vendredi 2 mai 2014

La chapelle des Moreau dans l'église de Saint-André-Goule-d’Oie


L’église actuelle de Saint-André-Goule-d’Oie a été bénite en 1877 après trois années de construction. Plus grande que l’ancien édifice qu’elle a remplacé, celui-ci était situé lui aussi au centre du bourg et comportait un ballet, sorte de préau devant le portail d’entrée, où se tenaient autrefois les réunions des paroissiens. Le presbytère, qui lui était adossé, a lui aussi disparu après l’ancienne église. Dans celle-ci une chapelle, dédiée à saint Pierre, avait été construite vers la fin du 17e siècle. Les archives de la famille Moreau (1) nous apprennent son existence, parfois difficile, nous replongeant dans les mœurs oubliées de l’Ancien Régime.

Le curé de Saint-André fonde une chapelle dans l’église paroissiale


La famille des Moreau a été « l’une des plus anciennes et plus considérables de la paroisse de St André de Gouldois » au cours du 17e siècle. Ses membres y possédaient de nombreux biens et ont aidé au gros entretien ou reconstruction de l’église paroissiale. À ce titre ils avaient acquis le droit de s’y faire enterrer. De 1639 à 1665, le prieur-curé n’était autre que Pierre Moreau, frère de Jacques, sieur du Coudray et fermier ou procureur fiscal de Linières, et de René, sieur de Villeneuve. C’est ce prêtre qui eut l’idée de fonder une chapelle dédiée à saint Pierre dans son église paroissiale.

Cette chapelle devint un bénéfice suivant le vœu de son neveu, bachelier en théologie, Jean Moreau, prieur-curé de la Couture (près de Mareuil), dans son testament en 1685 : « et ajoutant à la fondation faite par feu maître Pierre Moreau mon oncle vivant prêtre curé de St André Goulldois, je veux et entends qu’il soit dit et célébré deux messes … à mon intention en la chapelle par lui fondée en l’église du dit lieu » (2).

La Maigrière
Le titre de fondation de la chapelle est un acte notarié du 3 décembre 1685 (3), signé par les héritiers de Jean Moreau : ses frères Pierre, sieur du Coudray et l’ainé, Louis, sieur de la Maigrière, et René de Vaugiraud, mari de sa sœur Renée décédée, pour le compte de leurs enfants héritiers de leur oncle. Les héritiers de Jean Moreau créent un fonds de deux messes par semaine, alimenté par les paiements d’une rente foncière due par le comte de Bessay. Elles devront être dites « en l’église de St André à la chapelle qui doit être bâtie ». Pour réaliser sa construction dans la nef, l’acte prévoit de prélever trois mille livres sur les paiements déjà dus des rentes. Le mot chapelle avait deux sens, l’un d’édifice physique, l’autre de fondation de messes (4). La chapelle des Moreau avait ces deux sens à la fois.

Ce fonds de deux messes par semaine devait être dévolu à un clerc, chargé d’assurer l’entretien de la chapelle et de dire, ou faire dire, les messes. Il constituait un bénéfice ecclésiastique comme on disait alors. Cette dévolution se faisait en deux temps : la présentation, puis la collation.

La présentation était un droit réservé au(x) créateur(s) du fonds et à ses héritiers. Il consistait à choisir et à présenter le titulaire du bénéfice. La collation consistait à nommer le titulaire, ici par l’évêque de Luçon. Le titre de fondation de 1685 règle ainsi les modalités du droit de présentation : le titulaire est nécessairement un héritier masculin, choisi par priorité d’ordre de naissance, du frère ainé Pierre Moreau, sieur du Coudray. En cas d’insuffisance de garçons, le droit passe dans la branche cadette des garçons de Louis Moreau, sieur de la Maigrière. Et en cas d’insuffisance à nouveau, le droit passe aux garçons descendants de René de Vaugiraud et Renée Moreau.

Les titulaires de la chapelle des Moreau


Le premier titulaire de la chapelle, présenté par Christophe Moreau, fils ainé de Pierre Moreau, a reçu son visa de collation de l’évêque de Luçon le 27 novembre 1687. Il s’appelait Jean Pringault, alors vicaire à la Couture, et choisi probablement selon le vœu de l’ancien prieur des lieux, Jean Moreau. De plus, il avait été vicaire à Saint-André-Goule-d’Oie de 1679 à 1684 (5). Il sera nommé ensuite à Sainte-Cécile puis Avrillé, et il fera dire les messes par quelqu’un d’autre que lui dans l’église de Saint-André. Mais c’est lui qui recevait la pension attachée à ce bénéfice et en gardait le revenu net. On le voit, cette présentation permettait au fondateur et présentateur de la chapelle d’apporter des moyens financiers au clerc de son choix.

Séminaire de Luçon
Le clerc choisi n’était pas nécessairement prêtre. On a ainsi comme titulaire de la chapelle des Moreau, collationné en décembre 1719, Pierre René Gabriel de Vaugiraud, écuyer, clerc tonsuré du diocèse de Luçon, étudiant au séminaire (6). La tonsure, donnée par l’évêque, était une entrée dans les ordres ecclésiastiques, sans les engagements du sacerdoce, notamment le célibat. On aidait ainsi par cette attribution un séminariste de la famille à faire ses études à Luçon. Surtout que depuis le concile de Trente qui l’avait réformée, l’Eglise catholique ne voulait plus que les ecclésiastiques soient obligés de travailler. Le concile ordonnait de n’élever aucun clerc au sacerdoce « s’il n’était juridiquement prouvé auparavant qu’il possédait paisiblement un bénéfice suffisant pour l’entretenir honnêtement ». C’était l’institution du titre clérical créé par l’ordonnance royale d’Orléans en 1561, la fixant alors à 50 livres de rente par an (7).

Pierre René Gabriel de Vaugiraud quittera le séminaire et se mariera en 1732 avec Madeleine Chitton, fille du seigneur de Languiller (Chauché). Il avait été présenté à la collation de la chapelle par son cousin, Claude Moreau, fils de Pierre et sieur du Coudray lui aussi, devenu l’ainé des garçons après le décès de son frère Christophe.

Le bénéfice était devenu vacant par le décès, le 26 octobre 1719, de Pierre Lemaçon, « prieur-curé dudit Saint André Degoulledois, dernier titulaire et paisible possesseur » de la chapelle (8). Pierre René Gabriel de Vaugiraud a été présenté et collationné à sa place et tout aussitôt il a constitué, le 3 décembre 1719, Jacques Benoist, curé de Saint-Fulgent depuis 1713 (9), comme son procureur pour la gestion du bénéfice. Pourquoi n’a-t-il pas choisit le nouveau curé de Saint-André-Goule-d’Oie, Nicolas Reaud, titulaire du prieuré depuis le 21 octobre 1719 ? Nous ne le savons pas, mais on ne peut pas s’empêcher de se poser la question. Les parents du curé de Saint-Fulgent, habitant au lieu noble de la Valinière situé dans cette paroisse, avaient été autrefois les fermiers du père de Pierre René Gabriel de Vaugiraud, pour les domaines de la famille situés à Saint-André-Goule-d’Oie. Peut-être ces liens anciens dans la famille ont compté (10).

Des héritiers divisés au Coudray sur le droit de présentation


Le droit de présentation à la chapelle des Moreau a alimenté les querelles existant entre les deux branches de la famille Moreau. La branche ainée, représentée par Pierre Moreau et ensuite ses fils Christophe et Claude Moreau, s’est vu contester ce droit de présentation par un descendant d’une branche cadette, les Moreau, sieurs de Villeneuve. Un membre de celle-ci, Marie Moreau, s’était mariée avec Artus Corbier, sieur de Beauvais. Ce dernier prétendait exercer aussi le droit de présentation à la chapelle. Il est vrai qu’il fréquentait l’église paroissiale et habitait au Coudray, alors que Claude Moreau, avocat au parlement, habitait Angers puis Paris. On saisit l’évêque de Luçon qui trancha en faveur de la branche aînée.

Les arguments présentés à l’évêque sont intéressants à connaître. Dans son mémoire à monseigneur Henri de Barillon, Claude Moreau commence par indiquer que le seul fait de ne pas porter le nom des Moreau, enlève toute légitimité au sieur Corbier d’exercer ce droit, tel qu’il avait été prévu dans le titre fondateur de 1685. « Il dit qu’il est marié avec Marie Moreau, c’est ce qui n’est que trop vrai pour le repos de la famille. Mais ladite Moreau sa femme n’étant qu’une cadette, fille d’un cadet de cadet de ladite famille », précise Claude Moreau, qui se présente comme « le seul chef du nom et armes de la famille » (3).

Claude Moreau, tout imprégné de ses cours de droit à Poitiers, indique dans son mémoire à l’évêque de Luçon : « C’est une loi aussi vieille que le monde, religieusement observée par toutes les familles, de laisser aux ainés de chacune toutes les prérogatives d’honneur que chaque maison possède comme dans leurs sources …, il n’y a que l’étranger, comme est le sieur Corbier, qui cherche au contraire à la détruire et à se parer de ses dépouilles, il ne le pourra faire, le droit commun s’y oppose, et le droit naturel plus fortement encore. Il est un étranger, et un étranger présenté et proposé par une cadette, le droit naturel le rejette comme indigène. » Malheur aux « rapportés » !

Dans les phrases que nous venons de citer, Claude Moreau n’indique pas s’il faut faire une différence entre les nobles et les roturiers. Au contraire, il s’appuie sur le droit naturel et universel des familles, qui transcende naturellement les catégories sociales. Etant roturier lui-même, il avait intérêt à cette présentation. Et il prend à son compte ce qui était un droit reconnu chez les nobles : les prérogatives d’honneur qui, comme le droit de présentation, étaient exercées par les ainés chefs de famille. On sent l’envie de noblesse dans ses propos, évoquant « les armes de la famille ». Pour un riche bourgeois c’était tout naturel, mais il fallait de l’astuce, de la fortune et de la persévérance pour accéder à la classe des nobles. À la même époque, le nouveau propriétaire de Linières, Louis Cicoteau, venait d’y parvenir.

Le bénéfice de la chapelle


Dans l’acte de fondation du 3 décembre 1685, le bénéfice de la chapelle fut fixé à 75 livres par an, dues à son titulaire (11). Il se présentait sous forme d’une rente fixe, dont les débiteurs en 1712 étaient, pour la moitié chacun, le seigneur de Vaugiraud de Logerie (Bazoges-en-Paillers) et le comte de Bessay, « à condition qu’elle demeurera affectée au paiement de pareille somme de soixante-quinze livres pour l’acquittement du service de la chapelle fondée par les auteurs des dits sieur et demoiselle Moreau en l’église de Saint-André » (12).

Tour de l'ancien château de Bessay
construite en 1577
François de Bessay et sa femme avaient emprunté 3 000 livres en 1683 à Jean Moreau, prieur de la Couture, à l’origine de la fondation du bénéfice, moyennant le versement d’une rente perpétuelle de 150 livres par an (13). Son héritier, Bernard de Bessay, était tenu de continuer le versement de la rente, et celle-ci avait été affectée par les héritiers de Jean Moreau au bénéfice de la chapelle Saint Pierre pour la moitié de sa valeur, c'est-à-dire 75 livres. Les de Bessay, famille noble et ancienne du Bas-Poitou provenant d’une branche des Lusignan vers 1200, possédaient la terre qui lui a donné son nom près de Mareuil et de la Couture.

C’est normalement Pierre de Vaugiraud qui reprit, à la mort de Claude Moreau en 1729, le droit de présentation à la chapelle. Ce dernier était mort sans descendance, n’ayant plus de frère et sœur vivants, et la branche de Louis Moreau, sieur de la Maigrière s’était éteinte aussi.

Le fils de Pierre de Vaugiraud, Pierre René Gabriel, ayant quitté les ordres ecclésiastiques a dû être remplacé dans ce bénéfice. Nous ne disposons malheureusement n’aucune information sur ce point. Et c’est lui qui succéda à son père en 1731 comme aîné de la famille et hérita du droit de présentation à la chapelle.

Et les impôts du roi ?


Quoique modeste, le bénéfice de la chapelle des Moreau n’échappait pas aux impôts ecclésiastiques. En 1727, « monsieur le titulaire de la chapelle des Moreau à Gouldoye » reçut un avis à payer un montant de 4 livres, 15 sols et 3 deniers, soit le total de neuf petites sommes dues entre 1711 et 1728 (14).

On sait que le clergé ne payait pas d’impôt officiellement, mais Louis XIV et Louis XV, continuant les initiatives des derniers Valois au temps des guerres de religionont su le faire participer au financement de leurs guerres. Exonéré de l’impôt de capitation créé en 1695, le clergé devait payer en compensation des prélèvements sur les biens d’Eglise appelés « dons gratuits » ! Le langage politique n’a pas attendu des époques plus récentes pour se faire manipulateur. Et s’il existe une graduation en ce domaine, le « roi soleil » se place, évidemment, en haut de l’échelle. En 1730 le titulaire de la chapelle des Moreau « est imposé par les rôles arrêtés en la chambre ecclésiastique et bureau des décimes de ce diocèse de Luçon pour les quatre millions de don gratuit accordé au roi dans l’assemblée générale du clergé de France, tenue à Paris l’année 1730, en conséquence du département, arrêtée en ladite assemblée, à la somme d'une livre payable par chacun des termes … » (15). Le décime fut justifié par le financement des croisades à l’origine, puis par toutes guerres approuvées par le pape ensuite. Il était de 1/10 des fruits des bénéfices portant sur les biens ecclésiastiques. Il se transforma en contribution de l’Eglise aux charges du monde laïc. Le clergé, dans des assemblées régulières, décidaient du versement d’une partie des revenus des temporels ecclésiastiques, qu’il prélevait lui-même avec sa propre administration fiscale des décimes.

Cette imposition n’allait pas de soi pour le chapelain qui s’est montré réticent, au point d’obliger en 1734 et 1736 le « receveur des décimes et autres impositions ecclésiastiques du clergé et diocèse de Luçon », Pierre Coutouly, de faire signifier par voie d’huissier à Pierre Mandin, sacristain de Saint-André, et à Jacques Mandin, aubergiste, une injonction à payer (16). Une affiche fut même placardée « en la grande porte de l’église paroissiale du dit St André de Gouledoye » (17).

Source : Archives Départementales de la Vendée
Le chapelain finit par payer et reçu une quittance le 16 août 1738, ainsi que « main levée de toutes saisies » (18).

Pour terminer il faut indiquer que l’histoire de ce bénéfice de la chapelle des Moreau à Saint-André-Goule-d’Oie, telle qu’elle nous la découvrons dans les documents d’archives, n’est pas représentative des bénéfices ecclésiastiques dans le royaume de France à la même époque. Ceux-ci ont constitués parfois des revenus très importants. De plus, la présentation des titulaires des bénéfices a subi les influences d’intérêts de tous ordres, sortant parfois de toute considération religieuse.


(1) Archives de Vendée, chartrier de Roche-Guillaume, famille Moreau : 22 J 29.
(2) 22 J 29, testament de Jean Moreau, prieur de la Couture, le 20-11-1685.
(3) 22 J 29, mémoire de Claude Prosper Moreau à l’évêque de Luçon pour le banc de l’église et la présentation de la chapelle, sans date.
(4) Philippe Ariès, L’homme devant la mort, Seuil, 1977, page 179.
(5) Archives de Vendée, Dictionnaire des Vendéens, Jean Pringault.
(6) 22 J 29, pouvoir pour desservir la chapelle des Moreau de P. R. G. de Vaugiraud à J. Benoist, le 3-12-1719.
(7) Françoise Hildesheimer, Rendez à César, l’Eglise et le pouvoir, Flammarion, 2017, page 131.
(8) Archives de Vendée, registre paroissial de Saint-André-Goule-d’Oie, enterrement de Pierre Lemaçon le 26-10-1719 (vue 45/253).
(9) Archives de Vendée, Dictionnaire des Vendéens, Jacques Benoist de la Caillaudière.
(10) Archives de Vendée, chartrier de Roche-Guillaume, famille de Vaugiraud : 22 J 31, ferme des biens de Vaugiraud à Saint-André à Benoist le 7-8-1692.
(11) 22 J 29, sentence d’ordre du 9-9-1727 des syndics des créanciers de Moreau et Menard (copie du 9-3-1754).
(12) 22 J 29, transaction pour le partage des successions Moreau et Hullin le 10-3-1712, copie à la requête de P. de Vaugiraud du 28-7-1727.
(13) 22 J 29, exploit du 21-9-1729 de Proust au comte de Bessay pour être condamné à payer la rente de 75 livres.
(14) 22 J 29, impositions exceptionnelles du clergé sur la chapelle des Moreau en 1727.
(15) 22 J 29, imposition exceptionnelle du clergé sur la chapelle des Moreau en 1730.
(16) 22 J 29, injonctions à payer pour la chapelle des Moreau du 3-7-1734 et du 28-6-1736.
(17) 22 J 29, saisie des revenus de la chapelle des Moreau du 28-6-1736.
(18) 22 J 29, quittance des dettes de la chapelle des Moreau du 16-8-1736.

Emmanuel François, tous droits réservés
Mai 2014 complété en mars 2018

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mercredi 2 avril 2014

La seigneurie des Bouchauds aux Essarts

Aux Essarts la rue des Bouchauds est située 
dans le lieu de l’ancien logis
À cinq cent mètres au nord du château des Essarts, se trouvait une petite seigneurie appelée les Bouchauds. On ne connaît pas l’étendue de ses terres, mais on a repéré qu’elle possédait des droits féodaux sur certaines terres situées sur la paroisse de Saint-André-Goule-d’Oie, notamment aux villages de la Bergeonnière, la Maigrière, la Mancellière, la Roche Mauvin et la Boutinière.

Dans un aveu de 1550, l’hôtel des Bouchauds est décrit en ruine depuis longtemps et transformé en jardin. Il avait appartenu, « jadis », est-il écrit, à « Jehan des Bouschaux, lors seigneur de la Gaiginière ». Cette maison était située de l’autre côté d’un chemin la séparant de la maison noble de la Ramée, appartenant au même seigneur que celui qui possédait l’emplacement de l’hôtel des Bouchauds, à cette date le seigneur de Languiller (Chauché) (1). Ces deux lieux nous confirment qu’un certain nombre de vassaux du baron des Essarts habitaient à proximité du château. Comme la Ramée et le Coin, les droits seigneuriaux de ce fief, après la ruine de ses seigneurs, sont tombé en possession de Languiller. Pour le Coin cette ruine est en rapport avec les désastres de la 2e moitié du 14e siècles, guerriers, épidémiques et climatiques.


Languiller achète la moitié des Bouchauds en 1437


L’achat de l’hôtel des Bouchauds par Jean de Sainte-Flaive en 1437 est mentionné dans un mémoire vers 1680 disant que Languiller est seigneur chemier des Bouchauds, conservé dans le chartrier de la Rabatelière (2). Mais l’auteur du mémoire a dû mal copier des noms et des dates, quand on compare son texte avec les notes d’Amblard de Guerry sur cet achat (3). C’est le 17 novembre 1437, en effet, que Jean de Sainte Flaive, seigneur de Languiller, fait un échange avec Bertrand de Pouez écuyer seigneur de Gastinie et du Pin (Ille-et-Vilaine), par lequel il reçoit l’hôtel des Bouchauds et des droits et héritages en la seigneurie de Sainte-Flaive, du Luc et de Beaufou. Bertrand de Pouez était alors capitaine au château des Essarts, et l’échange a eu lieu en présence du fils ainé de Jean de Sainte-Flaive, Philibert de Sainte-Flaive, et d’un notaire des Essarts, Guillaume Durand, et d’un notaire de la Merlatière, Bertrand. 

Bertrand de Pouez avait acquis le 19 juin précédent de Catherine Chevallier, veuve de Pierre Garnier, lequel l’avait acheté le 9 juillet 1436 d’Aubin d’Aubigné (4). On ne sait pas depuis quand Aubin d’Aubigné possédait les Bouchauds. Mais vers 1418 Jean des Roullins signe les comptes de cette seigneurie qui appartenait alors au comte de Penthièvre (5), le mari d’Isabeau de Vivonne. Apparemment celui-ci la possédait entièrement, et il en aurait vendu la moitié un peu plus tard. Mais on n’en est pas absolument certain, et peut-être était-elle déjà partagée à cette date. En tout cas elle l’était au moment de son acquisition par Languiller suivant un mémoire daté de 1680.

Ce partage, par moitié chacun des Bouchauds, porta sur les redevances seigneuriales, abonnées et casuelles, entre les Essarts et Languiller. La situation ne manquait pas d’ambiguïté, car pour sa moitié des droits, Languiller en rendait hommage aux Essarts. Et le baron des Essarts en rendait hommage à Thouars.

À la fin du 17e siècle, le seigneur de Languiller, Philippe Chitton, fit querelle aux Essarts pour revendiquer le statut de seigneur chemier des Bouchauds, que prétendait aussi les Essarts (4). Le chemier représentait et garantissait les autres possesseurs de fiefs dans la mouvance des Bouchauds, dont le seigneur des Essarts, dans l’hommage à rendre au suzerain des Essarts. On appréciera le mode de pensée du droit féodal ! L’enjeu de cette querelle était que le chemier seul avait le droit de faire une retenue féodale en cas de vente dans la seigneurie des Bouchauds.

Après 1437, chaque fois que la seigneurie de Languiller a été vendue, en 1604, en 1650, en 1671, en 1745, la seigneurie des Bouchauds a été vendue en même temps, comme faisant partie de ses « fiefs annexes », suivant l’expression reprise par des générations de notaires. La situation dura ainsi jusqu’à la Révolution, concernant aussi d’autres fiefs, dont le Coin Foucaud. 

Au milieu du 16e siècle, et peut-être avant, il apparaît donc que la seigneurie des Bouchauds n’a plus de maisons ou logis habitables près du château des Essarts. Son propriétaire a accensé le terrain où se trouvaient les bâtiments (4). Mais il reste une métairie et les droits féodaux, inaliénables, portés par les terres concédées autrefois à des tenanciers devenus propriétaires. Ils suffisent à faire vivre, à eux seuls, dans les papiers des notaires, la seigneurie des Bouchauds, encore pendant plus de deux siècles jusqu’à la Révolution française. C’est ainsi que dans l’acte de vente de Perrine Bruneau à Agnan Fortin du 11 novembre 1789, de la métairie de la Boutinière de Saint-André-Goule-d’Oie, il est précisé qu’elle relève roturièrement du fief des Bouchauds (6). Et dans toutes les déclarations et aveux qu’on rencontre sur la seigneurie des Bouchauds, les redevances perçues sont partagées par moitié entre la seigneurie de Languiller et la baronnie des Essarts.

La seigneurie des Bouchauds réduite à ses redevances


Ces droits féodaux avaient pour fondement légal le droit de propriété. Ils ont été supprimés sans indemnisation lors de la Révolution française, après des hésitations. Au lieu de cette spoliation, on aurait pu les racheter suivant diverses modalités. Mais c’eût été emprunter la voie de la réforme, peu conforme, il est vrai, aux traits dominants des traditions françaises française. Semblant préférer la passion des idées au respect des hommes, celles-ci se laissent plus naturellement tenter par la logique révolutionnaire. Et puis il y eut des révoltes paysannes, basées notamment sur une incompréhension des mesures prises en août 1789, et en partie responsables de la voie choisie de non indemnisation.

rue de la Ramée aux Essarts,
près de la rue des Bouchauds
Ce qui est intéressant de noter ici, c’est que la situation à la fin du 18e siècle existait déjà de manière caricaturale dès le 16e siècle pour la seigneurie des Bouchauds. Ces droits n’avaient aucune contrepartie en matière de justice, de défense ou autre, la famille du seigneur fondateur ayant elle-même disparue ! Ils se sont transmis ensuite comme on achète la clientèle captive d’un fonds de commerce. Ils ont connu ainsi la longue vie des droits acquis dans la France de l’Ancien Régime.

La seigneurie des Bouchauds possédait aux Essarts la mouvance sur le fief de la Vrignonnière, le fief Maitre Mille (7), et le fief de l’Ansonnière (8). Elle était suzeraine à Saint-André-Goule-d’Oie des fiefs de la Roche Mauvin et de la Mancellière, et possédait les droits de fiefs sur les tènements de la Boutinière, la Maigrière, la Racinauzière, la Sigournière (village situé près de la Jaumarière et aujourd’hui disparu), et la Bequetière (tènement sans habitat situé près de la Brossière). Avec le seigneur du Coin elle se partageait la mouvance sur le village disparu de la Bucletière (près de la Maigrière).

Vente et retrait féodal du baron des Essarts


Le 30 août 1551, ce fief va être vendu par le baron des Essarts (9) à un seigneur angevin, Léonard Bourgeois, écuyer demeurant à Fontaine-Guerin (10) en Anjou. Du moins la partie des émoluments (revenus) du fief appartenant à la baronnie des Essarts.

La description du fief dans l’acte de vente est la suivante : « terrages de blé (11), cens, rentes, tant en blé que poulailles étant des appartenances des dits Bouchauds ». Mais la vente ne comprend pas la maison en ruines, le jardin et les droits de rachats, de patronage et de fermage, non plus que la borderie. Pour ce qui reste du peu de propriété directe, les domaines seront gérés par les fermiers de la baronnie des Essarts. Un bail de 1721 indique « la maison, jardin et pré des Bouchaud et ses appartenances » (12). Dans la saisie de la baronnie des Essarts en 1757, on indique « la borderie appelée des Bouchauds située en la paroisse des Essarts, bâtiments, cour, jardin, terres et pâtis en dépendant ».

Jean IV de Brosse
Le vendeur était alors Jean IV de Brosse. Il avait été fait duc d’Etampes par François Ie, en récompense d’avoir épousé la maitresse du roi, Anne Pisseleu. Le roi attribua ensuite le duché d’Etampes, à la mort de Jean de Brosse, à une autre de ses maitresses : Diane de Poitiers. L’héritier de Jean IV de Brosse, Bastien de Luxembourg-Martigues, recueillit les terres de Penthièvre et des Essarts notamment, de son oncle, mais pas du duché d’Etampes.

La vente des Bouchauds se fit pour un montant de neuf cent deux livres quatorze sols tournois, payé comptant.

L’acte rappelle bien sûr que le fief est tenu de la baronnie des Essarts à foi et hommage, avec « douze deniers de devoir annuel à être payé à chacun an et chacune fête de noël, et à rachat quand le cas il adviendra ».

Déjà avant 1551, le duc d’Etampes avait vendu certains domaines dépendant du fief des Bouchauds. Il avait aussi vendu d’autres domaines dépendant des Essarts. 

Une vingtaine d’années après, Marie de Beaucaire (1535-1613), veuve de Sébastien de Luxembourg (1530-1569), successeur du duc d'Etampes, rachète le fief des Bouchauds. A noter que c’est Sébastien de Luxembourg qui devint duc de Penthièvre en septembre 1569.

Lamballe, capitale du duché de Penthièvre
S’agissant d’une transaction entre le suzerain et le vassal, on peut se demander s’il ne s’agit pas de l’exercice du retrait féodal. À moins que Léonard Bourgeois, envisageant de revendre son acquisition, ait anticipé le droit qu’avait son suzerain d’exercer un acte de retrait féodal. Celui-ci consistait à faire annuler la vente d’un bien de son vassal et de le reprendre au prix convenu avec l’acheteur. Dans un bail à ferme de la même année, il est indiqué que ce rachat des Bouchauds a bien été fait par retrait féodal.

Le contrat de rachat est daté du 1e juin 1572 (13), et signé par Guillaume de Bruc, secrétaire de Marie de Beaucaire, pour l’acheteur. La transaction s’effectue pour le même montant que vingt ans plus tôt : neuf cent deux livres quatorze sols tournois.

La métairie des Bouchauds


Il existait une métairie des Bouchauds déjà avant 1437 quand Languiller acheta la moitié de la seigneurie. Elle comptait près d’une vingtaine d’hectares en prés et terres labourables, en seulement une douzaine de champs et prés. On est probablement ainsi dans une structure foncière proche de la création de la métairie, peut-être constituée de l’essentiel du domaine direct de la seigneurie à son origine. Avec sa garenne et ses landes, elle occupait une surface plus importante, mais on n’avait pas l’habitude de compter dans les surfaces déclarées par les notaires dans leurs actes, ce qui étaient en friche permanente. Il y avait aussi un moulin à vent sur la métairie (14).

Ses 12 champs et prés touchaient aux terres du Chaillou, le Plessis-Duranceau, la Coussaie. Leurs confrontations citent aussi les chemins des Essarts aux Herbiers (ou Saint-André-Goule-d’Oie), des Essarts à Chavagnes-Montaigu, de Sainte-Florence au Plessis-Duranceau, de la Piltière à la Coussaie, et la rivière de la Petite Maine.

Jules de Belleville, seigneur de Languiller, a vendu le 20 février 1554 à Antoine et Pierre Durand, la moitié par indivis de la métairie des Bouchauds en la qualité de « chemier seigneur du fief des Bouchauds » (15). Cette précision inhabituelle dans les actes de vente marque bien la situation particulière des deux possesseurs des Bouchauds en indivision, que nous connaissons sujette à dispute entre eux.

Les acquéreurs, habitant le Plessis-Duranceau voisin, devront rendre hommage à Languiller de leur bien acquis, avec le devoir de 8 boisseaux de seigle et 2 chapons. Ils avaient payé comptant le prix de la vente fixé à 230 livres.


(1) Archives de Vendée, Travaux de G. de Raignac : 8 J 101, aveu de Languiller et autres fiefs aux Essarts le 2 juillet 1605.
(2) Archives de la Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/A 12-5, mémoire vers 1680 disant que Languiller est seigneur chemier des Bouchauds.
(3) Notes no 15 et 16 sur Languiller à Chauché, Archives d'Amblard de Guerry : CH 3.
(4) Idem (2).
(5) Archives de Vendée, G. de Raignac, Quelques familles anciennes du Bas-Poitou depuis longtemps éteintes, 2e série, (famille Masseau) : 8 J 41-2, page 149.
(6) Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier, 3E 30/12, vente de la Boutinière et la Chevaleraye le 11-11-1789 par Perrine Bruneau à A. Fortin.
(7) Aveu des Essarts du 13-6-1639, Archives nationales, chartrier de Thouars : 1 AP/1136.
(8) Copie du 25-7-1702 d’un aveu du 8-9-1551 de l’Ansonnière (Roberte Sierlteau) à Languiller (Jules de Belleville), à cause de la seigneurie des Bouchauds et pour raison de l’Ansonnière aux Essarts, Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/A-11.
(9) Archives de Vendée, baronnie des Essarts-Brosse et Luxembourg (1435-1642), 19 J 1, vente de la seigneurie des Bouchauds par le baron des Essarts à Bourgeois le 30-8-1551.
(10) Sieur du Moulin Lavau, il habitait au lieu de la Pelouse, paroisse de Fontaine-Guerin, dans le Maine-et-Loire, près de Beaufort-en-Vallée et de Baugé, à 15 kms à l’est d’Angers.
(11) Le mot signifie alors céréales, le blé au sens d’aujourd’hui s’appelait le blé froment.
(12) bail du 10-10-1721 de la baronnie des Essarts à Merland, page 2, Archives nationales, chartrier de Thouars : 1 AP/1135. 
(13) 19 J 1, rachat de la seigneurie des Bouchauds du 1-6-1572.
(14) Ibidem (8).
(15) 150 J/A 12-7, vente du 20-2-1554 de la moitié de la métairie des Bouchauds par Jules de Belleville.

Emmanuel François, tous droits réservés
Avril 2014, complété en mai 2020

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dimanche 2 mars 2014

La ferme des Essarts (1570-1577)


Des recherches sur Linières ne peuvent pas ne pas s’intéresser à son fief suzerain, la baronnie des Essarts. Les archives disponibles de celles-ci aux Archives de la Vendée n’évoquent pas Linières, mais ce qu’on y découvre présente néanmoins un intérêt en soi, notamment son régime de fermage au 16e siècle. Le présent article trouve ses informations dans le petit-fonds de la seigneurie de Penthièvre conservé aux Archives de la Vendée. Il été complété en 2015 d'archives provenant de Turin concernant les baronnies des Essarts et de Riez au 17e et au début du 18e siècle. La baronne des Essarts a été à cette époque duchesse de Savoie et princesse de Piémont. Les archives de Turin sont accessibles sur le site internet des Archives de la Vendée. Ses informations vont bien au-delà de ce que nous avons pu écrire dans le présent article.

Les parties au bail du 17 mai 1572


Les domaines dépendant directement du château des Essarts, hors les terres et fiefs concédés, étaient loués par un bail à ferme : maisons, granges, écuries, greniers, jardins, environs immédiats du château, prés, prairies, bois taillis, terres labourables et gâts (landes provisoires ou jachères), étang, moulin à eau et à vent, four à ban, vignes et complants de vigne.

Nous avons l’exemple de celui signé par Marie de Beaucaire avec Michel Masseau et Toussaint Menanteau le 17 décembre 1571. C’était un bail de cinq ans commençant le 17 mai 1572, pour un montant de 4 900 livres par an (1).

Château de Nantes
Ces trois personnes se sont retrouvées avec deux notaires pour le signer, « en la maison de défunt noble homme Florimond Le Charron vivant trésorier en Bretagne, en laquelle ladite dame est résidante ». Le Charron serait décédé au cours de l’année 1560. Il avait accédé à la trésorerie générale de Bretagne, et il travaillait également au service de quelques grandes familles possessionnées dans le duché de Bretagne. C’est sans doute à ce titre que la baronne des Essarts résidait chez lui à cette date.

Les paiements devaient avoir lieu en deux termes par moitié, à noël et au 1e mai de chaque année. Ils devaient s’effectuer au domicile de Pierre III de Cornulier, conseiller du roi, trésorier général des finances en Bretagne en 1570 (et appelé pour cela le général de la Touche), et maire de Nantes de 1568 à 1572. Il avait été premier secrétaire de Sébastien de Luxembourg (2), gouverneur de Bretagne résidant à Nantes, et continuait de s’occuper des affaires de sa veuve, la baronne des Essarts et duchesse douairière de Penthièvre.

En cas d’augmentation des biens compris dans la ferme, le prix resterait le même, si la valeur de l’augmentation n’excédait pas 200 livres par an. Néanmoins le bailleur ne serait tenu de faire aucun rabais.


Charles IX
Le bail précise que Marie de Beaucaire, baronne des Essarts (3), était tutrice testamentaire (nommée dans le testament de son défunt mari), confirmée par le roi. A cette date, sa fille unique, Marie de Luxembourg (4), avait 9 ans, et le roi Charles IX l’avait prise sous sa protection, en l’honneur de son père mort en combattant. Le bail est conclu en son nom par sa tutrice.

Michel Masseau était le fils d’un ancien procureur fiscal de la baronnie, Pierre Masseau, et demeurait sur le chemin conduisant à la Merlatière, au Roulin près du bourg des Essarts. Il possédait des biens au fief des Potulières (5). On a à la même époque un Louis Masson, sénéchal des Essarts et du Boisreau, seigneur du fief des Potulières, et marié à Marie Moisnier (6). La confusion entre eux est parfois possible, mais les travaux de G. de Raignac permettent de les distinguer.

Toussaint Menanteau habitait dans le bourg des Essarts. Néanmoins on lit dans un bail de 1721 l’existence d’un « logement qui a coutume d’être accordé aux fermiers dans le grand pavillon du château du côté du soleil levant et du côté du bois de haute futaie ». Ce logement de fonction devait servir à l’occasion probablement (7).

Le mot de fermier, qui désigne les preneurs au bail, dérive de la nature de l’acte juridique, et il désignait dans le contexte de cette importante ferme un gestionnaire du domaine pour son propre compte. Dans une quittance de 1730 concernant les Essarts, il est désigné comme « fermier général ». Gérant les droits seigneuriaux on l’appelait aussi « receveur ». Il s’engageait sur un prix fixe, ou ferme, et annuel à l’égard du propriétaire, dégageant ce dernier de toute implication et investissements dans l’exploitation des domaines. Il faisait son affaire de diriger les métayers et d’engranger les revenus d’exploitations, assurant au besoin les aléas de l’activité, en se gardant sa propre marge. Les deux fermiers, Masseau et Menanteau, se partageaient la ferme entre eux à moitié, mais s’engageaient solidairement à l’égard du bailleur. 

Les revenus, droits et domaines affermés


Serge Boisse : Halle de Grenade
(Haute-Garonne)
Les revenus compris dans la ferme comprenaient aussi les droits féodaux des domaines dépendant directement des seigneuries : dîmes, terrages, cens, rentes, dus en argent ou en nature (blés, avoine, chapons, autres grains), aussi les corvées à bœufs et à bras. Le bail cite aussi les droits de la halle, c'est-à-dire des redevances perçues auprès des vendeurs pour entreposer leurs marchandises au marché sous la halle dans le bourg des Essarts. Ces droits se montaient en 1703 à 198 livres 6 sols 4 deniers, dus par un maréchal nommé Audureau qui en était le sous fermier (8). Malheureusement on ne sait pas à quelle durée précise se rapportait cette somme, au plus probablement deux années. S’ajoutaient les droits de rachats et lods et ventes perçus par les nouveaux tenanciers (propriétaires) à l’occasion des héritages ou achats. Les lods et ventes étaient habituellement estimé à 1/6e de la valeur des biens aux Essarts (9). 

Les fermiers devaient même aider à l’exercice de la retenue féodale, qui était pour un seigneur le droit de retenir (dans un délai de 40 jours) la vente d’un bien par un vassal ou un roturier tenancier, compris dans sa seigneurie, à condition d’en payer le prix accepté par l’acquéreur. À cet égard le texte du bail précise que les preneurs promettent, qu’au cas qu’il se ferait en la baronnie « quelques beaux et notables acquêts (achats), à la commodité de ladite dame », d’avertir « le seigneur de la Touche Général en Bretagne pour savoir si ladite dame les voudra prendre par puissance de fief ou non ».

Ce bail faisait suite à celui de Benoît Cicoteau, achevé le 17 mai 1572. Sa famille va prendre de l’importance aux Essarts, y possédant les terres de la Touche. Un Thomas Cicoteau, greffier, habitait au château en 1595. Son petit-fils, Jean Baptiste, fut procureur fiscal des Essarts. Et plus tard un de ses descendants, Louis Cicoteau, fut magistrat civil et criminel au siège de Fontenay en 1697, et secrétaire auditeur à la chambre des comptes de Bretagne à Nantes en 1716. Anobli en 1701, c’est lui qui acheta le fief de Linières à la fin du 17e siècle, situé dans la mouvance des Essarts.

L’objet de la ferme se rapporte aux divers revenus de la baronnie des Essarts, et aussi de la seigneurie en dépendant de l’Aublonnière à Sainte-Cécile. Plus tard celle-ci sera affermée à part. Le texte cite aussi la seigneurie de la Pillotière comprise dans le bail. Il s’agit probablement du village actuel de la Piltière aux Essarts. Font aussi partie de la ferme, le fief noble et appartenance des Bouchauds (Essarts), et la terre et seigneurie des Cresches (Bourg-sous-la-Roche), ayant elle aussi fait l’objet d’un retrait féodal. Le bail cite aussi quelques domaines particuliers (landes de Lalion Landereau, des Touches Tabart, l’entrée du Javreau, un pré situé près du village du Plessis-Cosson). Néanmoins, le château, sa cour et le jardin à proximité, sont réservés par la propriétaire pour elle-même, et sont exclus de la ferme.

Vieux château des Essarts, tour du 11e siècle
Il est convenu que les deux moulins à eau et à vent, « étant près le château des dits Essarts », font partie de la ferme, mais seulement à l’issue du bail en cours, fixée un an après la Saint-Jean-Baptiste prochaine. C’est qu’ils avaient été affermés par le « feu seigneur et prince » Sébastien de Luxembourg aux nommés Faron. Pour le temps à échoir du bail en cours, Marie de Beaucaire accepte de réduire la ferme de 200 livres par an, ce qui représente un montant total de deux cent vingt une livres seize sols huit deniers. Au 17e siècle la baronne des Essarts fera construire deux moulins à vent à Sainte-Cécile et achètera celui de l’Aublonnière (10)

Le bail comprend le four à ban des Essarts, emportant l’obligation des habitants des domaines de l’utiliser pour faire cuire leurs pains, moyennant un prélèvement du fermier du ban, souvent une part de la pâte à cuire. En 1703 le four banal était sous-loué à un nommé Jannière pour 6 livres par an, somme bien faible, ce qui veut dire qu’il était d’un faible rapport, probablement concurrencé par les boulangeries existant par ailleurs dans la paroisse des Essarts (11). 

Dans un bail de 1721 on cite en plus les fours à ban de l’Aublonnière et de Sainte-Cécile. Il est alors précisé le droit des fermiers de se fournir en bois dans la forêt des Essarts proche, pour le chauffage du four, « sans pouvoir couper aucuns jeunes arbres, ni endommager les bois de haute futaie », ni utiliser le bois à une autre destination. Ils auront le droit de couper les fournilles (menu bois et branchages), houx, bourdaines (arbrisseau répandu dans les clairières et les sous-bois), garas (en français : le fusain commun), et « autres choses semblables ». Mais ils devront en même temps respecter le droit donné par le seigneur dans la forêt aux habitants des Essarts, suivant la coutume, de faire manger les glands par les cochons, aussi de faire pâturer et pacager, et de ramasser le bois mort.

On sait aussi que le four du bourg des Essarts était alimenté par une redevance seigneuriale prélevée sur les propriétaires du Plessis-Duranceau, autrefois appelé le fief Jousselin. Ils devaient chaque année « un cent de fournilles prises dans la forêt du château des Essarts pour le four banal du bourg », est-il écrit dans une déclaration de 1649 (12). De plus les teneurs des Landes-Gâteaux devaient chaque année au mois de mai, 18 « bians » (corvées) de charrette attelée de bœufs, et deux hommes pour les conduire, pour amener de votre forêt desdits Essarts, fournille pour chauffer votre four à ban de votre baronnie » (13)). Les teneurs de la Robinerie de Chauché devaient, eux, « 9 bians pour aller chercher de la fournille dans la forêt des Essarts pour l’usage du four du lieu » (14).

De même ils devront respecter le bail en cours contracté auprès du défunt Sébastien de Luxembourg, de coupes de bois par les marchands de poutres des Essarts. Les deux principaux d’entre eux étaient Jean Simounier et Jacques Bricou. Ce bail doit encore durer deux années et deux coupes, après quoi les fermiers de la baronnie reprendront les coupes de bois dans leur ferme. En attendant, Marie de Beaucaire accepte de diminuer le prix convenu de la ferme de 600 livres par an. En plus, les nouveaux fermiers Masseau et Menanteau, toucheront directement les 200 livres par an dues par les marchands de poutres, au titre de leur bail en cours. C’est que la propriétaire « a trouvé les taillis et ladite forêt être de la valeur par chacun an de huit cent livres tournois ».

Les preneurs s’engagent à entretenir les lieux et endroits compris dans la ferme, partout où il en sera nécessaire. Le bail prévoit l’éventualité d’un procès-verbal d’état des lieux à l’entrée dans la ferme. Pour les réparations, la propriétaire « a promis et sera tenue de fournir le bois sur pied seulement », ayant « le marc et marteau de ladite forêt ». Le marc était un poids servant à peser, et le marteau un fer avec lequel les officiers des Eaux et Forêts marquaient les arbres à couper lorsqu’ils avaient été vendus. Mais cette obligation ne s’étend pas au château, « à la maison et chapelle de Sainte-Croix, la maison rouge appelée Saint-Germain, ni ses murailles de l’enclôture des autres tours ».

Les fermiers pourront prendre les « brochets en l’étang desdits Essarts au-dessous d’un pied de longueur (30 cm) et pêchant seuls en personne ». En dessous des 30 cm, ils auront l’obligation de remettre les poissons à l’eau.

La ferme comprend la valeur du bétail appartenant à la propriétaire, étant en la métairie de sa Maison Rouge en la garde de Benoist Giraud. Cette métairie était située proche du château, sur le chemin qui conduit des Essarts à Sainte-Florence-de-l’Oie. À la sortie du bail les preneurs devront laisser du bétail pour une valeur identique, fixée par estimation d’experts, choisis en commun, à l’entrée et à la sortie de la ferme. En 1721, c’est le fermier qui possède le bétail des métairies, avec une clause de reprise obligatoire par son successeur. Il y a eu désinvestissement du baron des Essarts en ce domaine, alors que le prix de la ferme a presque doublé entre 1572 et 1721, passant de 4 900 livres à  9 200 livres par an.

Les fermiers seront aussi tenus « de faire tous frais de justice pour la poursuite, conduite instruction et insinuation de tous procès civils et criminels, tant en première instance au dit lieu des Essarts et ailleurs où les causes iront par appel ». Ils assureront les frais et profits entraînés par ces instances judiciaires, notamment en payant tous les officiers de la baronnie pour les charges et devoirs des domaines compris dans la ferme. De plus ils « feront encore la justice de juridiction dont ils auront tous les émoluments et profits ». Il s’agissait ici de la justice foncière.




Les contentieux Masseau et Cicoteau


Enfin, le bail traite d’un contentieux propre à l’un des preneurs, Michel Masseau. Il s’agissait d’une dette du défunt seigneur Sébastien de Luxembourg de 430 livres qu’il devait au père du fermier, Pierre Masseau, de son vivant procureur des Essarts. Celui-ci l’avait réclamé le 9 septembre 1567 et son fils revenait à la charge. Il est convenu de diminuer les quatre prochains termes de la ferme dus par Michel Masseau, du quart de cette somme à chaque fois.

Par contre le bail n’évoque pas les problèmes pendant entre le frère de Toussaint Menanteau, Michel, et la baronne des Essarts. En effet, Michel Menanteau avait tenu la recette de la baronnie des Essarts pour le compte de Sébastien de Luxembourg. Ses enfants réclamaient le paiement de plusieurs dettes de Sébastien de Luxembourg et de sa sœur, Madeleine, dame de Royan (15). Or Marie de Beaucaire refusait de payer ces dettes de son défunt mari, insuffisamment établies selon elle. Quant à celles de sa belle-sœur, elle ne s’en sentait pas responsable (16).

Ce bail faisait suite à celui de Benoît Cicoteau, nous l’avons dit plus haut. En date du 11 février 1570, il n’avait été conclu que pour deux ans, courant du 17 mai 1570 au 17 mai 1572. Nous disposons des comptes de cette ferme, rendus par Jacquette Regnard veuve du défunt Benoit Cicoteau (17), comprenant certaines réceptions de sommes reçues et des dépenses faites par le fermier pour le compte de la propriétaire. Il nous permet d’apprendre un certain nombre de détails concernant la vie au château des Essarts, dans ces deux premières années de la décennie 1570.

Le fermier règle les frais de la poste


Courrier à cheval
Le fermier réglait en particulier les frais de transport des lettres et colis, fréquents notamment entre les Essarts et Poitiers et les Essarts et Nantes. L’institution de la poste, assurant en même temps la poste aux chevaux pour les voyageurs et la poste aux lettres, sera relancée et élargie quelques dizaines d’années plus tard par Sully, le célèbre ministre d’Henri IV. Elle va entraîner plus tard la création de relais de postes, aux Essarts et à Saint-Fulgent notamment. Mais en 1570, le fermier du château des Essarts payait quelqu’un spécialement pour chaque transport. Pour aller à Poitiers, cela coûtait deux sols, et autant pour en revenir. On passait alors par Mouchamps, Pouzauges et Parthenay pour joindre l’avocat Morin et le procureur Guinreau (avoué-avocat d’aujourd’hui), qui défendaient et représentaient, auprès du présidial de la sénéchaussée du Poitou (tribunal), les intérêts de la baronne des Essarts. Les courriers avec Nantes étaient fréquents aussi, alors lieu de résidence habituel de Mm de Pouillac qui assurait la correspondance. C’était le maître d’hôtel de la châtelaine, de condition noble, et résidant dans son hôtel particulier à Nantes. Mais on écrivait aussi à monsieur de la Touche, que nous avons évoqué plus haut, et au secrétaire de la baronne, monsieur de Bruc.

Sur le fonctionnement de la poste plus tard, il faut évoquer la pratique policière d’ouverture du courrier dès sa création. Nous en avons un témoignage dans une lettre de Pierre de Vaugiraud, seigneur de Logerie à Bazoges-en-Paillers. Dans une lettre qu’il écrivit le 17 juillet 1727 à un de ses correspondants de Poitiers, il termine ainsi : « Vous m’accuserez s’il vous plait la réception du tout à l’adresse de M. Boivineau, notaire et procureur aux Essarts, ayant à suspect présentement la poste de Saint-Fulgent … » (18). Celle-ci, établie à l’hôtel du Chêne-Vert, était alors tenue par Louis Guyet, le père de Simon Charles Guyet, dont avons publié une biographie de ce dernier en avril 2013. 

Sans commettre d’indiscrétion, nous apprenons ainsi dans les comptes du fermier, l’envoie d’un courrier de Marie de Beaucaire aux Roches-Baritaud (Saint-Germain-de-Prinçay), pour Philippe de Chateaubriand, comte de Grassais, un temps gouverneur de Fontenay-le-Comte dans le camp des catholiques. De même elle écrit au seigneur de Languiller (Chauché), alors Jules Harpedanne de Belleville, marié à Jeanne du Bouchet, fille du seigneur protestant de Puy Greffier (Saint-Fulgent). Pour porter une lettre à André de Bourdeille (près de Périgueux), ancien commandant de l’armée de Guyenne, dans le camp catholique lors des guerres de religion, le voyage a duré douze jours, et a coûté quinze sols par jour.

Trésor des titres
Plus naturellement on correspond des Essarts avec le fermier de Rié (Saint-Hilaire-de-Riez), dont Marie de Beaucaire était aussi baronne. C’est elle qui entreprit des travaux d’aménagement d’un port à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, situé sur ses terres. Des « avoirs pour Rié » sont d’ailleurs entreposés dans « la chambre du trésor des titres » du château des Essarts. On appelait ainsi le réceptacle des archives domaniales d’une châtellenie importante.

Le seigneur de Vaucelles, demeurant aux Brouzils, fait aussi partie de ceux qui travaillent pour le compte de la baronne des Essarts, notamment dans des démêlés judiciaires concernant le fief de Rié. Des courriers lui sont adressés, des frais de déplacements et des honoraires lui sont payés.

On correspond aussi avec les officiers de la Chaize-le-Vicomte, où se trouvait un lieutenant pour le roi en Bas-Poitou. Le duc de Thouars leur confiait à la fin du 16e siècle le suivi de ses affaires concernant la baronnie des Essarts (19).


Le fermier règle les frais de voyage


Le fermier règle les dépenses de Jacques Aubert venu aux Essarts le 26 janvier 1570 s’occuper des intérêts de la baronne des Essarts, et écrire à Poitiers pour ses affaires. Il était venu avec « son homme et deux chevaux ». Jacques Aubert était seigneur de Garnault et du Bois Pothuiau, sénéchal, et habitait près du bourg de la Merlatière (20).

Louis III de la Tremoïlle
Et le lendemain, le fermier règle la dépense pour le déplacement du même à Montaigu « pour s’opposer à l’enchère que voulait faire monseigneur de la Tremoille des sous-rachats des Essarts ». La vicomté de Thouars, dont le seigneur Louis III de la Trémoille était suzerain des Essarts, venait d’être érigée en duché. Le suzerain réclamait à son vassal le paiement de sous-rachats remontant au temps de Sébastien de Luxembourg. On ne sait pas ce qu’étaient ces sous-rachats, en principe des droits du suzerain sur des fiefs tenus par un vassal de son vassal.

Le 15 juin, ce sont les frais de déplacements à Thouars de deux huissiers des Essarts, Guillaume Douheteau et Olivier Cormier, qui sont payés pour une signification de la baronne des lieux à son suzerain, Louis de la Trémoïlle.

Le 23 juin 1571, pour rendre l’hommage du fief des Essarts à ce dernier, le fermier se déplace à Thouars, avec M. de Garnault et son secrétaire. Ils comptent en même temps proposer une transaction sur le litige des sous-rachats. Le seigneur des lieux est absent. Les voyageurs prennent une auberge à Thouars, vont ensuite à Saint-Laurent, puis à Montaigu. Finalement c’est à Sainte-Hermine que le fermier fera l’hommage à L. de la Tremoille, le dernier jour de juin. Rappelons qu’à la fin du 16e siècle, le château de Sainte-Hermine appartenait à Charlotte de la Trémoille, qui, pour être princesse, épousa le prince de Condé, beaucoup plus âgé qu’elle et grabataire.

D’autres frais de déplacements aux Essarts sont aussi réglés quand les avocats de Poitiers et le maître d’hôtel de Nantes s’y rendent.


La commanderie de Malte et les notaires


Un huissier a dû être envoyé le 26 juillet 1570 à Launay porter plainte contre son commandeur, qui voulait abolir le devoir qu’il devait à la baronnie. Cette commanderie de Saint-Jean-de-Launay à Sainte-Cécile, très anciennement implantée, appartenait à l’ordre de Malte. Elle devait chaque année à la fête de Saint-Jean-Baptiste, nourrir six hommes et six chevaux, six chiens et deux oiseaux appartenant au seigneur des Essarts. Un procès s’en suivit, gagné par ce dernier.

Un autre détail intéressant à noter, est la présence de l’étude d’un notaire dans le château lui-même des Essarts. Le notaire était un officier de justice à l’époque, et c’est probablement à ce titre qu'il y avait son étude près du tribunal de la baronnie. En 1760, Landais le jeune indique dans un acte que celui-ci est « fait et passé au château des dits Essarts » en son étude (21).


L’entretien et les travaux neufs au château des Essarts


Outre les courriers et frais de déplacements, les comptes de la ferme révèlent d’autres aspects de la vie au château des Essarts. Ainsi, le concierge du château est payé sur la base de 5 sols par jour, ce qui fait un salaire mensuel de 7 livres 10 sols par mois. En 1571 il s’appelle Jean Bordier, veuf de Jacquine Bordier, qui avait aussi été rémunérée comme concierge. Au début de 1572 il s’agit de Jacqueme. Il y avait aussi une portière au château, nommée Nicole Cossart en mai 1571, et le jardinier s’appelait René Paillard en 1569/1570.

Au début de l’année 1571 est livré un « bateau que j’ai fait faire tout neuf pour servir à l’étang de ce lieu ».

En août 1571, le fermier a payé « pour cinq milliers de clous de lattes d’ardoise et de chevilles qui ont été employées par le commandement de ma dite dame à son château ». Dans le bail de 1721, le paiement « des gages de deux couvreurs d’ardoises et de tuiles pour l’entretien des couvertures du château », faisait partie des obligations du fermier. De même il devait prendre à sa charge jusqu’à 6 corvées de bœufs par an pour les réparations du château des Essarts, et charroyer les matériaux nécessaires.

En octobre 1570, on refit la chaussée conduisant au château, en y utilisant « dix septiers (4,5 tonnes) de chaux bonne ».

De même on a payé six journées d’artisan « tant pour habiller par ladite brèche que pour fermer une porte de muraille vers le grand jardin, que les huguenots avaient rompu ». Cela nous rappelle que nous sommes en pleine troisième guerre de religion (1568-1570), où périra Bastien de Luxembourg, baron des Essarts. Le Bas-Poitou fut dévasté par les troupes des deux camps. Au château des Essarts les huguenots s’attaquaient à un seigneur du camp catholique.

On pressent les dégâts de cette guerre aux Essarts dans une supplique du fermier Cicoteau à Marie de Beaucaire, pour diminuer le prix de sa ferme. Il explique qu’il s’est fait voler d’une somme de 1500 livres dans le château, où il se trouvait, envoyé par Marie de Beaucaire alors qu’il se soignait à Nantes. De plus il rappelle avoir perdu beaucoup de ses revenus « par les guerres ».

Et encore ce n’était pas fini. En 1588, poursuivant le duc de Mercœur (gendre de Bastien de Luxembourg), aussi baron des Essarts, qui s’était replié vers Nantes après avoir vainement tenté de s’emparer de Montaigu, le roi de Navarre, futur Henri IV, passera une nuit aux Essarts. Déterminé à faire ses preuves comme zélé ligueur, le duc de Mercœur avait passé de Bretagne en Poitou avec plus de 2000 hommes, dans l’intention de ravager le pays et d’en exterminer les "novateurs", désignant ainsi les protestants (22).

En mars 1571, un charpentier (Rabault) répare les portes d’un bâtiment et le pont du grand jardin. On paye aussi au maréchal-serrurier quatre sols pour la fabrication de « deux gonds pour tenir l’âme des portes du château », plus trois sols cinq deniers pour leur pose par un maçon nommé Vitte. Au mois d’août suivant, le même Rabault crée de nouvelles mangeoires dans l’écurie.

Le mois d’après, Etienne Bretault et Martin Besson, charpentiers, sont payés de leur marché de fabrication de nouvelles échelles pour monter aux greniers situés « au bout des écuries de ce lieu » (huit livres). Les six charrois venant de la forêt, pour livrer le bois nécessaire, ont été payés à part (quatre livres), de même que « la chaux qu’il y a fallu » pour quinze sols. Les arbres avaient été marqués par le maître d’hôtel nantais (monsieur de Pouillac).

Les séjours de la châtelaine


Arcimboldo : le sommelier
On apprend par ailleurs un séjour de Marie de Beaucaire en son château des Essarts. C’est ainsi qu’elle s’y trouve au mois de juillet 1571 et qu’elle y retourne le 25 aout suivant. À cette occasion certaines dépenses, payées pour son compte par le fermier, sont intéressantes à noter :

-        quatre pipes de vin à Luçon. Plus, pour « l’ordinaire du train » de Marie de Beaucaire, quatorze pipes de vin nouveau, fûts et vin (douze livres dix sols la pipe).
-        six verres déparés « fournis pour le service de ma dite dame à ses sommeliers ».
-        une taille de lin pour faire de la doublure d’un corps de robe pour mademoiselle la duchesse sa fille, alors âgée de 9 ans.
-        déplacement de maître de La Salette, de Notre Dame de Nantes, qui était venu aux Essarts pour accorder l’épinette de sa fille. C’était un instrument de musique de la famille des clavecins, très à la mode à partir du 16e siècle.

Plus tard, en novembre, on note la livraison de nouvelles roues et de leurs ferrures pour la coche (voiture) de la châtelaine. Il semble qu’elle a séjourné aux Essarts du 25 août au 30 novembre 1571, au regard du décompte des frais payés pour l’entretien de ses 15 chevaux pendant cette période : soins et paille, 474 raz (23) d’avoine (37 livres 10 sols les cent). Certains de ces chevaux resteront encore aux Essarts jusqu’à fin avril 1572.  

Les comptes du fermier donnent aussi un aperçu de certaines cultures agricoles. En dehors de la vente des céréales et de foins, on note aussi la culture de vignes dans les domaines du château ou de Sainte-Cécile et la vente de vin. La châtelaine envoie quelqu’un de Nantes au début de 1572, chercher aux Essarts trois boisseaux de fèves et deux boisseaux de pois.

On apprend aussi que le fermier a payé, à la demande de la baronne des Essarts, la pension de sœur Louise de Penthièvre, religieuse de Cerisier, pour un montant de cinquante livres correspondant au tiers de sa valeur annuelle. Ce couvent était situé non loin du château des Essarts, sur la paroisse de Fougeré, près de la Chaize-le-Vicomte. C’était un couvent de religieuses appartenant à l’ordre de Fontevraud (Maine-et-Loire).

Eglise des Cordeliers - Gingamp
Enfin, le fermier a dû prendre en charge un muletier et ses deux mulets, venu aux Essarts pour le transport du corps de Sébastien de Luxembourg à Nantes. On apprend ainsi qu’après son décès, parfois indiqué à Saint-Jean-d’Angely dans certains documents, le corps de Bastien de Luxembourg, qui fut blessé pendant ce siège le 19 novembre 1569, fut exposé dans la chapelle du château des Essarts du 17 décembre 1569 au 14 janvier 1570. Des messes et des prières, faites en la chapelle du château pendant que le corps du défunt monseigneur y était exposé, ont été payées pour un montant de 14 livres. On sait que le corps du défunt fut ensuite transporté dans l’église des Cordeliers à Guingamp (Morbihan).


(1) Archives de Vendée, baronnie des Essarts-Brosse et Luxembourg (1435-1642), 19 J 1, ferme de la baronnie des Essarts à Masseau et Menanteau le 17-12-1571.
(2) Sébastien de Luxembourg, duc de Penthièvre, fut le dernier mâle de la branche de Luxembourg Martigues. Sa valeur lui fit donner le surnom de Chevalier sans peur. Son père était François III de Luxembourg, marié à Charlotte de Brosse, dite de Bretagne. Ils eurent quatre enfants dont Sébastien qui lui succéda.
Ce dernier vécut sous les règnes des rois Henri II, François II et Charles IX. On le trouva aux sièges de Metz, Terouanne, Calais, Guines, Leith, Rouen, Orléans, et à la bataille de Dreux. Il fut tué malheureusement d’une blessure qu'il reçut au siège de St Jean d'Angély, le 19 Novembre 1569.
Il avait épousé Marie de Beaucaire, fille de Jean, seigneur de Puyguillon, sénéchal du Poitou. Ils eurent deux filles, dont Jeanne morte à un an et Marie qui hérita.
(3) Marie de Beaucaire (1535-1613), était fille de Jean de Beaucaire (1505-1578) et de Guyonne du Breuil, et se maria en première noces à François Authier. En 1561, elle se remaria à Meaux avec Sébastien de Luxembourg. Baronne de Saint-Hilaire-de-Riez, princesse de Martigues, duchesse de Penthièvre, elle fut une personnalité du département de la Vendée. Elle œuvra pour l'essor de la cité de Saint-Hilaire-de-Riez en Vendée et de sa dépendance Croix-de-Vie. Son mari construisit pour elle aux Essarts un logis Renaissance.
(4) Fille unique, elle fut un personnage important de l'histoire du duché de Bretagne : lointaine descendante de la duchesse Jeanne de Penthièvre et de son mari Charles de Blois, elle a ambitionné de rétablir la souveraineté du duché, et de monter sur le trône avec son mari, le duc de Mercoeur, beau-frère du roi Henri III et gouverneur de Bretagne par la faveur de celui-ci. La victoire d’Henri IV l'empêcha de réaliser son projet (Wikipedia).
(5) Archives de Vendée, G. de Raignac, Généalogies vendéennes des familles Masseau des Roullins : 8 J 41-2, page 151.
(6) Archives de Vendée, G. de Raignac, Généalogies vendéennes des familles Masson etc. : 8 J 37-2, et 8 J 40-1, page 32.
(7) Bail du 10-10-1721 de la baronnie des Essarts à Merland, page 6, Archives nationales, chartrier de Thouars : 1 AP/1135.
(8) Inventaire et partage du 1-4-1703 de la succession de Jeanne Jeullin, veuve Merland, Archives de Vendée, famille Babin et Cicoteau : 25 J/4, pages 30 et 31.
(9) Ibidem, page 21.
(10) Bail du 10-10-1721 de la baronnie des Essarts à Merland, page 10, Archives nationales, chartrier de Thouars : 1 AP/1135.
(11) Inventaire et partage du 1-4-1703 de la succession de Jeanne Jeullin, veuve Merland, Archives de Vendée, famille Babin et Cicoteau : 25 J/4, page 6.
(12) Archives de la Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/A 3, déclaration roturière du 2-8-1649 de 11 teneurs du Plessis-Duranceau (Essarts) à la baronnie des Essarts (Charles Amédée de Savoie), pour des domaines en ce tènement.
(13) 150 J/A 12-4, déclaration roturière du 12-6-1749 de la métairie des Landes-Gâteaux par Jacques Merland aux Essarts.
(14) 150 J/C 42, déclaration roturière du 14-5-1753 par Jacques Piveteau de domaines à la Robinerie de Chauché.
(15) Madeleine de Luxembourg, fille de François de Luxembourg (1492-1553) et de Charlotte de Brosse. Elle était aussi sœur de Sébastien de Luxembourg. Elle fut mariée le 13 novembre 1563 avec Georges de La Trémoïlle, baron de Royan.
(16) Archives de Vendée, baronnie des Essarts-Brosse et Luxembourg (1435-1642), 19 J 1, procès des enfants Menanteau contre Marie de Beaucaire.
(17) Archives de Vendée, baronnie des Essarts-Brosse et Luxembourg (1435-1642), 19 J 1, comptes de la ferme des Essarts arrêtés au 17 mai 1572.
(18) Archives de Vendée, chartrier de Roche-Guillaume, famille Moreau : 22 J 29, lettre de P. de Vaugiraud à Mouton le 17-7-1727 au sujet de la métairie du Pinier.
(19) Quittance du rachat des Essarts du 29-11-1566, Archives nationales, chartrier de Thouars : 1 AP/1135. 
(20) Appartenant à une famille ancienne de la noblesse du Bas-Poitou, Jacques Aubert, IIe du nom, seigneur de la Normandelière, épousa en 1554 Perrette de Chabot. Il fut enterré dans la paroisse de Saint-Sulpice-le-Verdon, le 1er septembre 1573. Son frère, René Aubert, épousa Jeanne Châteigner, et de ce fait fut seigneur de Saint-Fulgent quelques années avant Christophe Bertrand vers la fin du 16e siècle [Dictionnaire historique, biographique et généalogique des familles de l'ancien Poitou. Tome 1 / par feu M. Henri Filleau,... ; publié par son petit-fils H. Beauchet-Filleau et Ch. de Chergé (Gallica Identifiant : ark:/12148/bpt6k65647548), page 123]
(21) Archives privées Gilbert, amortissement le 11-12-1760 d’une rente de 9 livres appartenant à Marguerite Merland.
(22) La Vendée au temps des guerres de religion, éditée par M. N. Baudouin-Matuszek, CVRH, 2013, page 398 et 403.
(23) Ray ou retz ou raze ou rat, est une ancienne mesure de grains, identique probablement au boisseau en volume, utilisée  pour l’avoine dans la région. Le contenant en bois, appelé raz, devait être plein après sa mise au ras avec un morceau de bois appelé raze.

Emmanuel François, tous droits réservés
Mars 2014, complété en mai 2019

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