samedi 1 août 2015

La Machicolière et la Ridolière dont le seigneur fut un prince

S’il était un titre prestigieux autrefois dans la noblesse, c’était bien celui de prince et de Grand d’Espagne, plus considérable que celui de marquis ou de duc. Dignité créée par Charles Quint, le Grand d’Espagne se trouvait juste au-dessous des enfants du roi dans la hiérarchie de la cour. Et dans le fief de la Machicolière à Saint-André-Goule-d’Oie, dans les années 1750, les habitants payaient leurs droits seigneuriaux à l’un d’entre eux. « Belle jambe », pourrait-on penser par devers soi. Quoiqu’ils ne lui en payassent que les trois quart, l’autre quart revenant à des roturiers, les héritiers de Louis Prosper Proust, bourgeois de Saint-Fulgent (voir l’article publié en 08-2013 : La famille Proust de St Fulgent et St André Goule d'Oie).

La situation était néanmoins toute simple. Ce prince était l’héritier par sa mère de la petite seigneurie de la Boutarlière (Chauché). Son propriétaire avait acheté, à moitié avec un roturier enrichi, probablement deux siècles auparavant, les droits seigneuriaux perçus sur les terres du fief de la Machicolière, situé près du bourg de Saint-André-Goule-d’Oie.

Le prince de Robech


Dans nos récits on voit dans tous les milieux des familles s’appauvrir, et d’autres s’enrichir. Nous sommes donc dans un cas extrême, mais significatif. Une fois de plus cependant la documentation historique existe surtout pour les célébrités qui occupent les échelons élevés de la société, tandis que les habitants eux-mêmes de la Machicolière sont  à peine cités dans les archives. Cela nous donne des récits historiques incomplets et déformés, et dans notre cas centrés sur les titres de propriété des droits seigneuriaux. Ce n’est pas une raison bien sûr pour garder le silence. Alors place au prince !    

  

Il s’agit d’Anne Louis Alexandre de Montmorency (1724-1812), qui fut septième prince de Robech (en Artois, province devenue département du Pas-de-Calais) et Grand d'Espagne de première classe. Un de ses ancêtres avait reçu cette dignité du roi espagnol Philippe IV, à une époque où la province de l’Artois n’était pas encore française (elle l’est devenue entièrement en 1678).

Le prince de Robech, comme il est appelé dans sa déclaration noble de 1753 à Languiller (Chauché), était aussi marquis de Morbecque, comte d’Estaire, vicomte d’Aire et baron d'Haverskerque. Au service du roi de France, il fut colonel du régiment du Limousin en 1744, brigadier en 1748, maréchal aide de camp en 1749, lieutenant-général des armées du roi en 1762. Il fut commandant en chef dans les provinces de Flandre, Hainaut et Cambrésis. En 1753 il habitait Aix-la-Chapelle et donna pouvoir à un avocat et sénéchal de la Forêt-sur-Sèvres pour faire sa déclaration concernant la Machicolière.

Sa mère, Catherine Félicité du Bellay de la Pallue (1708-1727), était morte jeune, après avoir apporté dans sa dot la Boutarlière et les droits sur la Machicolière. Elle avait été dame du palais de la reine d'Espagne. Elle était la fille de Charles comte du Bellay et de Catherine de Joncourt.

Celle-ci était la fille de Marie Gazeau mariée en 1665 avec Philippe de Joncourt, baron de la Forêt-sur-Sèvres. C’était la dernière des Gazeau de la Boutarlière, famille qui possédait ce petit fief de Chauché depuis un siècle et demi (1).

La Machicolière


Ce qu’on appelait le Fief de la Machicolière au 16e siècle était composé de trois terroirs ou tènements différents : Machicolière, Dibaudelière et Ridolière.

La Machicolière
Du bourg de Saint-André on arrive à moins d’un kilomètre de l’ancien village de la Machicolière, en empruntant la voie qui longe le cimetière aménagé dans les années 1870. Il reste encore quelques hectares de prés de chaque côté de cette route, témoins des temps anciens. L’espace est devenu un lotissement résidentiel de maisons à la campagne, souvent bien espacées les unes des autres, comme prenant leur aise, avec leurs belles pelouses, entourées de haies bien taillées. L’ancien village est signalé par une modeste pancarte, et semble avoir été absorbé dans cette urbanisation moderne. Ici tout respire le neuf, et il nous faut faire un effort, fermant les yeux, pour remonter au temps d’Henri IV ! C’était l’époque de la poule au pot, et justement, nous reparlerons d’une poule un peu plus loin.

Commençons d’abord par le village et tènement de la Machicolière. Le village avec son jardin occupait une surface de près de 4 000 m2, comprenant une dizaine de propriétaires en 1654. On imagine l’entassement des maisons avec leurs appentis, granges, « loges » (remises), et « tets » (toits) aux animaux. Le jardin s’appelait le Grand Verger. Les terres labourables du tènement (terroir) totalisaient 248 boisselées et les prés 6,5 journaux. Cela faisait un ensemble d’environ 33 ha répartis sur 25 champs et prés, dont chacun de leur nom est cité dans les déclarations.

Ce qui frappe c’est le caractère immuable des noms et des surfaces en un siècle et demi d’observation, de 1609 à 1753, offerte par les archives de la Rabatelière. On a ainsi le « pâtis du Vivier », dont le nom anticipe probablement l’espace devenu désormais « le hameau du Vivier ». Le nom actuel du lieu-dit « Baillargeau » fait écho au « champ du Baillargeau », écrit par les notaires depuis des siècles.  

Il fallait y ajouter un petit tènement qui en dépendait, appelé « le Bordage », et qui totalisait environ 3 ha, avec son demi-journal de pré et ses 20,5 boisselées de terre, le tout dans 6 champs.

En 1550 l’aveu du Coin Foucaud, seigneurie dont dépendait ces terres, fait état d’une friche à la Machicolière, qui n’existe plus en 1609 (2). Ce petit détail est à rapprocher d’une importante réalité historique. On sait en effet qu’au 16e siècle on défricha partout en France des terres en jachère envahies définitivement de broussailles. Ce fut l’époque de la renaissance démographique du pays et de la croissance des productions céréalières, et autres cultures plus marginales. Les historiens expliquent ce phénomène comme un rattrapage des désastres engendrés par les épidémies de peste, les famines et les guerres. Celles-ci avaient fait périr la moitié de la population française, à la fin de la guerre de Cent Ans, c’est-à-dire au milieu du 15e siècle. Le retour à la paix et l’espacement des épidémies avaient permis une forte croissance démographique de 1450 à 1500, poursuivie sur un rythme plus lent jusque vers 1560. Pour satisfaire la croissance de la demande en céréales, on remit en cultures de vieilles jachères. Et c’est probablement dans ce contexte qu’il faut comprendre la fin de cette friche à la Machicolière. Le même contexte explique que les bâtiments de la métairie de l’Oiselière à Chauché n’étaient que ruines en 1524, désignés alors comme « la place et masuraux en quel lieu il y avait anciennement hébergement, grange, cellier et ruages (abords) » (3).

Le tènement de la Machicolière jouxtait, en direction du sud, le fief de Saint-André constitué par le bourg, la route partant du village jusqu’au Coudray formant sa limite vers l’ouest, le pré du Cormier et le ruisseau d’eau « descendant de l’étang des Noues » le limitant dans les autres directions.

Les propriétaires cités dans la première déclaration de 1609 sont au nombre de cinq : Laurent Brisseau, André Echasseriau, Antoine Brillouet, Abraham Bretin, et une veuve dont le nom est illisible (4). Neuf ans plus tard ils ne sont que trois : Julien Brisseau, Christophe Eschasseriau, la veuve Abraham Bretin (5). Mais en 1654 et 1664 on en trouve onze : François Brisseau, Christophe et Abraham Echasseriau, la veuve Pierre Echasseriau, André Brillouet, André Bretin, François Robin, André Fulneau, Christophe Borderon, Georges Ouvrard, Pierre Pasquereau (6). Un siècle après, en 1753, ils ne sont plus que six : Pierre Girardin l’ainé, Pierre Girardin le jeune, Jean Lardière, les héritiers Antoine Girardin, Jean Mandin, Louis Trotin (7). Malheureusement les déclarations de leurs suzerains ne nous disent pas comment étaient réparties entre eux les surfaces de la propriété du tènement .

La Dibaudelière


Le tènement de la Dibaudelière surprend par son existence. Même le cadastre napoléonien ignore son nom en 1838. En 1609 il ne comprend que quelques petites maisons basses appelées masuraux, et des granges. Il nous apparaît comme un habitat en voie de disparition, ou d’absorption par le village voisin de la Machicolière. D’ailleurs ses propriétaires en 1753 sont aussi certains propriétaires de la Machicolière : Pierre Girardin l’ainé, Jean Lardière, Jean Mandin, les héritiers Antoine Girardin. S’y ajoutent : Jean Bordron, François Fluzeau et les héritiers de Pierre Pottier.

Du Coudray vers la Dibaudelière 
(devenue Machicolière)
Ce tènement n’est pas bien important avec ses 21 boisselées de terre et ses 4 journaux de prés (environ 4,5 ha), répartis sur 9 parcelles. Sa survie dans les papiers des notaires doit surtout, nous semble-t-il, à son régime particulier de redevances perçues.


La Machicolière
Touchant le terroir de la Dibaudelière, le seigneur du Coin Foucaud (le nom du fondateur du Coin, Foucaud, sera abandonné après la Révolution), avait donné à rente perpétuelle un petit pré de 0,66 journaux, appelé le « Pré du Cormier », moyennant le paiement d’un cens (redevance féodale) de 4 sols annuels. Le propriétaire du pré s’appelait Boisseau au 16e siècle. Le pré était rattaché au tènement de la Dibaudelière pour sa déclaration (8).

De même on déclarait avec le tènement de la Dibaudelière un autre champ de 6 boisselées appelé le « Pâtis du Vivier ». Il était sujet au paiement annuel de 5 sols à noël.

Indiquons enfin qu’à côté de la Dibaudelière, le seigneur du Coin possédait aussi une garenne (parcelle pour le gibier), dite de « la Vrignonnière » et un bois, dit de « la Dibaudelière ». Le 26 avril 1557, Jules de Belleville, seigneur de Languiller, avait vendu à René Bertrand, seigneur de la Vrignonnière (Essarts), plusieurs domaines, dont cette « garenne à conils située entre le Coudray et la Machicolière à Saint-André-Goule-d’Oie, avec le droit de chasse » (9). L’historien Amblard de Guerry a pris des notes d’un aveu du début du 15e siècle du Coin aux Essarts. Sa date a disparu du document original, bien abimé déjà au 19e siècle, mais le rendant est Jean de Sainte-Flaive, seigneur de Languiller, ce qui situe le texte entre 1404 et 1440. Il écrit sur la Dibaudelière : « mon herbergement et ses appartenances affermé 40 sols et 2 mines de seigle par chacun an. Item mon bois et ma garenne dudit lieu et mon étang du Pin, qui ne courent point en rachat. ». En 1550 l’aveu du Coin rendu aux Essarts répète cette description avec la possession du bois, de la garenne et de l’étang du Pin, mais le seigneur de Languiller n’y possède plus d’hébergement, indiquant seulement un « tènement onquel il y a certains mazerits (maisons en ruines), situé près le village de la Machicolière … arrentés aux teneurs de ce village » (10). Qu’une demeure soit associée à une garenne, un bois et un étang, qui plus est celui du Pin, voilà qui désigne un noble comme possesseur à cette époque. D’autant que le texte précise que le bois, la garenne et l’étang ne couraient point à rachat, lequel était un droit de mutation à payer au suzerain sur un bien noble. La demeure a disparu ensuite, comme le château du Coin était en ruine vers 1405, et dont elle dépendait.

Amblard de Guerry a écrit que le toponyme « Dibaudelière » existe encore aux Brouzils. Il indique son origine probable : Guibon (prononcé Djibon avec un d final qui n’existe pas dans la Guibonnière (prononcé le Djibounère). Pour expliquer la disparition de cette demeure noble de la Dibaudelière il avance une hypothèse : peut-être le seigneur de la Dibaudelière était-il devenu seigneur du Coin (11). Avec les dévastations de la période, guerrières, épidémiques et climatiques, tout est possible, mais on ne dispose pas d’informations pour étayer ce qui reste une interrogation.

La Ridolière


Le village et tènement de la Ridolière, situé à l’est de la Machicolière, était un tènement particulier, jouxtant celui de la Milonnière. Comme maintenant, il était traversé par « le chemin qui conduit de Saint-André à la Brossière ». C’était le plus petit des trois tènements du fief, mais il était important par son habitat et ses jardins, couvrant l’un l’autre une surface à peu près égale (ensemble environ 2 ha avec les champs en faisant partie).

Il comprenait des maisons, granges, cour, comme tous les villages, mais on avait transformé avant 1609 un ancien « quaireu » (cour) en jardin, appelé le « Jardin Neuf ». L’ensemble du village faisait 2,5 boisselées, comprenant en plus une pièce de terre, appelée « Vigne de Haut » d’une boisselée et demi.

Les parcelles de terre faisant partie du tènement de la Ridolière étaient le « champ de la Herse » (3,5 boisselées) et le « Jardin de l’Ouche » à présent en pré (1/3 de boisselée).  S’y ajoutaient quatre jardins avec chacun son régime propre de redevances féodales. Sont cités invariablement de 1609 à 1753 : le « jardin de la Vigne Chatry » où étaient une maison avec sa grange contenant 4 boisselées, puis le « Jardin du Four » et le « Jardin du Marché », contenant chacun 1 boisselée « à semer lin ». Le « Jardin de la Garnerie » contenait 3 boisselées « à semer lin ». (Voir notre article publié sur ce site en 03-2015 : « Les unités de mesure en usage à St André Goule d'Oie sous l'Ancien régime ».

Cette description relevée dans la déclaration des propriétaires des droits seigneuriaux n’est pas suffisante pour connaitre les propriétés. En particulier ces tenures ainsi décrites pouvaient avoir été divisées ou au contraire regroupées, notamment pour constituer des métairies et des borderies. A cet égard la documentation nous fait grandement défaut, soit chez les propriétaires, bourgeois et petits nobles, soit chez les notaires de Saint-Fulgent. Exceptionnellement on dispose d’un bail pour une borderie de la Ridolière, daté du 4 décembre 1743 (12). Le propriétaire est un bourgeois de Luçon, marié à la fille d’un bourgeois de Saint-André et Saint-Fulgent. Il s’appelle Pierre Coutouly et elle s’appelle Marguerite Proust (Voir notre article publié sur ce site en 08-2013 : La famille Proust de St Fulgent et St André Goule d'Oie). Le texte du bail est particulièrement court :

« Nous soussignés Pierre Coutouly conseiller du roi et receveur des décimes du diocèse de Luçon et François Fluzeau marchand demeurant au village de la Brossière paroisse de Saint-André-Goule-d’Oie, sommes convenus ce qui suit, savoir que moi Coutouly ai loué et affermé à François Fluzeau pour neuf années consécutives la première desquelles a commencé de la fête de la Saint Georges dernière la borderie de la Ridolière paroisse de Saint-André-Goule-d’Oie  tout ainsi qu’elle contient et ce qui a ci devant jouit François Cougnon et Jean Chacun pour et moyennant la somme de cinquante livres pour chaque année que moi dit Fluzeau promet et m’oblige à payer au dit Coutouly en la demeure de Luçon, le premier paiement de laquelle commencera à la fête de Saint Georges prochaine et ainsi continuera tant qu’aura cours la ferme – acquitté les us et devoirs – sur la borderie, en rapporter quittance au sieur Coutouly et de faire recouvrir les bâtiments de la borderie deux fois pendant le cours de la ferme en fournissant par moi à ce nécessaire ….fait double signé le 4-12-1743. »

On relève ici que le preneur est un important propriétaire et marchand de la Brossière qui fera exploiter les terres soit en sous-affermant soit en embauchant des valets. Le prix est convenu en argent au lieu du partage de fruits, habitude fréquente à Saint-André à l’époque. Ce n’est pas dit, mais la surface de la borderie se situe probablement dans la fourchette 2 à 10 ha.


La Ridolière
En 1618, les propriétaires cités sont : Pierre Brisseau, Pierre Robin, René Brocheu et Antoine Guereau. Comme à la Machicolière, ils sont plus nombreux en 1654 : Laurent Brisseau, Pierre et André Robin, Jean et Antoine Guereau, André et Jean Bouffard, René et Mathurin Charriau, Jacques Fulneau et Louis Pierre Hazard. Dix ans plus tard en 1664, on retrouve les mêmes noms, sauf André et Jean Bouffard, remplacés par André et Jean Bousseau (13).

En 1753 la situation a changé évidemment : les héritiers de Pierre Monnereau (syndic de la paroisse), les héritiers de Jean Rondeau, André Bouffard, René, Jean et Jacques Chacun, François Fluzeau (fermier d’une borderie, cité ci-dessus), Valérien Robin, les héritiers Pierre Fonteneau, Jean You.

Les redevances du fief de la Machicolière partagées entre deux seigneurs


La propriété féodale sur ces territoires du fief de la Machicolière ressemble à ce que nous rencontrons ailleurs à Saint-André. Ils dépendaient de la seigneurie du Coin Foucaud, seigneurie née avec le Moyen Âge probablement, et trépassée vers 1350 avec son dernier possesseur appelé Jean Allaire (14). Son château du Coin était en ruine vers 1405. Survivaient ses droits seigneuriaux possédés par le seigneur de Languiller depuis le milieu du 14e siècle.

Logis de la Boutarlière, style renaissance
En 1609 on constate que ces droits seigneuriaux avaient été vendus par le propriétaire du Coin Foucaud, par moitié au seigneur de la Boutarlière, et l’autre moitié à un roturier (non noble) nommé Brisseau. Le logis de la Boutarlière était une forteresse à but défensif, et non pas de parade, avec douves et pont-levis, remontant sans doute au plus à la fin du 16e siècle.

Les documents ne citent pas le vendeur, mais pour bien d’autres villages de Saint-André-Goule-d’Oie il est connu vers le milieu du 16e siècle : le seigneur de Belleville, alors propriétaire de Languiller et du Coin Foucaud. Il avait besoin d’argent et a vendu les droits seigneuriaux au détail, tènement par tènement dans la seigneurie du Coin Foucaud.

Il a aliéné ses droits, se réservant seulement le titre de fief, dont il rendait l’hommage au baron des Essarts. Nous avons souvent rencontré à Saint-André cette situation un peu compliquée de droit féodal. Parfois, les acheteurs étaient des nobles attentifs à la position de seigneur, et qui ont ferraillé à cette fin devant les tribunaux. Avec la possession des redevances féodales ils voulaient aussi exercer la justice seigneuriale et toucher les droits dus en cas de changement de propriétaires des domaines fonciers. Sauf que le seigneur de Languiller voulait conserver les attributs de la seigneurie, et des conflits sont nés de ces prétentions. Rien de tel à la Machicolière. A croire que pour fâcher les hommes, les situations juridiques propices à alimenter les conflits sont utiles mais pas suffisantes, encore faut-il y « mettre du sien ».

Pourquoi les archives du fief de la Machicolière les plus anciennes ne commencent qu’en 1609 ? La mauvaise conservation des documents avant leur arrivée dans les salles climatisées des Archives départementales de la Vendée est évidente, avec les taches de moisissure, l’encre pâlie, les pliures, les trous de rongeurs, etc. On sait que le château de la Rabatelière, d’où elles proviennent, n’a pas passé la guerre de Vendée sans dégâts. Néanmoins, la grande rareté des documents précédant l’achat de Languiller et ses fiefs annexes par Marie du Fou en 1604 est frappante. Sans les conflits judiciaires qui obligent à copier des textes anciens, on n’a presque rien pour le 16e siècle, et rien avant. Et le plus ancien aveu connu de Languiller et du Coin Foucaud en 1605, recopie un texte antérieur de 1550, alors que beaucoup de personnes citées avaient changé entre temps. Heureusement, les notes d’Amblard de Guerry prises sur des documents qui n’ont pas résisté aux dégradations, nous permettent de remonter jusqu’au milieu du 14e siècle. 

Les devoirs dus au Coin par  Brisseau et le seigneur de la Boutarlière 


Nous avons une déclaration du 27 avril 1609 qui a été écrite par les notaires de la Merlatière à la requête des deux parties propriétaires. Leur compétence territoriale, en tant que notaires seigneuriaux, comprenait le bourg de Chauché, où a été signée la déclaration au bénéfice du seigneur de Languiller. La première partie du texte concerne la seigneurie de la Boutarlière. On sait qu’elle possédait aussi les droits seigneuriaux et une métairie sur le fief voisin de Saint-André à cette date. Elle était représentée alors par la veuve de Léon Gazeau 1e du nom, décédé en 1595. Elle s’appelait « Isabeau de Plouer, dame de la Bransdanière, de la Boutarlière et de la Boissière, demeurant audit lieu de la Boutarlière paroisse de la Chapelle de Chauché ». Comme on le voit elle habitait le logis de la Boutarlière, qui n’a rien à voir avec les palais du roi d’Espagne.

Antoine roi contesté du Portugal
Son mari avait été un « bourlingueur » ayant fait parler de lui, loin de St André. Il fut un marin éprouvé, à qui le roi de France Henri III permit d’armer pour le roi du Portugal, Antoine, soutenu contre le roi d’Espagne. Léon Gazeau eut deux frères qui fondèrent les branches du Plessis et de la Couperie des Gazeau, et trois sœurs, dont l’une, Gilone, épousa Toussaint Menanteau, seigneur du Coudray à Saint-André.

Isabeau de Plouer, originaire de la Guimenière en la paroisse de Mouchamps, était la fille de Jean de Plouer seigneur de Saint-Benoit. Ce dernier tenait sous l’hommage du Coudray en 1550 (seigneur Audayer) la moitié par indivis du terrage au village et tènement de la Bergeonnière (15). Isabeau de Plouer avait épousé Léon Gazeau le 25 février 1580. Elle était la sœur de Renée de Plouer, épouse de Jacques de Béjarry, seigneur des Giroisières (au tènement de la Brossière à Saint-André). Elle eut un fils, Léon IIe du nom Gazeau, qui épousa en 1613 Marie du Vergier.

La deuxième part à moitié de la propriété des droits seigneuriaux de la Machicolière avait été acquise par un nommé Brisseau, peut-être originaire des Essarts. En 1609 ses héritiers déclarants sont André Brisseau, demeurant à la métairie de la Fregnière en les Essarts, et Mathurin Auvinet, demeurant au village de la Gandouinière « paroisse de Saint-André-de-Goulledois », à cause de Catherine Brisseau sa femme. On les retrouve aussi dans une autre déclaration faite en 1618, qu’ils firent à part du seigneur de la Boutarlière.

Le seigneur du Coin Foucaud percevait deux sortes de redevances :

-        De la part des Brisseau et de la Boutarlière : 3 sols de « service annuel de cens et devoir noble pour la reconnaissance féodale », rendable à la recette de Languiller chaque année à noël. Cette redevance caractérise et prouve le lien vassalique, elle ne représente qu’un montant symbolique à cette époque. C’est qu’il était fixe par nature, c’est-à-dire sans pouvoir être réévalué au fils du temps, malgré l’inflation de la monnaie et la hausse des prix. 

-     De la part des teneurs (propriétaires) de la Machicolière et de la Ridolière : une redevance de 8 chapons et 1 poule, à la toussaint et à noël par moitié, et à porter à Languiller. La Machicolière contribuait pour 3 chapons, le Bordage pour 2 chapons, et la Ridolière pour 3 chapons et 1 poule, dont 2 chapons pour les teneurs du jardin de la Vigne Chatry, 1 poule pour les teneurs du jardin de la Garnerie et 1 chapon pour les teneurs du jardin de l’Ouche.

On reste étonné de la conservation de cette redevance par le seigneur de Belleville quand il a vendu ses droits seigneuriaux. Les historiens, avec leur histoire de poule au pot d’Henri IV, ont visiblement vu juste dans leur insistance à la rappeler au fil du temps, à un point insoupçonné ! Deux siècles après, Languiller percevait toujours la volaille. En 1779 la Rabatelière (devenue propriétaire de Languiller) recevait un montant de 4 livres 10 sols au titre de cette redevance en chapons (16). Comment s’étonner après cela que la célèbre marque du voisin volailler, « Maître CoQ », soit née à deux kilomètres de la Machicolière !

Plus sérieusement, on peut proposer l’explication suivante. D’abord la consommation de viande bovine était rare et réservée aux riches. La viande de volaille était alors l’un des plats préférés des personnes aisées de la bourgeoisie et de la petite noblesse des environs. D’autant que le bouillon de poule était souvent recommandé pour les malades. Ensuite il fallait du grain pour élever des poules, et on en a manqué un siècle plus tôt quand la mort décima la moitié des habitants. Si les dates de la renaissance démographique et de la croissance céréalière que nous avons citées plus haut sont celles retenues au niveau du royaume de France, nous ne sommes pas sûrs qu’elles s’appliquent de la même manière dans la région. Et on connait le poids de la mémoire dans les mentalités. C’est ainsi que la génération des Français, qui a connu les restrictions alimentaires de la deuxième guerre mondiale, s’en est souvenue toute sa vie. Bref, Jules de Belleville, car il s’agit probablement de lui, habitait Languiller en 1560 avec sa femme, Jeanne du Bouchet, originaire de Puy-Greffier (Saint-Fulgent), et tenait à ses chapons et à sa poule de la Machicolière.

La Boutarlière et les héritiers Brisseau se partageaient par moitié entre eux les autres droits seigneuriaux perçus. Ces droits étaient différents pour chaque tènement.

Les redevances perçues sur la Machicolière


Les terres de la Machicolière étaient sujettes au droit de terrage (ou champart) consistant à prélever 1/6 des récoltes après la perception de la dime ecclésiastique (celle-ci en général 1/13 en Bas-Poitou, avec un petit droit de boisselage à Saint-André). Nous avons décrit toutes ces redevances dans notre article publié en 02-2014 : Les droits seigneuriaux sur les roturiers de la Chapelle Begouin à Chauché. La situation était la même à Saint-André-Goule-d’Oie. Le terrage était une charge importante on le voit, qui retombait sur les exploitants, car les propriétaires le faisaient supporter à leurs fermiers et métayers. Les historiens modernes, comme Emmanuel Le Roy Ladurie, minimisent l’importance du terrage ou champart au 16e siècle en France, sauf exceptions régionales précise celui-ci (17). La Machicolière, et la petite région environnante, entrent donc dans ces exceptions. Le terrage était partagé par moitié entre le seigneur et le prieur de Saint-André jusqu’en 1550. Ensuite la part du prieur fut supprimée par Jules de Belleville, un chef protestant, et tout revint au seigneur (18). On a pu vérifier en 1745 à Chauché sur la borderie de la Vignolle (dépendant de la Roche de Chauché) que là où le prieur percevait la grosse dîme au 1/13 des gerbes de blé, le seigneur ne prélevait pas ensuite de droit de terrage. On n’a pas rencontré de cas semblable à Sain-André après la privation du prieur de sa part des terrages, à la Machicolière et dans 11 autres tènements de la paroisse. On est tenté d’expliquer l’existence du droit de boisselage à Saint-André par cette privation, mais on ne sait pas quand il a été mis en place, et on ne peut donc pas l’affirmer.

À côté, les autres redevances féodales avaient perdu beaucoup de leur importance à cause de l’inflation monétaire, et relevait surtout du symbole. Mais l’accumulation de toutes les redevances avec les impôts ecclésiastiques et royaux finissait par représenter dans la région une charge considérée à juste titre comme excessive depuis, même en se gardant de la propagande qui a généralisé pour tout le royaume. Il faut aussi souligner que l’impopularité de ces charges s’est surtout concentrée aux 16e et 17e siècles sur les impôts royaux, signes pourtant de modernité avec la naissance de l’Etat. Sauf que cet Etat était loin, représenté par le personnel des fermes collectrices d’impôts, et voulait ainsi financer ses guerres. Aurait-il voulu financer des hôpitaux à la place, que l’impopularité n’aurait sans doute pas cessée. Leur tort essentiel résidait dans leur nouveauté. A cet égard, les charges seigneuriales, pourtant payées sans contrepartie de service, ont été longtemps mieux acceptées.    

A la Machicolière, une Ouche (« le Pâtis de l’Etang ») et un jardin (« la Grande Motte ») seulement ont été « francs » (libre) de terrage pendant toute notre période d’observation. On appelait « ouche » à l’origine, un champ près d’un habitat dont la destination était laissée à la libre disposition de l’exploitant (jardin, verger, pré ou culture). Il n’était jamais mis en jachère provisoire, à la différence des terres labourables habituelles. 

Les anciennes corvées de charrois, pratiquées par les seigneurs du Coin Foucaud, avaient été transformées, probablement vers la fin du Moyen Âge, en rente, majorant celles existantes. Seules subsistaient celles des fermiers et métayers sur le fondement contractuel de leur bail. Mais ces corvées ne semblent pas avoir existé à la Dibaudelière, ni à la Ridolière.

Le total des cens et rentes payés par les propriétaires de la Machicolière en 1550 était de 79 sols et 8 deniers. En 1609 il est de 84 sols et 8 deniers, et restera à ce niveau jusqu’en 1753. Chaque année étaient perçus :
-        à la fête de Notre Dame en août : 22 sols,
-        à la fête de Saint Michel : 13 sols 4 deniers
-        à noël : 36 sols
-        et à la fête de Pâques : 13 sols 4 deniers

Rappelons qu’il fallait 12 deniers pour faire un sol (ou sou) et 20 sols pour faire une livre. Le louis d’or valait 24 livres et l’écu 3 livres. Pour se faire une idée de ce que représentaient ces montants, indiquons qu’à l’époque de Louis XIV une livre de viande valait 5 sols, une livre et demi de pain valait 3 sols et un repas frugal dans une auberge 5 sols. Et puis ces montants de redevances étaient répartis entre tous les teneurs (propriétaires) en proportion de leurs surfaces possédées.

Dans une société qui ne concevait pas la séparation du religieux et du temporel, on voit que les fêtes religieuses constituaient le repère habituel du calendrier.

À ces droits dus au seigneur suzerain s’ajoutaient d’autres redevances particulières :

     à la Boutarlière était due une redevance en nature de 8 boisseaux de seigle, 8 boisseaux d’avoine (les boisseaux d’avoine étaient appelés « rais » suivant les époques), et 7 chapons, chaque année à la toussaint, « à cause de certains arrentements faits aux teneurs de la Machicolière par les prédécesseurs seigneurs de la Boutarlière ». Les arrentements avaient consisté à vendre des biens immobiliers, probablement du foncier, moyennant une rente perpétuelle. C’était une forme de crédit, de nature différente de la rente féodale, car amortissable (rachetable) dans certaines conditions.

Le texte ne nous donne pas la période de ces arrentements, mais ils ne remontent probablement pas très loin dans le temps pour qu’on en fasse état. A cet égard ils apparaissent à contre-courant de la pratique de la noblesse en d’autres régions du Poitou, qui, à partir du 16e siècle, a préféré racheter les tenures auparavant accensées, plutôt que de continuer à en accenser de nouvelles (Voir la thèse de Louis Merle sur la Gâtine poitevine publiée en 1958).  

-        À la seigneurie de la Roche de Chauché était due une rente de 16 boisseaux de seigle (1 boisseau valait 17 kg environ). Située à la sortie du bourg de Chauché vers la Rabatelière, cette seigneurie possédait d’autres rentes sur Saint-André, dont nous ignorons la nature pour l’instant.

-        Au prieur de Saint-André une autre rente de 16 boisseaux de seigle aussi due à la mi-août. On sait que cette rente, versée aussi à la Bergeonnière, était due autrefois à un chapelain de Sainte-Catherine, que nous n’avons pas encore repéré. Cette propriété ecclésiastique trouve probablement son origine dans un don.

-        Enfin une rente de 8 boisseaux de seigle était due à des particuliers du village comme héritiers et successeurs d’un nommé Crespeau de Saint-Fulgent. Celui-ci avait été marchand dans le bourg et avait dû s’enrichir, obligeant ensuite certaines personnes ayant besoin d’argent. Les créanciers-rentiers servaient de banquiers à une époque où ceux-ci étaient en nombre limité, à cause de l’interdiction de principe du commerce de l’argent alors par l’Eglise catholique. En 1654 ces particuliers s’appelleront Fulneau et Brisseau. En 1753 la rente a disparu du texte ; soit elle a été rachetée, soit on a considéré qu’elle n’avait plus sa place dans une déclaration non concernée par elle, du seigneur de la Boutarlière.

Toutes ces rentes sont précisées « à la mesure des Essarts », propre à cette châtellenie, et différente de celle de Montaigu par exemple. La paroisse de Saint-André-Goule-d’Oie entrait dans le champ de compétence territoriale de la haute justice seigneuriale de la baronnie des Essarts.

Cette liste n’est pas exhaustive. D’autres rentes, dues en dehors de toute relation féodale, pouvaient exister comme nous venons de le constater.

En particulier, nous savons que l’épouse du seigneur des Roches-Baritaud à Saint-Germain-de-Princay, Françoise Gourdeau, possédait une rente de 16 boisseaux de seigle sur le tènement de la Machicolière et Ridolière. Elle la vendit en 1684 à Jeanne Royer, habitante comme elle de la paroisse des Chapelets (devenue la Ferrière) (19).

Dans les archives du notaire de Saint-Fulgent, on a trouvé une rente due par les propriétaires de la Machicolière à Jean François Fluzeau de la Brossière de 1,5 boisseau de froment et de 9 boisseaux et 1/16 de seigle. Elle avait fait l’objet d’un titre de reconnaissance en 1757 et elle a été payée jusqu’à la guerre de Vendée. Jean François Fluzeau réclama dans les années 1810 le paiement des arriérés aux propriétaires, remontant à cette guerre. Ceux-ci n’étaient pas d’accord sur le montant et la nature des céréales. Il intenta un procès en 1811 et 1812, qu’il gagna (20).

On remarquera la prédominance du seigle et l’absence de froment, révélateur du type de cultures au Moyen Âge à Saint-André sur des terres trop acides. On sait qu’au cours du 17e siècle certaines rentes ont évolué vers le froment dans la paroisse, mais pas à la Machicolière, où il fallut attendre pour cela le 18e siècle.

Pour terminer, indiquons que se percevait une dîme féodale sur les teneurs, de 2 agneaux et 2 toisons de laine de brebis chaque année.

Ce que nous venons d’exposer concerne le tènement de la Machicolière proprement dit, le tènement du Bordage qui lui était rattaché avait son régime propre. En plus du terrage, il devait 9 sols de rente en 1550, maintenus dans la déclaration 1609 et les suivantes.

Les redevances perçues à la Dibaudelière


Pour la Dibaudelière, le seigneur du Coin Foucaud indique en 1550 que dans une période antérieure, ses prédécesseurs ont vendu les trois hectares du tènement aux teneurs de la Machicolière moyennant une rente annuelle et perpétuelle en argent de 40 sols 1 denier. S’y ajoutait une autre rente annuelle de 8 boisseaux de seigle, le tout payé par les teneurs de la Machicolière. Voilà encore une nouvelle vente de tenures par un seigneur, à l’opposé du rôle de rassembleur (par rachats) de tenures, exercé par les seigneurs de la Gâtine poitevine à partir du 16e siècle (Bressuire et Parthenay). Ceci explique le nombre plus faible de grandes métairies à St André, comparé à cette région des Deux-Sèvres, et le nombre plus important de petits propriétaires. 

Dans la déclaration de 1609 on voit que le cens, arrondi à 40 sols, a été vendu à la Boutarlière et au sieur Brisseau avec les autres droits.

En revanche, la rente de 8 boisseaux de seigle avait dû être vendue à d’autres personnes. En 1618, elle est payée à René et François Paineau, chaque année à la mi-août. En 1654 et 1664 elle est payée à Jacob Arnaudeau, soit héritier, soit acquéreur de cette rente. Et en 1753 il est indiqué qu’elle a été acquise par François Fluzeau, originaire de la Brossière, auprès des héritiers de Jacob Arnaudeau.

François Fluzeau revient à nouveau dans notre récit, révélant au passage un mode d’ascension sociale classique à l’époque : propriétaire, puis marchand. Si l’histoire de la famille se poursuivait dans la tradition, un fils ferait des études, achèterait un office et ferait un bon mariage, et un petit-fils pourrait être anobli par son office. Mais 1789 n’est pas loin, qui changera la tradition, en partie.


Les redevances perçues à la Ridolière


A la Ridolière le seigneur du Coin Foucaud y percevait un terrage au 1/6, partageable par moitié avec le prieur de Saint-André, comme à la Machicolière (21), suivant un aveu rendu en 1550. Mais dans un projet d’aveu à la même date, le terrage disparait, ce qui fut confirmé dans un autre aveu de 1618. On en déduit que le terrage a disparu dans la 2e moitié du 16e siècle et les redevances féodales perçues ensuite furent une dîme et un cens. Le droit de dîme portait sur « les agneaux, veaux et pourceaux, laine et lenfait (lin) naissant, croissant et régissant sur les dits lieux de la Ridolière ». Les troupeaux de mouton avaient toujours tenu une place importante dans la région depuis au moins le Moyen Âge semble-t-il. Elevées un peu pour la viande, les bêtes « bélines » fournissaient surtout la matière première de l’artisanat textile local, avec leurs toisons de laine.

De plus, la culture du lin pratiquée à Saint-André-Goule-d’Oie jusqu’au 19e siècle, alors que la culture du chanvre y parait quasi inexistante, venait compléter la laine pour alimenter sur place le travail de filature et de tissage. Les seigneurs lui ont appliqué la dîme, dont le prélèvement (de l’ordre de 8 %) représentait la moitié du terrage sur les autres cultures au 1/6 « des fruits croissant par labeur » suivant la formule habituelle. Le quantum de la dîme prélevée n’est pas précisé. On sait qu’il était souvent de 1/12 ailleurs à Saint-André. Elle a été vendue elle aussi, achetée par le seigneur de la Boutarlière et le nommé Brisseau, qui l’ont perçue sans changement.

Le cens ou « devoir noble » était de 11 sols, 3 chapons et 1 poule. On sait que le seigneur de Languiller a conservé sur trois parcelles précisément désignées un prélèvement de 3 chapons et 1 poule, et il a vendu la redevance de 11 sols.

Pour cette dernière, chaque partie du tènement était désormais taxée de manière indépendante des autres, dès la déclaration de 1609 de ses nouveaux propriétaires.

D’abord le village avec son champ appelé « la Vigne de Haut », devait 4 boisseaux de seigle par an rendable à la mi-août en la demeure de ses possesseurs.

Les autres parcelles devaient une redevance en argent, payable chaque année à noël :
Le jardin de la Vigne Chatry : 5 sols
Le Jardin du Four : 6 deniers
Le Jardin du Marché : 6 deniers
Le Jardin de la Garnerie : 2 sols
Le Jardin de l’Ouche, devenu pré : 8 deniers
Le Champ de la Herse : 12 deniers
Pour qui aime les situations simples, mieux vaut ne pas s’attarder à la Ridolière !

Les lods et ventes et le droit de justice


Au terme de cette description des redevances féodales annuelles, il faut ajouter les droits perçus à l’occasion des changements de propriétaires des biens immeubles (dot, héritage, vente). Le nouveau propriétaire devait payer un droit au seigneur de qui dépendait le bien. On l’appelait « lods et vente » ou « vente et honneur », et en Poitou il valait 1/6 de la valeur du bien. On sait qu’en d’autres villages de Saint-André (le Coin, la Boutinière, etc.), on s’est battu devant les tribunaux pour savoir à qui devait revenir ce droit entre l’acquéreur des droits féodaux et Languiller, titulaire du droit de fief. A la Machicolière, le seigneur de Languiller n’a jamais rien touché et ne semble pas s’en être jamais plaint. Normalement, il faudrait en voir la raison dans le contrat d’acquisition des droits, probablement clairement rédigé sur ce point précis.

Par contre, le droit de justice, qui lui aussi a constitué ailleurs une pierre d’achoppement comme les lods et vente, n’est jamais évoqué dans les déclarations conservées pour la Machicolière. Cela veut dire qu’il restait de la compétence du seigneur de Languiller, si on se réfère à la règle de la coutume du Poitou.

Les héritiers Brisseau, possesseurs d’une moitié des redevances


Revenons maintenant aux propriétaires de ces droits seigneuriaux.

Du côté des héritiers Brisseau, Mathurin Auvinet de la Gandouinière est décédé à Saint-André-Goule-d’Oie le 10 octobre 1647 (vue 6 sur le registre paroissial accessible sur le site internet des Archives départementales de la Vendée). En 1654, le déclarant habitant la Gandouinière s’appelle Guillaume Auvinet, probablement le fils de Mathurin, mais nous n’avons pas pu l’établir. On sait seulement que ce dernier est décédé à Saint-André-Goule-d’Oie le 24 septembre 1672 (vue 43), veuf de Marie Crespeau. En 1664 il a été à nouveau déclarant avec Alain Auvinet, sans doute son frère.

Succédant à André Brisseau on a en 1654 René Bertrand, demeurant à la Goupillère en la paroisse de Saint-Martin-des-Noyers. Sur eux non plus on n’a rien trouvé dans les registres paroissiaux. René Bertrand est soit héritier soit acquéreur de cette portion des droits seigneuriaux perçus à la Machicolière. En 1664 c’est Pierre Bertrand le déclarant, héritier du précédent, probablement un fils. Le 26 avril 1667, René et Pierre Bertrand, père et fils, et Jeanne Davier femme de Pierre, demeurant au village du Clouin, cèdent par échange le ¼ des terrages, rentes et devoirs qu’ils possèdent à la Ridolière, Machicolière et Dibondelière. Cette portion était alors partagée avec Guillaume Auvinet pour l’autre ¼, et le seigneur de la Boutarlière pour l’autre moitié. L’acquéreur est Valérien Robin, marchand tanneur demeurant à la Girardière (Vendrennes), qui cède en contrepartie des parcelles de terres et une somme de 400 livres (22).

Les seigneurs de la Boutarlière, possesseurs de l’autre moitié des redevances


En 1654 le seigneur déclarant de la Boutarlière est René Gazeau, fils de Léon Gazeau IIe du nom et de Marie du Vigier. Il avait un frère, David, qui se fera appeler à la même époque seigneur de Saint-André-Goule-d’Oie, à cause des possessions de la famille dans le bourg, appelé fief de Saint-André-Goule-d’Oie. Ils possédaient aussi la métairie de la Frissonière (les Essarts) en 1740 (23). Suivant la tradition familiale, les garçons étaient militaires. René Gazeau fut un fameux protestant, qui, selon les dires dans la tradition du pays, se déguisa en prêtre, alla à Paris où il dit plusieurs messes par jour, tant qu’il crut y être inconnu (24).

En 1664, c’est Renée Bonnevin qui déclare pour le seigneur de la Boutarlière. Elle était l’épouse de René Gazeau, décédé le 21 janvier 1662 à l’âge de 42 ans. Une partie de sa pierre tombale était encore visible en 1967 sur une maison de la Charillère, récupérée dans un champ près de la maison de la Boutarlière (25).

Renée Bonnevin s'était mariée le 25 mai 1644, elle était donc veuve en 1664 et fit sa déclaration au nom et comme mère et tutrice de sa fille Marie Gazeau. Elle n’habitait pas à la Boutarlière en 1664, mais à la Haute Braconnière (Dompierre-sur-Yon selon le dictionnaire toponymique de la Vendée, accessible sur le site internet des Archives départementales de la Vendée).

Elle s’est fait un nom parmi les jurisconsultes commentateurs de la coutume du Poitou à propos du droit de rachat. Mariée sous le régime de la séparation de biens, elle prétendait de ce fait n’avoir pas l’obligation de faire la foi et hommage, suite à son mariage, pour un bien noble lui appartenant. Cela lui permettait d’éviter le paiement du droit de rachat à cette occasion. C’est que la coutume du Poitou prévoyait l’obligation de faire la foi et hommage dans le cas du mariage du vassal. Le parlement de Paris lui donna tort, considérant qu’on ne pouvait pas laisser l’obligation de foi et hommage à la discrétion d’une formule de contrat de mariage choisie par le vassal (26).

Sa fille, Marie Gazeau, épousa en 1665 Philippe de Joncourt baron de la Forêt-sur-Sèvres, et seigneur de Ville-Arnoul, un protestant qui s’est réfugié à La Haye en 1687 après la révocation de l’édit de Nantes (27). Il se distingua ensuite sur les champs de bataille pour le compte des souverains protestants d’Angleterre et de Hollande.

Néanmoins sa descendance sut faire carrière dans un des bastions les plus solides de la catholicité européenne d’alors : le royaume d’Espagne. Leur fille, Catherine de Joncourt, restée en France, fut probablement suivie de près pour la garder dans le camp catholique. On lui fit épouser Charles comte du Bellay. Il fut chevalier de l’ordre de Malte, un étendard du camp catholique. Héritière de la baronnie de la Forêt-sur-Sèvres et de la seigneurie de la Ville-Arnould, Catherine de Joncourt entra donc dans la branche des seigneurs de La Pallue et des Buarts de la famille du Bellay. Les livres ne citent pas, à tort, sa seigneurie de la Boutarlière, sauf bien sûr celui relatant son histoire, écrit par Xavier Aimé (28). Joachim du Bellay, poète français (1522-1560) de la Pléiade, est apparenté à cette famille.

Catherine de Joncourt eut deux filles. La première épousa Charles François d’Estaing, marquis de Saillans, mort en 1686 sans postérité.

Ranc : Portait de Louise d’Orléans 
reine d’Espagne
La deuxième, Catherine Félicité du Bellay, épousa Anne Auguste de Montmorency (1679-1745), cinquième prince de Robecq et Grand d’Espagne. Elle fut elle-même dame d’honneur de Louise Elisabeth d’Orléans, reine douairière d’Espagne et veuve de Louis Ie, alors que son mari était Grand-Maître de la maison de la reine. C’est la mère de notre prince de Robech déclarant en 1753 pour ses droits sur le fief de la Machicolière.

A cette dernière date on note que la portion des droits appartenant au seigneur de la Boutarlière est des ¾ au lieu de la ½ auparavant. Il avait acquis une partie de l’autre portion, avec Louis Prosper Proust. Le quart restant appartenait en effet aux héritiers de ce dernier en 1753.

Ces droits sur la Machicolière sont perçus par Pierre Garnaud, suite au renouvellement, le 2 septembre 1753, de la ferme de la maison noble de la Boutarlière, pour 5 ans à commencer à la Saint Georges 1755. Pierre Garnaud est notaire et procureur, demeurant à la Boutarlière avec son épouse Marie Madeleine Monnereau. Le bail fait suite à celui consenti le 27 juin 1749 à Pierre Monnereau (beau-père de Pierre Garnaud). Le prix annuel de la ferme est de 1 500 livres. Il comprend l’exploitation de la métairie de la Boutarlière, des bois, du moulin à vent, des vignes à complant, des redevances seigneuriales, etc. La métairie est garnie par le preneur de gros bétail pour la somme de 1324 livres, plus 86 livres pour les brebis et 45 agneaux. Au titre des menus suffrages, le preneur doit une douzaine de perdrix, qu’il doit porter à la messagerie des Landes-Genusson pour les faire conduire « en l’hôtel dudit seigneur de Montmorency à Paris, rue Grenel, faubourg Saint-Germain, dont ils paieront le port » (29).

En 1770, le prince de Robec vendit le fief de la Boutarlière, avec les droits sur la Machicolière, à Jacques Grégoire Boutillier, notaire et procureur fiscal, habitant Mortagne-sur-Sèvres. Sa fille, Marie Françoise Boutillier, épouse de René Merland, en hérita (30).

Il dû y avoir des ventes de redevances seigneuriales depuis 1550 au profit du seigneur de la Rabatelière, car on voit ce dernier percevoir en 1789 sur la Machicolière une rente annuelle noble de 16 boisseaux d'avoine à la mesure des Essarts (16 livres), et en argent et chapons (4 livres 10 sols) (31).

On voit ainsi dans l’histoire des droits seigneuriaux de la Machicolière, que bien avant leur suppression en 1789, ils avaient pris une distance certaine avec la notion même de seigneur féodal. Attachés à la naissance de la propriété censive ou roturière, ces droits n’étaient plus compatibles avec la notion moderne de la propriété, que la Révolution française va élever au rang des droits de l’homme.

Quant aux découpages anciens de l’espace en tènements, ils disparurent avec les droits qui les avaient vus naître. Quand les géomètres du cadastre napoléonien vinrent à la fin des années 1830 à Saint-André-Goule-d’Oie, ils découpèrent l’espace à partir des parcelles existantes de propriétés, regroupées dans des sections cadastrales de plusieurs dizaines d’hectares à chaque fois.

Les anciens tènements du fief de la Machicolière se retrouvèrent dans la section D du Bourg en 1838, comprenant six sous-sections dont l’une porte le nom de la Ridolière (sous-section no 5). Le village de la Machicolière avec son jardin se retrouvèrent dans la sous-section no 6, dite du Bourg. On chercherait en vain à établir une correspondance entre le cadastre et les anciens tènements, même si les noms des champs, des prés et des jardins ont perduré pour beaucoup dans la suite des siècles.
Enfin, on remarquera que si les tènements ont servi de base aux « droits seigneuriaux », le cadastre, lui, a servi de base aux « contributions directes ». Et ici, chaque siècle a choisi ses mots en fonction de sa sensibilité propre.  


(1) Louis-Pierre d’Hozier, Armorial général ou Registres de la noblesse de France, Firmin Didot, 1865 (reproduction de l’édition originale de 1738), Registre second, 5e livraison, page 457.
(2) Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/G 61, aveu du Coin Foucaud et du Vignault du 2-7-1605 par Languiller aux Essarts. Et 150 J/G 37, déclaration noble du 27-4-1609 de Plouer (de), Brisseau et Auvinet pour des droits seigneuriaux au fief de la Machicolière.
(3) Aveu du 22-5-1524 de Denis Macaire à la Vergne Ortie pour l’Oiselière (Chauché), Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/C 18.
(4) 150 J/G 37, déclaration noble du 27-4-1609 de Plouer (de), Brisseau et Auvinet à Languiller pour des droits seigneuriaux au fief de la Machicolière.
(5) 150 J/G 37, déclaration noble du 3-4-1618 de Brisseau et Auvinet à Languiller pour des droits seigneuriaux au fief de la Machicolière.
(6) 150 J/G 37, déclaration noble du 2-3-1654 de Gazeau, Bertrand et Auvinet à Languiller pour des droits seigneuriaux au fief de la Machicolière.
(7) 150 J/G 37, déclaration noble du 1-9-1753 du prince de Robech à Languiller pour des droits seigneuriaux au fief de la Machicolière.
(8) 150 J/G 61, aveu du Coin Foucaud et du Vignault du 2-7-1605 par Languiller aux Essarts.
(9) 150 J/A 11, affaire du chemerage de la seigneurie des Bouchauds, copie du 11-7-1702 de cinq documents à la demande du seigneur de la Vrignonnière.
(10) Notes no 1 à 3 sur la Dibaudelière à Saint-André-Goule-d’Oie, Archives d’Amblard de Guerry : S-A 2.
(11) La Dibondelière à Saint-André-Goule-d'Oie aux 15e et 16e siècles, Archives d'Amblard de Guerry : S-A 4.
(12) Archives départementales de la Vendée, Don Boisson : 84 J 30, bail de la borderie de la Ridolière du 4-12-1743.
(13) 150 J/G 37, Languiller Machicolière, déclaration noble du 28-6-1664 de 4 teneurs à Languiller pour les droits seigneuriaux sur le fief de la Machicolière.
(14) Note no 39 sur le Coin à Saint-André-Goule-d’Oie, Archives d’Amblard de Guerry : S-A 1.
(15) Idem (8).
(16) Partage du 18-10-1779 de la succession de René de Montaudouin seigneur de la Rabatelière, page 53, Archives de Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/C 68. 
(17) Emmanuel Le Roy Ladurie, Histoire des paysans français de la peste noire à la Révolution, Seuil-PUF 2002, page 199.
(18 Note no 2 sur la Machicolière à Saint-André-Goule-d'Oie aux 15e et 16e siècles, Archives d'Amblard de Guerry : S-A 2.
(19) 150 J/G 44, vente du 30-7-1684 de Françoise Gourdeau à Jeanne Royer de diverses rentes perçues à Saint-André-Goule-d’Oie, Boulogne et St Fulgent.
(20) Archives de Vendée, étude des notaires de Saint-Fulgent, Frappier 3 E 30/138, jugement de condamnation du 29 avril 1812 au procès Fluzeau/Bordron.
(21) Note no 1 sur la Ridolière à Saint-André-Goule-d’Oie, Archives d’Amblard de Guerry : S-A 2.
(22) Note no 4 sur la Ridolière à Saint-André-Goule-d’Oie, Archives d’Amblard de Guerry : S-A 2.
(23) 150 J/G 117, déclaration roturière du 21-7-1740 de 6 teneurs à Languiller (Charles Louis Chitton) à cause du fief Pothé pour raison de domaines au village du Clouin.
(24) Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 29-2 notes sur la Boutarlière.
(25) Archives du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 18-2 notes sur la famille Gazeau.
(26) Jean Lelet, Observations sur la coutume du Poitou (1710), page 260.
(27) François Alexandre Aubert de La Chesnaye-Desbois, Badier, Dictionnaire de la noblesse, contenant les généalogies, l'histoire & la chronologie des familles nobles de France, 1774, page 156.
(28) Xavier Aimé, La Boutarlière ou le passé retrouvé, édité par l’auteur. Archives de la Vendée : BIB MEM 455.
(29) Idem (24).
(30) Boutiller de Saint-André, Mémoire d’un père à ses enfants, Une famille vendéenne pendant la grande guerre (1793-1795), Plon, Nourrit et Cie (Paris) 1896, pages 325 et s. (Gallica Identifiant : ark:/12148/bpt6k55351940). Et archives de Vendée, fonds Lagniau, la Boutarlière : 270 J 59, page 11.
(31) Livre des recettes et dépenses 1787-1789, Archives de la Vendée, chartrier de la Rabatelière : 150 J/I 55, page 23.

Emmanuel François, tous droits réservés
Août 2015 complété en mai 2020

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mercredi 1 juillet 2015

Amaury-Duval témoin d’un scandale mondain en 1847


 Bayard et Bertall :
photo d’Amaury-Duval

Dans son carnet personnel pour l’année 1847 (1), Amaury-Duval note régulièrement les faits marquants de ses journées. Cette habitude lui avait été recommandée par son père. Cette année-là, âgé de 39 ans, il achève le décor de la chapelle de la Vierge à Saint-Germain-l’Auxerrois (Paris), et probablement aussi celui du chœur de la chapelle du collège Sainte Barbe (à Paris où il a été élève) ; cette dernière sera bénite en décembre 1847. A l’automne il a voyagé en Auvergne (2), peignant une fresque avec un de ses élèves. Il est un peintre reconnu déjà, et a même reçu la légion d’honneur. Mais à lire son carnet, il semble bien que la part la plus importante de son emploi du temps est vouée aux mondanités.


Les mondanités d’Amaury-Duval


Ainsi, pour ne prendre que quelques exemples, à la date du 24 février il écrit : « Je suis allé ce soir chez le duc de Nemours (4e fils du roi Louis Philippe). Il est impossible d’être plus gauche et plus embarrassé que ce prince quand il vous adresse la parole. Au lieu de dire un mot et de passer, il s’arrête, se plante devant vous et la conversation tombant d’elle-même, il est obligé de s’en aller tout gêné. Le duc d’Aumale (9e fils du roi) et le duc de Montpensier (10e et dernier enfant du roi) sont au contraire pleins de grâce et d’amabilité. Il y a là toutes les célébrités artistiques et littéraires, Victor Hugo, Fred Soulié, Félicien David, Ponsard, qui a l’air d’un receveur d’enregistrement, Flandrin, Lehmann, Cabat. Le concert est ennuyeux. » On ne présentera pas Victor Hugo, mais un mot sur les autres : Frédéric Soulié (1800-1847) est un romancier et auteur dramatique, à l'époque aussi célèbre que Balzac ou Eugène Sue, qui fréquenta le salon d’Emma Guyet-Desfontaines. Félicien César David (1810-1876) est un compositeur de musique, qui, en 1847, compose un poème symphonique : « Christophe Colomb ». François Ponsard (1814-1867) est un poète et auteur dramatique qui débuta par la traduction en vers de « Manfred » de Lord Byron. Le talent de Rachel, amie d’Amaury-Duval et la plus grande actrice de son temps, le servit beaucoup. Flandrin, Lehmann et Louis-Nicolas Cabat étaient des peintres connus, dont les deux premiers furent de très proches amis d’Amaury-Duval, Lehmann fut un invité de Linières plus tard.

A la date du 15 mars 1847, la journée a été chargée, mais en grande partie consacrée à la peinture. Elle commence par  la visite d’une galerie, et il nous fait bénéficier de ses impressions de professionnel : « Je vais voir avec Burthe et Froment (deux de ses élèves) la galerie de la rue Simon. Il y a un beau Titien. Tarquin, la femme du moins car l’homme est inférieur. La vierge de Lorette de Raphaël dont on fait grand bruit à Paris. Je ne sais si c’est l’original. Dans tous les cas le tableau est bien inférieur à celui du musée et même la Vierge est mauvaise. »

La journée est marquée par l’ouverture du salon. Ainsi désignait-on l’exposition officielle de peintures et sculptures organisée au musée du Louvre pour promouvoir les artistes contemporains, suivant des procédures aussi discutées que l’art lui-même. Il écrit : « Le salon est ouvert aujourd’hui. Nous déjeunons avec mes élèves et Gendron au café Minerve. Le seul tableau qui m’ait frappé est celui de Couture (3) : « Les Romains de la décadence ».
Le reste m’a paru bien médiocre. Flandrin a un beau portrait d’homme, son « Napoléon » n’est pas bon. Lehmann, un joli Profil de Litz. »

Duc de Montpensier
Et en fin d’après-midi, Amaury-Duval change de décor : « Je suis allé ce soir chez le duc de Montpensier  (10e et denier enfant du roi) à Vincennes. On discute très vivement la question du jury. Le prince nous apprend que le portrait que Lehmann a fait de sa mère est refusé, et il prétend que c’est ce qu’il a fait de mieux. Est-ce vrai ? Je vois là le général Lamoricière, il a une assez belle tête, mais commune, il est petit. » La question du jury concerne la composition et les règles de fonctionnement du jury qui sélectionnait les œuvres et attribuait les prix au salon des artistes. Elle est reprise par Amaury-Duval dans son livre, « l’Atelier d’Ingres », où il y développe son point de vue longuement.

Le 24 avril, on lit dans le carnet : « Diner chez le duc de Montpensier qui a été pour moi des plus gracieux. Nous avons parlé du jury et j’ai dit ma façon de penser. J’étais à diner auprès de Meissonnier (peintre) et de Maquet (écrivain, collaborateur d’A. Dumas), Alexandre Dumas dinait aussi. Le soir Descamps (peintre, graveur) vient, il me parle de mon article sur M. Ingres et m’en fait de grands compliments. Je fais la connaissance de Penguilly l’Haridon (peintre breton). Il y avait à diner près de Dumas le comte Lequen, le prisonnier d’Ab El Kader (4) »

Deux jours auparavant, le 22 avril, Amaury-Duval avait pourtant dansé toute la nuit : « Je reçois une lettre d’Anaïs (actrice de la Comédie française) qui me dit que le bal des Français (Comédie française) a lieu ce soir. J’y vais à 11h et voilà qu’à 6 h du matin j’en sors. Je me suis rarement autant amusé à une soirée plus gaie. Rachel et ses sœurs (actrices aussi) étaient ravissantes. Un entrain que je n’ai vu nulle part. »

Le 6 juin 1847 : « Je suis allé diner chez Alexandre Dumas. Convives : le prince de Canino, fils de Lucien Bonaparte (5), V. Hugo et ses fils, Muller (peintre) et la Guimond (chanteuse). Nous allons visiter la maison de Monte-Cristo (6), c’est très joli, une vue magnifique. Le travail des arabes, que Dumas a ramené, est merveilleux. Le diner est d’une gaieté folle.
Le prince de Canino me ramène à Paris dans sa voiture. S’il savait que c’est à cause de moi qu’on lui a refusé le poste à Rome chez… »

Amaury-Duval retourne chez le duc de Montpensier le 5 juillet suivant : « Grand bal chez le duc de Montpensier à Vincennes, dans le bois brillamment éclairé en verres de couleur. Concerts de tous côtés. Salle de bal sous une tente. J’y vois Bou Maza (7) dont la tête sauvage est effrayante. Ses yeux sont teintés en bistre. Ses ongles peints en rouge. La duchesse est charmante (épouse du duc et fille du roi d’Espagne), la princesse de Joinville (8) un peu trop maigre mais gracieuse. La reine d’Espagne (9) encore belle. Narvaez (chef du gouvernement espagnol) a l’air d’un maître d’hôtel. Nous soupons très gaiement, Jadin, Muller et moi. » Ces deux dernières personnes nommées étaient des peintres connus.

Cette fréquentation de la famille royale d’Orléans ne préjuge pas d’un engagement politique de la part d’Amaury-Duval, à la différence de son beau-frère, Guyet-Desfontaines, député de la Vendée et soutien de la Monarchie de Juillet. On le verra de la même manière aussi à l’aise dans les allées du pouvoir du Second Empire, et dans ses fréquentations d’hommes politiques républicains. En réalité il regardait la politique avec la distance de l’artiste qui place son art au-dessus de tout. Néanmoins, les horreurs qu’il a vécues lors du soulèvement de la commune de Paris en 1871 et sa répression, l’ont poussé à s’engager ensuite contre le retour de tels évènements. Il le fit en Vendée, où sa position de propriétaire de Linières a dû le mettre en avant. C’est ainsi qu’il accepta de présider le comité conservateur du canton de Saint-Fulgent constitué le 26 octobre 1877. Son vice-président était le comte Guerry de Beauregard, de Chavagnes (10).

William Etty Yorag 
Portrait de Rachel
Le 11 novembre, on remarquera la proximité d’Amaury-Duval avec la comédienne la plus célèbre de son temps, et aussi sa réputation personnelle d’artiste, y compris en matière de costume de théâtre : « Ce soir aux Français. Rachel me fait dire de monter dans sa loge pour voir les costumes de « Cléopâtre » (11). Elle les essaye et parait très contente des conseils que je lui donne. Elle me prie de revenir demain. Qu’elle est belle ! Qu’elle a des poses admirables, quoiqu’elle soit enceinte et très avancée (12). » Le lendemain il écrit : « J’assiste encore à l’essai des costumes dans la loge de Rachel. Mme de Girardin et son mari sont là. Rien de plus drôle que cette scène. Mme Solié arrive, ses costumes ne vont pas, elle en propose d’autres, Rachel les trouve trop riches. Moi je m’en vais, j’ai trop envie de rire, d’autant que Chassériau (13), qui est là, fait les observations les plus comiques. »





Amaury-Duval familier du duc de Praslin


On pourrait citer longtemps les notes des carnets intimes sur le même registre. Celles que nous venons de citer nous paraissent représentatives de la vie mondaine de celui qui deviendra châtelain de Linières, trente ans plus tard, au soir de sa vie. Parmi elles, il est intéressant de suivre un scandale mondain qui fit beaucoup de bruit : l’affaire du duc de Praslin. Dans son carnet personnel Amaury-Duval note régulièrement ses rencontres avec ce personnage de la haute société, descendant d’une famille illustre de la noblesse et pair de France, les Choiseul-Praslin.

Charles de Choiseul-Praslin (1805-1847)
Le 24 janvier 1847 il écrit : « Je suis allé ce soir chez M. de Praslin. On parle du bal de l’opéra. La gouvernante témoigne le désir d’y aller. Mlle Louise lui dit naïvement : « mais, mademoiselle, allez-y et vous nous raconterez cela. N’êtes-vous auprès de nous pour tout nous apprendre. M. de Praslin et moi nous éclatons de rire. » La gouvernante s’appelle Mlle de Luzy, et Mlle Louise est une grande amie d’Amaury-Duval et des Guyet-Desfontaines, sœur des frères Bertin, propriétaires et directeurs du journal des Débats.

Le 31 janvier, nouvelle rencontre : « J’ai dîné chez M. de Praslin. Le soir ses filles vont au bal ; Je reste avec lui et Mlle de Luzy. Longue conversation sur l’amour. Mlle de Luzy nous raconte sa triste jeunesse emprisonnée en pension. C’est une très honnête personne, je crois, et très naïve, qu’il ne faudrait pas juger sur l’apparence exaltée de son caractère, mais au fond quels rapports existent entre elle et M. de Praslin ? Voilà ce qui est bien difficile d’apprécier. Lui me parait bien timide, mais pourtant vivre toujours auprès de la même personne, on doit s’enhardir. Qui le sait ! » Tout Amaury-Duval est résumé dans ces quelques lignes : pas naïf, mais observateur et réservé. Son écriture est-elle allée au bout de sa pensée ? Voyons la suite.

Ses notes continuent de faire allusion aux Praslin. Ainsi le 2 février : « Je suis allé voir le nouveau théâtre historique (14) avec les Praslin. » Le 4 février : « Les demoiselles Praslin viennent travailler à l’atelier. » Il était leur professeur de dessin, ce qui explique aussi sa proximité avec la famille.

Le 11 février : « M. de Praslin est venu me chercher pour aller chez Geoffroy qu’il veut consulter pour son costume du bal déguisé. ». Geoffroy était sociétaire de la Comédie française et élève peintre d’Amaury-Duval, futur invité de Linières.

Le 15 février : « Je suis allé ce soir chez les Praslins voir l’effet des costumes de Pierrette que je leur ai dessinés pour le bal du duc de Nemours. Elles sont charmantes ; j’espère que leur costume aura du succès. »

Le lendemain il a la réponse : « Je reçois une lettre de Mlle L. de Praslin qui me dit que leur costume a eu hier les honneurs de la soirée, que le roi lui-même leur a dit qu’elles avaient le plus joli du bal.
Je me suis arrêté ce soir aux Français en allant faire une visite. Qu’est-ce que je vois au foyer ? Un bal improvisé ! Rien de plus joli, de plus gai, les acteurs et les actrices en costume  nous quittaient pour entrer en scène et revenaient vite reprendre leur place à la contredanse. Ces allées et venues étaient bien comiques. Je me demandais comment la représentation pouvait marcher. Je reste là joyeusement jusqu’à minuit. Quelle charmante et gracieuse fille que la sœur de Rachel, Rebecca ! »

Le 25 mars on relève : « Je finis ma soirée chez M. de Praslin. »

Château de Vaux-Le-Vicomte
Le 9 mai la rencontre est plus importante : « Nous sommes allés au château de Praslin (Vaux-Le-Vicomte en Seine-et-Marne). Burthe, Brunel, Nicolle et moi par temps magnifique, nous passons une journée merveilleuse. J’avais témoigné le désir d’emporter un bouquet. Pendant le diner le jardinier nous en apporte à chacun de nous. Il est impossible de mettre plus de grâce dans tout ce qu’il fait, que M. de Praslin. » Rappelons ici que les deux premiers sont des peintres élèves d’Amaury-Duval et le troisième un architecte, en particulier de l’église de Saint-Germain-en-Laye, décorée par Amaury-Duval. Un ancêtre duc de Praslin avait acquis ce célèbre château bâtit par Nicolas Fouquet, dont Louis XIV fut jaloux.

Le scandale de l’assassinat de la duchesse de Praslin


Le 19 juin, les notes d’Amaury-Duval révèlent une brouille entre la gouvernante, Mlle de Luzy, et Mme de Praslin : « J’étais allé donner une leçon ce matin aux demoiselles Praslin. Le duc m’apprend que Mlle de Luzy quitte la maison et que ses filles, désolées, ne pourront travailler. Cela ne pouvait durer, me dit-il, les continuelles querelles de Mme de Praslin en sont la cause. Moi-même, je l’ai engagée à nous quitter. Est-ce la seule raison ? Dans la journée, il est venu prier ma sœur de lui chercher une place. Mlle de Luzy ne peut pas, en sortant de chez moi, aller habiter seule un logement ou un hôtel. » Mme Guyet-Desfontaines, la sœur d’Amaury-Duval, était une proche elle aussi du duc de Praslin. On sait pourquoi la gouvernante dû quitter son emploi à l’hôtel de Praslin : l’épouse du duc était jalouse de la place qu’elle prenait auprès de ses enfants. Certains ajouteront que cette jalousie s’alimentait aussi des relations intimes supposées entre le duc et la gouvernante, ce qui n’aurait pas surpris Amaury-Duval, si l’on en croit ses interrogations personnelles indiquées plus haut.

Quatre jours plus tard, le 23 juin, Amaury-Duval rend visite à la gouvernante des enfants du duc de Praslin, qui s’était retirée dans un pensionnat de la rue de Harlay. Il y rencontre un ami, aussi proche de lui que de sa sœur et de son beau-frère, compositeur de musique et futur habitué de Linières : Reber : « Je suis allé ce soir chez Mlle de Luzy qui est désolée. J’y trouve Reber. Cet évènement nous parait inouï, incompréhensible, pourquoi s’en va-t-elle, si près du but ?  Le mariage de ces demoiselles ne peut tarder, comment ne pas attendre jusque-là. »

Un des nombreux livres sur l’affaire
Et le 18 août Amaury-Duval écrit : « Mme de Praslin a été assassinée la nuit dernière ! Je suis encore sous le coup de cet épouvantable évènement. On ignore encore le but de ce crime. Tout Paris en est ému. Les journaux du soir se contredisent. Je ne vois rien de positif. Quel affreux malheur pour le mari et les enfants !! »

Le 19 août : « En allant diner à la maison verte, je rencontre le père Lebel qui me dit tout naturellement que M. de Praslin est accusé d’avoir assassiné sa femme. Je peux à peine y penser. Mon dieu, qui croire ? Lui si bon, si doux. Mais ses enfants ? C’est horrible ! Pauvres jeunes filles si bonnes, si aimables ! J’ai besoin de me figurer que ce sont encore des bruits sans consistance. C’est trop horrible. » La maison verte est la grande villa louée par les Guyet-Desfontaines à Marly, qu’ils achèteront plus tard, leur servant de résidence secondaire à la  campagne.

Le 20 août : « Toutes les preuves sont accablantes contre M. de Praslin. Il est, lui, dans un état de prostration complet. Mlle de Luzy est arrêtée. M. de Praslin aurait avoué sa liaison avec elle. Quelle horreur que tout cela. Mais les enfants ! »
Que s’est-il donc passé ?

Le duc de Choiseul-Praslin avait été député conservateur de Seine-et-Marne de 1839 à 1842. Il fut admis à la Chambre des Pairs en 1845. Il avait épousé en 1824 la fille du général Sébastiani, gloire militaire de l'Empire qui devait devenir un homme politique de premier plan sous la monarchie de Juillet. Leur union était très vite devenue orageuse, même si dix enfants en furent nés. Le duc, excédé du comportement de sa femme, l'assassinat à coups de couteau le 17 août 1847. L’assassin absorba ensuite une forte quantité d’arsenic qui devait le conduire lui-même à la mort, dans sa prison, sept jours plus tard, le 24 août 1847. Faute de coupable vivant il n’y eut pas de procès au tribunal. Mais il y en eu un dans les journaux et les milieux politiques d’opposition au régime.

Sur les motifs exacts du geste du duc, la version la plus répandue fut qu’il voulait empêcher sa femme d’entamer un procès en séparation de corps, dont elle le menaçait, à cause de son infidélité avec la gouvernante.

Victor Hugo
L'opposition s'empara de l'affaire, « scandale mondain » selon Victor Hugo, dénonçant tout d'abord la corruption des mœurs dans la haute société proche du roi Louis-Philippe. D'autre part, le gouvernement et la justice furent accusés d'avoir prétendu que le duc s'était suicidé, afin de pouvoir le faire libérer secrètement et lui permettre de se réfugier à l'étranger, échappant ainsi au châtiment. C’était faux, mais la calomnie discréditait la monarchie de Juillet, contribuant ainsi à préparer le terrain à la révolution de février 1848.

La gouvernante, Mlle de Luzy, se nommait en réalité Laure Desportes, âgée de vingt-neuf ans au moment des faits. Elle était belle, élégante, cultivée, à l’aise comme institutrice, peintre et musicienne. Soupçonnée de complicité de crime, elle fut emprisonnée et interrogée.

La veille de la mort du duc, Amaury-Duval écrit : « Rien de nouveau sur M. de Praslin. Il est au Luxembourg. Mlle de Luzy persiste à  nier sa complicité et ses relations. » Le palais du Luxembourg était le siège de la chambre des pairs, auquel succéda plus tard le sénat. Le palais avait une prison, où avait été emmené le présumé coupable. Celui-ci devait être jugé par ses pairs suivant la législation de l’époque.

Les suites du drame


Le lendemain, 24 août, on lit dans le carnet : « Fête de Mlle Bertin. Grand diner aux Roches. Saint-Marc Girardin (professeur, député et critique littéraire au Journal des Débats), Delsarte (ténor et professeur de chant) etc. Reber (compositeur de musique) me raconte que le soir de l’assassinat il était chez Mlle de Luzy, au moment où le duc est venu avec ses filles. Elles se sont jetées en sanglotant dans les bras de Mlle de Luzy. Le duc était tranquille comme à son ordinaire. Reber a entendu parler d’un certificat que la maitresse de pension voulait de Mme de Praslin pour garder Mlle de Luzy. Est-ce là l’origine de la querelle ?
Bertin de Vaux en apprenant ma liaison avec les Praslin se promet de me faire citer à la chambre des Pairs. Il prolonge cette charge à moitié sérieuse qui me met hors de moi. »

Après le départ de la gouvernante, le duc de Praslin resta quelques semaines dans son château de Seine et Marne avec sa famille. Et on raconta en effet dans certains journaux qu’avant de faire un séjour en famille aux bains de mer, il passa par Paris et emmena ses filles saluer Mlle de Luzy dans la pension où elle résidait, avant de repartir. La maitresse de la pension lui indiqua que Mlle de Luzy pouvait obtenir un emploi intéressant, si elle obtenait un certificat de la duchesse de Praslin. On affirma ensuite qu’à son retour chez lui, le duc essuya un refus de sa femme pour établir ce certificat, qu’une dispute s’en suivit, allant jusqu’au crime. Reber confirme cette version, et Amaury-Duval reste prudent sur des faits qui dépassent son entendement.

On se souvient que Mlle Bertin était la sœur des directeurs du Journal des Débats. Elle habitait au château des Roches à Bièvres, près de Paris, dans l’Essonne maintenant. Auguste Bertin, dit Bertin de Vaux (1799-1879), était le cousin de Louise Bertin. Il était membre de la chambre des pairs, comme le duc de Praslin, et cette chambre était seule habilitée à juger de l’accusation de crime d’un de ses membres, en vertu du principe de la séparation des pouvoirs judiciaires et législatifs.

Le 25 août Amaury-Duval écrit, avec simplicité : « Le journal nous apprend la mort de M. de Praslin. Cela me fait une profonde émotion. Et pourtant c’est ce qui pouvait arriver de moins malheureux à la famille. »

Etienne Arago
L’affaire le poursuit personnellement, il écrit le 1e septembre : « Auber (compositeur d’opéras), Arago (Etienne, dramaturge et homme politique républicain) et Genie (secrétaire particulier de Guizot, souvent ministre et alors chef du gouvernement) viennent dîner. La conversation ne roule que sur les Praslin. L’intimité que j’avais avec cette famille m’attire une foule de questions. Je vois que les lettres de Mme de Praslin publiées dans les journaux font assez mauvais effet. Il y en a qui vont jusqu’à dire qu’ils comprennent que l’ennui a pu pousser le duc à cette extrémité. C’est un peu violent. »

Et ça continue le 4 septembre : « Un boiteux vient à mon atelier me demander de faire un portrait de Mlle de Luzy. Je le mets à la porte en lui disant que je ne sais pas qu’est-ce qui pourrait spéculer sur de telles douleurs et de si grandes infortunes. »

Le 23 novembre, le  carnet de notes révèle les secrets de l’ami Reber : « Diner chez Armand (Bertin, directeur du Journal des Débats) avec Reber (compositeur de musique), qui me raconte que, non seulement il a été appelé chez le juge d’instruction, mais qu’il a vu Mlle de Luzy en prison. Il me dit que c’est horrible et qu’elle lui a fait vraiment pitié. Elle n’a pas eu de peine à se défendre. Elle prouve que Mme de Praslin a eu mille torts qui pouvaient excuser son antipathie. Enfin il la croit complètement innocente et même lui a prouvé qu’elle ne pouvait pas avoir été la maîtresse du duc. Les jeunes filles lui conservent toute leur amitié. Elle a été forcé d’avouer que c’était Reber qui était chez elle le soir du crime (elle ne lui aurait pas donné ces ennuis sans cela), mais on prétendait qu’elle avait causé seule avec le duc pendant que les demoiselles étaient avec la maitresse de pension, il a bien fallut dire qui c’était. Elle lui a rappelé le mot de Mlle Louise quand M. de Praslin disait qu’il ne pourrait peut-être pas obtenir la lettre que Mme Lemoine demandait : ah, j’espère que tu lui feras une fameuse scène. Quelle scène grand Dieu ? Et on peut supposer la préméditation. Il y a 6 semaines de la visite de Reber. On a rien…. »

Les journaux étaient pleins des versions diverses sur cette affaire, publiant des lettres de la duchesse assassinée, de ses filles et de la gouvernante, et alimentant ainsi la chronique du scandale. Dans une lettre à son frère, qui se trouvait en Auvergne, Emma Guyet-Desfontaines y fait allusion. Amaury-Duval était en effet chez un ami de collège à Mozac (Puy-de-Dôme), M. Marie, fonctionnaire qui devint préfet plus tard. Il y a peint des fresques avec Burthe, un de ses élèves (15). Elle lui écrit le 19 septembre 1847 (16) : « Du reste je n’ai rien à te dire de neuf. Armand (Bertin) nous disait que Mlle D. pouvait être jugée, que dans ses lettres on avait trouvé : quand je serai duchesse … et qu’on était très monté contre elle. Dans les lettres des filles à Mlle D., on y voit qu’elles appelaient leur mère : la méchante. Oh ! Honte sur une gouvernante qui détruit à ce point le plus pur et le plus tendre sentiment de la nature ! …Honte sur elle. Mais laissons ce sujet malheureux, il ne me reste plus de papier que pour te dire de sortir des délices de Capoue. D’ailleurs M. Marie doit prendre ses vacances à Paris. Je les envierai tout de même de te si bien retenir et de te traiter en frère. J’en suis très touchée. Adieu, cher frère, mille tendres amitiés. »

Enfin, pour terminer cet aperçu sur la vie mondaine d’Amaury-Duval, une allusion à sa vie de célibataire nous parait bien venue. Mais nous nous garderons de la faire, préférant l’emprunter à sa sœur, qui lui écrit le 18 octobre 1847, à la veille de son retour à Paris (17) : « Mme Franco, que j’ai ici, a tiré les cartes pour savoir ce que tu ferais…et nous y avons vu que tu ferais fort l’empressé auprès d’une veuve et d’une jeune fille …l’avenir nous apprendra le reste. Adieu, voilà le facteur, je te quitte bien triste en t’embrassant de cœur.
Mille tendresses
Emma Guyet »
 
Amaury-Duval : portrait de Mme Franco
Mme Franco habitait Marly-le-Roi, où les Guyet-Desfontaines venaient de louer une immense villa, près de l’église du village. Elle était la sœur des cousins de Grandcourt de Saint-Fulgent. Voir notre article publié en juillet 2013 : Les cousins de Grandcourt de Saint-Fulgent.

Indiquons enfin qu’Amaury-Duval a peint un portrait du duc de Praslin, qui n’a pas été retrouvé à ce jour.
















(1) Archives de la société Eduenne d’Autun, Fonds Amaury-Duval : K8 33, carnets personnel de l’année 1847 d’Amaury-Duval
(2) Véronique Noël-Bouton-Rollet, Amaury-Duval (1808-1885) L’homme et l’œuvre, thèse de doctorat (2007), page 441.
(3) Thomas Couture (1815-1879), était un artiste-peintre de style académique. Le tableau obtint un prix cette année-là et est exposée au musée d’Orsay.
(4) Abdelkader Emir (1808-1883), est un homme politique et chef militaire qui résista quinze ans (1832-1847) au corps expéditionnaire français lors de sa conquête de l'Algérie. Il fut également écrivain, poète, philosophe et théologien soufi.
(5) Charles Lucien Jules Laurent Bonaparte (1803-1857), est le fils ainé du 2e mariage de Lucien Bonaparte (second frère de Napoléon Bonaparte). Il a hérité a la mort de son père en 1840 du titre de prince de Canino (noblesse pontificale). Il est surtout connu pour ses travaux de zoologie et fut un des ornithologues les plus réputés de son époque.
(6) Le château d’A. Dumas, près de Saint-Germain à Marly-le-Roi, fut une folie financière et architecturale, inauguré en juillet 1847 et appelé le château de Monte-Cristo ! (le roman avait été achevé en 1844 et sa publication en feuilleton dans Le Journal des Débats avait pris fin au mois de janvier de l’année 1846). Il se visite de nos jours.
(7) Bou Maza est un sultan qui prêcha une révolte en Algérie contre les Français vers 1845. Il s’appelait Si Mohammed ben abd Alla et son surnom, Bou Maza, signifie : l’homme à la chèvre. Il se rendit aux militaires français le 13-4-1847, après quoi on l’expédia à Paris où il fut traité avec distinction : pension, appartement aux Champs Elysées, officier chargé de son éducation et de sa surveillance.
(8) Dona Francisca de Bragança (1824-1898), fille de l'empereur Pierre 1e du Brésil (également roi du Portugal) avait épousé en 1843, François, 7e enfant du roi Louis Philippe. Lors du mariage, le territoire où se trouve la ville brésilienne de Joinville, constitua une partie de la dot de la princesse.
(9) La reine Isabelle II, avait marié sa sœur avec le duc de Montpensier. De plus, elle était soutenu en Espagne, qui sortait de la guerre civile des carlistes (1833-1846), par le courant libéral. Louis Philippe était un de ses alliés, contre les carlistes qu’avaient soutenus les Bourbons de France avant 1830.
(10) Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé Boisson : 7 Z 32-3, archives du château de l’Ulière.
(11) Tragédie de Mme Delphine de Girardin, fille de Sophie Gay, cette dernière marraine d’Emma Guyet-Desfontaines, sœur d’Amaury-Duval, et amie des parents de ces derniers.
(12) Rachel accouchera le 26 janvier prochain de son 2e fils, Gabriel, dont le père est le maréchal Arthur Bertrand.
(13) Théodore Chassériau (1819-1856) est un peintre qui fut élève, dès l’âge de 12 ans, d’Ingres et ensuite de Delacroix. Il était cousin d’Emma, la sœur d’Amaury-Duval, à cause du premier mari de celle-ci, Adolphe Chassériau mort en 1828.
(14) Commanditée par l'écrivain Alexandre Dumas, avec l'aide du duc de Montpensier, afin de promouvoir les adaptations théâtrales de ses romans, la salle est inaugurée le 20 février 1847 sous le nom de Théâtre-Historique avec La Reine Margot, pièce-fleuve en douze actes de Dumas et Auguste Maquet.
(15) Archives de la société Eduenne d’Autun, Fonds Amaury-Duval : K8 33, carnets personnel de l’année 1847, au 24 septembre. On sait aussi qu’Amaury-Duval eut un projet de décor dans la cathédrale du Puy en Velay qui ne s’est pas concrétisé.
(16) Archives de la société Eduenne d’Autun, Fonds Amaury-Duval : K8 33, Lettre d’Emma à Amaury-Duval du 19-9-1847.
(17) Archives de la société Eduenne d’Autun, Fonds Amaury-Duval : K8 33, Lettre d’Emma à Amaury-Duval du 18-10-1847.

Emmanuel François, tous droits réservés
Juillet 2015, complété en décembre 2016

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