jeudi 1 mars 2012

La construction du nouveau château de Linières

Château de Linières construit en 1873
Avec l’arrivée de Marcel de Brayer à Linières beaucoup de choses vont changer. Déserté par ses propriétaires depuis 1793 et la guerre de Vendée, le vieux logis-ferme venant du fond des siècles va être remplacé par un château tout neuf à partir de 1871. Nous savons que sa destinée fut brève : quarante ans. Il y a un siècle, en avril 1912, sa démolition s’achevait, emportant même avec elle les arbres les plus rares de son parc. Revenons ici sur sa construction.

Découverte de Linières et Saint-André-Goule-d’Oie


Marcel de Brayer avait vingt-trois ans en 1865 quand sa grand-mère Emma Guyet-Desfontaines l’a emmené en Vendée, pour le présenter aux fermiers du domaine et le faire connaître aux Vendéens de la famille, les de Grandcourt, les Martineau, les Guyet. Elle a elle-même soixante-six ans et doit se sentir vieillir. D’ailleurs, elle mourra trois ans après, le laissant unique héritier de tous ses biens.

« Notre voyage de Vendée n’a été qu’une suite d’ovations. Marcel a été bien vu et bien reçu. Pourquoi a-t-il si mal fini !», écrit-elle à un ami. Un voyage si mal fini, à cause d’un grave accident dont son petit-fils a été victime à Linières. Nous n’avons pas réussi à savoir ce qui s’est passé. On sait seulement qu’il a été blessé au visage. On sait aussi qu’il a dû se reposer ensuite à Marly dans une longue convalescence pour retrouver ses forces, dans le calme le plus absolu ordonné par les médecins. «Nous passons notre temps à nous promener, à causer, à recevoir de rares visites ; ce n’est pas gai, mais cela le remet. J’ai cru mon enfant perdu ! Je ne suis même pas encore rassurée, car je ne puis me persuader qu’il ne reste rien d’un accident pareil… En tombant, sa dernière pensée avait été pour moi, et dans son délire, c’est la seule qui revenait. » (1)

Son premier contact avec Linières a été tragique, mais le poète qu’il était a dû garder une bonne impression de cette campagne isolée dans le bocage vendéen, horizon bouché pour les uns, intimité avec la nature pour les autres. Nous savons qu’il s’y est senti bien, comme à Marly-le-Roi. En revanche, la découverte des paysans a dû constituer un grand étonnement pour cet habitué des salons parisiens. Passé la barrière de la langue, notre poète ne connaissant évidemment pas le patois, un bon contact s’est établi. Il y a plus, ces paysans lui ont donné ce qui lui manquait, un sentiment d’utilité. Il se rêvait Victor Hugo et n’était que rentier. En acceptant d’être maire ensuite, il a rendu service certes, mais on lui a aussi rendu service en lui donnant l’occasion d’être utile aux autres.

Avec sa venue à Saint-André-Goule-d’Oie, les gens du cru découvraient le châtelain de Linières que l’on n’avait pas vu depuis longtemps. C’était un nouveau et un jeune homme, dont les manières ont plu tout de suite, n’en doutons pas. En effet, les paysans de ses métairies, comme la plupart des gens du bocage vendéen, sont des gens simples au sens premier du mot, c’est à dire qu’ils ne sont ni compliqués « ni tordus ». Ils vivent la relation affective sans démonstration, la relation d’affaire sans tendresse et la relation hiérarchique sans complexe. Que leur interlocuteur plaise ou ne plaise pas, ils restent sur leur réserve de toute façon, mais dans leurs actes tout change. La reconnaissance qu’ils donnent dépend d’eux uniquement, et Marcel de Brayer en a eu. Dans les trois cafés du bourg, après la messe du dimanche, tous les hommes se retrouvaient pour parler des derniers évènements du pays. La découverte du jeune châtelain a dû faire la « une » des « actualités cabaretières » pendant quelques semaines, alimentées par les confidences des métayers du domaine. A titre d’exemple du type de relations qu’il avait avec ses serviteurs, comme on disait autrefois, nous reproduisons la lettre de vœux du nouvel an, que lui envoie le garde du domaine, Jean Maindron (habitant St Fulgent, marié avec Rose Jeanne Blanchard en 1872) (2) :

                                                                                            « Saint-Fulgent le 29 décembre 1874

C’est par une brise bien fraîche que je vous écrits ces quelques mots.
Aussitôt que l’année recommence, chacun a grand soin de recommencer ses vœux. Vous comprenez bien, monsieur le comte que je ne puis pas oublier. J’ai prié le ciel de me continuer toujours l’honneur de votre protection. Je ne vois rien au-dessus de vous… La gloire de faire le bien à tous vos moments et le ciel vous doivent bien des années pour le bonheur et les bienfaits que vous produisez à mon égard et en si grand nombre, Mr le comte.
Je fais les mêmes souhaits à M. Amaury Duval et à Mlle Cornelly, une bonne année, une parfaite santé et une longue vie parmi nous.
Je vous salue.
Agréez Mr le comte l’assurance de la haute considération de votre humble et très dévoué serviteur. Le garde. Maindron Jean »

 Cornélie de Corbière                                                     et Amaury-Duval
caricatures de J. A. Barre dans le salon de Mme Guyet-Desfontaines (musée de la monnaie à Paris)

On voit ici à quel point Amaury-Duval fait déjà partie de Linières. Mlle Cornelly est la gouvernante, et la pensée du garde à son propos est tout à fait révélatrice de l’authenticité des rapports qu’il avait avec son maître, au-delà des convenances qu’il ignorait.

L’envie d’un nouveau château


Se sentant bien dans son domaine, Marcel de Brayer allait le transformer pour y créer une résidence secondaire au niveau de son goût d’esthète cultivé et digne de sa position sociale. Il faut aussi savoir que les châtelains de Vendée s’étaient mis à reconstruire leurs châteaux, ou à en construire de nouveaux à cette époque. Le cas de Linières n’est pas isolé. On a l’exemple du château du Pally à Chantonnay, reconstruit en 1824 par la famille de Lespinay. A Saint-Fulgent, Alexis des Nouhes (1808-1889) a reconstruit à neuf son château un peu plus tard dans un style inspiré du classicisme de Louis XIII. Tout aussi près, aux Essarts, un cousin éloigné, Guyet, remaniera à Grissay une gentilhommière du XVIIIe siècle en un château de style Renaissance. On pourrait multiplier les exemples, ne serait-ce qu’à Chauché, les Brouzils et Chavagnes. Le phénomène fait penser à celui des églises. Pour la Vendée un travail de recherche a pu dénombrer près de deux cents nouveaux « châteaux » au XIXe siècle (3). L’auteur explique qu’après les ravages de la guerre de Vendée, les propriétaires préférèrent la construction d’édifices modernes à la restauration des demeures vétustes.

Un fait nouveau a aussi certainement contribué à faire de Marcel de Brayer un Parisien de Vendée, le chemin de fer. Le premier convoi de voyageurs Paris/ Nantes a été inauguré le 17 août 1851. Il durait 12 h environ, ce qui représentait un gain de temps considérable, la malle-poste mettait 30 h pour le même trajet. Arrivé à Nantes, on pouvait prendre un train pour Montaigu depuis 1867, date de mise en service de la ligne de Nantes à la Roche-sur-Yon. De là une voiture venait vous chercher, si on ne voulait pas prendre la diligence de Montaigu à Saint-Fulgent.

La construction du nouveau château


Médaille de 1e prix de Lesueur
Comment s’est déroulée la construction du château ? Dès 1868, Marcel de Brayer fait venir à Linières un maître jardinier pour étudier les plans du futur château et de son parc. Il s’agit du fils du jardinier de son grand-père, qu’il a connu à Marly du vivant de ce dernier, Victor Lesueur (1844-1919), de deux ans seulement plus jeune que lui. Celui-ci avait apprit son métier avec son père dans la propriété de la baronne Rothschild, le parc James (Bois de Boulogne) et lui avait succédé. Aussi compétent que son père, il a aussi travaillé dans d’autres propriétés, comme la Casa Caradoc à Bayonne (appelé aujourd'hui Château Caradoc). Il s’était marié avec Hélène Jamin, la fille d’un grand personnage horticole (Ferdinand Jamin). Plus tard, il collabora avec le célèbre horticulteur Truffaut en 1870 pour obtenir une floraison de caraguata. Il finira par se mettre à son compte, ouvrant un établissement horticole à Saint-Cloud, spécialisé dans les orchidées (4).

Projet Lesueur (1868)
Nous avons de lui un dessin en couleurs du projet d’aménagement de Linières, daté de 1868. Il n’a été qu’en partie appliqué. Déjà on a retenu l’idée de construire le nouveau château à la place des anciens jardins, en haut de la butte qui descend vers le ruisseau coulant vers la Bergeonnière. On prévoit de planter des arbres sur cette butte et de chaque côté, créant un parc. Les vergers sont déplacés au nord dans un champ de la métairie. Après la destruction du logis des maîtres, il est prévu de réaménager les bâtiments des communs et de construire une maison pour le jardinier vers l’entrée de la grande cour de ferme. Le projet ne comporte pas d’étang en 1868.

L’architecte parisien qui a conçu le château se nommait Chauvet.

M. de Brayer a passé une partie de son temps à Linières au printemps de 1869 pour préparer les travaux et les lancer aussitôt. Son ami Victor Cesson écrira plus tard que les travaux de démolition ont commencé pendant qu’il était en voyage en Orient avec lui et son grand-oncle, c’est à dire de septembre à décembre 1869. Il fallait en effet démolir l’ancien château, incorporé avec les bâtiments d’exploitation agricole autour d’une vaste cour. Cela permettrait de remblayer le sommet de la butte pour créer un espace plat sur lequel allait être édifié le nouveau château et aménagée une cour devant. Il fallait aussi démolir les murs du verger descendant vers le ruisseau. Victor Cesson a aussi écrit : « j'ai beaucoup de dessins et de peintures d'avant la reconstruction du château. » Dommage qu’on n’a pas pu en prendre connaissance ! Dommage aussi qu’il n’ait pas donné de détails sur les découvertes faites à cette occasion. On se souvient que le chroniqueur R. Valette a écrit qu’en « creusant la fondation du château moderne on mit à découvert une crypte souterraine de construction grossière, renfermant une chapelle et un autel. » Il émet l’hypothèse d’un souterrain-refuge ayant servi au temps des guerres de religion. On sait qu’ils ont existé dans certains lieux du Poitou et il a repris cette explication apparemment vraisemblable. Peut-être aussi ne faut-il pas écarter les restes d’une construction plus ancienne et ayant précédée la ferme-château qu’on était en train de démolir.

Corfou
Le journal de voyage en Orient, écrit de la main même de Marcel de Brayer, contient des passages intéressants (5) sur son projet du nouveau Linières. Ainsi note-t-il le 6 septembre 1869, où il est à Venise : « visites de monuments et de tableaux de peinture… J’acquiers deux belles armures très complètes que je ferai poser de chaque côté de la porte du salon de l’antichambre de Linières. Elles me coûtent 550 F. Dîné sur la place Saint Marc. » Pour avoir une idée sur le prix, indiquons que la somme représente près d’un an de salaire de l’instituteur de la commune, logement de fonction compris.

Le 11 septembre il arrive en bateau au petit matin devant Corfou et note dans son journal le soir : « Je prends des graines d’un arbuste très odorant, sur le sommet de la citadelle. Je les planterai à Linières. »

Le 20 septembre il est à Athènes : « Puis nous entrons dans l’acropole par un clair de lune admirable. J’y éprouve une des plus belles sensations de ma vie et les larmes me viennent aux yeux. »
Le 24 septembre : « J’achète un tapis pour Linières 650 F. chez un marchand de tapis dont nous visitons l’usine. » A-t-il seulement négocié ?

Ces notes de voyage nous rappellent la sensibilité du jeune homme. Elles nous font découvrir aussi son amour des arbres. Quelques années plus tard, parlant de ses promenades en solitaire à Linières il écrira : « Vous ne savez pas combien il est doux de rêver à toutes ces choses sous l’ombrage de mes arbres chéris, au milieu de ces campagnes charmantes que le soleil rend si fécondes, le cœur et les yeux remplis de cette harmonie de la nature, qui, celle-là du moins, ne se trouble jamais. »

Ses arbres chéris ! Sans doute a-t-il découvert cette passion pour les arbres, les fleurs aussi, on le remarquera dans ses poésies, dans les serres de Marly-le-Roi au temps de son enfance. On imagine qu’il a été marqué par la passion horticole de son grand-père Guyet-Desfontaines et de son jardinier Jean Lesueur. Lui aussi deviendra membre de la Société nationale d'acclimatation et de protection de la nature.

L’été 1870 devait voir le début de la construction du château. 1870, « l’année terrible », selon Victor Hugo, vit le début des hostilités entre la France et l’Allemagne au mois de juillet. L’armée française, qui n’était pas prête, fut vaincue au bout de six mois. Elle avait mobilisé les jeunes français et mit à l’arrêt nombre d’entreprises. Mais dans la France occupée éclata ensuite une révolution à Paris, la commune, qui fut écrasée par le gouvernement provisoire d’A. Thiers. Tous ces évènements entraînèrent le report d’un an de la pose de la première pierre du château. C’est au printemps ou à l’été 1871 qu’elle fut posée « en grande pompe » toujours selon l’ami Cesson.

En septembre 1870, Marcel de Brayer et son oncle se trouvaient déjà à St André Goule d’oie, où ils vont rester huit mois. Dans son journal intime de janvier et février 1871, nous l’avons déjà vu, avec son oncle, s’y morfondre en ce début d’année, allant presque tous les jours à Linières. Voir nos articles publiés en janvier et février 2011 : Journal du maire de St André en janvier et février 1871. On voit qu’il y fait transplanter beaucoup arbres, notamment un gros noyer. Il a en tête le parc qui doit entourer le futur château au nord et au sud. D’ailleurs le maître jardinier Victor Lesueur était venu sur place en avril 1871 pour discuter à nouveau de ce futur parc (6).

Texte du laisser-passer ci-contre pour Victor Lesueur:

Nous soussigné comte de Brayer maire de Saint-André-Goule-d’Oie canton de Saint Fulgent (Vendée)

Invitons les autorités civiles et militaires à laisser passer librement de Saint-André-Goule-d’Oie (Vendée) à Boulogne sur Seine (Seine) M. Lesueur Victor (que nous connaissons personnellement) venu en Vendée pour affaires et qui s’en retourne chez lui.

En mairie, à Saint-André-Goule-d’Oie le 24 avril 1871 Le maire : comte de Brayer signature de l’intéressé.

Le jardinier que Marcel de Brayer avait spécialement embauché pour ses arbres, Stanislas Roulleau, était arrivé au cours de l’année 1870. Il venait du château de Beaulieu, à Pécy (Seine-et-Marne), propriété de Tessier des Farges. Il était cousin par alliance de Victor Lesueur. Il deviendra Vendéen et ses enfants feront souche dans la région. Il était bien charpenté et d’allure solide. Avec son visage ovale et son front dégarni, il avait un air placide, plutôt réservé (photo plus loin).

On apprend aussi dans son journal que le 31 janvier 1871 Marcel de Brayer a vu l’agent voyer sur le chantier de la nouvelle route. Sur le vieux chemin rejoignant Linières à la route de Chavagnes, on a refait la route, sans doute pour supporter les nombreux convois qui allaient l’emprunter désormais.

Marcel de Brayer fait aussi creuser et aménager un étang à la place de celui qui existait encore au 17e siècle, transformé ensuite en marécage et qu’on appelait l’ancien étang.

Dès 1871, la construction du château tout juste commencée, Amaury-Duval, son grand-oncle, ne pense plus qu’à la décoration intérieure. En septembre 1871 il passe à Paris « pour y travailler, rassembler tous mes croquis et dessins et pouvoir me mettre de suite à l'œuvre chez mon neveu. », écrit-il. Son ami Froment participe aux prémices, il conçoit certaines des compositions : « J'ai pensé depuis mon retour à Autun, aux peintures ovales de votre neveu et en essayant des compositions, j'en suis arrivé à croire pour la hauteur à laquelle cela se trouve pour l'œil il faut des sujets pas trop petits ni trop chargés de figures. Et j'en suis arrivé à l'idée que si nous admettons l'idée de l'harmonie (sur un ovale) qui préside aux saisons (sur les quatre autres) qu'il faut que ce soit traité avec une ou deux figures d'enfants au plus. C'est dans ce sens que je vous porterai des croquis !» (7) Ils avaient quand même un peu le temps, mais le peintre était un perfectionniste qui travaillait lentement.

Nous n’avons pas d’informations sur le déroulement des travaux de construction. Le premier repère nous est donné en 1875, date où l’on vient de terminer la décoration de la première pièce, la salle de billard. Cette même année on commence celle de la salle à manger. Le château a pu être terminé dans l’année 1873. Indiquons tout de suite que la décoration intérieure se prolongea pendant dix ans encore. A sa mort, Marcel de Brayer n’avait vécu probablement qu’une saison dans son château, auquel il manquait, sauf pour une pièce, toutes les décorations murales qui furent l’œuvre majeure d’Amaury-Duval (7).

Le nouveau château, l’étang et le parc


Les photos de ce château de Linières sont facilement accessibles sur le site internet des Archives de Vendée (fonds iconographiques des archives numérisées), ou par celui de la mairie de Saint-André-Goule-d’Oie, qui possède un lien vers le premier.  Les photos des peintures et des décorations intérieures ont été reproduites par madame Véronique Noël-Bouton-Rollet dans sa thèse de doctorat sur Amaury-Duval en 2007.


Façade avant du château de Linières
Devant l’entrée, la cour, aux dimensions petites, fait apparaître en majesté le château lui-même. Les dimensions de sa façade sont relativement modestes, mais la hauteur de ses deux étages, avec ses 12 m, accentue cette impression, comparée aux 26 m de largeur. D’autant que la toiture est aussi haute qu’un étage, et que le bâtiment repose sur une terrasse surélevée d’environ 2 m.

Sur cette façade avant, deux avancées se détachent à chaque extrémité, de 7 m de large chacune, mais d’environ 2 m de profondeur seulement. Avec elles on est loin de la notion de donjon. Sans fioriture, leur aspect est identique au reste. Le décalage qu’elles créent apporte à cette façade une rupture qui la rend moins sévère, d’autant que ces avancées se prolongent sur la toiture.

Majestueuse mais simple d’apparence, cette façade offre à la vue ses cinq imposantes baies à chacun des deux étages. Presqu’aussi hautes que l’étage lui-même, surmontées de sculptures, leur nombre apporte la lumière à l’intérieur, certes, mais elles donnent à l’ensemble les formes de la vie. Rien de défensif dans cette conception architecturale, plutôt l’ouverture sur la nature. Et avec les couleurs choisies, briques rouges et pierres de tuffeau blanches, la vie est radieuse (8).

La toiture, haute de 6 m et pentue, constitue un étage d’habitation avec ses mansardes et ses 5 fenêtres placées dans le prolongement de celles des étages inférieurs. Quatre hautes cheminée à l’avant, et deux à l’arrière, émergent du toit recouvert d’ardoises dans un alignement parfait.

Enfin un escalier s’ouvre pour accueillir les visiteurs sur la petite terrasse d’entrée du bâtiment, en son milieu. Il est superbe avec ses grandes dalles de Charente. Il a été construit après coup, après la mort de Marcel de Brayer par M. Tillot, qui a construit aussi l’église de Saint-André-Goule-d’Oie. L’architecte des perrons s’appelait Anatole Jal, élève d’Amaury-Duval (9). Il fut architecte de la ville de Paris. Son père était un intime des Guyet-Desfontaines.

Etang de Linières (juin 2015)
Sur la face arrière un autre perron accueille les habitants par ses deux accès de chaque côté, séparant par sa balustrade la terrasse de la prairie qui descend vers l’étang. D’ici on domine et admire cette butte escarpée, plantée de quelques arbres, où la roche affleure par endroits. C’est le jardin à l’anglaise qu’eut aimé Byron (10). Puis c’est l’étang, creusé dans le lit du ruisseau de la Fontaine de la Gandouinière. Il s’arrête au midi près de l’ancestrale mare pour les bestiaux qu’alimente une source proche et qu’on appelle depuis toujours  « l’ancien étang ». Une petite île a été aménagée à l’extrémité sud de la pièce d’eau. Long d’environ 150 m et large de 60 m, l’étang est enserré à l’est par de grands chênes plantés sur la colline d’en face. Au-dessus d’eux, dans l’horizon du ciel, se détache le clocher de l’église de St André situé à moins d’un km.

Cet espace aux horizons rapprochés est réservé aux habitants du château. Artistes venus de Paris, ils le désignent du nom de pièce d’eau. Les paysans des environs l’appellent plus prosaïquement l’étang. Leurs enfants, cédant à la curiosité, aiment déjouer la présence du régisseur et du garde-chasse pour l’approcher à travers le bois du versant est, ou en remontant le ruisseau à partir de la Bergeonnière. Entre ses deux coteaux, et à l’abri des grands arbres qui l’entourent, une atmosphère imprégnée de sérénité envahi les promeneurs. Toujours calmes, ses eaux s’animent des petits riens de la nature. Une feuille qui tombe, et de longues ondulations régulières se propagent sur sa surface. Soudain quelques bulles d’air viennent y mourir, signes de la vie qui règne au fond de l’eau. Dans les matins d’automne, quand la rosée recouvre les berges, des voiles de brumes sont suspendus au-dessus de l’eau, attendant de mourir au soleil. Certains hivers, c’est toute sa surface qui se transforme en glace, et en tentation diabolique pour les garnements des environs. Les bourgeonnements et les fleurissements du printemps paraissent plus vivaces, au long de cette surface d’eau immuable et tranquille. L’été elle réfléchit les rayons du soleil, profitant à peine de l’ombre des arbres réservée aux promeneurs.

Jardins du château de Linières
A l’arrière et sur les côtés du château, les arbres du parc forment l’écrin dont rêvent tous les poètes. Ces arbres si chers, non seulement à Marcel de Brayer, mais aussi à Amaury-Duval, sont une passion partagée dans la famille. Plus tard, le peintre offrira à ses amis des préparations de feuilles d’eucalyptus provenant de Linières. Côté sud, le parc se trouve en contrebas de la cour du château, un mur l’en sépare sur lequel se détachent quelques sculptures. L’une d’elles représente les initiales gravées de Marcel de Brayer. Avec ses allées droites, ses haies bien taillées et ses statues, il forme un ensemble en symbiose avec le château. C’est une ode à la nature dans une atmosphère charmante de raffinement et de simplicité, avec un air de noblesse. A force de visiter l’Italie avec son oncle, Marcel de Brayer a sans doute fait sien le principe formulé par Léonard de Vinci : « La simplicité est la sophistication suprême. »

Visite à l’intérieur du château


initiales gravées de Marcel de Brayer
Entrons maintenant à l’intérieur du château. Grâce à diverses sources, il est possible d’en faire une description. Les dessins de M. de Gouttepagnon (11), la description de René Valette (12), et l’inventaire après décès d’Amaury-Duval en 1886, nous donnent, en les regroupant, suffisamment d’informations pour proposer cette description.

Quand on pénètre dans le vestibule d’entrée, on est impressionné par la hauteur sous plafond, près de six mètres. Tout aussitôt se trouvent la salle à manger à droite et le salon à gauche. Au fond le vestibule, dit des quatre saisons, est une grande pièce éclairée par deux fenêtres donnant sur la terrasse arrière. Le plafond « s’appuie sur une série de majestueuses colonnes qui alternent avec de monumentales caisses d’orangers. » Du vestibule on accède à droite à l’office et à gauche à une salle de billard. Enfin un escalier somptueux, situé sur la gauche, monte à l’étage.

Cheminée provenant
du château de Linières
Au premier étage la pièce maîtresse est la bibliothèque. « Figurez-vous une immense salle carrée complètement tapissée de boiseries massives et admirablement fouillées ; une cheminée de toute beauté dont le merveilleux mobilier a été apporté de Constantinople (13) ; un plafond richement caissonné, à pendentifs de chêne ; et sur les rayons des vitrines, d’innombrables volumes magnifiquement reliés, qui décèlent un amoureux du livre. »

La chambre du comte est située au premier étage, avec une salle de bains. « Rien également de plus frais que les quatre charmants panneaux qui décorent les murs de la salle de bain. »

Deux autres chambres à coucher, avec chacune un cabinet de toilette, s’y trouvent aussi. L’étage comporte en plus une salle de jeu, un salon, un petit office et un fumoir ou un boudoir. « Dans le boudoir on entre en plein céleste empire : ce ne sont de toutes parts que chinoiseries et bibelots en laques. »

Enfin un escalier de service monte au deuxième étage. C’est à ce niveau que se trouve la chambre d’Amaury-Duval avec un cabinet de toilette attenant. En outre, on dénombre six chambres et un cabinet de toilette.

Il y a en plus un étage dit des mansardes, avec dix petites chambres et une lingerie, suivant l’inventaire de 1886. On voit leurs petites fenêtres sur la toiture en regardant les photos des cartes postales.

La description ne serait pas complète sans descendre au sous-sol. S’y trouvait une cuisine avec ses deux fourneaux, l’un en briques et l’autre en fonte. A côté, une cave bien garnie et un serre-bois. Aujourd’hui que le château a été démoli, on pouvait encore deviner, jusque vers la fin du XXe siècle, dans des excavations du terrain, là où il s’élevait jadis, cette cuisine et cette cave.


La conciergerie les jardins et la ferme


Conciergerie du château de Linières
Après avoir construit le château on a complètement démolit les bâtiments d’habitation et d’exploitation de la ferme qui se trouvaient à côté. A la place on a construit une conciergerie et à quelques centaines de mètres plus loin vers l’ouest on est allé reconstruire les nouveaux bâtiments de la ferme de Linières. Sans doute projetés dès le départ, ces travaux ont été entrepris après la mort de Marcel de Brayer. M. Coulomb, habitant rue de la Chaussé d’Antin à Paris, a pris la suite de M. Chauvet en tant qu’architecte, pour ces nouvelles constructions commandées par Amaury-Duval.

La conciergerie, avec sa tour caractéristique, construite dans les années 1880, est le seul bâtiment rescapé de la démolition de 1912. Elle constitue un lieu différent de la nouvelle ferme, d’où les deux lieux actuels dénommés du même nom de Linières. Elle se situe à l’entrée de la cour du château et a été bâtie dans l’ancienne et vaste cour intérieure d’autrefois, vraisemblablement au milieu de celle-ci. Le chantier a été important et on peut avancer sans se tromper que les anciens bâtiments ont servi de carrière pour monter certains nouveaux murs. L’originalité de son architecture réside dans ses tours à chaque extrémité du bâtiment. Au niveau de sa toiture recouverte de tuiles, quatre piliers en briques, disposés en carré et hauts d’environ deux mètres, supportent une charpente recouverte de tuiles elle aussi. Ouvert à tout vent, le plancher de la tour est protégé par une couverture métallique. Des deux tours il n’en reste qu’une maintenant.

Le logement du concierge comprenait à l’origine (inventaire de 1886) quatre pièces sur le devant donnant au sud. A l’arrière, il y avait une remise à voitures et un serre bois assez vaste, d’où un escalier montait à l’étage dans un grand grenier. Sur le côté on avait bâti un hangar et une écurie pour les chevaux.

Devant la conciergerie des massifs de lauriers-palme, entourés d’allées gravillonnées, offraient un décor en harmonie avec l’entrée de la cour du château.

Une grange-étable située à quelques dizaines de mètres à l’ouest de la conciergerie était très originale, d’une architecture unique dans la région pour ce type de construction. De forme polygonale, son toit recouvert d’ardoises montait en pointe en son milieu. A côté, l’élégante silhouette de deux grands sapins ajoutait au pittoresque de la construction. Le bâtiment a été démoli dans les années 1970.

Stanislas Roulleau
Dans les champs de la Blachère, à quelques dizaines de mètres au nord de la conciergerie, on a aménagé un nouveau jardin pour remplacer l’ancien sur lequel avait été construit le nouveau château. Le propriétaire a fait entourer ce jardin d’un mur au nord (il subsiste encore) et à l’est, le long duquel Stanislas Roulleau a planté des arbres fruitiers qui prospéreront pendant des dizaines d’années. Au milieu du jardin a été construit un bâtiment servant de serres, à côté d’un puits équipé d’une pompe. Ce puits, situé à environ deux cents mètres du château, alimentait ce dernier par une canalisation retrouvée dans les années 1960 près du bâtiment de la conciergerie. Et le grenier du bâtiment de la serre deviendra plus tard un séchoir.

L’ancienne allée qui partait droit de l’ancien château jusqu’au chemin de Villeneuve à la Bourolière, en direction du sud-ouest, semble avoir été conservée jusqu’à la vente des terrains en 1912. Mais celle qui rejoignait les deux fosses a disparu avec l’aménagement des jardins du nouveau château. Les deux fosses, celle de la métairie de Linières et celle au sud de l’étang, subsistent toujours.

Il reste bien sûr l’allée actuelle qui conduit à la conciergerie et à l’emplacement de l’ancien château. Elle est nue maintenant, et les personnes qui se souvenaient des charmes plantés de chaque côté, ont aussi disparues. Pour évoquer l’ombre apportée par leur taille, en forme de voute au-dessus de l’allée, on a rapporté avec un brin d’exagération qu’il « y faisait noir en plein midi » (14). Les nouveaux propriétaires après 1912 ont enlevé ces charmes. Et sur la côté est on a planté à la place des acacias, qui restèrent en place jusque vers la fin du 20e siècle. Leurs odorantes grappes de fleurs blanches au mois de mai, ont ainsi longtemps donné en ces lieux l’illusion d’un raffinement disparu.

Combien tout cela a-t-il coûté ? Il ne reste dans les archives consultées aucun document se rapportant à cette construction. Nos recherches pour des constructions semblables à la même époque, ont donné des résultats tellement dissemblables, qu’il est difficile de les retenir. L’ami intime, Victor Cesson, a livré une confidence à la fin de sa vie, en 1898, évoquant une fortune de trois millions de francs (15). Si on prend ce chiffre au pied de la lettre, en tenant compte qu’une partie de ce montant n’apportait pas de revenus, on peut estimer les revenus annuels du détenteur autour de 100 000 F. au moins. Cette somme est validée par une déclaration des revenus immobiliers faites par Marcel de Brayer à la demande du receveur de l’Enregistrement de Paris, dans une note à la suite du testament ouvert de sa grand-mère en 1868. A cette époque un agent voyer en chef gagnait 5000 F. par an en Vendée. On peut formuler l’hypothèse que la grand-mère Guyet a probablement fait des économies dans les dernières années de sa vie. La vente de la maison de Marly-le-Roi avec son parc de 13 hectares est venue sans doute les augmenter. Il paraît très vraisemblable que le coût du nouveau Linières était à la portée des moyens financiers du propriétaire, sans même vendre une métairie.

Dernière précision glanée dans les archives : sur le cadastre, on peut lire que l’impôt foncier pour le château est de 500 F. en 1874, à comparer à celui de 12 F., dû pour la métairie de la Mauvelonnière par exemple (16).

Fresques dans le salon du château de Linières
Les fresques ci-contre entourent la porte ouvrant sur la salle à manger :

A gauche une oeuvre de V. Mottez : "Danse bretonne"

A droite : "Promenade dans le parc de Linières"
(photo J. Caillé)

Comme nous venons de le voir, la construction du nouveau Linières s’est poursuivie après la mort de Marcel de Brayer, jusqu’à son terme, avec Amaury-Duval. Ce dernier va le faire vivre avec ses nombreux invités, tous des amis, comme avait prévu de le faire son petit-neveu. A cause de certains des tableaux de nus, pourtant bien épurés, peints sur les fresques des murs, découverts surtout par les enfants des environs au moment de la démolition vers 1912, une rumeur idiote va se répandre ensuite dans la population : les invités auraient été de mœurs légères et on a faussement brodé sur ce thème.

Parmi ces invités, Emile Augier, a eu un geste d’amitié envers le créateur de ce lieu enchanteur pour lui comme pour d’autres. C’était un des dramaturges à la mode à son époque. Au moment de l’édition de son théâtre complet en 1890-1893 en sept volumes, il a dédié une de ses œuvres à la mémoire de Marcel de Brayer. Il s’agit du Joueur de flûte, une comédie en un acte et en vers, représentée pour la première fois à la Comédie Française le 19 décembre 1850. Il a reproduit à cette occasion l’annotation suivante en latin : « Si qua fatta aspera rumpas … ». Elle est inspirée du vers de Virgile (Enéide, VI, 882) : Heu, miserande puer ! Si qua fata aspera rumpas, qu’on peut traduire ainsi : « Oh, enfant digne de pitié ! par quel moyen feras-tu rompre le rude destin ? »

(1) Archives de la société Eduenne d’Autun, fonds Amaury Duval : K8 33, lettre d’Emma Guyet à Eugène Froment du 10-7-1865.
(2) Archives de la société éduenne d’Autun, fonds Amaury Duval : K8 34, Lettre de J. Maindon à M. de Brayer du 29-12-1874.
(3) Maurice Bedon, Le château au XIXe siècle en Vendée, Lussaud (1971).
(4) Lettre de Denis Lesueur, novembre 2010.
(5) Archives de la société éduenne d’Autun, fonds Amaury Duval : K8 34.
(6) Laisser passer du 24-4-1871 aux autorités civiles et militaires, signé du maire de Saint-André, M. de Brayer, les prussiens occupant encore le pays.
(7) V. Noël Bouton Rollet, Amaury-Duval, l’homme et l’œuvre (2007), page 65.
(8) Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 32-3, témoignage de Mme Caillé de St Fulgent.
(9) Lettre de V. Cesson à L. de la Boutetière du 21-11-1901.
(10) Poète anglais qu’admirait par-dessous tout M. de Brayer. Louise Belloc, née Chassériau, une cousine par alliance de sa grand-mère, en avait écrit une biographie.
(11) M. de Gouttepagon (1837-1923), auteur de dessins de Linières et d’un croquis.
(12) R. Valette habitait le logis de Beauregard à Mouilleron-en-Pareds et fut chroniqueur dans la revue du Bas-Poitou, où il a décrit Linières. C’est lui que nous citons dans cette description.
(13) Elle se trouve chez un particulier en Vendée, et on peut en voir la photo dans le livre « Cheminées de Vendée » d'Anne-Marie de Raigniac, Edition de Bonnefonds  (2000). On y lit que la cheminée « est en bois, avec des motifs antiquisants : cariatides en gaines, piliers cannelés d’ordre corinthien et ionique, pointes de diamant sur le manteau. »
(14) Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 29-2, notes de P. Boisson après sa rencontre avec E. François père le 3-6-1964.
(15) Lettre de V. Cesson à L. de la Boutetière du 17-12-1898.
(16) A. M. Huitzing, Modes de faire valoir et changement social à St André Goule d’Oie 1840-1976, Amsterdam (1979).

Emmanuel François, tous droits réservés
Mars 2012, complété en décembre 2016

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