mercredi 2 mars 2011

Palluau, juin 1832 : Le juge de paix a peur

Le 2 juin 1832, la jeune épouse parisienne de Guyet-Desfontaines, le propriétaire de Linières sur la commune de Chauché, avait écrit en Vendée à un cousin de son mari pour s’inquiéter des menaces d’insurrection courant dans la région. C’est la lettre de réponse du cousin que nous publions ici, datée du 6 juin 1832.

L’auteur de cette lettre, Benjamin Charles Martineau est alors juge de Paix à Palluau. Il était né à Saint-Fulgent le 13 février 1792. Il était le fils aîné de Catherine Guyet, mariée à Benjamin Martineau, médecin et républicain au comportement extrémiste dans les années 1790/1799 à Saint-Fulgent. Catherine est la sœur aînée de Joseph Guyet, celui-ci ayant acheté Linières en 1800 à sa future femme, l’ex vicomtesse de Lespinay. L’auteur de la lettre est donc cousin du fils de Joseph Guyet et Félicité du Vigier de Mirabal : Marcellin Guyet-Desfontaines, marié depuis le début de l'année 1831 à Emma Duval (à qui est adressée la lettre). Entre les Martineau et les propriétaires de Linières, la proximité familiale et politique est ancienne, allant jusqu’à loger un temps les Martineau à Linières en 1798/1799. Plus tard, dans les années 1844, Emma Guyet-Desfontaines hébergera des petit-cousins Martineau, venus faire leurs études à Paris.


Palluau
L’auteur de la lettre a commencé par être notaire à Machecoul, puis il s’est marié en 1824 avec Mlle Lansier demeurant à La Chapelle-Palluau, où il est venu habiter. Il venait d’être nommé juge de paix du canton de Palluau, peu de temps avant la date de la présente lettre que nous publions. Il sera élu au conseil général de la Vendée.

Le principal sujet évoqué dans cette lettre porte sur les troubles en Vendée de juin 1832.

Après le renversement de Charles X en juillet 1830, les oppositions politiques s’exacerbent en Vendée plus qu’ailleurs, à cause de la guerre de 1793/1799, des souvenirs qu’on s’en est construits dans les deux camps ennemis et des soubresauts qui l’ont suivie, notamment en 1815.

Les « militants » royalistes légitimistes, nombreux en Vendée et soutiens des Bourbons renversés, pensent à reprendre les armes contre les « militants » révolutionnaires qui soutiennent majoritairement le nouveau roi installé, Louis Philippe, de la famille des Orléans. Le père de ce dernier, rallié aux révolutionnaires et qui se faisait appelé Philippe Egalité, avait voté la mort de Louis XVI en 1793. Le 21 novembre 1795, Charette avait écrit au général Dumouriez, qui lui conseillait de se rallier au duc d’Orléans, futur Louis Philippe : « Dites au fils du citoyen Egalité qu’il aille se faire foutre. » C’est dire si les passions politiques pouvaient s’alimenter aux événements du passé. Les administrations et l’armée sont aux ordres du nouveau pouvoir parisien, et les descendants des révolutionnaires ont une revanche à prendre sur le camp d’en face après quinze ans de Restauration monarchique par les frères de Louis XVI. La vie démocratique, qui exige par nature du consensus, est vécu comme un combat par les Français depuis 1792, d’où leur difficile et laborieuse éducation en la matière tout au long du XIXe siècle et même une partie du XXe siècle, nous semble-t-il.
           

             Drapeau blanc des légitimistes                   Drapeau tricolore des orléalistes et républicains

Le terme de « révolutionnaires » désigne à l’époque les opposants aux Bourbons de la branche aînée : ils ont été républicains en 1793, en majorité bonapartistes en 1800. Beaucoup sont désormais orléanistes, se situant dans le camp du soutien aux idées et acquis de la Révolution française, comme les Guyet qui possèdent Linières et leurs cousins Martineau et Grandcourt de Saint-Fulgent. Napoléon leur a imposé le respect de la liberté religieuse, mais ils restent quand même anticléricaux chez beaucoup d’entre eux. La lutte pour laïciser l’enseignement vient constituer, notamment, alors, le nouvel enjeu politique au service d’une conviction intime qui les habite : la nécessité de libérer la société de « l’obscurantisme des prêtres ». Pour eux, religion et croyances de sorcellerie ne font qu’un et continuent d’enchaîner les paysans arriérés du bocage au service des nobles et des curés.


Nous avons une traduction de ces tensions politiques dans les visites pastorales de Mgr Soyer, évêque de Luçon de 1817 à 1845. Avant la révolution de 1830, ce dernier était souvent accueilli dans les paroisses au milieu d’une liesse populaire avec des cris de « vive le roi ! ». Après 1830, l’évêque, dont les opinions politiques favorables aux Bourbons renversés n’échappaient à personne, dû changer de ton. Les paroissiens se firent généralement plus discrets. Surtout, la troupe l’accompagnait à chaque fois, pour lui rendre les honneurs officiellement ! En réalité il s’agissait de surveiller les éventuels agissements politiques du prélat (1). 

Dans ce contexte, les jeunes réfractaires au service militaire (une habitude très minoritaire, et pas seulement en Vendée) se mêlent dans les faits et les discours aux insurgés politiques, pour former des bandes rebelles qui terrorisent les autorités et leurs soutiens politiques locaux (souvent des propriétaires et des notables : voir mon livre page 137 et s. sur ce qui s’est passé à Saint-André-Goule-d’Oie). Les « bleus » (ou plutôt les « culottes rouges », car les soldats ont changé d’uniformes) sont de retour, on ne va pas se laisser faire. Comme en 1793, pense-ton chez les royalistes « légitimistes » et activistes, l’heure est au soulèvement.

La guerre civile s’installe progressivement en Vendée en 1831 et 1832, chaque camp a peur de l’autre et se livre à de graves provocations (vols, pillages, voire assassinats). A l’inverse de ce qui s’est passé en mars 1793, ce sont des nobles qui rassemblent des troupes parmi les paysans. Dans une lettre précédente du 6 avril 1832 à Emma Guyet, le juge de paix avait déjà écrit : « Notre situation dans la Vendée ne s’améliore pas du tout. Ce jeudi dernier on nous menaçait d’un soulèvement général. »


Thomas Lawrence : Duchesse de Berry
La duchesse de Berry, belle-fille du roi déchu et surtout mère du futur héritier « légitime » (Henri V), arrive en Vendée le 16 mai 1832 pour ordonner le soulèvement des provinces de l’Ouest et renverser le pouvoir qui avait lui-même renversé son beau-père. Elle a donné l’ordre du soulèvement général pour le 4 juin prochain.

Ce fut un échec total, prévu dans les deux camps par la majorité des personnes sensées.

La liberté religieuse n’était pas en cause et le pouvoir officiel n’était pas perçu comme odieux, sauf pour une minorité, même s’il paraissait illégitime pour beaucoup de gens dans la région (il faut dire que depuis 1792, on était habitué aux coups de force pour s’emparer du pouvoir à Paris !) La masse des Vendéens n’avait pas envie de prendre les armes et une partie des personnes influentes, dans le clergé en particulier, s’y opposait. De plus, beaucoup de chefs de l’insurrection trouvaient l’ordre du 4 juin inopportun au plan tactique, et il y eu des contre-ordres.

Le souvenir des morts : une revanche ou une réconciliation, c’est l’affaire des vivants, qui sont les seuls maîtres de leur choix ; ce sont eux qui font parler les morts ! Voyons comment ce choix s’est effectué en Vendée en 1832 chez les survivants et les héritiers de la grande guerre de 1793, dans le camp des bleus en l’occurrence, en prenant connaissance de cette lettre du juge de paix de Palluau :

Bourbon-Vendée le 6 juin (1)

Ma bonne Emma,

Je viens de recevoir votre lettre du 2 courant. J’y vois avec peine les inquiétudes que vous fait notre position sur le rapport sanitaire et politique.
Notre situation politique est tellement grave que nous n’avons guère le temps de nous occuper des ravages du choléra morbide qui, du reste, n’a jusqu’ici fait que fort peu de ravages dans le département. (2)


(1) Article d’A. Billaud cité par l’abbé Boisson : 7 Z 92, les visites pastorales de l’évêque, Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé boisson. 
(2) Nom de la Roche-sur-Yon à l’époque.
(3) Le choléra s’était déclaré à Paris fin mars 1832. Dans sa précédente lettre du 6 avril B. C. Martineau avait déjà écrit à Emma Guyet-Desfontaines : « Il faut aujourd’hui que je vous écrive pour vous témoigner toute l’inquiétude que nous inspire votre position dans Paris infesté par le choléra. » Le chef du gouvernement, Casimir Périer, en est mort le 16 mai suivant. A l’époque il n’existait pas de vaccin. En Vendée, l’épidémie a concerné quelques communes de l’arrondissement des Sables. Le 19 juillet 1832, le Préfet de la Vendée, pour lutter contre la maladie, incitait les maires à surveiller et réglementer le rouissage du chanvre et des lins, « en ce qu’il corrompt les eaux dont les émanations sont généralement regardées comme pernicieuses »


La commune de la Chapelle-Palluau, dans l’étendue de laquelle je demeure, est, peut-être, de tout le département, celle qui offre le plus de cas de choléra morbide. On cite 4 ou 5 morts.

Cela ne vaut pas la peine qu’on y fasse attention dans l’état actuel des choses. (4).

Grâce aux concessions sans fin, aux molles et coupables complaisances du gouvernement, voilà le pays dans toutes les horreurs de la guerre civile (5).

La nuit du 3 au 4 de ce mois était fixée pour une intervention générale ; en effet elle éclata sur une grande portion de la rive gauche de la Loire qui s’étend de Nantes jusqu’à Montaigu et Legé.


Soldat de 1830
Des gardes nationaux et la troupe de ligne (6) sont de suite partis des villes et de tous les cantonnements, se dirigeant sur les points principaux de rassemblements, et il est probable que dans ce moment les bandes ont été rencontrées et dispersées sur plusieurs points, car la majeure partie de la population ne marche qu’à contre cœur et ne tiendra pas contre des troupes bien disciplinées et plein d’ardeur (7).

On annonce déjà qu’un rassemblement de 3 à 400 individus aurait été attaqué et mis en fuite sur la limite qui sépare la Loire inférieure de la Vendée. Il y aurait eu quelques morts du côté des insurgés, une vingtaine de prisonniers et à peu près autant de blessés.

L’exaspération de la troupe et des gardes nationaux est telle que des lettres arrivées aujourd’hui de Nantes, annoncent que tous les prisonniers auraient été fusillés (8), à l’exception d’un vieux chevalier de St Louis, le colonel de Kersabiec (9), aux cheveux blancs et aux larmes duquel on aurait accordé la vie.

On amène tous les jours ici des chefs influents pris les armes à la main. Le cri de tous les soldats est : « mort aux chefs de l’insurrection » (10).

(4) Pour comprendre cette réaction, il faut se rappeler que les progrès de la médecine et de l’hygiène ont commencé une cinquantaine d’années plus tard, et auparavant la mortalité des adultes était importante comparée à ce qu’elle est devenue depuis.
(5) L’auteur de la lettre et sa lectrice appartiennent au camp des « révolutionnaires » qui a peur des royalistes locaux. Sur place on réclame une protection, c'est-à-dire une répression contre les insurgés. En revanche, le nouveau roi au pouvoir est conscient de la faiblesse de son adversaire et veut éviter de lui donner des martyrs, d’où l’impression donnée de « mollesse » par le gouvernement à ses fidèles comme notre juge de paix.
(6) L’armée était constituée de volontaires engagés et de conscrits tirés au sort. La Garde nationale était une milice de citoyens formée dans chaque ville, pour le maintien de l’ordre et la défense des droits constitutionnels.
(7) En plein déroulement de l’action, il faut remarquer que les informations du juge de paix ici correspondent à ce que les historiens ont reconstitué ensuite.
(8) Les exactions et excès n’ont pas manqué dans les deux camps, caractéristiques de la « hargne » propre à toute guerre civile. Mais la propagande s’attachait à une présentation acceptable : ce n’est que par exaspération, bien sûr, qu’on a fusillé les prisonniers.
(9) Sochian de Kersiabec, breton, avait été fait prisonnier dans le nord-Vendée.
(10) Nous sommes ici en langage de propagande, peut être inconscient chez l’auteur. Les autorités proclamaient leur sévérité à l’égard des instigateurs et des chefs, et leur mansuétude pour les « égarés » qui ont suivi les appels au soulèvement. Tout pouvoir, qui se prétend populaire, ne peut pas supporter d’avoir le peuple contre lui. Moyennant quoi il n’est pas étonnant, en pratique, de trouver beaucoup de chefs chez les insurgés.


Louis Daudeteau : 
Place Napoléon, la Roche-sur-Yon
Jusqu’à ce moment l’insurrection n’a pas fait le progrès qu’on espérait ou qu’on craignait, car, malgré la présence douteuse de la duchesse de Berry dans notre pays (11), les rassemblements ne se sont presque pas grossis depuis deux jours, et si l’on parvient à la rencontrer tout sera fini dans quelques jours. Tout ce que l’on craint c’est qu’ils ne se dissipent avant d’avoir reçu une sévère correction (12). 

Ma femme, mes enfants et moi, à la vue des événements qui se préparaient, nous sommes réfugiés à Bourbon (13), où nous comptons rester jusqu’au retour de jours meilleurs.

Les rassemblements dispersés, il ne faut pas s’imaginer que la tranquillité du pays sera établie pour cela. De longtemps les hommes compromis se tiendront en petites bandes et agiteront les campagnes. Il sera fort difficile de les détruire en raison même de leur peu d’importance ; et les hommes égarés et livrés à leur férocité naturelle ne s’épargneront aucun crime (14).

Au total, ma chère Emma, de longtemps notre position sera bien déplorable.

Vous avez bien raison de me gronder, ma bonne cousine, vous ne méritiez pas le silence que j’ai gardé avec vous jusqu’à ce moment. Mais l’inquiétude que me causait l’absence de ma femme et de mes enfants qui étaient restés à Douin (15), pendant que j’étais ici occupé et anxieux du contexte général, ne me laissait pas la plénitude de ma raison (j’espère pouvoir être plus exact et plus soigneux à l’avenir).


(11) Elle se cachait en réalité et sa présence en Vendée était une rumeur pour le grand public à cette date. Quelques mois plus tard elle fut découverte par la police dans une cachette à Nantes.
(12) Benjamin Charles Martineau, digne fils de son père, n’aime pas les royalistes partisans des Bourbons et de l’Ancien régime. Il exprime ici son ressentiment dans un courrier à caractère privé, où il se « lâche ». 179 ans après nous ne pensons pas manquer au respect de sa mémoire en publiant sa lettre intégralement. L’historien lui est même reconnaissant de sa confidence personnelle, tellement humaine ! Quel passionné de politique n’a pas prononcé en privé de paroles semblables pour se défouler ? Ajoutons ici que le juge de paix qu’il était n’avait pas de compétence en matière répressive. Détail à retenir : son interlocutrice est la jeune épouse du futur député orléaniste de Vendée (deux ans plus tard) : Guyet-Desfontaines.
(13) Les villes et les gros bourgs, avec la présence des militaires, protégeaient les libéraux et républicains, tandis que les campagnes étaient le refuge des royalistes légitimistes.
(14) L’auteur se trompe et les troubles cessèrent rapidement sous l’effet d’une politique où l’apaisement a succédé à une ferme répression. Son sectarisme ici s’alimente d’une image négative de ses adversaires qu’il voit comme des ennemis. Passion débordante, mère d’un aveuglement inconscient, les deux s’associant dans la peur : une facette de l’Histoire des hommes, pas seulement en 1832... Son cousin de Linières, Guyet-Desfontaines, était certainement plus politique, c'est-à-dire devant maîtriser mieux ses passions en politique.
(15) le lieu-dit de sa propriété dans la commune de La Chapelle-Palluau. Il a à cette date trois garçons de 7 ans, 5 ans et 4 ans.


Je n’ai point précisément de nouvelles de Saint-Fulgent (16), mais j’ai des raisons de croire qu’on se porte bien et qu’on y est sans inquiétude du côté des chouans (17).
Adieu, ma bonne Emma, ma femme et moi sommes bien sensible à l’affectueux intérêt que vous nous témoignez et dont nous ne pouvions douter. Nous vous en remercions de tout notre cœur et vous embrassons de tout notre cœur ainsi que votre cher Marcellin (18) et votre fille (19).
Votre cousin bien aimé.
B. C. Martineau

On ne connaît encore d’ici Nantes que deux rassemblements de 4 à 500 hommes chacun, qui, selon toute apparence, ne se grossissent pas beaucoup.

(16) Où habitent ses trois sœurs, deux mariées à deux frères de Grandcourt et une avec le juge de paix Gourraud. Ses « raisons », notablement subjectives, ne renseignent pas forcément sur le climat régnant chez les révolutionnaires de Saint-Fulgent à l’époque. En tout cas, on n’a pas noté de faits d’armes dans cette région. Le registre d’état-civil de Saint-André ne révèle pas non plus de morts consécutifs à ce soulèvement.
(17) C’est à cette occasion que les autorités de l’époque ont popularisé le mot « chouan » pour désigner tous les insurgés des départements de l’Ouest de la France, y compris en remontant aux soulèvements antérieurs. Un souci de faire simple par amalgame, et surtout on ne pouvait pas les traiter de royalistes ! A cette cause partisane et militante a succédé plus récemment l’ignorance des fabricants d’enseignes commerciales pour continuer à populariser cette « étiquette », historiquement fausse en Vendée.
(18) Prénom de Guyet-Desfontaines, qui se présentera aux élections en 1834 et sera élu député de la Vendée dans la circonscription des Herbiers.
(19) Emma était veuve quand elle s’est mariée avec Marcellin l’année précédente et elle avait déjà une fille, née Isaure Chassériau, âgée de 12 ans en 1832.

Général Lamarque
Pour conclure sur ces événements de 1831/1832 en Vendée, il est intéressant de lire un extrait du rapport écrit par le général Lamarque, après une enquête sur place à la fin de 1830. Il avait été le commandant en chef des troupes de Bonaparte en 1815 dans les départements de l’Ouest, au moment du soulèvement vendéen d’alors. Ce dernier s’était soldé par un échec, à la veille de la défaite de Waterloo. Là aussi, des chefs royalistes avaient tenté de soulever les paysans pour s’opposer au retour de Napoléon de l’île d’Elbe, chassant le roi Louis XVIII. Le passage du rapport reproduit ici est cité par J. Crétineau-Joly, dans son Histoire de la Vendée militaire (1840), T 4, page 439 :

« La situation en Vendée n’est inquiétante que relativement…Les royalistes regretteront longtemps le gouvernement déchu ; mais si l’on ne prend à leur égard que des mesures dictées par la justice et par l’intérêt qui doit s’attacher à des adversaires qui ont été si dangereux, nul doute que l’on parviendra aisément à leur faire entendre raison…Partout j’ai entendu le même cri : « qu’on nous laisse tranquilles avec nos prêtres, qu’on ne nous persécute pas, qu’on ne nous accable pas de nouveaux impôts, qu’on ne nous contraigne pas à aimer un gouvernement que jusqu’à présent nous avons le droit de regarder comme notre ennemi, et nous ne ferons aucune démonstration contre lui…Les nobles et les prêtres ont de l’influence, mais cette influence est raisonnée, et elle ne pourrait jamais les entraîner au-delà de leur volonté… La Vendée est un malade qu’il faut chercher à guérir par des calmants, et que, par des moyens irritants, il est très facile de jeter dans le désespoir. Ici le désespoir se transforme en guerre civile. Que personne n’oublie cette vérité, et ils ne s’en souviendront plus. »

Apparemment les autorités ont globalement écouté les conseils du général Lamarque. Notre juge de paix semble avoir moins de recul que ce vieux général expérimenté.


Anne Louis Girodet : chateaubriand
Chateaubriand partageait l’opinion du général Lamarque. Il a écrit : « la Vendée est une oriflamme vénérée et admirée dans le trésor de Saint Denis (20) sous laquelle la jeunesse et l’avenir ne se rangeront plus. » (21) Le grand écrivain appartient au camp adverse, celui des Bourbons renversés, mais il ne croit plus à leur avenir quand il écrit Les Mémoires d’Outre-Tombe. Nous nous gardons bien de citer Chateaubriand pour son autorité politique. On le sait maladroit dans sa pratique du pouvoir et paradoxal dans ses idées. Ce qui est intéressant de noter dans sa phrase, c’est le sens qu’il donne au mot de « Vendée ». Celui-ci est pour lui, comme pour ses amis royalistes et leurs adversaires aussi, déjà, un symbole, celui de la contre-révolution, donc celui de la royauté. La portée de ce mot va bien au-delà d’un nom de département, et tant pis pour leurs habitants. Ainsi, déjà en 1830, on faisait de la politique avec les morts de 1793 ! Est-ce terminé ? D’où l’incompréhension de la réalité vendéenne par le reste de la nation encore de nos jours.

Enfin, cette lettre nous conduit à nous intéresser à l’aspect plus familial de son contenu. On y voit la complicité entre les Guyet de Paris et Linières et les Martineau de Palluau. Or les Archives de la Vendée ont récemment acquis deux lettres autographes et signées d’Amaury-Duval, le châtelain de Linières à partir de 1875 (22). Celles-ci nous montrent la continuité de cette relation complice. Son auteur s’adresse dans les années 1871 et 1876 à son « cher monsieur Martineau », qui habite Nantes.

Il s’agit de Joseph Martineau, notaire à Nantes et conseiller municipal de la ville au temps de Napoléon III. Il était le fils de Benjamin Charles Martineau, l’auteur de la lettre ci-dessus. Le jeune notaire avait un ami, membre avec lui de la société d’archéologie de Nantes, Charles-Edouard Robinot-Bertrand, qu’Amaury-Duval invite à Linières. C’est que ce dernier était avocat et surtout poète. Voilà qui lui donnait un sérieux passeport pour susciter l’invitation.

Pourtant, le lien familial entre le beau-frère du cousin Guyet-Desfontaines (Amaury-Duval), et le fils Martineau de Nantes, ajoutait encore une génération supplémentaire. Mais cette distance n’était rien en considération de la solidité du noyau familial, constitué dans les années 1820 à Paris entre Emma Duval, Isaure Chassériau, sa fille née de son premier mariage, et son frère, Amaury-Duval. Ce noyau s’est agrandi en 1831 avec le remariage d’Emma avec Guyet-Desfontaines, puis avec la naissance en 1842 du petit-fils, Marcel de Brayer (fils d’Isaure Chassériau), le petit-neveu d’Amaury-Duval. Ce dernier, resté célibataire, a vécu avec les Guyet-Desfontaines et faisait partie de la famille. A ce titre le jeune cousin Martineau de Nantes faisait partie de la famille des châtelains de Linières. D’ailleurs Mme Guyet-Desfontaines dans son testament de 1868 fit verser un capital de 10 000 F à Joseph Martineau, en souvenir de la « fraternelle amitié » qui la liait à son père (23).


(20) Le tombeau des rois de France est dans la basilique de St Denis.
(21) Chateaubriand, Les Mémoires d’Outre-Tombe, (Pléiade), T II, page 548.
(22) Archives de Vendée, 1 J 2686, L.A.S Amaury-Duval
(23) Testament de Mme Guyet-Desfontaines du 6 mai 1868, Archives nationales, notaires de Paris : MC/ET/XIV/898.

Emmanuel François, tous droits réservés
Mars 2011, complété en septembre 2017

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