dimanche 1 mars 2015

Les unités de mesure en usage à Saint-André-Goule-d'Oie sous l'Ancien Régime

Les documents fonciers sous l’Ancien Régime indiquent des surfaces, des poids et des volumes, exprimés dans des unités de mesure qui ont disparu théoriquement avec la Révolution française. Elles variaient de manière importante d’une province à l’autre, et à l’intérieur d’une même province, d’où la nécessité d’une réforme. On a pu ainsi dénombrer 35 aires géographiques dans le Bas-Poitou (Vendée), possédant sa propre mesure du boisseau, allant de 14,25 litres le boisseau à Tiffauges à 64,125 litres à Noirmoutier. Montaigu et les Essarts avaient des unités différentes (1). Chaque châtellenie s’était arrogée au Moyen Âge le droit d’établir des poids et mesures. Néanmoins on conste au 18e siècle qu’on appliquait les mêmes mesures de surfaces aux Herbiers, Saint-Fulgent et les Essarts, l’important était qu’elles soient propres à chaque seigneurie pour percevoir les taxes de son minage. Ce dernier ne se distinguait de son voisin souvent que pour certaines unités seulement, par exemple de volumes et non de surfaces, comme entre Saint-Fulgent et les Essarts. De plus, des étalons étaient parfois altérés au bénéfice de leurs détenteurs, entraînant des procès en conséquence. On comprend que les propriétaires faisaient attention à ces étalons. Ainsi en 1762 on a trouvé dans le grenier de Louis Corbier au Coudray (Saint-André-Goule-d’Oie) un « boisseau à mesurer blé » (2).

Différente d’un groupe de communes à l’autre, voire dans une même commune, la valeur de certaines unités de mesure doit être validée dans chaque cas. L’abondance des documents fonciers disponibles dans le chartrier de la Rabatelière pour la période postérieure au Moyen Âge, a permis de trouver les équivalences valables avec nos unités modernes, pour presque toutes les anciennes unités en usage sous l’Ancien régime à Saint-André-Goule-d’Oie.

Unités de longueur


Le pied était l’unité habituellement utilisée. Il valait dans la contrée 0,325 m (ou 0,324). Cette dernière valeur était utilisée pour définir la gaulée de terre labourable, à 12 pieds de long à Saint-André-Goule-d’Oie, ou à 11,5 ou 12 pieds de longs à Chavagnes, ou la gaulée des bois et forêts à 22 pieds, etc. De même on avait la toise à 6 pieds de long,

La précision de l’arithmétique ne se retrouve pas toujours dans la période qui a suivi l’adoption du système métrique. Ainsi dans l’estimation de vente du terrain de la chapelle Begouin en 1798 à Chauché, la parcelle faisait 380 m2 pour 90 pieds de longs et 28 pieds de large. Cela fait un pied de 0,39 m, soit 35,1 m de long et 10,92 m de large. Mais peut-on être sûr de la surface indiquée ? On imagine l’effort demandé alors aux notaires pour adopter dans leurs actes la nouvelle définition du mètre, le même qu’il nous faut maintenant pour comprendre les unités de mesure qu’ils devaient abandonner.

Le pouce équivalait au 1/12 de pied, soit une longueur de 2,706 cm (parfois arrondi à 3 cm). On rencontre son usage, quoiqu’assez rarement (3).

On a aussi le pas qui valait deux pieds. Mais on n'a pas rencontrée la coudée.

On avait aussi la ligne qui valait 1/12 de pouce ou 1/20.

On rencontre ces unités utilisées dans les armées du roi pour indiquer la taille d’un soldat. C’est ainsi que dans un acte de notoriété du notaire Bouron de Chavagnes en 1797, concernant la mort d’un combattant vendéen dans la Virée de Galerne, on indique sa taille. Il s’agissait de Charles Joseph de Goué (demeurant à la Chabotterie à Saint-Sulpice-le-Verdon) qui mesurait 5 pieds, 2 pouces 6 lignes, soit 1,70 m (4). On a aussi, version ordonnance des Eaux et Forêts de 1669, la longueur d’une perche d’arpenteur de 22 pieds à 12 pouces par pieds et à 20 lignes par pouce qui mesurait 7,15 m de long en principe (5). 

On rencontre aussi la brasse à la Rabatelière, servant à quantifier la longueur des haies entretenues. Elle équivalait en théorie à environ la longueur des bras étendus (dictionnaire du moyen français 1330-1500).

La poule est une unité de longueur, vue une fois dans la mesure des planches et limandes en 1814 dans un inventaire après-décès à Saint-André-Goule-d’Oie. Elle valait 1/10e de la valeur d’un pied, soit 3,25 cm en principe (6). Le mot a été utilisé par le notaire de Chavagnes-en-Paillers rédigeant le procès-verbal, assisté d’un expert des Herbiers pour l’estimation des objets inventoriés.

L’aune : 1,20 m généralement en Poitou (7). Utilisée pour mesurer les étoffes.

Unités de surfaces


Dans le cas qu’on vient d’évoquer, le pied et la toise ont servi à calculer des petites surfaces de planches. La toise au carré comprenait 40 pieds au carré. 

On trouve pour les métairies ou "gagneries" des surfaces totales contenant « terres à 4 bœufs » ou à 2 ou à 6 bœufs ou à 8 bœufs. Dans un aveu de la châtellenie de Saint-Fulgent à la vicomté de Tiffauges, deux métairies (la Fontaine et la Chantonnière) sont indiquées contenant « terres à 4 bœufs ». Et en 1830, les mêmes contiennent dans une déclaration de succession, respectivement 40 hectares et 47 hectares. Mais nous ne sommes pas sûrs que la surface n’ait pas changé entre temps. C’était le nombre de bœufs utilisés pour tirer la charrue des labours nécessaires dans la métairie. L’historien Le Roy Ladurie indique qu’une métairie à 4 paires de bœufs était une assez grosse exploitation en Aveyron en 1642 (8). ) On savait pourtant depuis longtemps mesurer les surfaces des terres en boisselées. Mais par tradition on estimait et évaluait des tâches avant tout, et les actes notariés reprenaient le langage courant sur ce point. Mais pour se répartir les charges des rentes et devoirs seigneuriaux imposés collectivement sur des territoires, on faisait appel à un arpenteur qui répartissait les charges en proportion des surfaces, mesurées avec sa gaule et possédées par chaque propriétaire, dans un acte appelé « gaulaiement ». Il savait calculer et utiliser la règle de trois, ce qui n’était pas à la portée de tout le monde dans les campagnes. Outre le poids de la tradition dans ces libellés, peut-être la culture du chiffre ne pouvait-elle venir que de l'aptitude au calcul par tout le monde, et donc de la fréquentation de l’école. On a pu déterminer qu’une métairie à 4 bœufs faisaient environ 40 hectares avec les données précises rassemblées pour la métairie de la Télachère à Chavagnes-en-Paillers. On en déduit qu’une paire de bœufs pouvait correspondre à 20 hectares environ, et que 3 paires, voire 4 paires de bœufs, pouvaient correspondre respectivement à 60, voire à 80 hectares. Peut-être en appliquant un petit correctif à la baisse pour ces dernières grandes métairies.

La gaulée était l’unité de longueur de base pour calculer les surfaces propres à une seigneurie et à une nature de sol. Sa longueur se définissait ainsi en nombre de pieds de long, et il y avait plusieurs longueurs en usage. À Saint-André-Goule-d’Oie on utilisait la gaulée à 12 pieds de long pour calculer les surfaces des terres, correspondant à 3,9 mètres de long (0,325 x 12). La gaulée désignait aussi la surface d’un carré avec un côté de 3,9 m, qui faisait donc 15,2 m2 de surface. Les parties de gaulées s’exprimaient en moitié ou en tiers ou autres fractions.

L’unité de surface la plus fréquemment utilisée était la boisselée, réservée aux terres et aux jardins. Pour les prés et les bois on utilisait d’autres unités. Celles-ci étaient propres à chaque nature de parcelle foncière.  Étymologiquement, la boisselée était la surface ensemencée avec un boisseau de blés (ce dernier mot signifiait céréales et non pas froment).

On a trouvé dans les archives de la Chapelle Begouin (Chauché), et aussi dans des tènements de Saint-André, des jardins mesurés en « boisselée à semer lin », différente des autres boisselées, sans qu’on en connaisse l’équivalence (9). Dans un texte de 1750 concernant la surface d’un jardin à la Boissière-de-Montaigu, le notaire de Saint-Fulgent précise, ce qui est très rare, qu’il est « de grandeur à semer 2 boisseaux de graines de lin » (10). On voit bien que la surface indiquée dépendait du volume du boisseau, lequel dépendait des grains utilisés ! Mais que valait un boisseau de graines de lin ? On attend une réponse dans une unité moderne utilisable pour n’importe quel contenu, mais ce serait oublier la réalité d’alors, et nous restons sans réponse. L’usage de la boisselée à semer lin parait en voie d’extinction au cours des 17e et 18e siècles, et on devine néanmoins une valeur plus faible que la boisselée des terres labourables. Pour le même tènement de la Jaumarière (Saint-André), la surface des jardins est de « 10 boisselées » en 1550 et de « 12 boisselées à semer lin » en 1622. L’indice d’une équivalence pouvant être établie entre les deux types de boisselées paraît faible, car c’est le seul exemple rencontré.

Les arpenteurs du Moyen Âge
Une boisselée valait 12 ares 16 centiares à Saint-André-Goule-d’Oie (où s’appliquaient les mesures de la baronnie des Essarts). À Chauché elle s’appliquait aussi dans l’étendue de l’ex paroisse de la Chapelle Begouin, dépendant à l’origine directement de la juridiction des Essarts. Mais on appliquait aussi dans d’autres parties de Chauché la mesure de la Jarrie (seigneurie suzeraine de Puytesson), ou la mesure de Montaigu comme dans une partie de Chavagnes. Ainsi au village de la Boule, (autrefois Chauché puis Rabatelière depuis 1640), on utilisait selon la rente due la mesure de Montaigu ou celle de la Jarrie. À la Rousselière voisine on utilisait la mesure de Montaigu ou celle des Essarts (11). À Chavagnes la boisselée valait 11 ares 16 centiares ou 12 ares 15 centiares suivant le territoire concerné, et comme à Saint-André il fallait 80 gaulées pour faire une boisselée. À Saint-Fulgent la boisselée valait 12 ares 15 centiares, autant dire comme à Saint-André, mais pour mesurer les grains on appliquait selon les lieux la mesure de Tiffauges ou celle de Montaigu. Ce n’est pas par hasard que les notaires désignaient systématiquement l’unité de mesure utilisée dans leurs actes chaque fois qu’ils indiquaient une mesure de volume ou de poids. C’était moins vrai pour les surfaces où s’appliquait automatiquement la mesure du seigneur ou suzerain du lieu.

Les géomètres du cadastre napoléonien en 1838 ont retenu la toise et non la gaulée pour passer des anciennes aux nouvelles unités de mesure. L’indication figure dans les tables alphabétiques des propriétaires figurant après les cartes, sur le site internet des Archives de Vendée, au début de chaque section. La toise était une unité de longueur qui valait 6 pieds de long, soit 1,95 m. Les géomètres du cadastre napoléonien ont utilisé un carré de toise, valant donc une surface de 3,8 m2 (1,95 x 1,95). Et ils indiquaient qu’un hectare valait 8 boisselées et 72 toises, et qu’une boisselée valait 320 toises (12). La toise ne se rencontrait que très rarement sous la plume des notaires de la région. Peut-être était-ce elle qui était désignée « brasse » sous la plume du régisseur de la Rabatelière en 1773 (13) ?

Au cours du 19e siècle seulement, on a rapproché ces valeurs de boisselées en une seule dans le canton de Saint-Fulgent, aboutissant à 10 ares pour une boisselée (14), alors même que Napoléon avait décrété la suppression des nouvelles mesures, et la Monarchie de Juillet les avait à nouveau rendu obligatoires. Mais il fallut attendre le milieu du 20e siècle pour voir disparaître la boisselée du langage des paysans du bocage. 

L’arpent, était utilisé pour indiquer les surfaces des bois et forêts. On a trouvé une correspondance dans une vingtaine d’actes notariés en 1788 et 1789, où le châtelain de la Rabatelière arrente à divers particuliers des parties de la forêt de Gralas en nature de landes aux Brouzils. Il y est indiqué qu’un arpent vaut 100 gaulées de 22 pieds. L’ordonnance "sur le fait des Eaux et Forêts" de 1669, fixait l’arpent forestier à 100 perches de 22 pieds chacune. On a là une exceptionnelle définition administrative pour le royaume, et la traduction bas-poitevine en gaulée du mot perche. Cela signifie que la gaulée de bois est un carré de 7,15 m2 de côté, ayant une surface de 51,12 m2, plus grande que la gaulée utilisée pour mesurer la boisselée des terres labourables aux Brouzils. L’arpent de bois vaut donc alors 5112 m2. Il faut se garder de généraliser cette mesure appliquée sur les communes des Brouzils et de la Copechagnière par l’arpenteur Morissière à cette date (15). Elle était appliquée de droit par les Eaux et Forêts mais pas forcément par les particuliers entre eux. En 1774 à Saint-Fulgent on trouve un arpent valant 5 boisselées avec une gaulée de 12 pieds de long, ce qui fait 6080 m2 pour un arpent (16). En définitive au 17e siècle, il n’y avait pas une seule mesure d’arpent dans la même contrée, mais plusieurs suivant le nombre et la longueur de la gaulée utilisée. Dans ces deux cas précis on est proche du demi-hectare. Et ceci malgré l’ordonnance royale ! En remontant jusqu’au Moyen Âge, on a l’article 731 du Vieux Coutumier du Poitou (daté de 1417) qui précise une condition de surface dans les modalités de la propriété des bois tenus en fiefs nobles. Cette condition est « à prandre l’harpan de quatre-vingt pas en carré ». Reste donc à connaître encore une fois la longueur du pas d'alors, mais ce nombre de 80 et le calcul au carré viennent de loin. 

Pour la vigne et les prés, l’unité de mesure utilisée le plus fréquemment dans la région était le journal. Le journal de vigne valait 404 m2, ou 608 m2 à Saint-André selon une autre source (17). À Saint-Georges-de-Montaigu il valait 5 ares en 1807 (18). On décomptait parfois les rangs de vigne en « virées de vigne », mais en précisant la surface qu’elles faisaient ensuite (19).

Mètre-étalon à Croissy-sur-Seine
Le journal de pré valait environ un demi hectare aux 17e et 18e siècles dans la contrée, ou 488 m2 lors de l’établissement du cadastre napoléonien en 1826 aux Essarts (20)On possède néanmoins une précision différente sur la métairie de la Maisonneuve (Rabatelière) où en 1659 un journal de pré valait 3 boisselées seulement, mais sans être sûr de la mesure utilisée et donc de la valeur de la boisselée. La mesure des Essarts donnerait 3 650 m2 et celle de Chavagnes 3 063 m2 (21).
En remontant au 15e siècle les notaires employaient concurremment au journal le nombre d’hommes, de valeur plus petite à Chauché, et dont nous n’avons pas trouvé d’équivalence (22). Puis le journal s’est imposé progressivement, et l’expression de nombre d’hommes a pu devenir équivalente au journal. Par exemple « un pré à trois hommes » représentait la surface fauchée par trois hommes en une journée. Qui pourra dire désormais ce qu’était cette surface fauchée avec le « dail » (faux), et la durée d’une journée de travail au temps de Louis XIV ? Encore n’avons-nous pas rencontré la journée du samedi d’homme faucheur, plus courte et en usage par exemple en certains endroits des Deux-Sèvres. L’historien G. Duby indique que le journal représentait la tâche journalière au temps carolingien (23). Elle est donc bien variable en fonction de la qualité du sol. La journée de travail contenait à l’origine une tâche plus qu’une superficie du sol. On comprend que très tôt on lui préféra des unités de mesure mieux à même de favoriser les échanges entre les hommes. Mais ce mot de journal, venu du fond des âges, porte avec lui le problème de l’unité de mesure. Et il nous dit pourquoi chaque nature de sol avait son mot à lui pour mesurer sa surface. Il est intéressant de rappeler l’origine celtique de cette pratique consistant à mesurer une tâche et non une superficie, et d’attribuer à celle-ci la valeur de celle-là. Elle était ignorée de certaines tribus gauloises qui avaient de vraies mesures de superficie (24). Associé à l’unité de mesure du journal, le mot « pré » était masculin, alors qu’il était toujours féminin pour désigner l’espace naturel de pâturage. On disait par exemple « 8 journaux de pré à la prée de Puimay » (25). Enfin le journal de pré se divisait en fractions : quart, moitié, huitain.

La septrée (ou septerée, communément désignée dans les dictionnaires par : sétérée) était une autre unité de mesure de surface, la plus utilisée par les notaires de la Rabatelière aux 16e et 17e siècles. Suivant la documentation consultée, la septrée (unité de surface) représentait en Poitou un nombre de boisselées égal au nombre de boisseaux de froment que contenait le setier ou septier (unité de volume). On a cette équivalence vérifiée dans le Loudunais et à Mareuil entre autres. Et dans les papiers de la seigneurie de la Chapelle Begouin (chartrier de la Rabatelière), on peut lire qu’un septier de seigle valait 16 boisseaux (26). Donc une septrée de terre valait 16 boisselées (2 hectares). Cette conclusion est validée par une équivalence indiquée dans une déclaration roturière en 1664 de la Boutarlière (27).

La mine désignait tantôt une surface de terre, valant une demi-septrée, tantôt un volume, valant alors un demi-septier.

Enfin on rencontre le seillon (sillon) comme unité de compte dans un champ de terre labourable, c’est à dire dans le même sens que la virée de vigne indiquée plus haut.  Le mot signifiait à l’origine la largeur de la semée (en principe 6 pas), c'est-à-dire l’étendue de terre couverte par le jet de l’ensemenceur, entre deux raïzes ou sillons, au sens de ligne creuse laissée par le passage d’une charrue. Le mot est utilisé en indiquant le nombre de seillons possédés par un propriétaire, dans un champ divisé entre plusieurs propriétaires. Comme la virée de vigne, le seillon n’est donc pas une unité de surface, et la contenance possédée est indiquée normalement en plus, en boisselée ou gaulée. L’usage du mot apparaît comme le témoin d’un temps ancien où il exprimait lui aussi une tâche de labour plus qu’une superficie agraire, comme le journal.

Unités de volumes


Indiquons d’abord qu’on privilégiait la notion de volume à celui de poids avant la Révolution dans la mesure des céréales et du bois. Comme entre eux les blés (comme on disait alors) n’ont pas la même densité, et que nous ne connaissons pas les espèces cultivées et encore moins leur densité, la traduction en poids pour comparer avec l’usage moderne, entraîne une petite marge d’approximation. Mais cela ne nous empêchera pas de donner des valeurs jusqu’au gramme par la vertu de l'arithmétique.

Pour assurer le passage de l’ancien système de mesure au nouveau, l’Administration des Domaines a établi à la Révolution les valeurs en litres et kilogrammes pour chacun des anciens boisseaux de froment du Bas-Poitou. Ainsi aux Essarts le boisseau de froment valait 22,67 litres et pesait 16,594 kg. À Montaigu il valait 19 litres, pesant 14,316 kg (1). 

Des actes notariaux pendant la Révolution, après l’instauration des unités modernes et du système métrique, peuvent nous aider aussi à trouver des équivalences. Ainsi pour le seigle, dont la densité est légèrement moindre que le froment, on a trouvé un acte du notaire de Sainte-Cécile (utilisant la mesure des Essarts) du 19 décembre 1805, où il écrit qu’une rente de 8 boisseaux de seigle équivaut à 194 litres de seigle (28). Cela fait un boisseau de seigle contenant 24,25 litres, et pesant 17 kg suivant nos calculs au « poids spécifique » (densité) de 700 gr pour un litre. Mais un jugement du tribunal de Montaigu en 1804 indique pour une rente de même valeur une correspondance de 220 litres pour 10 boisseaux de seigle dans la mesure des Essarts (29). Avec la même densité que ci-dessus, le boisseau de seigle pèse alors 15,4 kg. Ce dernier résultat est plus cohérent avec le poids du boisseau de froment des Essarts. Ces deux exemples montrent la difficulté rencontrée par la mise en place du nouveau système métrique, puisque même les hommes de loi n’avaient pas les mêmes tables de correspondance apparemment. Bref, les actes notariaux peuvent comporter des erreurs. De plus on constate que dans l’application du jugement de Montaigu, les montants en décalitres ont fait l’objet d’un arrondi peu respectueux des règles arithmétiques (30). On imagine la défiance qui pouvait alors régner chez les paysans. 

Boisseaux creusés dans la pierre 
à l’entrée d’un marché
Cette mesure du boisseau des Essarts a fait l’objet d’une réforme située approximativement au début du 18e siècle, après quoi les notaires faisaient référence parfois à la « mesure réduite des Essarts », pour les rentes en céréales. Cette réforme a consisté à dire que 8 anciens boisseaux valaient 7 nouveaux boisseaux, d’où l’expression « mesure réduite » (31). En appliquant le rapport introduit par la réforme, le boisseau de seigle (densité de 0,9 du boisseau) à la veille de la Révolution, dit de mesure réduite, valait 14,93 kg. Et son poids devait être avant le 18e siècle de 17 kg. Mais cette précision de « mesure réduite » n’était pas systématiquement indiquée dans les actes, et l’ordonnance du sénéchal de la cour à ce sujet à disparu avec les archives du château des Essarts.     

Le boisseau contenait 8 mesures (32), unité souvent utilisée pour calculer les quotes-parts des tenanciers ou teneurs (propriétaires) dans le paiement des rentes en céréales. Et la mesure pouvait être divisée en fraction comme le ¼ ou la ½. À Chauché, au lieu de la mesure on a rencontré une fois l’utilisation d’une autre subdivision du boisseau appelé l’écuelle. Elle valait 1/16 de boisseau, soit une demi-mesure (33).

Enfin on trouve dans la châtellenie de Saint-Fulgent, à la différence de celle des Essarts, le « boisseau rempli à comble ». C’est que le boisseau dont nous venons de parler était rempli à ras, c’est-à-dire affleurant les bords et sans surplomb. Mais on eut aussi des boisseaux « remplis à comble », c’est-à-dire comportant un cône de grains, le « comblon », et contenant autant de matière sèche que possible. Son importance variait avec la surface supérieure du récipient évidemment. On vit des marchands utiliser deux mesures, l’une à fort diamètre pour leurs achats, et l’autre plus étroite pour leurs ventes. Dans le minage de Saint-Fulgent le récipient de boisseau étalon était large, car chaque boisseau valait deux combles, réservé semble-il à la mesure de l'avoine. Ainsi une rente de 12 boisseaux en valait 24 en réalité (34). Mais dans des comptes d’un particulier vers 1760 pour Saint-Fulgent on a trouvé le boisseau à la « grande mesure » et le boisseau à la « petite mesure », la première désignant probablement la mesure à comble et la deuxième la mesure à ras. Il est indiqué que 32 boisseaux de la petite mesure font 24 boisseaux de la grande mesure, mais sans indication de la matière mesurée (35). C’est dire si l'interprétation des quotités dans les anciens documents exige de la prudence !

Dans les comptes du château de la Rabatelière, on voit aussi le boisseau de sel, acheté au marché de la Grossière par le régisseur dans les années 1770, par l’intermédiaire des meuniers voisins, Lardière et Suire (36). On n’a pas réussi à connaître sa contenance. La cendre, pour faire la lessive, était achetée aussi en quantité de boisseaux (36).

L’avoine, dont la densité devait donner un poids un peu inférieur à celui du seigle, était mesurée en nombre de ras ou rais dans les textes les plus anciens. Une ordonnance de 1669 avait prescrit de mesurer l’avoine dans les mêmes mesures qui servaient au blé. Cette initiative devait permettre aux militaires de mieux contrôler l’achat d’avoine nécessaire à la nourriture de leurs chevaux. À la veille de la Révolution on peut penser que le ras et le boisseau d’avoine étaient synonymes. Mais au 17e siècle on avait 1,5 ras d’avoine équivalent à un boisseau de froment à Paris, par exemple. Qu’en était-il en Poitou et particulièrement à Saint-André-Goule-d’Oie ? Nous penchons vers une équivalence entre le ras et le boisseau par le rapprochement de deux textes. En 1618 des notaires de Saint-Denis-la-Chevasse écrivent pour quantifier une rente : « 40 boisseaux seigle et 4 ras avoine mesure des Essarts ». Dans un autre texte de 1671 pour la même rente, les officiers des assises (justice seigneuriale) de Saint-Fulgent pour la Chevaleraye et la Javelière (Saint-André) écrivent : « 40 boisseaux seigle mesure des Essarts et 4 boisseaux avoine mesure susdite » (37). Nous avons d’autres exemples dans le même sens en 1658 à la Chapelle de Chauché, et même les notaires des Essarts indiquent dans des déclarations roturières en 1740 et 1758 une rente de « 36 boisseaux ras avoine » (38). Néanmoins ce serait trop beau d’en rester à ces constats allant dans le même sens. Une estimation par experts en 1659 à la Rabatelière, des cens et devoirs dus à cause de la seigneurie de la Roche de Chauché, affirme que le boisseau d’avoine à la mesure des Essarts y valait deux ras (39).  Il faut donc garder à l’esprit cette situation un peu confuse en face des ras d’avoine de la région.

On trouve aussi le trulleau, utilisé pour l’avoine. Un trulleau valait 4 ras d’avoine (40). Mais dans un aveu de François Voyneau au Coin Foucaud pour son droit de terrage à Puyravault et la Vallée (Essarts) en 1651, celui-ci mentionne 15 ras d’avoine, alors que son père mentionnait pour le même droit 15 trulleaux d’avoine en 1620 (41). À la Merlatière on écrivait le mot tonneau à la place de trulleau dans un aveu de 1598, mais sans équivalence avec la mesure du même nom utilisée sur le port de Nantes (42). Le mot truel se rencontre aussi au 14e siècle. Dans le tènement Canteteau, jouxtant celui de la Porcelière, des rentes étaient tenues à cette époque sous l’aveu d’un nommé Jean Canteteau. L’une d’elle était tenue par les héritiers d’un nommé Racinous et contenait un truel d’avoine (43). Néanmoins le mot trulleau était rarement utilisé. On l’a rencontré dans les seigneuries de la Boutarlière et des Bouchauds et le fief Jarnigaud (44), et encore jusqu'au 17e siècle seulement. Les Bretons de la châtellenie de Saffré (Loire-Atlantique), utilisait la mesure de Nozay dans un compte de 1474. Une truellée y équivalait à 5 boisseaux et 10 boisseaux faisant un setier (45)

Le quartier (ou quartau) désignant une contenance valait quatre boisseaux (46).

Le septier valait 16 boisseaux de blé seigle, mesure de Montaigu ou des Essarts (26). Il est communément désigné dans les dictionnaires par le mot setier. Mais à Chauché, ce dernier mot "setier" désignait au 18e siècle une petite contenance de liquide, comme le vin par exemple (47). Une fois en 1584 à Bazoges-en-Paillers on a vu le septier vu désigné par le mot « seizaine ».

La fourniture, sorte d’unité de compte, désignait sur les marchés de la région la quantité de 21 boisseaux de toutes espèces de céréales (48). On rencontre le mot employé dans les registres de comptes du château de la Rabatelière au 18e siècle. Dans la région de Montaigu on employait le mot « charge » à la place, définie dans la coutume du Poitou, articles 290 et 190 et note de jurisconsulte relative à la succession Darrot (49). Les marchands de la Fosse à Nantes utilisaient le tonneau comme unité de mesure des céréales, fèves et haricots, plus grande que le boisseau et le septier (50). Dans les actes des notaires et des seigneurs de la région de Saint-André, on ne le rencontre pas.

À la fin du 16e siècle les volumes de blés s’exprimaient à Bazoges-en-Paillers en sommes et en miches, dans les rapports que Julien de Vaugiraud entretenait avec le meunier. Suivant le dictionnaire de l’ancienne langue française de Godefroy, le mot "somme" désignait la charge d’une bête de somme et une sorte de mesure contenant 6 setiers à Valence. À Bazoges la « grande somme » a pu contenir 8 et 9 boisseaux. La miche serait aussi une mesure de volume de blés (51). 

Le volume approprié au vin s’exprimait en nombre de pipes ou de barriques, dont nous n’avons pas encore pu découvrir la contenance locale en litres avec certitude. E. Le Roy Ladurie, décrivant le trafic du port de Nantes en 1570, donne l’équivalence de 425 litres pour une pipe de vin (52). On n’est pas certain qu’il en soit de même en Bas-Poitou. L’historien Amblard de Guerry note que la barrique devrait compter 230 litres en 1841 à Chavagnes (53).

La chaux servant de liant dans la maçonnerie, qui était fabriquée par les chauniers de la contrée à Chauché et la Merlatière notamment, était livrée en tonneau ou muid (même contenance), dont la moitié était appelée pipe et le quart une barrique, suivant des comptes datant du milieu du 18e siècle à la Rabatelière (54). Il ne serait pas prudent d’appliquer automatiquement sans autre référence ces définitions aux mesures du vin, puisque le contenu participait à la définition du volume du contenant. Et à cet égard on appréciera la révolution apportée par le système métrique.

Pour les volumes de foin on utilisait le millier, mesure de masse pesant 1000 livres, soit 500 kg environ, suivant la littérature (55), et la livre était généralement divisée en 16 oncesLa livre pesait 489,5 grammes (56). On n’a pas pu vérifier le poids exact de la livre à Saint-André, mais on l’a fait pour définir l’once. Dans les comptes du château de la Rabatelière, l’achat d’une marchandise est noté avec son coût unitaire, sa quantité et son prix total, ce qui nous permet de calculer qu’il y avait bien aussi 16 onces dans une livre (57). 

Le poids des métaux précieux était évalué en marc, et celui-ci pesait 8 onces ou 244,25 grammes, depuis le début du 12e siècle (58).

Dans les mêmes comptes on voit que le jalon de miel était une unité de mesures de poids, valant 10 livres, soit environ 5 kg (59). 

Pour les fagots de bois on utilisait la corde au 19e siècle, correspondant à 3 stères (14). Mais on a trouvé le ligner aussi, de contenance inconnue en 1774 (60). Les officiers et employés de la maîtrise particulière des Eaux et Forêts de Fontenay-le-Comte, comprenant la subdélégation de Châtillon dont faisait partie Saint-André, exprimaient le volume des arbres en nombre de pieds cube au 18e siècle (61). 

Le droit de terrage pouvait porter aussi sur le « rèbe » (ou chou-rave, variété de navet), plante fourragère cultivée dès l’Ancien Régime dans la région. Pour en indiquer les quantités, on comptait les charrettes de rèbe (62). Mais ce nombre n’était pas une unité de mesure bien sûr, faisant penser aux journaux et aux seillons, mesurant une tache puis conservés pour indiquer une superficie. Ici on est dans le volume, mais la démarche d’origine semble la même. On était dans un langage d’initiés qui souvent ne savaient pas compter, partageant une somme importante d’expériences et un sens toujours en éveil de l’observation de la nature. Entre eux ils savaient se dire, quitte à discuter parfois, que la sixième partie d’un champ de rèbes valait 2 charrettes, par exemple. N’oublions pas qu’ils ont connu depuis longtemps l’acidité ou l’alcalinité de leurs parcelles de terres, sans utiliser ces mots ni celui de potentiel hydrogène. On a d’ailleurs un autre exemple avec les cochons, où les prix négociés n’avaient pas besoin de mesure de poids précise pour être fixés. Leurs prix indiqués dans les comptes de la Rabatelière au milieu du 18e siècle se référaient à leur âge et destination, à engraisser ou à saler, sans donner leurs poids précis qu'on ignorait (63).

Dans le même sens on trouve le botteau de lin (la botte), dont le seigneur de Saint-Fulgent prélevait 2 pognées (poignées) pour droit de halle les jours de marché dans le bourg du lieu (64).

Cette absence d’unité de mesure pour évaluer le volume de rèbes, la botte de lin, le poids d'un cochon et la surface des prés constitue un fossé difficile à franchir pour nos contemporains, qui utilisent la puissance électrique ou la capacité d’un disque dur dans leur vie quotidienne. Mais l’Histoire n’est-elle pas là pour nous apprendre à franchir ces fossés en essayant de mettre de côté notre façon de penser ? Même représentant un incontestable progrès, ici avec le système métrique, celle-ci devient préjugé quand on veut comprendre un passé lointain, tout comme un espace lointain. Faut-il rappeler que le Bas-Poitevin de toute condition au 18e siècle mérite la même attention sur son identité que l'Indien des Tristes Tropiques au 20e siècle (65) ? 



(1) Archives de Vendée, Annuaire de la société d’émulation de la Vendée, Filaudeau, Du boisseau dans le Bas-Poitou avant 1789 (1859), page 168 (vue 86 et s. dans les revues numérisées du site internet).
(2) Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/3, inventaire après-décès de Louis Corbier sieur de Beauvais du 8 au 13 février 1762.
(3) Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/8, assemblée d’habitants du 11-2-1776 à Boulogne.
(4) Archives de Vendée, notaires de Chavagnes-en-Paillers, Bouron : 3 E 18/18, acte de notoriété du 19 fructidor an 5 constatant la mort de Charles Joseph de Goué en 1793.
(5) Recollement du 31-5-1724 du bois du château de la Rabatelière, Archives de Vendée, maîtrise des Eaux et Forêts de Fontenay-le-Comte : B 1451.
(6) Inventaire en novembre 1814 des meubles et effets de J. A. de Vaugiraud, Archives de Vendée, notaires de Chavagnes-en-Paillers, Bouron : 3 E/31-26.
(7)  Pierre Dupuy, Dictionnaire encyclopédique illustré du parler Poitevin dans la commune de Romans, 2022, Éditions des Régionalistes, mot âne, page 15. 
(8) E. Le Roy Ladurie, Histoire humaine et comparée du climat, Fayard, (2004), page 365.
(9) Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/C 77, déclaration roturière au bourg de la Chapelle et Barotière (Fresneau) du 4-11-1658.
(10) Arrentement du 4 décembre 1767 des moulins de Corbeau (Boissière), Archives de Vendée, notaires de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/4.  
(11) Partage du 18-10-1779 de la succession de René de Montaudouin seigneur de la Rabatelière, page 16, Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/C 68. 
(12) Archives de Vendée, cadastre napoléonien de Saint-André-Goule-d’Oie, table alphabétique des propriétaires, vue 1.
(13) Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 48-1, paiement des domestiques au château de la Rabatelière.
(14) Usages locaux du canton de Saint-Fulgent (édition 1897), Archives de la Vendée BIB 597. 
(15) Archives de la Vendée, notaires de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/12, arrentement du 20-11-1788 d’une lande de 8 arpents dans la forêt de Gralas par Thomas René Montaudouin à Jean Nicolas Buet.
(16) Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 13, aveu du 23-6-1774 de Saint-Fulgent (Agnan Fortin) à la vicomté de Tiffauges (A. L. Jousseaume de la Bretesche), page 17 et 4.
(17) 404 m2 selon : Usages locaux du canton de Saint-Fulgent (édition 1897), Archives de la Vendée BIB 597. On a trouvé aussi une équivalence de 608 m2 dans : Archives privées Gilbert, arrentement d’une vigne du 30-1-1779 de Pierre et Jacques Robin à Jacques Jousseaume. Aussi 40 gaulées ou 608 m2 dans l’arpentement en 1786 du fief de vigne de la Bouguinière (Essarts), le chartrier de la Rabatelière : 150 J/G 11, document no 113.
(18)  Accord du 26 décembre 1807 entre Guerry de la Fortinière et Pierre Drapeau de la Bernardière à Saint-Georges, Archives d'Amblard de Guerry, classeur Prix et mesures.
(19) Archives de Vendée, notaires de Saint-Fulgent, Bellet : 3 E 30/127, vente du 18-10-1781 de 3,5 virées de vigne au fief de vigne de la Baugouinière, de Renée Charpentier à Pierre Piveteau.
(20) Arpentement des fiefs de l'Ulière en 1821, Archives d'Amblard de Guerry, classeur Prix et mesures. Et cadastre napoléonien des Essarts, tableau indicatif des propriétaires des propriétés foncières et de leurs contenances, Archives de Vendée.
(21) Arpentements et estimations en octobre 1659 de la métairie de la Maisonneuve dépendante de la Rabatelière, Archives de la Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/A 13-4, no 174.
(22) Aveu du 8-5-1469 de Jean Vayronneau pour des domaines à la Roche de Chauché, Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/C 11.
(23) G. Duby, L’économie rurale et la vie des campagnes dans l’Occident médiéval, Champs Flammarion, 1977, page 96.
(24) Gaston Roupnel, Histoire de la campagne française, Tallandier, 2017, page 180.
(25) Aveu du 22-6-1541 de la Barette aux Essarts, Archives de la Vendée, transcriptions par Guy de Raignac des archives de la Barette : 8 J 87-1, page 12.
(26) 150 J/C 82, dossier sur la rente noble de 112 boisseaux seigle due par le seigneur de la Chapelle à la seigneurie de Tréhant ; 150 J/C 84 : papier censaire arrêté le 23 janvier 1723, seigneurie de la Chapelle. 
(27) Archives de la Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/C 95, déclaration roturière du 28 juin 1664 de la Boutarlière à Languiller pour des domaines près de la Boutarlière.
(28) Archives départementales de la Vendée, don Boisson : 84 J 29, acte d’extinction d’une rente du 28 frimaire an 14 (19-12-1805).
(29) 150 J/G 116, jugement du 19 ventôse an 12 (10-3-1804) du tribunal civil de 1e instance de Montaigu, Thérèse Martel contre François Cougnon.
(30) Archives de Vendée, rechercher dans archives numérisées, successions au bureau de Montaigu de Mme de Martel déclarée le 3-7-1827, vue no 182.
(31) 150 J/G 1, déclaration roturière en 1751 de Pierre Grinraud pour domaines à la Maigrière.
(32) 150 J/G 45, rente de 20,75 boisseaux de seigle, répartition des rentes à la Porcelière entre les teneurs.
(33) 150 J/C 15, chapelle Begouin, gaulaiement de la Naulière au 18e siècle.
(34) Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 13, aveu du 23-6-1774 de Saint-Fulgent (Agnan Fortin) à la vicomté de Tiffauges (A. L. Jousseaume de la Bretesche), page 22.
(35) Mesure de Saint-Fulgent dans les comptes Fluzeau circa 1760, Archives d’Amblard de Guerry, classeur Prix et mesures.
(36) Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 58-8, administration du château de la Rabatelière. Et 7 Z 58-11, Rabatelière, prix des récoltes, bestiaux, denrées, outils, divers.
(37) 150 J/G 40, aveu de aint-Fulgent du 27-3-1618 et tenue d’assise de la Chevaleraye, Javelière et la Roche du 11-3-1671, page 1.
(38) 150 J/G 11, déclaration roturière du 22-7-1740 de François Macquignon à Languiller pour raison de domaines au Pin. Aussi : 150 J/C 77 : déclaration roturière des teneurs du bourg de la Chapelle et Barotière du 4-11-1658.
(39) 150 J/A 13-4, arpentements et estimations en octobre 1659 du château de la Rabatelière et autres terres jointes.
(40) Comptes des droits de Languiller et fiefs annexes (vers la 2e moitié du 16e siècle), Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/M 25, page 22.
(41) Archives de la Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/A 5, aveu du 1-9-1651 de François Voyneau à Languiller pour la 1/2 des terrages de Puyravault et la Vallée, et aveu du 16-8-1620 de René Voyneau.
(42) Archives nationales, chartrier de Thouars : 1AP/1181, aveu du 1-6-1598 de la Jarrie, Merlatière et Raslière à Thouars, page 30.
(43) Note no 13 sur la Porcelière à Saint-André-Goule-d’Oie, Archives d’Amblard de Guerry : S-A 3. 
(44) 150 J/C 89 : arrentement du 2-4-1555 de redevances à la Benetière et autres (fief Jarnigaud). Et note no 2 sur la Bergeonnière à Saint-André-Goule-d’Oie, Archives d’Amblard de Guerry : S-A 1.
(45) B. Rabot, Les structures seigneuriales rurales en Bretagne méridionale (14e-16e), Presses Universitaires de Rennes, 2017, page 69.
(46) 150 J/G 35, requête du 29-3-1705 de la baronne des Essarts sur les droits seigneuriaux à la Roche Mauvin contre la vicomté de la Rabatelière.
(47) Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 28-1, confrérie de la Charité de Chauché, règlement, page 12. 
(48) Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 58-11, Rabatelière, prix des récoltes, bestiaux, denrées, outils, divers. Et livre de recettes en argent de la Rabatelière (1730-1768), Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière, 150 J/K 1, page 193. 
(49) Notes sur les charges, Archives d'Amblard de Guerry, classeur Prix et mesures.
(50) Registre paroissial de Saint Nicolas de Nantes à la date du 20-12-1770.
(51) Livre de raison de Julien de Vaugiraud (06-1584 à 08-1597), page 16, Archives de Vendée, chartrier de Roche-Guillaume, famille de Vaugiraud : 22 J 9)
(52) E. Le Roy Ladurie, Histoire des paysans français, Seuil/PUF (2002), page 378.
(53) Vente d'une vigne du 23-4-1841 relevée dans les archives de l'Ulière, Archives d'Amblard de Guerry, classeur Prix et mesures.
(54) Livre des comptes de la Rabatelière (1755-1767) et autres, Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/K 6, page 48, 97 et 120.
(55) De Corbier et Rambeaud, Lancelot Voisin sieur de la Popelinière. Capitaine huguenot, diplomate, corsaire et historien (1541-1608), Les Indes Savantes, 2022, page 208.
(56) Cabourdin et Viard, Lexique historique de la France d’Ancien Régime, Armand Colin, 2012, page 213. Et H. Doursther, Dictionnaire universel des poids et mesures anciennes ... M. Hayez, 1840, page 280.  
(57) Ibidem : 150 J/K 6, page 48.
(58) Boris Bove, Le temps de la guerre de Cent Ans 1328-1453, Gallimard, Folio histoire de France, 2020, page 226. Et inventaire après décès du 8 au 13 février 1762 de Louis Corbier de Beauvais, notaire de Saint-Fulgent, Frappier, 3 E 30/3.
(59) Livre des comptes de la Rabatelière (1755-1767) et titres de propriété, Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/K 6, page 31.
(60) Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 13, aveu du 23-6-1774 de Saint-Fulgent (Agnan Fortin)  à la vicomté de Tiffauges (A. L. Jousseaume de la Bretesche), page 21.
(61) Martelage du 6-3-1783 d’arbres situés à Saint-André-Goule-d’Oie, Archives de Vendée, maîtrise des Eaux et Forêts de Fontenay-le-Comte : B 1461.
(62) 150 J/G 39, aveu du 26-1-1517 de la Boutarlière aux Essarts. En Poitou le rèbe désigne un navet fourrager [P. Thibaudeau, Mon patois vendéen, édition Pays et terroir (2012), page 291].
(63) Cf. note 56.
(64) Idem (16).
(65) Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Plon, 1955.


Emmanuel François, tous droits réservés
Mars 2015, complété en mars 2024

lundi 2 février 2015

Conflit sur la rente foncière du Coudray en 1798

Nous avons déjà exposé dans un article publié sur ce site en octobre 2012, les difficultés pratiques soulevées par l’abolition des droits féodaux lors de la Révolution française, sous le titre : La rente foncière du tènement de Villeneuve à Chauché. C’est un problème du même ordre que nous soulevons maintenant, aussi au sujet d’une rente foncière, mais dans un contexte différent. Les parties en désaccord sont maintenant toutes deux du même camp royaliste, se trouvant dans une situation qu’on pourrait qualifier de banale et simple, et intéressante précisément pour cela.

La rente du Coudray de 18 boisseaux de seigle


Les teneurs (propriétaires) du tènement (territoire) et village du Coudray à Saint-André-Goule d’Oie, payaient au moins depuis le début du 17e siècle une rente foncière seconde, annuelle et perpétuelle de 18 boisseaux de seigle, mesure des Essarts, à la seigneurie de la Roche de Chauché, alors propriété du seigneur de la Rabatelière. Il y avait plusieurs sortes de rentes foncières, les unes dites seigneuriales, liées au mode de concession d’un domaine par un seigneur moyennant des redevances féodales, les autres constituant une forme de crédit ou un type de bail à rente perpétuelle, pour faire simple. Les premières ont fait partie des droits supprimés par la Révolution, les secondes ont perduré avec la possibilité de les racheter. La rente foncière arrière ou seconde était définie comme « une seconde rente imposée sur le fonds depuis la première, comme il arrive, lorsque celui qui tient un bien à rente foncière, le donne lui-même en tout ou partie à un tiers, à la charge d’une rente foncière plus forte qu’il stipule à son profit » (1).

Il semble que cette rente sur le Coudray était tombée en désuétude, car M. de Montaudouin, le propriétaire au début du 18e siècle, dû intenter un procès contre les teneurs du Coudray, qui fut interrompu quand les débiteurs acceptèrent finalement de la payer et de la reconnaître. Ainsi, en 1747, les quatorze teneurs du Coudray reconnurent devoir, par acte du notaire de Saint-Fulgent (2), la rente foncière annuelle et perpétuelle de 18 boisseaux (3 quintaux) de blé seigle mesure des Essarts requérable, à messire René de Montaudouin à cause de la seigneurie de la Roche de Chauché. Ils se répartissaient la charge des 18 boisseaux entre eux au prorata de la surface de leurs biens. Il est intéressant de citer ces quatorze teneurs, comme ils sont présentés dans le texte :

-      messire Jean Gabriel de Vaugiraud, chevalier seigneur de la Tabarière (La Couture) capitaine au régiment d’infanterie de Vermandois, de présent en ce lieu de Saint-Fulgent,
-        maître Louis Artus Corbier sieur de Beauvais,
-        André Boudaud laboureur, demeurant les deux au Coudray,
-        André Rondeau demeurant au Pin,
-        Clément Grolleau demeurant au dit lieu du Coudray,
-        Jean Moreau demeurant aussi au Coudray,
-        Jacques Bertrand demeurant audit lieu,
-        Jacques Macquignon demeurant aussi au Coudray,
-        Laurent Rabaud,
-        François Coustand demeurant les deux à la Touche Boudaud,
-        François Rochereau laboureur demeurant à Bois Goyer, les trois paroisse de Vendrennes,
-        Jean Roger demeurant à la Jaumarière paroisse dudit Saint-André,
-        Jean You laboureur demeurant à Puy-Greffier,
-        et maître Jacques Verdon sieur de la Marzelle notaire royal et procureur de la baronnie des Essarts tant pour lui que pour ses copartageants demeurant au bourg et paroisse desdits Essarts.
« les tous teneurs et détenteurs en tout ou partie du village et tènement dudit lieu du Coudray en ladite paroisse de Saint-André »

Le texte de cette reconnaissance n’indique aucun signe en lien avec un quelconque devoir féodal.

Les bouleversements de la Révolution et les biens nationaux


Vint l’abolition des privilèges dans la nuit du 4 août 1789, solennisée par l’assemblée elle-même, qui édicta (article 16 du décret du 11 août 1789) : « qu’en mémoire des grandes et importantes délibérations qui viennent d’être prises pour le bonheur de la France, une médaille sera frappée, et qu’il sera chanté, en action de grâces, un Te Deum dans toutes les paroisses et églises du royaume. » Et dans l’article 17 suivant : « l’Assemblée nationale proclame solennellement le roi Louis XVI restaurateur de la liberté française ».

Magie d'une nuit d'été : 4 août 1789
Nous sommes au tout début de la Révolution, et les quatorze teneurs du Coudray, sauf peut-être le noble et le rentier parmi eux, ont dû volontiers chanter le Te Deum, dans une pieuse conviction n’en doutons pas, si le curé de Saint-André s’est conformé à la volonté de l’Assemblée constituante. Son registre paroissial ne contient que des baptêmes, mariages et enterrements et nous n’en saurons rien.

Dans les semaines suivantes, cette abolition prenait la forme d’un rachat pour les rentes foncières dont les modalités devaient être précisées plus tard. Les teneurs du Coudray continuèrent de payer la rente de 18 boisseaux de seigle au seigneur de la Rabatelière jusqu’en 1792. C’est après qu’intervinrent des difficultés à son sujet. Mais alors le conflit entre la population du bocage vendéen et les autorités révolutionnaires était déjà entré dans une phase aiguë. Aucun fait ou signe connu ne montre que la suppression ou non de cette redevance y joua sur place un rôle quelconque, contrairement à d’autres régions du royaume.

Le seigneur de la Rabatelière s’appelait alors Thomas René de Montaudouin. Il avait hérité avec sa sœur, Thérèse de Martel, et d’autres cousins, des biens de son oncle, René de Montaudouin, seigneur de la Rabatelière et fils aîné de l’acquéreur de la seigneurie. L’héritage de l’oncle était resté en indivision entre ses frères et sœurs jusqu’à un partage de 1779. Dans ce partage, Thomas René de Montaudouin eut le château de la Rabatelière, des métairies autour, et la rente de 18 boisseaux de seigle due par les teneurs du Coudray.

Il émigra, et ses biens furent confisqués au profit de la nation. Dans les dossiers de vente des biens nationaux, on repère à Saint-André-Goule-d’Oie des métairies ou borderies lui ayant appartenu : à la Roche Mauvin, la Mancellière. À Chauché la métairie de Languiller fut vendue à Luminais le 14 pluviôse an 6, celles de la Grande et Petite Roche furent vendues à Vexiau (agent municipal -sorte de maire- de Saligny en 1796), et autres le 25 floréal an 6, celle de la Girardière fut vendue à L. Merlet et Bossard le 25 floréal an 6. Et on pourrait continuer la liste à la Rabatelière, Chavagnes, Saint-Denis-la-Chevasse, Copechagnière, Saint-Fulgent. Cette recomposition du patrimoine foncier a touché près de 20 % de son total dans le bocage vendéen, ce qui n’est pas rien. Les acheteurs de biens nationaux et leurs héritiers sont ensuite restés attachés par leur portefeuille à un autre patrimoine : celui des convictions politiques républicaines.

En mars 1793, la population de Saint-André-Goule-d’Oie entra dans sa grande majorité dans la guerre de Vendée. Le paiement de la rente cessa. Nous ne savons pas pourquoi précisément, mais à elle seule, la violence des événements qui se déroulèrent dans la région suffiraient à l’expliquer.

Le 22 janvier 1797, il y eut un nouveau partage de biens entre la république, subrogée dans la propriété de l’émigré, et la sœur, Thérèse de Martel. Le frère et la sœur avaient fait un partage sous seing privé de la succession de leurs parents le 26 mars 1788, mais les autorités, méfiantes, ne voulurent pas en tenir compte, les considérants en indivision. Elles demandèrent le 5 novembre 1796 à deux experts de refaire ce partage suivant les règles en vigueur sous l’Ancien Régime, pour être assurés d’entrer en possession de la totalité de la part des biens confisqués de Thomas René Montaudouin. À cet effet ils désignèrent pour représenter le département Étienne Sorin, propriétaire à Montaigu. Thérèse Montaudouin désigna Jacques Rousseau, fermier à Chavagnes, pour la représenter. Ils firent l’inventaire et estimation des biens nobles et en formèrent trois lots égaux, dont deux devaient revenir à la République, aux droits du fils aîné noble héritier, suivant les règles en vigueur sous l’Ancien Régime. Le préciput (château de la Rabatelière et ses enclôtures d’une surface de 3 septrées selon la coutume du Poitou) s’ajoutait à la part de l’aîné. Le tirage au sort du 22 janvier 1797 attribua les deux lots revenant à la République et celui revenant à Thérèse Montaudouin. Celle-ci racheta ensuite le château à la République en vertu de la loi du 7 brumaire an 5 (28-10-1796). Les experts firent à part l’inventaire et estimation des biens roturiers et composèrent deux lots égaux, attribués chacun par le sort à la République et à Thérèse de Martel. Ils firent de même pour les bestiaux des métairies comprises dans la succession et appartenant au propriétaire. Pour partager les biens entre ceux de nature noble et ceux de nature roturière, les deux experts se référèrent à un partage judiciaire de 1779 dans la famille Montaudouin entre les oncles et tantes et leurs enfants, comprenant les biens à partager de Thomas René Montaudouin et de sa sœur Thérèse. Que cet inventaire ait été fait honnêtement, rien ne permet d’en douter. Sauf peut-être quand il est écrit que le château de la Rabatelière était totalement incendié. Le mot totalement n’est pas exact. Et puis on est frappé par le peu de valeur des cheptels de bestiaux dans les métairies. Certes, après les ravages de la guerre de Vendée ce n’est pas étonnant. Mais on se demande si les fermiers n’ont pas exagéré la réalité quand les experts écrivent dans leur procès-verbal : « Nous observons que les fermiers ci-dessus dénommés ont déclaré ne pouvoir justifier leurs déclarations par écrits [sur la souche morte du bétail], leurs titres et papiers ayant été, ceux des uns la proie des flammes, et ceux des autres perdus, soit en fuyant, soit en les cachant en terre où ils ont pourri ». Si la situation catastrophique de décembre 1796/janvier 1797, au moment de l’expertise, est sans doute vraie, il s’agissait ici de déclarer la valeur des souches mortes de cheptel, c’est-à-dire celles du début du bail en cours. Or cette situation catastrophique est systématique dans toutes les métairies concernées, et laisse un doute sur son ampleur (3).

Et parmi les rentes foncières roturières inventoriées, les experts citent la rente de 18 boisseaux de seigle, à prélever sur les propriétaires du tènement du Coudray à Saint-André-Goule d’Oie.

Près du château de la Rabatelière
Thérèse de Montaudouin avait épousé en 1780 René-Élisabeth de Martel, avec qui elle eut une fille. Mais son mari mourut cinq ans après, et sa fille le suivit dans la tombe peu de temps après, laissant Thérèse veuve et sans enfant. Elle ne se remaria pas, vivant à Nantes la plupart du temps, où elle se sentait plus en sécurité qu’à la Rabatelière.

La partie des biens des seigneurs de la Rabatelière lui appartenant échappa de ce fait à la confiscation et à la revente à des particuliers. Tout simplement parce qu’elle était une femme seule. L’émigration concernait surtout les hommes pour prendre les armes contre les révolutionnaires.
  
Pour s’occuper de ses biens dans la région de la Rabatelière, elle pouvait compter sur le fidèle Pierre Maindron, capitaine dans l’armée de Charette. Il habitait à la Chapelle de Chauché. On a trouvé deux actes chez un notaire de Sainte-Cécile où il signe par procuration et au nom de Mme de Martel (4). Celle-ci avait néanmoins un fondé de pouvoir à Montaigu : Pierre Étienne Sorin, l’expert cité plus haut.

Né à Saint-Jean-Baptiste de Montaigu le 3 novembre 1740 (vue 69 sur le registre paroissial numérisé accessible sur le site internet des Archives de Vendée), celui-ci avait été notaire royal et procureur au marquisat (Voir le dictionnaire des Vendéens sur le site des Archives de Vendée). Il fut élu administrateur du département de la Vendée de 1790 à 1792, puis se rangea plus tard au côté de l'insurrection vendéenne. Il fut élu juge de paix du canton de Montaigu en 1790, fonction qu’il ne dû pas exercer longtemps. Il fut nommé juge au tribunal civil de première instance de l’arrondissement de Montaigu. On le trouve dans cette fonction en 1804 et 1808. En 1812 il est juge du tribunal civil de la Roche-sur-Yon. Il a aussi été conseiller municipal de la Boissière-de-Montaigu en 1810. Il avait acheté en 1791 à la Boissière-de-Montaigu les métairies de la Jousselinière et de la Basse-Grange, biens nationaux provenant, la première du prieuré de Saint-Symphorien, et la deuxième du Chapitre de Montaigu (5).

Il faut dire qu’il connaissait bien la Rabatelière pour en avoir fait l’estimation en 1797, nommé par l’administration du département. On est même en droit de se demander si les chiffres adoptés, certains paraissant faibles, ne relèvent pas d’une sympathie pour les anciens propriétaires. Et puis sa mission avait été de se référer au partage fait en 1779 des domaines entre les héritiers, où avait été définie la part de René Thomas Montaudouin revenant à la nation. Cette part d’aîné noble obéissait à des règles particulières définies dans l’ancienne coutume du Poitou. D’elles découlait notamment la nécessité de classer les domaines entre ceux qui étaient de nature noble, et ceux qui étaient de nature censive.

Le paiement de la rente du Coudray réclamée en 1798 par sa bénéficiaire 


C’est Pierre Étienne Sorin qui ressortit cette rente de 18 boisseaux, due par les teneurs du Coudray à la châtelaine de la Rabatelière, lors de son échéance du mois d’août 1798.  Mais les teneurs du Coudray, emmenés par Louis Loizeau, l’un des leurs, refusèrent de la payer. La charge de 18 boisseaux de seigle, à peine 3 quintaux, n’était pas importante, partagée entre 14 propriétaires. Elle devait exiger une surface cultivée d’environ le quart d’un hectare. Mais pour celui qui n’a rien, cette petite quantité représente beaucoup. Et après les ravages de la guerre de Vendée, on a du compter avec la misère. Mais le plus décisif était ailleurs : pourquoi payer ce qui n’est pas dû ?

La loi du 25 août 1792 avait édicté que les droits féodaux ne seraient pas rachetables, mais abolis sans contrepartie, l’assemblée voulant faire disparaître les « décombres de la servitude qui couvrent et dévorent les propriétés ». En son article 5, elle précisa que « tous les droits féodaux ou censuels, toutes les redevances seigneuriales annuelles en argent, grains ….. servis sous la dénomination de cens … rentes seigneuriales et emphytéotiques … sont abolis sans indemnité, à moins qu'ils ne soient justifiés avoir pour cause une concession primitive de fonds, laquelle cause ne pourra être établie qu'autant qu'elle se trouvera clairement énoncée dans l'acte primordial d'inféodation, d'acensement ou de bail à cens qui devra être rapporté. ». Puis la loi 17 juillet 1793 avait supprimé sans indemnité tous les droits féodaux sans distinction, même les redevances pour concession de fonds, qui seraient « mélangées de féodalité ». Alors, les propriétaires du Coudray réclamaient le titre primordial ou d’origine de la rente, et la preuve qu’elle ne rentrait pas dans la catégorie de celles qu’avait supprimées la Révolution.

Cette position toute simple n’a pas de lien avec les opinions politiques, du moins si on veut regarder la réalité pour ce qu’elle est, ce qui parait facile à faire pour un paysan, suivant le lieu commun bien établi.

Le refus du paiement de la rente par les propriétaires du Coudray


Parc du logis du Coudray
Alors faisons connaissance avec ce paysan. Louis René Loizeau est né le 12 janvier 1743 à Saint-André (vue 2). Ses parents, René Loizeau et Marie Gaspard, avaient acheté le logis du Coudray et la métairie attenante, avec ce qui restait de l’ancien fief du Coudray, à Charlotte de Puyrousset en 1767, veuve de Louis Artus Corbier. René Loizeau était marchand de bestiaux en même temps que fermier, et avait pu se constituer un patrimoine respectable. Il avait eu deux filles, outre son fils Louis, Jeanne et Marie, et aussi deux fils, René et André.

Louis Loizeau s’est marié très jeune à Saint-Fulgent le 5 juillet 1758 (vue 66) avec Marie Anne Godard. Leur contrat de mariage a été passé le 17 mai précédent chez le notaire de St Fulgent (6). On ne connaît pas d’enfants issus de ce mariage. Marie Anne Godard mourut à l’âge de 44 ans à Saint-André-Goule-d’Oie le 29 janvier 1779 (vue 98). Le 26 janvier précédent elle avait fait son testament, léguant à son mari ses biens meubles et sa part des immeubles dans leur communauté.

Louis Loizeau vécut ensuite longtemps veuf, en communauté avec sa sœur Jeanne. Celle-ci ne s’était pas encore mariée, alors que leur sœur Marie avait épousé en 1769 son voisin du Coudray, Jean Rochereau. En 1788, Louis et Jeanne Loizeau signèrent un acte de communauté chez le notaire de Saint-Fulgent (6), en actant que celle-ci ne comprenait pas les biens légués au frère par sa première femme.

En 1784, Louis Loizeau fut élu fabriqueur par l’assemblée des habitants de la paroisse de Saint-André-Goule-d’Oie (7), signe manifeste de reconnaissance de ses capacités et de sa bonne réputation.

En 1790, à l’âge de 39 ans, sa sœur Jeanne Loizeau se maria enfin, et avec le futur capitaine de paroisse de Saint-André pendant la guerre de Vendée, François Cougnon, dont les parents étaient métayers à la Guérinière de Chauché (appartenant au domaine de Linières). Le marié avait 24 ans et vint habiter avec sa femme au Coudray. On pense qu’il entra dans la communauté du frère et de la sœur.

Maison au Coudray
Nous avons raconté l’action du beau-frère François Cougnon, pendant la guerre de Vendée, dans notre article publié sur ce site en janvier 2010 : Les frères Cougnon de St André Goule d'Oie. Mais sur Louis Loizeau pendant la guerre de Vendée, rien n’a été publié le concernant, à notre connaissance. Néanmoins on ne comptera pas pour rien l’incendie du logis du Coudray par les bleus à cette époque, faisant de lui une de leurs victimes. Le rôle de capitaine de paroisse de son jeune beau-frère, servant d’intermédiaire entre le général et les combattants, non seulement dans les combats, mais aussi dans les convocations à ces mêmes combats, avait besoin de courage, mais aussi plus prosaïquement de temps. Dans leur exploitation agricole commune, Louis Loizeau a aidé François Cougnon en prenant plus que sa part habituelle dans le travail. On ne conçoit pas qu’ils n’aient pas été du même camp dans la guerre de Vendée.

Le 17 frimaire an 6 (7-12-1797), Louis Loizeau se remarie civilement à 56 ans à Saint-André-Goule-d’Oie avec Marie Jeanne Trotin, 24 ans, fille de Charles Trotin et de Marie Jeanne Mandin. Une petite fille, Marie, était née de leur union le mois précédent (8). Le prieur Louis Marie Allain de Saint-André avait été obligé de se cacher en septembre 1797, et fut arrêté en ce mois de décembre pour être déporté en Guyane. Son registre clandestin s’arrête en 1794 et nous n’aurons pas de trace écrite du mariage religieux de Louis Loizeau. Quant à son mariage civil, il n’aurait pas pu être enregistré avant de disposer des registres, c'est-à-dire avant avril 1797 à Saint-André. Et peut-être a-t-il hésité à se marier civilement pour ne pas reconnaître les autorités républicaines. Beaucoup d’actes d’état-civil manquent à cette époque pour cette raison. À cette occasion n’oublions pas non plus les ravages de la guerre de Vendée parmi la population, pouvant entraîner des formations de couples inhabituelles. Près d’un quart de la population en moins, c’est énorme !

Onze ans plus tard le couple donnera naissance à Félicité Angélique Loizeau (9), qui épousera Jean André Chaigneau.

Louis Loizeau est décédé à Saint-André le 6 mai 1811 (vue 146).

Les enfants de ses deux beaux-frères seront maires de la commune de Saint-André-Goule-d’Oie, d’abord François Cougnon fils, de 1826 à 1829, puis Pierre Rochereau, de 1835 à 1848. Et son petit-fils, Jean François Chaigneau, sera aussi maire les six derniers mois de l’année 1869, mort prématurément à l’âge de 35 ans.

Voilà donc un homme important par ses biens, sa position et ses liens dans la commune. Mais revenons à la rente de la châtelaine de la Rabatelière. Les tentatives de Pierre Sorin pour obtenir le paiement de la rente de 18 boisseaux de seigle se heurtèrent à un mur du refus, avec Louis Loizeau. Il dut se résoudre à entamer un procès.

Le procès au tribunal de Montaigu


Celui-ci commença, comme c’était obligatoire, par une convocation des parties pour une procédure de conciliation auprès du juge de paix du canton de Saint-Fulgent. Installé depuis deux ans, ce dernier, Simon François Gérard, échoua dans sa tentative de conciliation le 18 août 1799. Sa personnalité, haut en couleurs il est vrai, pouvait prêter à redire pour bien des habitants de la région, mais nous ne pensons pas que l’échec tint au juge lui-même, mais plutôt aux parties, fermes sur leurs positions.

Le dictionnaire des Vendéens lui consacre une riche biographie à laquelle nous renvoyons les lecteurs (sur le site internet des Archives départementales). Mais retenons ici qu’il venait de se marier avec une fille de Bazoges, après avoir commencé une carrière de curé, jureur ou assermenté, abjurant sa religion en 1793, impliqué dans une affaire de fraude aux Sables-d’Olonne, et complotant parmi les républicains à Saint-Fulgent contre Benjamin Martineau. Après 1808 il se fit cafetier à Montaigu, jugé à cette époque comme « l’opprobre du diocèse de Luçon » par la hiérarchie catholique (10).

Pierre Sorin poursuivit la procédure judiciaire et fit condamner Louis Loizeau par défaut au paiement de la rente, en tant que teneur partiaire et solidaire des autres teneurs du Coudray. Il obtint ce jugement le 18 novembre 1799 du tribunal civil du département de la Vendée, siégeant à Fontenay-le-Peuple (nom révolutionnaire).

Le jugement ne fut signifié qu’au mois d’août suivant, pour des raisons que nous ignorons, peut-être liées aux événements politiques. L’époque connaissait un bouleversement politique d’importance. Le 9 novembre 1799, neuf jours avant le prononcé du jugement, soit le fameux 18 brumaire, Bonaparte fit son coup d’État. Il publia la constitution de l’an VIII quelques semaines après, définissant une nouvelle constitution, le consulat, qui contenait le principe d’une nouvelle organisation judiciaire. Celle-ci vit le jour en mars 1800, supprimant les tribunaux civils des départements et créant à la place des tribunaux de première instance par arrondissement. C’est ainsi que fut créé celui de Montaigu.

L. Loizeau ayant fait opposition et appel du jugement du tribunal de Fontenay le condamnant, Pierre Sorin dut recommencer la procédure judiciaire devant le nouveau tribunal de Montaigu. Le 12 mars 1801, Mme de Martel fit assigner Louis Loizeau à comparaître devant le tribunal d’arrondissement. Pour cela elle s’était choisi un avoué, Jean Charles Trastour, apparemment sur les conseils de son fondé de pouvoir Sorin. L’avoué, comme le procureur sous l’Ancien Régime, dont on ressuscitait la fonction sous un autre nom, représentait les parties à un procès dans la gestion de la procédure. Il ne plaidait pas, fonction réservée à l’avocat. Il y avait quatre avoués auprès des tribunaux de première instance, nommés par le gouvernement. Pour en choisir un les parties avaient donc moins le choix que pour un choisir un avocat. Mais à Montaigu, dans notre affaire, les avoués, compte tenu de leurs qualifications personnelles, ont aussi tenu la fonction d’avocat.

L’avoué de Mme de Martel est un personnage type du révolutionnaire engagé en politique, qui défendra avec dévouement comme avocat les intérêts de la châtelaine de la Rabatelière. Né aux Essarts le 10 juin 1746 (vue 191) de Joseph-Gabriel Trastour, sieur des Touches et chirurgien, et de Marie Anne Baudron, il appartenait à une fratrie de douze enfants. Jean Charles Trastour a été notaire et procureur à Tiffauges de 1771 à septembre 1792, puis en décembre 1792 et dans les premiers mois de 1793 notaire à Montaigu (Voir le Dictionnaire des Vendéens sur le site internet des Archives départementales). D’opinion républicaine, pour échapper à une mort probable pendant les combats de la guerre de Vendée, il se réfugia à Nantes chez un de ses frères. En 1795, il a été procureur syndic du district de Montaigu, comme en témoigne quatre courriers qu’il a envoyés au Comité de Salut Public à Paris, d’août à octobre de cette année-là (11). Il y montre un zèle révolutionnaire convaincu dans la lutte contre les « brigands » et pour traquer le général vendéen Charette. En 1798, il a été nommé préposé aux recettes de l’arrondissement de Montaigu. De 1800 à 1810 on le trouve administrateur de l’hôpital civil de Montaigu. En 1800, et jusqu’en 1810 au moins, il est avoué près le tribunal de première instance de l’arrondissement de Montaigu. Enfin, il a été nommé maire de Montaigu de 1811 à 1814 et en 1815, ce qui en fait alors un fidèle bonapartiste comme beaucoup d’anciens révolutionnaires. Son fils, Étienne Louis Trastour, sera aussi maire de Montaigu de 1824 à 1828 et de 1831 à 1832. Jean Charles Trastour est décédé à Montaigu le 12 juin 1826 (vue 54) à l’âge de 80 ans.

Face à lui, l’avoué de Louis Loizeau s’appelle Henri Michel Julien Chevallereau. Né en 1771 (Voir le dictionnaire des Vendéens sur le site des Archives de Vendée), il était juge de paix de la campagne du canton de Luçon en 1794, avocat dès 1796, notaire à Bournezeau en 1800 et 1801. Puis à partir de mai 1801, avoué près le tribunal de première instance de Montaigu. On ne lui connaît pas d’engagement politique comme son collègue Trastour. Tout au plus peut-on voir, s’il a été républicain, l’indice d’un républicanisme modéré dans sa désignation de la commune de Saint-André-Goule d’Oie sans gommer le premier mot « saint », alors que Trastour, plus respectueux des lois interdisant l’emploi des signes religieux dans la désignation des lieux, écrit toujours « André Gouledois ».

De mai à juillet 1801, les deux avoués, Trastour pour Mme de Martel, et Chevallereau pour L. Loizeau, vont s’échanger des mémoires pour argumenter sur le fond de l’affaire qui les oppose. Mme de Martel, à l’appui de sa réclamation pour payer la rente, doit produire des titres indiquant sa nature et prouvant qu’elle n’est pas féodale, donc supprimée. Le problème est qu’elle n’a pas de titre d’origine ou de reconnaissance, comme nous avons cité celui du 25 février 1747 ci-dessus. Elle explique que le château de la Rabatelière avait été incendié pendant la guerre de Vendée, et que les papiers avaient disparu. Cette reconnaissance de 1747 n’apparaît dans la procédure qu’à la fin de l’année 1801, trouvée tardivement, peut-être dans les archives du notaire de Saint-Fulgent. Or pendant des mois, la châtelaine n’aura, pour faire valoir ses droits, que les partages d’héritages de 1779 et 1796, où cette rente avait été classée parmi les biens roturiers. Était-ce suffisant pour satisfaire aux lois ? Cela semble discutable, et l’avoué de L. Loizeau en profita. On n’aura pas à connaître l’opinion du tribunal sur ce point, à cause de la découverte du titre de reconnaissance de la rente de 1747. Celui-ci a paru suffisant pour que le tribunal de Montaigu donne raison à Mme de Martel en janvier 1802.

Si l’on avait mieux fouillé dans les archives du château de la Rabatelière, on aurait pu découvrir un registre d’assises de la seigneurie en date du 19 août 1632, où ce jour-là deux teneurs du Coudray avaient reconnu devoir cette rente de 18 boisseaux de seigle à la Roche de Chauché, « rendable audit lieu de la Roche » (12). Le classement devait laisser à désirer probablement dans cette époque lointaine. 

Dix mois plus tard, le 26 novembre 1802, trente-huit personnes ont racheté en indivision le presbytère de la paroisse de Saint-André. Parmi elles on trouve quatre teneurs du Coudray : Louis Loizeau et ses deux beaux-frères du Coudray, Jean Rochereau et François Cougnon, ainsi que Jean de Vaugiraud. On trouve aussi la veuve de Martel. Ayant des biens sur la commune elle a été sollicitée. Il s’agit bien évidemment d’un tout autre sujet, néanmoins intéressant pour cette raison de le rappeler ici (13).

Château de Montaigu au début du 19e siècle par O. de Rochebrune
Chevallereau n’aura pas fait dans la demi-mesure contre son adversaire autrefois bien engagé dans le camp des révolutionnaires, et défendant maintenant les intérêts d’une ci-devant châtelaine. Il lui rappelle, par exemple, dans un mémoire que ces redevances litigieuses ont été « supprimées par les lois bienfaisantes qui ont anéanti le système destructeur de la féodalité … et ont rendu aux hommes des droits qui leur avaient été ravis par l’ambition de dominer. » En suivant le raisonnement de Trastour, il reproche à ce dernier de faire que « l’hydre de la féodalité renaîtrait de ses cendres contre les intentions bien prononcées du gouvernement ». Au-delà de l’exercice de style d’une plaidoirie, on le soupçonne, vu d’aujourd’hui, d’un certain humour.


De Vaugiraud intervient dans le paiement de la rente


Le 16 mars 1802, Sorin, le fondé de pouvoir de Mme de Martel, reçu une lettre de Jean Aimé de Vaugiraud, avec qui il avait d’amicales relations (14). Il était le fils de Jean Gabriel de Vaugiraud cité dans la reconnaissance de la rente du Coudray en 1747. Ancien marin, il était venu habiter le bourg de Saint-André, héritier d’une métairie au Coudray. Il faisait donc partie des teneurs devant continuer à payer la rente de 18 boisseaux de seigle, suivant la décision du tribunal de Montaigu. Il demandait à Sorin d’accorder un délai pour le paiement des huit années d’arrérages : « Louis Loizeau prit pour solidaire de la rente de madame Martel est venu ici me trouver pour vous prier de lui donner du délai pour payer cette rente. Comme nous sommes 14 teneurs et que je suis du nombre, je vois les difficultés qu’il y a de pouvoir réunir tous les teneurs et de les faire payer leur part ». Dans la guerre de Vendée il eut un rôle important et méconnu aux côtés de Royand, général de l’armée du centre, puis de Sapinaud de la Rairie, avec qui il reprit le combat au retour de la Virée de Galerne, en liaison avec Charette (Voir notre article publié en avril 2012 sur ce site : M. de Vaugiraud à Saint-André-Goule-d’Oie.

On sait qu’à Saint-André-Goule-d’Oie les rentes foncières non nobles étaient nombreuses sous l’Ancien Régime. Il est donc logique de les retrouver après. C’est ainsi qu’on voit dans le partage de la succession de Jean de Vaugiraud en 1814, que sa métairie du Coudray « demeurera chargée de la rente de 18 boisseaux seigle pour Mme de Martel de la Rabatelière, celle de 5 boisseaux seigle réclamée par le sieur Conic demeurant à Nantes, et 4 boisseaux à M. Gourraud ». Ailleurs dans le même acte, le notaire note pour une autre rente due sur la borderie du bourg, que le titre de propriété a été incendié. Les héritiers présents à l’acte du partage font préciser aux notaires que l’énumération de ces rentes est informative seulement et ne les engagent pas à leur reconnaissance. On devine ainsi que la contestation de la rente de 18 boisseaux seigle au Coudray est représentative d’un vrai problème qui s’est posé ainsi après la Révolution.

Conclusions


Ainsi, dans cette banale histoire d’intérêts que raconte le procès de la rente du Coudray, défilent des personnages très divers, parfois ennemis jusqu’à la mort hier, puis survivants d’un drame horrible, et que la paix revenue fit travailler ensemble.

Les historiens ont décrit ce désir de paix des Vendéens après les combats, et l’action des préfets de la Vendée nommés par Napoléon pour y répondre (16). On voit dans cette histoire de la rente du Coudray une confirmation de leur récit, en constatant comment les ennemis de la veille ont travaillé ensemble avec intelligence.

Moins évident, mais instructif dans cette histoire nous parait être le comportement des propriétaires du Coudray. Ce sont de simples paysans pour la plupart, avec un noble de petite fortune parmi eux, et d’anciens combattants en révolte contre les autorités en mars 1793. Ils donnent une image d’eux ici bien éloignée de celle que se sont fabriqués leurs adversaires révolutionnaires pour les combattre. Ceux-ci ne voyaient en eux que des êtres bornés, manipulés par les prêtres et les nobles. Après tout, l’action politique est un combat souvent violent qui délégitime l’adversaire par n’importe quel moyen, parfois en faisant un ennemi. Le révolutionnaire Bertrand Barère, dans un de ses bons jours, a parlé de « l’inexplicable Vendée ». Mais il y eut pire alors, on a traité ces Vendéens de « bêtes fauves ». Le maire de Chauché, lui aussi du camp des révolutionnaires, a témoigné avec mesure de son incompréhension : « les révoltés ayant détruit et renversé les autorités établies par la constitution qu’ils voulaient constamment et vainement anéantir, chose étrange, ce peuple en révolte et aveugle s’armait contre ceux qui voulaient lui rendre ses droits naturels. O inconcevable travers de l’esprit humain ! » (17). Il a bien raison J. M. Cailleteau de rappeler que l’aveuglement est un travers de l’esprit humain, sauf qu’en politique, non seulement il est très concevable, mais il est bien partagé, au point de ne le voir que chez les autres.

Même modeste, cette petite histoire de rente, par sa banalité même, ne fait-elle pas partie des faits qui invitent à comprendre sereinement le comportement des révoltés ?

D'autant qu’après la guerre de Vendée, il y a eu l’Histoire de la guerre de Vendée, où nos paysans ont continué d’être pris à partie dans l’action politique, à la fois par les historiens faisant de la politique et par les politiciens faisant de l’histoire. Martyrs de la foi pour les uns, alors que d’autres ont vu « un prodigieux déchaînement des instincts de meurtre chez ces paysans égoïstes et fanatisés » (18), nos propriétaires du Coudray nous montrent ici une réalité bien ordinaire et simple d’eux-mêmes, éloignée des formules de la propagande.


(1) Encyclopédie Diderot, 1e édition, tome 14, page 116.
(2) Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/ G 57, reconnaissance de la rente de 18 boisseaux seigle en 1747 par les teneurs du Coudray du 25-2-1747.
(3) Archives de la Vendée, domaines nationaux : 1 Q 342, no 117, partage Montaudouin et République du 3 pluviôse an 5 (22-1-1797).
(4) Voir l’article publié sur ce site en janvier 2010 : Pierre Maindron un combattant vendéen honoré.
(5) Archives de Vendée, répertoire de Ventes de biens nationaux : sous-série 1 Q.
(6) Archives de Vendée, notaire de Saint-Fulgent, Frappier : 3 E 30/12, communauté des Loizeau du Coudrais du 23-11-1788. Les archives conservées du notaire de Saint-Fulgent ne commencent qu’en 1764, et nous connaissons l’existence du contrat de mariage par ce document
(7) Voir mon article publié sur ce site en janvier 2013 : La fabrique de St André Goule d’Oie au 18e siècle
(8) Archives de Vendée, reconstitution d’actes d’état-civil de Saint-André-Goule d’Oie, naissance de Marie Loizeau le 19 brumaire an 6 (vue 4/31).
(9) Archives de Vendée, état-civil de Saint-André-Goule d’Oie, naissance de Félicité Angélique Loizeau le 26-8-1808 (vue 324).
(10) M. de Beauregard, vicaire général, cité dans Revue du Bas-Poitou 1903-1 (vue 4 dans la bibliothèque numérisée du site des Archives de la Vendée).
(11) Archives de Vendée, archives militaires de la guerre de Vendée conservées au Service historique de la Défense à Vincennes : SHD B5/12-25, B5/12-30, B5/12-52, B5/12-76.
(12) 150 J/ E 1, assises de la Rabatelière et autres fiefs du 19-8-1632.
(13) F. Charpentier, Chez nous en 1793, Saint-André-Goule d’Oie, récits d'un vieux Vendéen, page 274 et s. Gallica.fr
(14) 150 J/ G 57, demande d’un délai pour payer la rente de Vaugiraud à Sorin le 16-3-1802.
(16) T. Heckmann, Napoléon et la Paix, Éditions d’Orbestier, 2004.
(17) Archives de Vendée, état-civil de Chauché, registre clandestin de 1792-juin1796, vue 2.
(18) Jean Jaurès, Histoire socialiste de la Révolution française, édition revue par Albert Mathiez, Paris, librairie de l’Humanité (1924) tome 7, page 179.

Emmanuel François, tous droits réservés
Février 2015, complété en septembre 2021

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jeudi 1 janvier 2015

Les fiefs de Saint-André-Goule-d’Oie et de la Pinetière en 1550 et 1540

Dans les archives de la seigneurie de Languiller (chartrier de la Rabatelière aux Archives de la Vendée), on trouve deux textes intéressants concernant le seigneur de Linières, alors appelé Drollinière, tous deux datées en 1540 et 1550. C’est l’époque de la Renaissance en France et de François 1e, qui a régné sur le trône de France de 1515 à 1547, puis de son fils Henri II qui a régné de 1547 à 1559. François 1e a beaucoup compté pour le seigneur de Linières et le baron des Essarts, comme nous le verrons plus loin.

Le premier texte est contenu dans un aveu de la seigneurie du Coin (Saint-André-Goule-d’Oie), fait par son propriétaire, le seigneur de Languiller (Chauché), à la baronnie des Essarts (1). Il décrit une situation de 1550 et concerne le fief de Saint-André.

I L’aveu à Languiller pour le bourg de Saint-André et une partie de l’étang de Linières

Ce qu’on désignait par fief de « Saint André de Gouledois », était le bourg de la paroisse seulement, bordant la limite de la paroisse de Chauché et les tènements de la Milonnière, Ridolière, Machicolière, Dibaudelière et le fief du Coudray. Tous ces noms désignent encore des villages, sauf la Dibaudelière qui a disparu depuis cette époque. On appelait tènement des surfaces foncières concédées à un ou plusieurs teneurs par des seigneurs dans les débuts de la propriété seigneuriale, comprenant ou non des villages.

Ce fief de Saint-André comprenait « la moitié de son étang de la Droelinière avec son rivage ainsi que le fil d’eau ou cheneau venant de Saint-André jusqu’à la chaussée de son dit étang ». On sait que le ruisseau, situé sur Saint-André, faisait limite entre les deux paroisses de Saint-André et de Chauché, et qu’à la Drollinière il alimentait un étang, participant lui aussi de cette limite. Et le texte ajoute que les deux moulins, l’un à vent bâti sur le champ côté Saint-André et l’autre à eau sur le ruisseau, sont compris dans le dénombrement des biens dépendant du fief de Saint-André-Goule-d'Oie.

La longue histoire de l’étang de Linières

Étang de Linières

La présence d’un étang à Linières ne peut pas surprendre ceux qui connaissent les lieux. Sauf que celui qui existe actuellement a été creusé dans les années 1870 par Marcel de Bayer. Il l’a fait sur les restes envasés et envahis de broussailles d’un ancien étang. D’ailleurs les géomètres du cadastre napoléonien en 1838 ne le mentionnent pas. Ils signalent seulement une mare, existant toujours, dans une parcelle no 35, qu’ils désignent du nom d’« ancien étang », proche des terres de la Louisière. C’est tout ce qui restait à cette époque de l’étang ayant existé dans les temps plus anciens. La description des lieux au moment du rachat du domaine en 1796, devenu bien national, par Mme de Lespinay, confirme la description du cadastre de 1838. Le texte indique « l’emplacement d’un ancien étang de l’autre côté du bas jardin » (2). Le Bas-jardin désignait la parcelle de jardin à l’est de l’ancien logis, c'est-à-dire la partie nord de la pièce appelée de nos jours « la cour du château », descendant ensuite vers l’étang, moins pentue que maintenant.

Nous savons que c’est au 18e siècle que l’étang de Linières a disparu progressivement, faute d’entretien. Mais en 1675 il existait bel et bien, mentionné dans une délimitation du territoire voisin de la Bergeonnière (3). Le tènement de la Bergeonnière était alors bordé au nord-est par la rivière du Vendrenneau à partir, vers l’est, de l’endroit appelé le moulin aux draps, jusque, vers l’ouest, la haie qui le séparait du fief de la Bourolière. Le moulin dit « à Grolleau », se situait vraisemblablement entre ces deux limites. La frontière montait ensuite « jusqu’au chemin qui conduit de Saint-André à la Boninière, puis montant encore tout le long de la haie du champ qui est aux Brillouet et qui sépare les dits fiefs de la Brejonnière et Bourolière, jusqu’au grand chemin qui conduit de Saint-André à la Rabatelière jusqu’à l’endroit d’une fosse proche du bois de Linière appelé la Fosse Noue, descendant le dit fief tout le long du chemin et des murailles de Linière, jadis Drolinière, jusqu’au ruisseau d’eau qui descend de l’étang du dit Linière » pour rejoindre la rivière de Vendrenneau. 

Cette description de 1675 est intéressante. D’abord le « moulin à Grolleau », confirmé la présence de cette famille de meuniers à la Boutinière dès 1673. Le « jadis Drolinière » que nous venons de lire, fait référence à la transformation du nom en « Linières » opérée quelques dizaines d’années plus tôt seulement. Le chemin de Saint-André à la Rabatelière, tel qu’il est situé, a toujours existé, reliant les deux Linières par une route empierrée au 19e siècle, et continuant ensuite vers la Morelière. Sur le cadastre napoléonien on l’appelle le chemin de la Bourolière à Saint-André. Il vient d’être ressuscité sur un tracé en ligne droite par le récent remembrement. La Fosse Noue a peut-être disparu, à moins qu’il ne s’agisse de l’abreuvoir appelé « la pompe » par le cadastre napoléonien (parcelle no 12) cent cinquante ans plus tard, situé au même endroit ou à proximité. De nos jours on ne lui connaît pas de nom particulier, c’est la petite fosse de Linière tout simplement. Le texte ci-dessus confirme l’existence du Bois de Linière, bien visible sur la carte Cassini, au sud de l’ancien château. Il a totalement disparu.

Le chemin séparant le tènement de la Bergeonnière du fief de Linières parait bien être celui qui relie aujourd’hui les deux Linières, le long des murailles du domaine. Ce ne sont pas les murs actuels, construits avec l’aménagement des nouveaux jardins vers 1871, au moment de la construction du dernier château de Linières. Mais cette muraille du 17e siècle existait déjà à peu près au même endroit, remplacée ensuite par un mur, dont un reste est toujours debout le long de la route. Et elle se prolongeait ensuite en descendant vers l’étang. À la place actuelle des pièces dite de « la cour du château » et du champ la jouxtant au nord, se trouvaient les jardins du logis de Linières à la fin du 18e siècle. La description du domaine en 1796 indique : « un jardin haut et un jardin bas, renfermés de murs derrière la maison ».

C’est donc cet ancien étang que mentionne l’aveu de 1550, recreusé en 1870.

La possession seigneuriale du bourg de Saint-André-Goule-d’Oie


Le fief de Saint-André était tenu entièrement depuis la 2e moirié du 14e siècle de la seigneurie du Coin Foucaud par le seigneur de Linières avec un hommage plain, un cens de quarante sols tournois et un droit de rachat. Celui-ci était une redevance due à chaque changement de propriétaire de la Drollinière par dot, héritage ou acquisition sur les biens nobles du fief, telle que prévue par la coutume du Poitou. 

Le seigneur suzerain du Coin en 1550 était Claude de Belleville (1507-1564). Il épousa en 1541 Jeanne de Durfort. Sa sœur, Renée de Belleville épousa Raymond Eyquem en 1556, et le célèbre écrivain bordelais Michel de Montaigne fut un de ses neveux.

Le seigneur de Linières avait concédé vers 1405 le fief désigné du même nom : fief de Saint-André-Goule-d’Oie, sous son hommage, à deux roturiers nommés Michau et Gaschet (4), que ses successeurs vendirent vers 1535 au seigneur de la Boutarlière. Les moulins et l’étang de Linières font partie du fief concédé, mais demeurent en la possession de Linières et en constituent le chef d’hommage du fief concédé. Et nous avons là une hiérarchie de liens vassaliques allant de la Boutarlière à Linières, puis au Coin Foucaud et enfin aux Essarts. Et on pourrait la poursuivre bien sûr jusqu’au roi de France. En 1550, la dame de Linières était Françoise Foucher veuve de Joachim de la Chastre, et la dame de la Boutarlière était Louise Bonnevin. 

Portail du logis de la Boutarlière
Des liens entre les seigneuries de la Boutarlière et de Linières ont existé pendant longtemps. En effet, le seigneur de la Boutarlière, Antoine Gazeau, archer écuyer, aussi seigneur de la Brandasnière (Cezay), s’était marié en 1519 avec Louise Bonnevin. Celle-ci était la fille de Guion Bonnevin et de Catherine Drouelin. Catherine Drouelin, née vers 1460, avait apporté la Boutarlière dans sa dot de mariage. Elle descendait d’une branche collatérale des Drouelin qui avaient été seigneurs de Saint-Fulgent et créateurs de la Drollinière, devenue Linières à Chauché. En 1342, un Drouelin avait partagé ses biens, la Boutarlière revenant à Jean Drouelin et la Drollinière restant à Maurice Drouelin. La deuxième fille de ce dernier, Marie, se maria avec Guillaume Baritaud en 1350, lui apportant la Drollinière en dot. Françoise Foucher était une descendante de cette dernière.

Le seigneur de la Boutarlière, pour le fief de Saint-André, devait à son tour au seigneur de Linières la foi et hommage plain et le droit de rachat appelé aussi cheval de service. On sait que le service militaire a constitué l’obligation principale du vassal à l’origine de la féodalité. Au sortir du Moyen âge on observe que la notion de cheval de service s’appliquait au droit au rachat que devait payer les nouveaux possesseurs de fiefs, et dont la valeur était propre au fief, sinon s’appliquait la coutume du Poitou (une année de revenus). L’hommage plein, ou simple, effectué sous une forme simplifiée, comportait des effets moins exigeants que l’hommage lige (5).

Les droits perçus par le seigneur de la Boutarlière en 1550 sur l’ensemble des teneurs du fief de Saint-André étaient les suivants :

-        quarante-trois sols six deniers à noël,
-        plus une geline (poule),
-        plus cinquante-deux sols six deniers à la fête de Notre-Name d’août (15 août)
-        et huit sols à la Saint-Jean-Baptiste.
-        en outre à la Saint-Michel, une redevance appelée pascage, d’un denier prélevé sur chaque « bête porcine » dans le fief. S’y ajoutait un droit de maussage sur chaque cochon aussi, perçu à la Saint-Michel, d’un demi denier. 
-        Et sur trois particuliers et leurs héritiers, nommés en 1550 Clément, Micheau et Jean Seuorin, il percevait quatre trulleaux d’avoine.
    Le total des redevances en argent se montait donc à 105 sols, montant faible porté au seigneur de Linières.

Enfin, l’aveu rappelle le droit de basse justice qu’avait le seigneur de Linières sur ce fief de Saint-André. Cette juridiction basse concernait les personnes pour les contraventions susceptibles d’amendes d’un montant inférieur à 7 sols 6 deniers, selon l’article 17 de la coutume du Poitou. Elle concernait surtout les litiges d’ordre foncier, où le juge seigneurial tranchait dans des affaires foncières concernant le seigneur du fief.

Nous savons que cette suzeraineté directe du seigneur de la Boutarlière sur le fief de Saint-André dura jusqu’à la Révolution.

II L’aveu aux Essarts pour la Pinetière


Le deuxième texte intéressant sur Linières est un parchemin du 16e siècle, égaré dans les papiers de Languiller, qui sont archivés dans le chartrier de la Rabatelière (6). En guise de titre il porte la mention suivante : « pour M. le baron, ceci regarde les Essarts ». Il ne concerne pas en effet Languiller, mais bien la baronnie des Essarts, à qui est rendu un acte de foi et hommage par le seigneur de la Drollinière (Linières).

Il y a des jours où les mauvais classements sont un bienfait pour le chercheur, comme c’est le cas avec ce parchemin. Les archives du fief de Linières ont disparu dans une tornade vers 1972 au château de la Mouhée (Chantonnay), où elles étaient conservées (7), et les archives de son suzerain ont disparu dans l’incendie du château des Essarts pendant la guerre de Vendée. Le château de la Rabatelière a, lui aussi, subit des dommages pendant cette guerre, mais pas aussi dévastateurs pour ses archives. Cela nous permet de lire ce parchemin égaré à la Rabatelière. Néanmoins certains de ses documents ont subi l’outrage du temps. Tel est le cas de ce parchemin daté du 10 juin 1540, l’encre a pâlit et des moisissures ont fait quelques dégâts, au point de rendre certains mots illisibles ou presque.

Quand le hameau du Doué s’appelait le fief de la Pinetière


Dans cet acte de foi et hommage, le seigneur de Linières reconnaît tenir les terres de la Pinetière du baron des Essarts. Suivant le droit féodal, il lui offre sa foi et hommage, constituant à cet effet sur place comme son représentant « noble homme Jehan de Prehan ». Les deux seigneurs n’habitent pas le Bas-Poitou en effet. On les trouverait ce jour-là plutôt à la cour du roi, ou à son service dans quelques provinces ou châteaux qu’ils gouvernent en son nom, ou bien dans leur résidence principale, dans le Berry pour le seigneur de Linières, ou à Nantes pour le seigneur des Essarts.

Saint-André-Goule-d'Oie, 
bourg vu du fief de la Pinetière
Les terres de la Pinetière, d’une modeste contenance de quatre septrées (environ huit hectares) de terres et deux journaux de pré (environ un hectare), se situaient apparemment sur la paroisse de Chauché, en limite du bourg de la paroisse de Saint-André-Goule-d’Oie à cette époque. Le nom « Pinetière » a disparu depuis le 16e siècle, y compris au moment de l’établissement du cadastre napoléonien en 1838. Au vu des confrontations avec les voisins de cet espace, celui-ci se situerait à l’ouest de la D 11 de Saint-Fulgent aux Essarts, touchant aux terres de la Mauvelonnière, au bourg de St André, et « allant jusqu’à la fontaine de la ville de Saint-André ». Ainsi désignait-on alors un lieu proche du bourg et du ruisseau de la Fontaine de la Goudouinière. En 1838, il s’appelait « la Fontaine de Saint-André ». Cet espace de la Pinetière parait faire partie de celui qui est passé de la commune de Chauché à celle de Saint-André en 1980 pour devenir un lotissement appelé « le hameau du Doué ». Dans ses confrontations, parfois peu claires à lire, le texte désigne un ruisseau du nom de « Laine », qui est peut-être celui qui rejoint le ruisseau de la Fontaine de la Goudouinière, au lieu-dit le Maroc et venant de la Boutarlière.

À cette époque les quatre septrées de terres labourables et non labourables étaient qualifiées de « gaignables » et non « gaignables ».


Les redevances seigneuriales au baron des Essarts


Les devoirs du vassal à son suzerain dans ce texte sont un hommage « plain », accompagné d’un droit de rachat et cheval de service.

L’hommage plain n’obligeait le vassal à aucun service personnel envers son suzerain, il était seulement tenu à lui être fidèle, ce qui avait une portée réelle en cas de conflit d’intérêt entre eux. Il était plus lié au fief qu’à la personne, et de ce fait le vassal pouvait se faire représenter par un procureur, c’était un notaire, pour faire sa foi et hommage. Il n’était pas assujetti au devoir de conseil dans les plaids ou assemblées du suzerain, ni au service militaire envers lui, ni à des devoirs en matière de justice.

Le montant du droit de rachat sur les biens nobles, aussi appelé cheval de service ici, n’est pas précisé. Il équivalait à une année de revenus procurés par le fief en Poitou. Il était versé « quand le cas y advient », est-il indiqué, c’est à dire au moment du changement de propriétaire du fief vassal, par héritage, dot ou achat.

Le vassal précise le montant des revenus annuels retirés sur la Pinetière, mais sans entrer dans le détail, pour servir de référence dans le paiement du droit de rachat. Nous n’avons pas droit à l’énumération de ses droits féodaux, ni même de savoir s’il a lui-même concédé ce domaine à des teneurs. Il faudrait pour cela lire l’aveu et dénombrement qui a été produit au suzerain peu de temps après, normalement dans les quarante jours suivant l’offre de foi et hommage selon la coutume du Poitou. Au total ses droits « peuvent bien valoir par chacun an deux septiers mine de seigle ou environ ». Ces deux septiers mine équivaudraient à 16 boisseaux de seigle, soit 220 kg environ (8). Suivant la coutume du Poitou, le seigneur de la Drollinière y pouvait exercer sur ce domaine la juridiction basse, susceptible d’appel devant la juridiction haute de la baronnie des Essarts.

Le seigneur de la Pinetière et le baron des Essarts à la cour du roi




Pour faire connaissance maintenant avec les seigneurs de Linières et des Essarts cités dans cet acte de foi et hommage, allons droit auprès du roi François Ier, privilège accordé royalement aux générations futures de chercheurs et de lecteurs, de toutes conditions bien sûr.

Éléonore de Habsbourg
Ce grand roi de la Renaissance, qui a rendu obligatoire l’emploi du français dans les documents administratifs (merci !), avait bien connu la jeune fille du gouverneur du château d’Amboise, Antoine II Foucher, en même temps seigneur de Linières, quand il n’était que le comte d’Angoulême, cousin du roi Louis XII. Après avoir accédé au trône, sa deuxième épouse, Éléonore de Hasbourg, fit de cette jeune fille, Françoise Foucher citée ici, une de ses dames d’honneur. Et celle-ci, dame de la Baritaudière (Chantonnay) et de la Drollinière (devenu Linières), épousa en 1535 Joachim de la Chastre, comte de Nançay (Berry). Ce dernier fut un personnage important auprès du roi (page 41 de mon livre, Les châtelains de Linières à Saint-André-Goule-d’Oie). Il a été capitaine des gardes du corps du roi à titre héréditaire, maître d’hôtel du roi et des cérémonies de France, gouverneur de Gien et d’Orléans, grand-maître enquêteur général réformateur des Eaux-et-Forêts du département d’Orléans, et prévôt de l’ordre de Saint-Michel. Dans notre parchemin, il fait écrire : « nous Joachim de La Chastre … tenons et avouons tenir à cause de dame Françoise Foucher ma femme … ».  Il est mort en 1546, laissant son héritage, dont Linières, à son fils Gaspard, qui se compromit plus tard dans le massacre de la Saint-Barthélemy comme on sait.

Jean IV de Brosse par Corneille de Lyon
Et sur le parchemin, le seigneur suzerain des Essarts est « Jehan de Bretagne, comte de Penthièvre … baron des Essarts … ». Son histoire est plus compliquée. Il s’agit de Jean de Brosse, IVe du nom, qui succéda à son père en 1525. Certains biens de la famille en Bretagne avaient été confisqués, suite à la longue querelle entre les Penthièvre et les Montfort pour la possession du duché de Bretagne, particulièrement violente et riche en rebondissements au cours des 14e et 15e siècles. Elle était terminée et la Bretagne était désormais rattachée au royaume de France, après le mariage de la duchesse Anne de Bretagne avec le roi de France au début du 16e siècle, et au « traité d’union » qui s’en suivit en 1532. Mais dans l’esprit du père de Jean, René de Brosse, baron des Essarts par ailleurs, la querelle durait toujours. Ses hommages aux rois de France Louis XII, puis François Ier, n’aboutirent pas au recouvrement espéré de la possession entière des biens de sa famille. Il en prit alors ombrage et fit partie de la conspiration du connétable de Bourbon, le suivit en Italie et entra au service de Charles Quint. Il fut condamné à mort par contumace en 1524 et mourut quelques mois plus tard à la fameuse bataille de Pavie en Italie, le 24 février 1525, mais dans le camp des ennemis du roi de France. En raison de sa félonie, le roi avait notamment confisqué les terres de Palluau, les Essarts, l’Aublonnière (Sainte-Cécile), Châteaumur et la Guierche, situées en Poitou, et il en avait gratifié l'amiral Chabot.

Pour rentrer en faveur et recouvrer les terres et seigneuries confisquées à son père, Jean IV de Brosse épousa, le 25 août 1536 à Nantes, Anne d’Heilly-Pisseleu, maîtresse de François Ier. Il fut même élevé au grade de chevalier de l'Ordre en 1546.

François 1er
Anne de Pisseleu
Parmi ses nombreuses maîtresses, Anne de Pisseleu était la favorite en titre de François Ier (jusqu’à la mort de ce dernier), à côté de l’épouse en titre. Issue d’une famille de modeste fortune mais de noblesse ancienne, elle fut tout d'abord fille d'honneur de la mère de François Ier, avant de devenir sa maîtresse. Blonde aux yeux bleus, avec une taille fine, elle était aussi cultivée que François Ier et savait tourner les vers. Pour asseoir sa position à la cour, le roi lui fit donc épouser Jean IV de Brosse, qui reçut en plus le comté d'Etampes, érigé en duché en 1536. Le roi fit d’une pierre deux coups : honorer sa maîtresse et s’attacher un grand seigneur ruiné, dotant en plus le couple de 72 000 livres. Pour l’éloigner, le mari fut nommé gouverneur du Bourbonnais, plus tard il le sera de Bretagne à Nantes. Mais les relations d’Anne de Pisseleu avec le roi, marquées par l’intérêt, connurent des orages. Dans un moment de froideur elle dû retourner en Bretagne auprès de son époux, celui-ci n’étant pas très heureux de la revoir. Elle n’eut pas d’enfant, ni du roi ni de son mari.

Le nom de « Bretagne », donné ainsi à Jean dans notre acte de foi et hommage de 1540 pour le petit fief de la Pinetière, apparaît quelque peu usurpé. Les historiens, qui connaissent la suite de l’histoire, lui attribuent justement le nom de « Jean de Brosse, dit de Bretagne ». C’est que dans la famille on avait du mal à accepter la défaite des aïeux pour la possession du duché de Bretagne, après les violents combats perdus des siècles précédents. Jean de Brosse mourut en 1564, transmettant lui aussi à ses héritiers la nostalgie du duché de Bretagne. D’ailleurs, la petite fille de son frère, qui hérita plus tard de ses biens et titres, Marie de Luxembourg, épouse de Philippe de Lorraine duc de Mercœur, fit une tentative avortée pour rétablir la souveraineté du duché de Bretagne à son profit.

(1) Archives de Vendée, Chartrier de la Rabatelière : 150 J/G 61, aveu du Coin Foucaud à la baronnie des Essarts du 2-7-1605 copiant un aveu de 1550.
(2) Archives de Vendée, Vente des biens nationaux : 1 Q 240 no 317, dossier de l’achat de Linières.
(3) Archives de Vendée, Chartrier de Roche-Guillaume, famille Moreau : 22 J 29, déclarations roturières diverses de Pierre Moreau vers 1675.
(4) Notes no 5 et 17 sur le bourg à Saint-André-Goule-d’Oie sur l’aveu en 1405 d’Antoine Foucher au Coin, Archives d’Amblard de Guerry : S-A 3.
(5) François L. Ganshof, Qu’est-ce que la féodalité ? 5e édition Tallandier collection Texto, 2015, page 154 et 174.
(6) Archives de Vendée, Chartrier de la Rabatelière : 150 J/C 17, foi et hommage du seigneur de la Drollinière pour la Pinetière du 10-6-1540.
(7) Message de Charles de Lespinay du 24 avril 2019.
(8) Archives de Vendée, Chartrier de la Rabatelière : 150 J/C 82, papier censaire arrêté le 23 janvier 1723, et 150/C 84, déclaration rendue par Claude Morin à Daniel Prevost le 3-11-1659.

Emmanuel François, tous droits réservés
Janvier 2015, complété en août 2021

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