivité. Si
Auguste Guyet avait été un précurseur pour désacidifier ses terres dans les années
1820, il n’a eu en définitive qu’une vingtaine ou trentaine d’années d’avance.
Pour pallier aux dommages provoqués par la première utilisation intensive de la
chaux, il sut trouver une parade avec le noir animal.
Le noir animal
C’était un engrais actif utilisé en petites
quantités et composé de charbon d’os, de sang desséché et de rognures de
cornes, mélangé avec d’autres éléments fertilisants. Le port de Nantes en
importait de toute l’Europe en 1828, où il était revendu 7 F l’hectolitre
(environ 100 kg) au commerce et à l’agriculture locale (77) On a vu un rare
achat de noir par les métayers de Grissay en 1826 dans le mémento de comptes
(78), mais c’est le seul. Une écriture du 27-8-1828 du nouveau mémento de
comptes (page 27) nous indique que le noir était transporté depuis Nantes par
les métayers jusqu’aux Essarts. Il était vendu par Guicheteau frères
« Achats de grains de toutes sortes, magasins de noir animal pour engrais,
et de charbon de terre anglais pour forges et fourneaux » (79). Les
métayers l’achetaient 10,5 F/hecto.
Le noir est devenu le principal engrais
utilisé dans le domaine à partir de 1828. Dans les 18 années de 1836 à 1853,
les métayers de Grissay ont fait 11 achats pour un montant total de 1652 F et
correspondant à 156 hectolitres, soit en moyenne 8,6 hecto/an. Les données en
volumes et prix de certaines écritures permettent de calculer les unités de
volumes utilisées. Ainsi, le boisseau de noir contenait 24,3 litres, et une
barrique 145 litres, ce qui donnait 6 boisseaux pour une barrique. Ces valeurs
de volumes étaient pratiquées par le fournisseur nantais, sans garantie qu’il
en allait de même pour d’autres fournitures, comme la chaux produite dans la
région des Essarts.
Les métayers de la Cambronnière ont effectué
5 achats de noir de 1828 à 1840, par 4 à 6 barriques et une fois une charretée
de cendre, le tout pour au moins 300 F. De 1841 à 1853, 8 achats de noir ont
été effectués pour 730 F, soit environ 36 barriques achetées à Nantes. C’est le
principal engrais utilisé, avec un peu de cendre. À la Barette Basse les
informations sont parcellaires. On note « 2 barriques de noir qu’Olivreau
a amenées de Nantes cette année » (1830). 1 barrique de noir vaut 15,5 F
et on en prend 6 pour la Barette Basse en 1834. Le noir, fut l’engrais chimique
dominant utilisé chaque année à la Barette Haute de 1828 à 1853. La barrique de
noir s’achetait autour de 16 F, et on en consommait à la place de la cendre ou
en supplément. On a 17 paiements de noir en 25 ans, pour environ 120 barriques.
Le retour de la chaux ensuite n’a pas fait diminuer son utilisation à la fin de
notre période du nouveau mémento de comptes. Cet
usage du noir animal ne faisait pas l’unanimité, comme le montre un bail du
domaine de Fougerais à Sainte-Florence en 1833. Le propriétaire y fait inscrire
la clause « de ne surcharger lesdites terres de l’engrais appelé le noir
animal » (80). On n’a pas d’explication, mais s’agissant d’un bail à prix
d’argent sans partage des frais d’exploitation, on y voit une prévention contre
cette nouveauté.
Conclusions
Les archives de la Barette et de Grissay
nous donnent l’exemple d’une seigneurie dont la valeur résidait dans
l’exploitation agricole bien plus que dans l’exploitation des droits féodaux
qu’elles possédaient. La suppression de ces derniers a eu un faible impact dans
la vie des domaines. En revanche, les engrais chimiques, 60 ans après,
constituèrent un premier facteur de la révolution des techniques agricoles au
milieu du 19e siècle dans le Bocage vendéen, qui elle, fut capitale pour
l’économie et la société rurale. Puis les enfants d’Auguste Guyet connaîtront
l’apport de la science dans l’art vétérinaire et le machinisme dans les outils
de travail.
Les fermiers professionnels de l’agriculture
comme Charles Guyet, étaient mieux à même de réussir dans l’exploitation
agricole que les fermiers hommes de lois, souvent rencontrés sous l’Ancien
Régime. Que son fils, Auguste Guyet, se soit plus impliqué que d’autres
propriétaires de grands domaines de son époque est affaire personnelle. Mais
d’autres propriétaires que lui ont favorisé la révolution agricole du Bocage
vendéen au 19ᵉ siècle, soit par eux-mêmes, soit avec leurs régisseurs. Et
tous n’avaient plus besoin de procureurs fiscaux. Leurs droits de propriété
étaient mieux assurés et les métayers payaient moins d’impôts fonciers.
Les comptes d’Auguste Guyet font des points
réguliers de trésorerie dans ses relations avec ses fournisseurs et ses
métayers. Ils éclairent ses dépenses, mais peu ses recettes. On devine
néanmoins qu’il s’est enrichi, mais sans pouvoir le mesurer. Ses métayers
aussi, mais tout en restant dans leurs communautés familiales où on faisait
bourse commune sous l’autorité du chef de famille. Ces communautés avaient
constitué un mode d’adaptation à une économie de subsistance. La politique n’a
pas modifié leur existence. Mais dans le même temps, un monde s’achève avec
Auguste Guyet. Après lui, les nouveaux progrès techniques, l’extension de
l’industrie, la diffusion d’une finance moderne, créèrent une économie plus
ouverte aux échanges. Attirés principalement dans les villes, des capitaux
fonciers et des travailleurs de la terre entamèrent un long et important exode
pendant près d’un siècle.
Auguste Guyet a pris trente années d’avance
sur ses voisins en tâtonnant sur les semences et les engrais. C’est là que son
exemple est précieux. On a parlé de ses opinions et de son engagement
politique, comme d'un témoignage local de la grande Histoire, mais ils sont
sans importance sur l’évolution de son domaine. Il est mort en 1852, d’où
l’arrêt de ses archives en 1853 avec l’ouverture de sa succession. Il a laissé
deux fils, Louis, l’aîné, et Georges-Émile. La fille de Louis, Marie-Adèle
Guyet, épousa Charles-Ferdinand Batiot, celui qui transforma le château de
Grissay tel qu’il est aujourd’hui.
(1) René Louis Marie Jousbert (1752-1796),
chevalier baron du Landreau, seigneur du Plesis-Tesselin, Rochetémer, Les
Voureilles, et pour moitié de la châtellenie des Herbiers. Il était le fils de
René Julien Jousbert et de Marie Claire Duchesne du Mesnil, et fut capitaine du
régiment Navarre-cavalerie. Il épousa en 1785 Antoinette d’Escoubleau de
Sourdis, fille du châtelain de l’Etenduère (Ardelay). Il émigra en 1791 et
mourut à Dortmund en 1796. (Notes de Jean Lagniau 1971).
(2) Achat 30-10-1784 du fief de la Barette
de C. Guyet à Jousbert du Landreau, notaire de Saint-Fulgent, Frappier, 3 E
30/10.
(3) Journal inédit de Dangirard, Éditions du
CVRH 2008, page 227.
(4) Ferme du 6-11-1754 de la Barette de 1758
à 1765 à Girault sieur de la Claverie, Archives de la Vendée, archives de la
Barette : 2 MI 36/3.
(5) Baux du 29-11-1179 de Payraudeau,
Archives de Vendée, notaire des Essarts, minutier d’Ancien Régime (1779-1780),
Verdon étude C, 3 E 14 4-2, vues 254 à 261.
(6) Procuration du 18-11-1787 dans
l’instance de C. Guyet pour le fief de la Barette, Archives de Vendée, notaire
de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/12.
(7) Archives de Vendée, Archives de Vendée,
annuaire de la Société d’Émulation de la Vendée (1913), soirées vendéennes,
page 50, vue 29.
(8) Assemblée paroissiale des Essarts du 19
avril 1632, Archives
de la Vendée, transcription par Guy de Raignac des archives de la
Barette : 8 J 87-1, pages 43 et 44.
(9) Mémoire vers 1701 sur le paiement d’un
droit de ligence par la Parnière, copie d'Amblard de Guerry dans un classeur
d’aveux rendus au roi pour Montaigu en 1344.
(10) Emmanuel Le Roy Ladurie, Histoire des paysans français de la
peste noire à la Révolution, Seuil/PUF, 2022, p. 532.
(11) Bail de la Barette du 19-10-1789 par
Charles Guyet à Jean et Nicolas Landais, Archives de la Vendée, transcriptions
par Guy de Raignac des archives de la Barette : 8 J 87-2, page 167.
(12) Avant l’insurrection (1789-1792), fonds
Boisson, Arch. hist. dioc. Luçon, 7 Z 46-1.
(13) Notoriété du décès de Charles Guyet
établie le 7 messidor an III par Pillenière, notaire de Luçon, Arch. dép.
Vendée, 3 E 49/111-3, vues 311-312/416.
(14) Bail du 19-9-1796 de la borderie de
Grissay par Joseph Guyet, Archives de Grissay, dossier des baux.
(15) Lettre vers 1818 d’A. M. Lenoble à son
neveu J. A. Guyet, Archives de Grissay, dossier des lettres de famille à
Jacques Auguste Guyet.
(16) Bail du 19-9-1796 de la borderie de
Grissay par Joseph Guyet, Archives de Grissay, dossier des baux.
(17) Décès de Jean Landais du 21-6-1806,
Archives de Vendée, état civil des Essarts, vue 53 accessible par internet.
(18) Partage de la succession de Mme Sibuet,
page 26, Archives de Grissay, dossier des Titres divers.
(19) Lettre du 28-3-1807 de Joseph Guyet à
Jacques Auguste Guyet à Saint-Fulgent, Archives de Grissay, dossier des lettres
de Joseph à Jacques Auguste.
(20) Bail du 20-8-1807 de Grissay et des
métairies de la Barette par J. Auguste Guyet, Archives de Grissay, dossier des
baux.
(21) Ibidem, visite et partage vers 1807 du
domaine de Grissay.
(22) Vente du 19-5-1809 d’une partie de la
métairie de la Rabretière par René Allaire à J. Auguste Guyet, Archives de
Grissay, dossier des propriétés de Grissay.
(23) Lettre du 25-5-1809 de Joseph Guyet à
Jacques Auguste Guyet à Flessingue, Archives de Grissay, dossier des lettres de
Joseph à Jacques Auguste.
(24) Vente du 15 novembre 1812, des deux
métairies de Lespinay par Allaire à Jacques Auguste Guyet, Archives de Grissay,
dossier des propriétés de Grissay.
(25) Ibidem, vente du 26-4-1815 d’une
métairie à la Cambronnière par Joachim Allaire à J. Auguste Guyet.
(26) Inventaire du 7-12-1815 de la propriété
de Grissay, Archives de Grissay, dossier des baux.
(27) Lettre du 23-8-v1811 de Benjamin
Charles Martineau à son oncle Jacques Auguste Guyet à Étiolles, Archives de
Grissay, dossier des lettres de famille à Jacques Auguste Guyet.
(28) Mariage du 24-11-1813 d’Auguste Guyet
et d’A. M. Guyet, Archives de Vendée, état civil de Triaize, vue 309 accessible
par internet.
(29) Lettre du 8-1-1814 de Benjamin C.
Martineau à son oncle Jacques Auguste Guyet à Beauvoir, Archives de Grissay,
dossier des lettres de famille à Jacques Auguste Guyet.
(30) Nouveau Mémento de comptes, écritures
de 1814 page 2, Archives de Grissay, dossier des Recettes et Dépenses d’Auguste
Guyet à Grissay.
(31) Lettre du 7-1-1815 de M. du Fougerais à
J. A. Guyet, Archives de Grissay, dossier des lettres de famille à Jacques
Auguste Guyet.
(32) Échange du 2-3-1815 de terre à la
Rabretière entre Jean Allaire et J. Auguste Guyet, Archives de Grissay, dossier
des propriétés de Grissay.
(33) Liquidation de la succession Mme Sibuet du 10-6-1835, page 18,
Archives de Grissay, dossier des Titres divers.
(34) Lettre du 6-9-1813 de Benjamin C.
Martineau à son oncle J. A. Guyet, Archives de Grissay, dossier des lettres de
famille à Jacques Auguste Guyet.
(35) Ibidem, lettre du 11-9-1815 des
autorités militaires à J. A. Guyet.
(36) Ibidem, lettre du 16-9-1815 de Louis R.
Guyet à son frère J. A. Guyet.
(37) Lettres du 13 et 14-9-1811 de Joseph
Guyet à Jacques Auguste Guyet à Anvers, Archives de Grissay, dossier des
lettres de Joseph à Jacques Auguste.
(38) Ibidem, lettre du 17-1-1812 de M.
Chiquand à Jacques Auguste Guyet à Paris.
(39) Ibidem, note du 26-10-1827 des dépenses
d’Auguste Guyet à rembourser par Joseph.
(40) Ibidem, lettre du 26-12-1812 de Joseph
Guyet à Jacques Auguste Guyet à Saint-Fulgent.
(41) Ibidem, billet à ordre du 13-12-1815 de
Jacques Auguste Guyet à Anvers.
(42) Rapport du préfet Paulze d'Ivoy au
ministre de l'Intérieur sur la situation en Vendée - juillet 1833 -, page 12,
Archives départementales de la Vendée.
(43) Cf. note (39).
(44) Contrat de mariage du 11-4-1811 de
Pierre François Cougnon et Rosalie Loizeau, Arch. de Vendée, notaire de
Saint-Fulgent, Billaud : 3 E 30/1.
(45) Lettre du 26-12-1815 de Jacques Auguste
Guyet au préfet de la Vendée, Archives de Grissay, dossier des lettres de
Joseph à Jacques Auguste.
(46) Écriture du 10-5-1815 et 20-5-1819,
page 273, nouveau mémento de comptes, Archives de Grissay, dossier des recettes
et dépenses d’A. Guyet à Grissay.
(47) Sept procès-verbaux du garde
particulier (1816-1831), Archives de Grissay, Contentieux et divers
(48) Recettes et dépenses de la fabrique de
Saint-André Goule-d’Oie (1811-1812), Archives de la paroisse de
Saint-Jean-les-Paillers, relais de Saint-André-Goule-d’Oie : carton no 29,
chemise V.
(49) Ibidem, recette pour guérir les
panaris, entorses et brûlures, nouveau mémento de comptes.
(50) Ibidem, récoltes des métairies en 1821
et 1822.
(51) Bail du 31-7-1826 de la métairie de
Grissay par J. A. Guyet, Archives de Grissay, dossier des baux.
(52) Inventaire des 5 et 6 janvier 1835 à la
requête de Léon Auguste de Tinguy, Archives de Vendée, notaires de
Saint-Fulgent, Pertuzé : 3 E 30-27.
(53) Lettre du 25-1-1830 de Victoire Sibuet
à Jacques Auguste Guyet à Grissay, Archives de Grissay, dossier des lettres de
famille à Jacques Auguste Guyet).
(54) Ibidem, lettre du 17-7-1832 de Victoire
Sibuet.
(55) Cf. (53).
(56) Ibidem, lettres du 6 et du 12-3-1825 de
Victoire Sibuet.
(57) Nouveau mémento de comptes, Archives de
Grissay, dossier des recettes et dépenses d’A. Guyet à Grissay.
(58) Bail le 26-5-1810 d’une borderie aux
Herbiers de Benjamin Martineau, Arch. de Vendée, notaire de Saint-Fulgent,
Billaud : 3 E 30/1.
(59) Jean-Alexandre Cavoleau, Statistique ou description générale du
département de la Vendée, Arch. de Vendée, bibliothèque historique
BIB C 48-2, p. 583.
(60) Bail en 15-12-1842 des cabanes du
Vignaud et de la Bouhière par J. A. Guyet, Archives de Grissay, dossier des
baux.
(61) Aveu du 4-8-1679 de Lespinay/la Barette
(Renée Jousseaume) aux Essarts (Mme royale), page 3, Archives de Grissay.
(62) Visite du 28-4-1830 de la métairie de
Grissay, Archives de Grissay, dossier des baux.
(63) Ibidem, visite du 3-5-1831 de la
métairie de la Cambronnière.
(64) Compte des bâtisses que j’ai fait en
1835, nouveau mémento de comptes, p. 137, Archives de Grissay, Recettes et
Dépenses d’Auguste Guyet à Grissay.
(65) Ibidem, mémento de comptes, 7-1-1826,
p. 64.
(66) Ibidem, mémento de comptes, 12-11-1820,
p. 7.
(67) Ibidem, mémento de comptes, 30-12-1821,
p. 17, et 14 janvier 1827, p. 85.
(68) Bail du 25-4-1821 de la métairie de la
Cambronnière par J. A. Guyet, Archives de Grissay, dossier des baux.
(69) Syndicat des agriculteurs de la Vendée,
Manuel d’enseignement
agricole, imp. Rezeau à Luçon, 1932, p. 8.
(70) Mémento de comptes, 1820, p. 8,
Archives de Grissay, Recettes et Dépenses d’Auguste Guyet à
Grissay.
(71) Ibidem, mémento de comptes, 30-9-1821,
p. 13.
(72) No 768 section H du cadastre des
Essarts de 1826, vue 320 aux Archives de la Vendée.
(73) Parcelle dans la Plaine des Barettes
contenant la carrière, nos 776 et 503 de la section H du cadastre des Essarts
en 1826, dans le partage du 30-3-1853 de la succession d’Auguste et Anne-Marie
Guyet, pages 8 et 30, Archives de Grissay, dossier des propriétés de Grissay.
(74) A. Merveau, « De l’emploi de la
chaux en agriculture », Arch. dép. Vendée, Annuaire de la société d’émulation,
1860, vue 139/176 et s.
(75) Facture du 24-5-1852 du four à chaux
des Essarts à Debien, nouveau mémento de comptes, p. 160, Archives de Grissay,
Recettes et Dépenses d’Auguste Guyet à Grissay.
(76) Journal L’Indicateur 1850 et 1851,
Archives de la Vendée.
(77) https://histoire-agriculture-touraine.over-blog.com/2017/09/noir-animal-engrais.htm).
(78) Mémento de comptes, p. 8, Archives de
Grissay, Recettes et Dépenses d’Auguste Guyet à Grissay.
(79) Ibidem, facture du 5-11-1852 de
Guicheteau à Debien pour du noir, nouveau mémento de comptes, p. 160.
(80) Ferme du 10-4-1833 du domaine
de Fougerais et de la forêt de l’Herbergement, Archives de Vendée, notaires de
Saint-Fulgent, Pertuzé : 3 E 30/26.
Emmanuel François, tous droits réservés.
Mai 2025, complété en juin 2025
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