samedi 2 octobre 2010

Maires suite : Bordron (1830-1834) et Rochereau (1835-1848)

Colonne de Juillet : place de la Bastille à Paris

Jean Bordron (1830-1834)


C’est Jean Bordron, ancien agent communal en 1797/1799 et fils du premier maire de la commune en 1791, qui sera nommé maire de Saint-André-Goule-d’Oie par le préfet du nouveau régime le 4 octobre 1830. Ce nouveau régime est appelé la Monarchie de Juillet, en référence à la révolution de juillet 1830. Le nouveau maire recommence à rédiger les actes de l’état-civil le 11 septembre 1830.

Un nouveau maire pour un nouveau régime politique


L’ancien maire, Léon de Tinguy, avait démissionné pour protester contre la révolution qui venait de chasser Charles X de son trône, le frère de Louis XVI. Pierre Mandin, l’adjoint, a suivi ensuite, mais en assurant l’intérim pendant l’été 1830.

C’est Pierre Rochereau du village du Coudray, déjà conseiller municipal, qui est nommé dans la fonction d’adjoint. En 1832 il sera remplacé par Louis Charpentier du Clouin.

Il est à remarquer qu’à Chauché aussi un nouveau maire et un nouvel adjoint ont été nommés. Et en 1834, J. M. Cailteau, ancien maire au moment de la Révolution, conservé par le Consulat, revient à la mairie de Chauché. Ces nominations montrent bien que le maire, à cette époque, occupe une fonction politique au sens partisan du terme.

Des élections réservées aux riches et  boycottées par les adversaires du régime


Suite à la Révolution de juillet 1830, est promulguée la loi du 21 mai 1831 qui instaure l’élection des conseillers municipaux par un corps électoral censitaire (il faut être imposable au minimum de 200 F. par an), où le droit de vote est réservé aux hommes d’au moins 25 ans. Les conseillers sont élus pour six ans renouvelables par moitié tous les trois ans.

Le maire et les adjoints sont nommés par le roi dans les communes de plus de 3 000 habitants, par le préfet dans les autres, mais choisis obligatoirement parmi les conseillers. Sans indemnité pour le dédommager du temps consacré à la fonction, le maire doit être riche ou aisé.

Le renouvellement intégral des conseillers municipaux s’étala de 1831 à 1833. À Saint-André il eut lieu le dimanche 25 mars 1832, suivant le procès-verbal disponible aux Archives (1). On peut y lire :
« … à onze du matin s’est réunie l’assemblée des électeurs de la commune de Saint-André-Goule-d’Oie convoquée pour ledit jour en vertu …sur l’invitation faite en temps opportun à chaque électeur par le maire au lieu de la mairie pour procéder à l’élection des conseillers municipaux…par Jean Bordron maire a pris place au bureau pour présider l’assemblée …
Ensuite il a appelé au bureau pour faire les fonctions de scrutateurs : »

Jean Herbreteau âgé de 60 ans et Herbreteau fermier âgé de 63 ans, les deux plus âgés.
René Guiberteau âgé de 31 ans et Henri Joussaume âgé de 25 ans, les deux plus jeunes.

« Le Président et les scrutateurs ont nommé Auguste Charpentier pour occuper la place de secrétaire, qui a de suite ouvert le présent procès-verbal…
Il a été reconnu qu’on avait placé en amont du bureau une table entièrement séparée de ce bureau et sur laquelle les électeurs pouvaient écrire leur nom, que le bureau était disposé de manière à laisser aux électeurs l’espace nécessaire pour circuler à l’entour pendant le dépouillement du scrutin, que la liste des électeurs était affichée dans la salle et de plus disposée sur le bureau, destinée à l’inscription des votants...
»

Il est ensuite rappelé que pour être éligible il faut avoir 25 ans accomplis, que les ¾ des conseillers doivent être domiciliés dans la commune et que les 2/3 doivent faire partie des électeurs censitaires.

« À onze heures M. le président ayant déclaré le premier scrutin ouvert a fait faire un appel des électeurs qui sont venus successivement déposer leurs bulletins pliés dans la boîte destinée à cet usage et placée en avant du bureau en regard du nom des votants. Avant de déposer son vote, chaque électeur a prêté le serment prescrit par la loi et conçu en ces termes : Je jure fidélité au roi des français, obéissance à la charte constitutionnelle et aux lois du royaume… »

On a attendu trois heures de temps depuis l’ouverture à onze heures et ensuite le président a « …fait prévenir les électeurs par le son du tambour que nous allions clore le scrutin ». Il a déclaré ensuite le scrutin clos. Puis on a procédé au dépouillement.

« …Les électeurs qui ont obtenu la majorité absolue (majorité plus une) des suffrages sont : 



Jean Bordron            61 ans, propriétaire au Bourg :               36 voix
Pierre Rochereau      53 ans, propriétaire au Coudray :           36 voix
Louis Charpentier     31 ans, propriétaire au Clouin :             34 voix
Alexandre Sionneau 42 ans, propriétaire au Clouin :              34 voix
Pierre Guiberteau     32 ans, charron        à la Brossière :        32 voix
Jean Chaigneau        70 ans, propriétaire à la Boninière :        32 voix
Jean Fonteneau         45 ans, propriétaire à la Maigrière :       30 voix
Jacques Seiller          38 ans, propriétaire au Plessis-le-Tiers : 30 voix
André Robin             54 ans, propriétaire à la Gandouinière : 29 voix
Jean Herbreteau        61 ans, propriétaire à la Porcelière :       28 voix
Henri Joussaume      25 ans, propriétaire à la Gandouinière :  21 voix
Jacques Gorron         33 ans, propriétaire à la Brossière :        20 voix

Les nommés ci-dessus ont par conséquent été proclamés conseillers municipaux de la commune de Saint-André-Goule-d’Oie, canton de Saint-Fulgent, arrondissement de Bourbon-Vendée, département de la Vendée… »

Caricature de Daumier
La loi du 21 mars 1831 règle l’élection des conseillers municipaux par les habitants les plus imposés de la commune. À cette époque, être électeur, pour la majorité du personnel politique, constitue une fonction et non pas un droit. Elle est attribuée à ceux qui sont le plus à même de juger et d’assurer le bien commun, sur le critère de la richesse, représenté par le paiement des contributions directes, dont le montant était appelé cens. En même temps, cela permet aux conservateurs de l’époque de protéger leur influence politique. Nous avons trouvé une liste des électeurs censitaires de 1834, appelés à voter dans la commune de Saint-André-Goule-d’Oie. La liste de 1832 n’a pas été retrouvée, mais elle ne doit pas différer notablement.

Le montant minimal du cens n’était pas le seul critère pour être électeur. En effet, il fallait un nombre minimum d’électeurs fixé en fonction de la taille de la commune : au moins 2% d’électeurs pour les communes d’au moins 15 000 habitants. Cette proportion augmentait pour les petites communes jusqu’à représenter 10% dans le cas de Saint-André qui avait un peu plus de 1072 habitants en 1831. On sélectionnait alors les électeurs suivant le montant de leurs impôts, avec une priorité aux plus imposés, pour atteindre le nombre nécessaire.

D’abord cette liste en 1834 des électeurs de Saint-André-Goule-d’Oie comprend 99 personnes, complétées par une autre de 19 noms, mais sans l’indication du montant de leurs cens (2). Elle ne comprend pas les contributions payées en dehors de la commune par des habitants de Saint-André. En revanche, elle comprend les contributions payées dans la commune par des non-résidents dans Saint-André.

Les 10 plus imposés représentent 34 % du montant total des cens et parmi eux 7 demeurent en dehors de la commune :
de La Poëze              La Rabatelière 196 F.
Joseph Boisson        Vendrennes      191 F.
Guyet-Desfontaines  Paris                187 F.
Louis Bordron          Les Essarts      181 F.
Pierre Rochereau      Le Coudray     113 F.
M. Herbreteau          Chavagnes         98 F.
P. Maindron              Peux                  81 F.
J. Mandin                  Saint-Fulgent    80 F.
A. Fortin (1)             Paris                   81 F.
Jean Bordron            Bourg                77 F.
(1) : Agnan Fortin s’était établi à Nantes, après avoir séjourné à Saint-Domingue (important relais dans la traite des noirs). Il avait acheté en 1769 la seigneurie de Saint-Fulgent. Ses fils émigrèrent à la Révolution et il eut du mal à ne pas se faire saisir ses biens. Il a fait des dons à l’église de Saint-Fulgent ensuite et ses fils continuèrent dans cette voie en 1834 et 1860, selon l’historien Maurice Maupilier. La personne indiquée ci-dessus est un de ses descendants.

Au total, ce sont 17 personnes de cette liste qui ne résident pas dans la commune. En les excluant, les électeurs résidant dans la commune sont au nombre de 82. Ils se répartissent ainsi, suivant les tranches de montants de contributions directes payés en 1833 :
tranche de 100 F et +: 1 personne
tranche de 50 à 99 F : 14 personnes
tranche de 40 à 49 F : 11 personnes
tranche de 30 à 39 F : 13 personnes
tranche de 20 à 29 F : 12 personnes
tranche de 10 à 19 F : 31 personnes

L’indication des professions manque de précisions malheureusement, en se contentant trop souvent d’indiquer : « propriétaire », dans 77% des cas. Pierre Rochereau, le plus imposé, est marchand de bœufs. Les meuniers se situent dans les tranches les plus élevées, les maçons et autres artisans sont dans la tranche la plus basse, l’aubergiste paye 31 F.

Les contributions dont il s’agit sont au nombre de quatre : la contribution foncière, la contribution personnelle et mobilière, la contribution des portes et fenêtres et la patente. On sait que la première d’entre elles est la plus importante, favorisant ainsi le rôle des propriétaires fonciers en politique.

À Saint-André-Goule-d’Oie, ce sont les moyens et petits propriétaires qui sont les plus nombreux à cette époque, continuant une situation existant déjà au moment de la Révolution. La vente des biens nationaux a eu très peu d’influence dans la commune. Linière a été rachetée par l’épouse de l’ancien propriétaire et la métairie de Fondion, qui dépendait du prieuré, par un propriétaire. Tout au plus, on sait que Jean Bordron a acheté deux biens nationaux sur St André : la métairie du Coin et une borderie au Peux. Depuis longtemps en revanche, l’ardeur au travail, l’âpreté aux gains, un sens prononcé de l’économie, sont des traits de comportement largement répandus dans la population. Pour certains, le sens de l’initiative dans le choix des cultures et dans la pratique des métiers de l’artisanat, ainsi que la volonté de préserver les propriétés au moment des mariages, ont permis l’émergence d’une classe de petits propriétaires fonciers. Plus tard, en 1912, on verra beaucoup de liasses de billets de banques quitter leur cachette dans les habitations pour rejoindre provisoirement le coffre du notaire, à l’occasion de la vente au détail du domaine de Linière. Le nombre des propriétaires a ainsi augmenté et les surfaces des propriétés aussi.

En rapprochant cette liste de 82 noms du nombre maximum de 36 voix qui se sont portées sur les élus municipaux en 1832, on obtient une participation de 44 % des inscrits. On ne connaît pas le chiffre exact compte tenu du caractère sommaire du procès-verbal des élections à cet égard. Plutôt que d’évoquer le son du tambour, on aurait aimé qu’il permette de calculer les absentions et les bulletins nuls. Mais avec ce chiffre on doit se trouver proche de la réalité. N’oublions pas que les royalistes légitimistes devaient être probablement aussi nombreux que les votants, mais qu’il leur était impossible d’aller jurer fidélité au nouveau roi « usurpateur », avant de déposer un bulletin dans l’urne. Quant aux républicains, nous savons par ailleurs qu’ils ne devaient pas être nombreux à cette époque dans la commune.

Ce procès-verbal mérite une autre remarque : on continue de voter en « assemblée votante », suivant une tradition remontant à l’Ancien Régime, pour désigner des élus ou des délégués. L’expression la distingue des « assemblées délibérantes », qui débattent et décident. D’où les précautions décrites pour attester de la loyauté de l’organisation du scrutin. C’est plus tard que sera abandonnée cette idée d’ « assemblée votante » et que l’isoloir fera son apparition avec des heures d’ouverture plus larges du scrutin et des bulletins de vote totalement anonymes.

La nomination de Jean Bordron, par son engagement comme « agent communal » à la fin du Directoire, représente bien le retour des « libéraux » au pouvoir, favorables aux idées de la Révolution et la mise à l’écart des royalistes légitimistes, tenants de l’Ancien Régime. On ne connaît pas ses rapports avec le nouveau châtelain de Linière et député de la Vendée : Guyet-Desfontaines qui était orléaniste. Les orléanistes (leur roi Louis Philippe étant de la branche des Orléans, descendant d’un frère de Louis XIV) veulent conserver l’institution monarchique et deviennent les ennemis des républicains. Mais ils veulent une monarchie moderne, tenant compte des évolutions nécessaires de la société et des acquis de la Révolution. En cela ils sont les ennemis des royalistes légitimistes dont ils ont chassé leur monarque, Charles X. Cette synthèse impossible entre des courants politiques opposés sombrera au bout de dix huit ans sous les coups d’une nouvelle Révolution, celle de 1848, qui instaurera la IIe République.

Le contexte politique en ébullition


Relatant le contexte électoral vendéen qui est celui du nouveau député de la circonscription des Herbiers, Guyet-Desfontaines, châtelain de Linière, je donne des extraits du rapport du préfet de la Vendée sur la révolte de 1832 en Vendée, mais en retenant des extraits concernant Chauché et Saint-André-Goule-d’Oie (page 140 de mon livre). Concernant le maire, en voici le texte :
« Le 8 août 1832 deux individus armés entrent chez M. Bordron maire de Saint-André-Goule-d’Oie, lui annoncent que le bourg est cerné par les royalistes, le battent, s’emparent de son fusil et sont obligés de prendre la fuite au moment où ils commençaient à piller, effrayés par la survenance d’un détachement de troupes de ligne. Les chouans tirèrent 3 à 4 coups de fusil sur le détachement qui riposta, mais la nuit était obscure, il fut impossible de les poursuivre. »

Je cite aussi les exactions des jeunes gens dirigés par un Guesdon de l’Herbergement (Sainte-Florence) et par un Jean Herbreteau de la Brossette (Chauché), notamment chez les frères Herbreteau, probablement ceux habitant à la Porcelière, et chez les frères Charpentier du Clouin, dont Louis était adjoint de la commune de Saint-André-Goule-d’Oie (3). Les deux meneurs furent lourdement condamnés par les Assises de la Roche-sur-Yon.

Fontevraud près de Saumur
François Guesdon, 22 ans et domestique, a été condamné à mort le 5 mai 1833, peine commuée aussitôt en travaux forcés à perpétuité sans expatriation. Il était à la prison de Fontevraud (Maine-et-Loire) lors de son amnistie le 27 avril 1840.

Jean Herbreteau, qui conduisait l’attaque contre le maire Jean Bordron, a été condamné le 23 avril 1834 à 6 ans de travaux forcés. Il était à la prison d’Embrun (Hautes-Alpes) lors de son amnistie en 1840. Surveillé à vie, le maire de Chauché où il a résidé le plus fréquemment ensuite, J. M. Cailleteau, écrit une lettre au préfet le 26-5-1840. Il y affirme en particulier : « D’après l’entretien que j’ai eu avec ce condamné amnistié, il paraîtrait que sa conduite sera désormais assez sage, et qu’il saura correspondre à la faveur qui lui a été accordée, mais, si j’étais trompé par ces belles promesses, soyez persuadé M. le Préfet, que je m’empresserais de vous instruire des faits dont il se rendrait coupable ». Ces mots disent assez bien le rôle de fonctionnaire du maire, ici dans le domaine de la police, et aussi le dévouement militant que permettait le choix partisan des maires nommés par le préfet.

L’homme Jean Bordron fils


La vie privée du maire de Saint-André-Goule-d’Oie sort de l’ordinaire pour l’époque. En effet, il a vécu en concubinage, pendant au moins huit ans, avec une femme plus jeune que lui de 17 ans, avant de se marier avec elle. On peut imaginer qu’il ne devait pas être bien vu par le curé de la paroisse et nombre de ses concitoyens. Cela ne l’a pas empêché d’être élu conseiller municipal et d’être nommé maire par le préfet.

Son acte de mariage, le 21 février 1821 avec Jeanne Nicou, légitime les trois enfants qu’ils ont déjà eu ensemble auparavant : Jeanne née à Nantes en 1814, Jean Frédéric né en 1819 et Jean Pascal né en 1820, les deux derniers à Saint-André-Goule-d’Oie. Après leur mariage naîtront encore trois autres enfants à Saint-André. Sa femme, fille de Jacques Nicou et de Marie Anne Bretin du village du Pin, était née en 1788 à Sainte-Florence, alors que lui-même était né en 1771. Il est décédé le 28 mars 1850.

Après le décès de son père en 1813, il signe en précisant « aîné » ou « maire », selon la circonstance, pour se distinguer de ses fils.

Sa signature est aussi accompagnée de deux petits traits parallèles comportant trois points entre les lignes. C’est le signe de son appartenance à la franc-maçonnerie, ce qui montre une certaine indépendance d’esprit dans son milieu d’origine. On remarque le même signe accompagnant la signature du maire de Saint-Fulgent de 1803 à 1806, Jean Baptiste Bontemps, instituteur de la commune. Tous deux devaient appartenir à la même loge, peut-être à Montaigu. Les trois points peuvent être chez d’autres francs-maçons des petites étoiles et leur disposition différente, en triangle par exemple.

Ils accompagnent sa signature dès ses débuts sur le registre d’état-civil en 1797. Cette appartenance n’a pas néanmoins le même sens antireligieux qu’elle aura plus tard (des prêtres en faisaient alors partie).

Rappelons que la franc-maçonnerie est un mouvement répandu dans beaucoup de pays depuis le XVIIIe siècle. Elle a pour caractéristique de se conformer à des rituels et de s’organiser de manière ésotérique. Elle cherche à influencer les lieux de pouvoir et la vie sociale notamment par la solidarité entre ses membres. Prônant la liberté absolue de l’individu, le mouvement a pour ambition de perfectionner l’homme et la société. Son combat en France pour la laïcité l’a conduit sur des positions violemment antireligieuses et a engendré l’opposition tout aussi virulente des milieux catholiques contre lui. Il fut interdit et persécuté par l’État français de Pétain.

Après les évènements de 1789, où la franc-maçonnerie n’eut pas de rôle important, contrairement à une idée répandue, ses membres furent persécutés sous la Terreur en 1793 et 1794, eux aussi. Le mouvement se reconstitua ensuite sous le Directoire, recevant alors l’adhésion de Jean Bordron. Proche du pouvoir sous Napoléon, la franc-maçonnerie demeurait le conservatoire de la philosophie des Lumières, admettant encore à l’époque de la Monarchie de Juillet l’existence de Dieu.

Le style du maire


Jean Bordron nous apparaît se donnant de l’importance dans la rédaction d’un arrêté de police du 10 août 1833. Déjà en 1830, aussitôt élu, il associe les autres conseillers municipaux dans un règlement faisant défense « aux habitants de ne couper ni enlever aucune bourrée quelle espèce que ce soit, bois et chêne » qui se trouve dans les biens communaux de la commune. Le mot bourré désigne ici les branchages et arbustes coupés pour les faire pourrir et obtenir un liquide servant d’engrais naturel. Mais en 1833 il renouvelle cette interdiction et l’élargit à d’autres domaines dans un nouvel arrêté de police. Ainsi il fait défense de faire des feux à moins de 100 mètres des maisons ou des tas de paille ou des bois, ainsi que de porter des feux autrement que dans des lanternes. Il interdit aussi de laisser « galoper » des chevaux dans les rues, comme aussi de jouer sur la voie publique et de laisser divaguer un chien qui aurait été mordu. C’est le rôle normal d’un maire doté de pouvoir de police. Au passage on note le type de problèmes de sécurité dans la commune à cette époque.

C’est aussi l’occasion de voir le sérieux de Jean Bordron dans son nouveau rôle de maire. Il rédige son arrêté ainsi :
« 1° Vu les dispositions de l’art. 50 de la loi des 14 et 18 décembre 1789 pour faire jouir les habitants des avantages d’une bonne police, notamment de la propriété, de la salubrité, de la sécurité, de la tranquillité dans les biens, lieux et édifices publics ; 2° les dispositions de la loi du 19 et 21 juillet 1791 titre 1e art. 46 portant du code pénal art. 471 ou de toute autre loi en vertu de laquelle ce règlement est fait
Considérant qu’il est dans le cercle de nos attributions de veiller et tenir la main à l’exécution des lois et règlement de police et de connaître auquel cette exécution peut donner lieu,
Considérant qu’il est urgent de remédier à tel abus qui fut introduit dans la commune et prévenir du danger qui peut devenir éminent et très coûteux
Avons arrêté et arrêtons ce qui suit : …
Article 5. L’adjoint, le garde-champêtre et la gendarmerie sont chargés de l’exécution du présent arrêté qui sera publié et affiché dans les lieux accoutumés de la commune.
Fait et arrêté en mairie le 10 août 1833. Le maire Bordron » (4).

Il connait les lois dans les détails de ses articles. En tant qu’agent du pouvoir exécutif il a probablement reçu des instructions dûment documentées qu'il reprend ici. Son écriture est toujours agréable à lire, signe du soin qu’il y met et de ses bonnes dispositions d’ancien bon élève. Il donne l’impression d’imiter le préfet dans le rappel précis des lois qui servent de base à la légalité de sa décision. C’est bien, mais pas strictement indispensable dans le détail à son niveau. Plus que cela, il veut peut-être valoriser les lois de la Révolution à laquelle il croit plus que d’autres dans la commune. Dans le même temps il se met en avant dans leur mise en œuvre. La moitié des hommes ne savaient pas lire et écrire à cette époque et presque toutes les femmes, mais gageons que le style employé, normal à notre époque, a dû faire sourire certains de ses administrés et en agacer d’autres il y a presque deux siècles. Il était de ceux pour qui la pensée et l’action politiques sont très importantes, leur donnant une place première, comme le firent les révolutionnaires au nom d’une conception impérieuse du bien commun toute entière contenue dans la sphère politique. En cela il ne parait pas au diapason de ses compatriotes, qui justement refusèrent d’entrer dans les excès de la politisation de leur communauté.   


Pierre Rochereau (1835-1848)


Pierre Rochereau succède à Jean Bordron le 1e janvier 1835. Il signe son premier acte d’état-civil le 19 janvier 1835 et son dernier acte le 6 août 1848. Il terminera son mandat avec la fin du régime de la Monarchie de Juillet.

Pourquoi cette nomination ? Notre hypothèse est qu’elle est sans doute liée à la politique d’indulgence du nouveau préfet, après les troubles rencontrés en 1831/1832. On sait qu’il a cherché à pacifier un département politiquement divisé et habitué aux révoltes. Pour cela il a rencontré beaucoup de maires en leur rendant visite et il est entré en relations avec les populations pour juger des situations locales. Dans ce contexte, où le propriétaire de Linière et député de la Vendée a peut-être dit son mot, on peut se demander s’il n’a pas été jugé que la présence de Jean Bordron à la mairie entretenait des divisions inutiles.

Son remplaçant, Pierre Rochereau, avait obtenu le même meilleur score que lui aux élections de 1832. Son père s’était installé au Coudray, mais ses ascendants étaient d’une famille possédant des biens, originaires de Vendrennes, puis s’établissant au début du 18e siècle à la Brossière de Saint-André. D’autres branches resteront à la Brossière et l’une d’elle ira faire souche à la Boninière de Saint-André. En faisait partie de celle-ci très probablement un syndic (ancêtre du maire) de Saint-André-Goule-d’Oie en 1773, Louis Rochereau.

L'homme privé


Né le 27 juillet 1778, Pierre Rochereau était le fils de Jean Rochereau (1747-1805) et de Marie Loizeau. Son père (probablement) avait élu membre de la première municipalité de St André en 1790. Il s’est marié le 9 février 1801 avec Jeanne Boisson, fille de Pierre Boisson et de Marie Lucas, de Chavagnes-en-Paillers. Sa femme est née en 1784 et avait 17 ans le jour de son mariage, alors que lui-même en avait 23. À cette époque on se mariait tôt.

Son père était un beau-frère de François Cougnon, marié à Jeanne Loizeau, le capitaine de paroisse pendant la guerre de Vendée et habitant au logis du Coudray, un héritage de sa femme. Il est donc le cousin de François Cougnon fils, maire de 1826 à 1829. Nous savons qu’en 1834 il est le résidant de la commune le plus imposé, avec 113 F de contributions. Les propriétés de la famille et son activité de marchand de bœufs expliquent sans doute cette situation. Jean Bordron, qu’il remplace, le suit à la troisième place du palmarès, avec 77 F de contributions. Il était aussi le beau-frère de Louis Loizeau, frère de sa femme, et ancien fabriqueur de la paroisse avant la Révolution.

Sa sœur, Marie, s’est mariée avec Jacques Groleau en 1810, farinier à la Clavelière de Saint-Fulgent. Il existe aussi un autre Jacques Groleau, meunier à la Boutinière, à la même époque, et de la même famille. Voir notre article publié sur ce site en avril 2015 : La Boutinière à St André Goule d'Oie.

Sur les actes de naissance de ses enfants on voit plusieurs fois notés les enfants de l’ancien maire Pierre Herbreteau (Alexis et Pierre) et Jean Mandin, sacristain, comme amis de la famille.

On relève la naissance de 14 enfants dans son foyer sur l’état-civil de la commune entre 1802 et 1823, dont cinq moururent jeunes. L’un d’entre eux, âgé de 15 mois, mourut noyé accidentellement dans une fosse en 1818.

Le maire à la remorque du préfet en 1835


Faute pour son mandat, lui aussi, de disposer des délibérations municipales, nous ne connaissons peu les actions entreprises à cette époque par la municipalité. Tout au plus pouvons-nous rappeler que la loi du 21 mai 1836 impose désormais la délégation de l’entretien des chemins vicinaux aux budgets communaux. C’est un point important pour les habitants qui, dans ce domaine, vont sortir d’une situation qui n’avait pas dû beaucoup changer depuis le Moyen Âge.

La loi du 6 juillet 1837 donne à la vie locale une possibilité de s’exprimer : la commune reçoit la personnalité juridique (droit d’avoir des biens et un budget propre) et la possibilité de délibérer par elle-même sur certaines affaires. Toutefois le contrôle du préfet est fort : les décisions du conseil municipal doivent être approuvées avant leur mise en œuvre.

On constate la sujétion du maire de Saint-André au préfet, peut-être alliée à un faible sens de l’initiative, dans une affaire d’usurpation des biens et chemins communaux. Dans un procès-verbal du 19 novembre 1835 le maire Pierre Rochereau, avec son adjoint François Fluzeau et le garde-champêtre Samé, constatent qu’un nommé Pacaud (chaunier à la Brossière) coupe du bois de chauffage pour son usage personnel dans un chemin vicinal. Surtout d’autres personnes occupent à leur profit des chemins de servitude et vicinaux qui ne leur appartiennent pas. Ainsi Jacques Caillé, Pierre Durdard et Jean Trotin se sont emparé d’une partie du chemin du Chaume des Ouches pour élargir leur propriété. Et Jacques Caillé en a fait autant sur le chemin de la Chardière, ainsi que du terrain communal portant le même nom avec les héritiers de Jean Paillé. Le même Jacques Caillé s’est aussi emparé d’une partie des communs du village du Pin pour élargir son champ du Petit Grand Champ, son autre champ du Chaume Fermé et son champ des Landes. Il a fait de même sur une partie du quaireux du Poirier au Pin pour élargir son pré des Tardres. L’importance des communs du village du Pin a incité d’autres propriétaires à faire de même :  les héritiers Crepeau et les héritiers de Louis Caillé. Au chemin du Petit Pin, le maire des Essarts, Jacques René Robin, s’est emparé d’une portion du même chemin pour élargir sa propriété. À la Brossière Louise Dechamps, veuve Meraud, s’est emparée d’une portion du chemin des Rivières pour élargir sa propriété. De plus, Rose Brillouet, femme Chatry, a fait enlever la planche du pont des Gâts qui servait à passer la rivière et en a fait boucher l’ancien courant d’eau. Maintenant l’eau déborde sur la voie publique en cas de fortes pluies et porte préjudice à plusieurs particuliers.

Le maire réclame au préfet de donner un ordre pour que tous ceux qui se sont emparés de ce qui ne leur appartient pas, cessent leurs occupations illégales. Dans une lettre du 24 novembre suivant du préfet en réponse, ce dernier enjoint le maire de prendre des arrêtés obligeant les usurpateurs à remettre les chemins dans l’état où ils se trouvaient. En cas de refus d’obtempérer il conseille de les citer devant le conseil de préfecture (tribunal administratif) (5). En définitive le maire avait plus de pouvoirs que Pierre Rochereau voulait bien en prendre.


Le conflit sur les biens communaux du bourg (1836-1842)


Lors de la publication du premier cadastre de la commune de Saint-André-Goule-d’Oie en 1838, sa surface est de 2 037 ha, soit celle d’aujourd’hui à peu près. Il y eut très peu de terrains vagues alors, déclarés comme appartenant à la commune, ou déclarés comme appartenant aux habitants des villages. On les appela des terrains communaux. Un conflit surgit en 1836 entre des propriétaires du bourg et ceux des villages voisins de la Machicolière, Ridolière, Milonnière et du Coudray (6). Les premiers revendiquaient l’usage exclusif de 5 biens communaux situés dans ou proches du bourg, et les seconds affirmaient y avoir des droits partagés. Des habitants du bourg, emmenés par l’ancien maire Jean Bordron, signèrent une pétition à l’adresse du préfet le 20 décembre 1836 pour réclamer l’usage exclusif de ces terrains communaux et obliger le maire à faire respecter ce droit. Dans sa majorité le conseil municipal rejeta cette demande. Plusieurs de ses membres, dont le maire et François Cougnon (ancien maire), possédaient des terres dans le bourg, et s’opposèrent à Jean Bordron.

En 1841 les positions des deux camps n’ont pas bougé, mais la commune tente de changer la donne et décide de vendre les communaux. Le maire Rochereau en informe le préfet par lettre du 23 mai 1841 (7). Les conseillers veulent utiliser le produit des ventes pour bâtir une maison d’école, agrandir l’église paroissiale, tout en évitant pour cela une imposition extraordinaire. Le juge de paix de Saint-Fulgent, Alexandre Gourraud, était chargé des intérêts de son cousin, Guyet-Desfontaines, lequel possédait le domaine de Linières et la métairie du bourg de Saint-André. Il habitait Chavagnes-en-Paillers où il avait constitué avec son frère Constant Gourraud, notaire et maire de la commune, un parti libéral en 1830 (8). Il s’opposa à la vente des terrains du bourg en litige au nom de Guyet-Desfontaines. Le juge de paix avait dû voter pour Guyet-Desfontaines, devenu en 1834 député de la circonscription des Herbiers, un royaliste orléaniste lui-aussi, comme Jean Bordron, qui se revendiquait de « l’opinion libérale et modérée » de la Vendée (9). Sur l’échiquier politique de l’époque, l’étiquette de ce parti le situait à gauche, quoiqu’aux Herbiers le candidat ajoutait l’épithète de modéré pour s’adapter au contexte local. Le parti bonapartiste était au centre gauche et les royalistes légitimistes à droite, tandis que le petit parti des républicains était situé à l’extrême gauche. Cette composition des partis politiques puisait sa source dans les divisions nées de la Révolution française. Ce serait faux d’imputer à la politique la définition des deux camps qui s’opposaient dans l’affaire de l’usage, puis de la vente des biens communaux de Saint-André-Goule-d’Oie. Le droit de propriété, érigé en droit de l’homme en 1789, était sacré pour tout le monde et méritait bien de ne pas transiger sur son principe. Les divisions politiques n’ont pas dû arranger les choses.

Le préfet convint d’attendre pour donner suite à la proposition d’aliénation des terrains par la commune, que la contestation pendante au tribunal de Bourbon-Vendée ait été décidée (10). Voir l’article publié sur cette affaire en février 2021 : Conflit sur des terrains communaux à Saint-André-Goule-d’Oie (1836-1844).


Composition du conseil municipal en 1841


Des douze membres élus en 1832 au temps du maire Jean Bordron, cinq sont toujours membres de la municipalité en 1841, dont le maire Pierre Rochereau, plus André Robin de la Gandouinière, Jean Fonteneau de la Maigrière, Pierre Guiberteau de la Brossière, et Henri Jousseaume de la Gandouinière. Sept autres membres n’en font plus partie, dont Jean Bordron le premier maire nommé par le régime de la monarchie de Juillet. Louis Charpentier du Clouin a été remplacé par son frère Augustin, qui deviendra le premier maire élu en 1848. Jean Chaigneau a été remplacé par son fils François Chaigneau, lequel sera maire 6 mois en 1869, avant d’être emporté par une maladie. Sont aussi de nouveaux élus : Alexis Herbreteau (serrurier dans le bourg), cousin de Jean Bordron et du même camp que lui, fils de Simon Herbreteau, maire de 1800 à 1825. François Cougnon fils, maire désigné au temps de Charles X, est de nouveau membre élu et appartient au camp légitimiste. François Fluzeau apparaît dans le conseil en 1841, cousin de Jean François Fluzeau, l’ancien capitaine des guerres de Vendée et longtemps adjoint au maire au temps de Napoléon et de Louis XVIII. Enfin on a Joseph Auneau et Mathurin Loizeau comme nouveaux élus (11). On a de manière vérifiée dans ce conseil municipal les deux courants politiques dominants du temps représentés, légitimiste et orléaniste, c’est à dire la droite et la gauche de l’époque. Dans le conflit sur les terrains communaux, ces appartenances politiques n’ont pas joué. Les légitimistes ont, contrairement à 1832, participé aux élections. La gestion des intérêts communaux parait prévaloir en 1841 sur les opinions politiques au sein du conseil municipal.  


Conflit en 1847 avec le curé pour une maison de charité


En 1847 le conseil municipal de Saint-André-Goule-d’Oie s’opposa à l’unanimité au projet du curé Chauvin de céder à la fabrique de la paroisse un bout de terrain pris dans le cimetière, pour construire une maison de charité (12). Cette maison devait surtout héberger une religieuse institutrice pour une école des filles à venir. Une fois par semaine la religieuse aurait assuré la distribution de nourriture pour les pauvres. Le but poursuivi par le curé, conformément à la mission traditionnelle de l’Église d’aide aux pauvres, était de lutter contre la mendicité sévissant alors dans la paroisse.

La majorité de la population ne trouvait pas convenable de construire cette maison dans le cimetière. De plus, le conseil municipal trouvait plus urgent de construire une école des garçons. Le curé ne l’avait pas compris, se consacrant à la difficile recherche de financement. Finalement les dons qu’il obtint lui permirent de construire cette école ailleurs dans le bourg, qui fut inaugurée en 1848. Celle des garçons fut inaugurée en 1852, installée dans une salle du vieux presbytère (13). Voir à ce sujet l’article publié sur ce site en janvier 2021 :  La municipalité s’oppose au curé en 1847 pour un coin de cimetière.

Pierre Rochereau laisse la place, le 6-8-1848, au nouveau maire élu au suffrage universel instauré par la Révolution de 1848 : Augustin Charpentier. Et il est mort le 24 août 1852.

Augustin Charpentier est resté maire de la commune jusqu’à sa mort le 7 juin 1869. Voir notre article publié en juin 2012 : Maires de Saint-André : Augustin Charpentier (1848-1869), et Jean François Chaigneau (1869).


(1) Élections du conseil municipal de Saint-André-Goule-d’Oie du 25-3-1832, Archives de Vendée
(2) Liste censitaire de Saint-André-Goule-d’Oie du 25-3-1832, Archives de Vendée : : 3 M 38.
(3) Rapport du préfet Paulze d'Ivoy au Ministre de l'Intérieur sur la situation en Vendée (juillet 1833) (vues 20 et s. sur le site internet) BIB B 74-6.
(4) Édifices et services publics, les communaux (1830-1844), arrêtés de police, mairie de Saint-André-Goule-d’Oie, Archives de Vendée : 1 Ǿ 633.
(5) Édifices et services publics, les communaux (1830-1844), usurpation de biens communaux en 1835, mairie de Saint-André-Goule-d’Oie, Archives de Vendée : 1 Ǿ 633.
(6) Édifices et services publics, les communaux, pétition et syndics pour les communaux du 20-12-1836, mairie de Saint-André-Goule-d’Oie, Archives de Vendée : 1 Ǿ 633.
(7) Ibidem : lettre du 23-5-1841 du maire au préfet, et réponse du préfet du 27-5-1841.
(8) Amblard de Guerry, Chavagnes, communauté vendéenne, Privat, 1988, page 230.
(9) À MM. Les électeurs de l’arrondissement des Herbiers (Vendée) en mai 1849, par Marcellin Guyet-Desfontaines. Bibliothèque Nationale de France : volumes élections.
(10) Idem (6), lettre du 1e février 1842 du préfet au maire de Saint-André.
(11) Ibidem : délibération du conseil municipal de Saint-André-Goule-d’Oie du 1-11-1841.
(12) Projet d’une maison de charité et concession de terrain à la fabrique, Revenus et Charges, mairie de Saint-André-Goule-d’Oie, Archives de Vendée : 1 Ǿ 633.
(13) Inauguration de l’école des filles le 25-9-1848, procès-verbal de la bénédiction de l’école des garçons le 9-10-1852, Archives de la paroisse de Saint-Jean-les-Paillers, relais de Saint-André-Goule-d’Oie, carton no 29, chemise VIII.


Emmanuel François, tous droits réservés
octobre 2010, complété en avril 2021

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jeudi 2 septembre 2010

Deux maires de 1826 à 1830 : François Cougnon et Léon de Tinguy


François Cougnon, maire de 1829 à 1829


Le nouveau maire de Saint-André-Goule-d’Oie nommé au moment du renouvellement quinquennal, le 1e janvier 1826, pour remplacer Simon Pierre Herbreteau, est François Cougnon. Celui-ci prend la suite dans la rédaction des actes sur le registre d’état-civil le 13 février 1826.

Ce choix paraît naturel dans le contexte politique de l’époque. Il est le fils du capitaine de paroisse de Saint-André au moment de la guerre de Vendée. La monarchie restaurée s’attachait à honorer ainsi l’ancien capitaine de paroisse qui avait combattu pour « dieu et le roi » sous les ordres des généraux de Royrand, Sapinaud et Charette. François Cougnon avait déjà reçu des mains du préfet un fusil d’honneur au titre de capitaine au 2e corps d’armée de l’Ouest. Mme Lucienne Mandin, qui a fait des recherches généalogiques à Saint-André, fait une description intéressante de son rôle de capitaine de paroisse : « Il eut parfois une tâche très ingrate qui exigeait de lui beaucoup de diplomatie. Et en particulier, lorsque Charette lui commandait de rassembler ses hommes, dans un lieu donné, il lui fallait se rendre au domicile de chacun d’eux et réussir à les convaincre d’abandonner, de suite, leur foyer et le travail des champs, pour le suivre, car nos braves paysans de l’époque n’étaient pas enrôlés, il s’agissait seulement d’un devoir moral. Il en a été récompensé, et ce n’est que justice. »

Le nouveau maire est son fils, né en 1792, prénommé François comme lui.

Il est intéressant de noter qu’à Chauché, l’adjoint nommé en 1826 est Pierre Maindron, né le 24 septembre 1766 et « ancien officier de l’armée royale vendéenne », selon les termes de l’arrêté de nomination. On sait qu’il s’était distingué aux cotés de Charette lui aussi et qu’il vint habiter Linières à la fin de sa vie. Compte tenu du contexte, sa nomination est clairement, comme celle de François Cougnon, un signe de reconnaissance au sein du parti royaliste.

Dans l’état des nominations conservé aux archives de la Vendée il est indiqué que François Cougnon fils est marié, propriétaire et expert. Ce dernier mot désigne une activité d’agent immobilier dans le foncier. On a un exemple concret de ce que pouvait être ce rôle dans les gaulaiements qu’il a réalisés en 1834 à la Javelière. Il s’agissait de valider les surfaces des parcelles foncières possédées dans tout le tènement, et ensuite calculer la part de chaque propriétaire dans le paiement d’une rente collective due par tous. Certes il n’y avait plus de redevances seigneuriales à cette date, mais restaient quelques rentes purement foncières, nécessitant de refaire les calculs de répartition à cause des nombreux changements de propriétaires. Des arpenteurs et des notaires réalisaient ces actes sous l’Ancien Régime. Dans les exemples rencontrés les propriétaires ont fait appel à François Cougnon pour réaliser l’acte à l’amiable. Il savait compter, c’est à dire ici utiliser la règle de trois et faire de longues additions, ce qui déjà n’était pas rien. Mais il faut y voir aussi le signe d’une confiance placée en lui. 

C’est à lui que s’adressa vers 1830 Marie de Vaugiraud des Sables-d’Olonne relativement aux parcelles foncières qu’elle possédait encore après la vente en 1822 du logis du bourg dont elle avait hérité (1). On le voit aussi sollicité par Léon de Tinguy en 1835, pour estimer les biens meubles de sa communauté d’avec sa femme défunte (2). Le conseil municipal de Saint-André lui demanda en 1841 l’arpentage et l’estimation des terrains communaux de la commune (3). 

Par ailleurs il dispose de 600 F de revenus fiscaux. Il demeurait au Coudray comme son père. Il était âgé de 34 ans au moment de son entrée en fonction. Il s’était marié le 7 juillet 1813 à Saint-André avec Marie Loizeau et le couple n’eut pas d’enfants.

L’adjoint nommé par le préfet au 1e janvier 1826 n’est plus François Fluzeau. Ce dernier est remplacé par Pierre François Mandin, crédité de 200 F de revenus fiscaux pour son activité de propriétaire cultivateur à la Bergeonnière. Lui aussi est un combattant distingué de la guerre de Vendée, officier ayant participé à la Virée de Galerne et ayant réussi à échapper au désastre de Savenay en décembre 1793. Il restera adjoint au maire jusqu’en 1830. Voir notre article publié sur lui en avril 2011 : . Pierre François Mandin, adjoint au maire de 1826 à 1830;

François Cougnon ne restera maire que trois ans. Il démissionnera en mai 1829, et il sera remplacé par Léon de Tinguy, avec qui il parait très lié. Il est mort en 1858.

Léon Auguste de Tinguy du Pouët en 1829/1830


Les de Tinguy sont une famille noble du Bas-Poitou remontant à un seigneur de la Garde à la Rocheservière en 1350. Elle comprend plusieurs branches, dont celle de la Giroulière s’est installée au Coudray et à la Chevaleraie à Saint-André-Goule-d’Oie, et à la Clavelière de Saint-Fulgent. Au XVIIIe siècle, y vécurent dans ces lieux Jean Abraham de Tinguy, seigneur de la Sauvagère et Perrine Bruneau de la Giroulière (Chavagnes). Les registres de Saint-André et de Saint-Fulgent gardent la trace de la naissance de leurs enfants, et les actes notariés informent aussi de leurs domiciles successifs.

Le premier de leurs enfants, René Henri de Tinguy, rejoint Charette et participe à la prise de Noirmoutier. Charette le nomme gouverneur de l’île en octobre 1793. Capturé par les républicains ensuite, il eut la langue arrachée et fut fusillé le 10 janvier 1794 par les bleus, deux jours après le généralissime d’Elbée, sur l’île de Noirmoutier.

Le mariage cocasse de leur fille Henriette à Saint-André en 1768 avec Antoine Durcot de Puytesson est raconté dans mon livre (page 85).

Leur fille Jeanne Henriette a eu pour parrain Charles Guyet (le père de Joseph qui se mariera en 1804 avec l’ex vicomtesse de Lespinay, châtelaine de Linière).

Le nouveau maire de Saint-André en 1829 appartient à une autre branche, les de Tinguy du Pouët, qui s’est installée à la Clavelière de Saint-Fulgent au cours du XVIIIe siècle. Son père est né le 22 mars 1761 à Saint-Mars-la-Réorthe, où il fut seigneur du Pouët, le 22 mars 1761. Son grand-père s’appelait Charles Gabriel de Tinguy, seigneur du Pouët, et sa grand-mère paternelle Marie Suzannet.

Blason des Tinguy du Poüet
Il est né à Saligny le 20 juin 1806 de Pierre Alexandre Benjamin de Tinguy et dArmande Louise Henriette Buor. Il s’est marié à Luçon le 20 novembre 1827 avec Élisa Adélaïde Alexandrine de Buor de La Voy, née à Corpe (près de Luçon) le 8 avril 1806.

Son père a été maire de Saint-Fulgent de 1807 à 1828 et sera remplacé dans cette fonction par son fils, Louis Henri Benjamin de Tinguy du Pouët, de 1828 jusqu’à la Révolution de 1830. Ce dernier était né à Boufféré en 1804 et se mariera avec la sœur jumelle de la femme de son frère : Caroline Bénigne de Buor de La Voy.

Son père était un militaire, chef de bataillon et chevalier de Saint Louis. En tant que maire il accueillit Napoléon, de retour d’Espagne le lundi 8 août 1808 vers 19h30. Dans son discours il rappela avec émotion à l’empereur qu’ils avaient été condisciples à l’école militaire. Napoléon lui répondit brièvement que beaucoup de choses malheureuses avaient eu lieu depuis. On raconte aussi qu’après le discours du maire, une fille de Mlle Delille de la Morandière offrit à l’impératrice une corbeille de roses et de lauriers ; quelques jours plus tard, cette corbeille devait lui être rendue toute remplie de cadeaux.

Le registre d’état-civil de Saint-André garde l’acte de décès d’Édouard Dillon le 26 décembre 1825, au bourg de Saint-André-Goule-d’Oie (vue 43 à l’état-civil accessible sur le site internet des Archives de la Vendée). L’information vaut un développement. E. Dillon était né le 2 juin 1764 à Londres. Selon l’inscription du registre de Saint-André, c’était un officier supérieur au service de sa majesté britannique, fils de feu Étienne Dillon et de feu Élisabeth McCarthy (4). Les témoins sur l’acte de décès sont Alexandre de Tinguy (maire de Saint-Fulgent), Guillaume Chauvreau, instituteur, et François Cougnon (fils) propriétaire cultivateur, tous « amis du défunt. » Cet acte de décès révèle la solidarité envers ce militaire, des de Tingy et des royalistes convaincus intimes de la famille, l’instituteur et le jeune propriétaire du Coudray.

Les Dillon sont connus. Famille noble ancienne d’origine écossaise, qui a suivi en exil en France le roi d’Écosse déchu de ses droits, elle a donné des serviteurs au royaume de France. Au long du XVIIIe siècle, un régiment d’écossais, appartenant à la famille Dillon, servira vaillamment les rois de France. Pour la récompenser, un membre de la famille sera même nommé archevêque de Narbonne par Louis XVI. Les liens d’amitié entre Alexandre de Tinguy et Édouard Dillon étaient-ils de bon voisinage ou remontaient-ils à plus loin, on ne sait. Mais ce dernier étant officier britannique, il faut le distinguer des Dillon de nationalité française.

Ce décès n’eut pas lieu au domicile de Léon de Tinguy, et le défunt habitait chez lui au logis du bourg. Sa veuve, Marie Anne Quantin, vendit le logis à Léon de Tinguy en 1829, acheté en 1822 de l’héritière de Jean de Vaugiraud (5). Plus tard, le bâtiment deviendra le presbytère de Saint-André-Goule-d’Oie.

Il comprenait au rez de chaussée une cuisine, une salle à manger, un salon de compagnie, un corridor et une laiterie. À l’étage il y avait 6 chambres, dont 2 avec une cheminée. Les communs comprenaient autour d’une cour à l’arrière du logis (côté sud), où s’entassaient les fagots de bois pour l’hiver, divers bâtiments : un cellier, une sellerie, une écurie, un grenier, une remise,  une boulangerie, une grange et une étable aux vaches. Cette description résulte d’un inventaire après-décès fait par Me Pertuzé, notaire à Saint-Fulgent, les 5 et 6 janvier 1835, suite au décès de Mme de Tinguy, née Elise Buor de la Voy (6). Elle laissait deux enfants survivants, héritiers en sa succession, dont leur tuteur nommé par le conseil de famille était Ernest Grelier du Fougeroux demeurant la Chapelle-Thémer.

L’énumération des objets mobiliers dans cet inventaire nous informe du mode de vie du jeune couple de notables en 1835, membres d’anciennes familles nobles vendéennes. Leur salle à manger était meublée d’une table ronde en 3 compartiments, 2 petites tables et d’un buffet, tous en bois de cerisier. Dans leur vaisselle on relève 10 assiettes en porcelaine et d’autres, avec une cafetière, en terre de pipe, qui était une variété de faïence fine réalisée en Lorraine. Dans la laiterie se trouvaient des charniers (abris pour garder les viandes salées), et des terriers (abris creusés dans le sol). Le salon de compagnie était meublé d’une commode couverte en marbre, une petite table, 15 chaises, 4 fauteuils, deux gondoles et un canapé. Les lits des chambres à l’étage étaient composés de leurs bois en cerisier ou en chêne, avec leurs rideaux en coton, plus une paillasse, un ou deux matelas, une couette, un traversin, un oreiller, une ou deux couvertures. Sur un lit il y avait en plus un édredon. Une petite pièce à l’étage comprenait une baignoire. 

Cabriolet
Au moment de l’inventaire en janvier 1835, le cellier était bien garni avec 1750 litres de vin blanc en barriques, 150 litres en bouteilles de vin blanc, et 250 litres de vin rouge en barriques. Dans le grenier il y avait alors 3 tonnes de froment et de seigle, et 2,1 tonnes d’avoine, preuve d’une forte activité agricole du propriétaire avec ses métairies. On est impressionné par les 700 fagots de bois comptés dans la cour, pour alimenter les 5 cheminées de la maison. Un cabriolet avec son harnais et l’équipage en dépendant, valant 700 francs, occupait principalement la remise. Dans une sellerie à côté étaient rangées 4 selles, 3 brides et 2 colliers. C’est qu’il y avait un cheval et deux juments à équiper dans l’écurie. Un jeune cheval à poils rouges âgé de 3 ans fut estimé valoir 150 F. Une jument de 4 ans fut estimée 300 F, et une autre, grise, âgée de 6 ans, 432 F. Dans l’écurie il y avait une couchette composée de son bois en chêne, une paillasse et un matelas. De même, dans une chambre près de la remise se trouvait un lit en forme de couchette composé de son bois en chêne, une paillasse, une couette en plumes mélangées, un traversin en balle et trois mauvaises couvertures. C’était l’usage que les garçons d’écurie avaient une chambre dans les communs. Et dans cette chambre il y avait à côté du lit un vieux coffre presque usé en bois de cerisier, une scie, une fourche, un dail (faux) et une faucille, les instruments de travail de l’occupant. La grange abritait 3 tonnes de foin et une étable à vaches hébergeait 3 vaches à poils rouges et une génisse.

Comme il se doit la maîtresse de maison accumulait du linge dans ses armoires comme d’autres approvisionnait leurs bas de laine : 40 paires de drap, plus 20 autres paires de draps de domestiques (le notaire comme tout le monde faisait la différence), 25 douzaines de serviettes, 22 essuie-mains, 23 nappes, etc. La garde-robe de Mme de Tinguy n’est pas détaillée malheureusement et nous aurons du mal à connaître la mode de l’époque. Tout juste le notaire note à part les bijoux : 3 bagues et une noix montée en diamant, valant le tout 400 F. Cela montre qu’on était chez des notables, mais de fortune mesurée, pour autant que l'évaluation de celle-ci puisse répondre à une cetaine objectivité. L’argenterie fut estimée valoir 672 F. Le total de l’actif des biens meubles se monta à 8 647 F et le passif à 1 300 F. L’inventaire comporte l’énumération des titres de propriété du couple, mais pas ses livres. Dommage, derrière des lectures des personnalités peuvent se dessiner, mais cette exclusion résulte d’un choix du notaire. 

Léon de Tinguy a 23 ans quand il est nommé maire, la même année où il s’installe au logis du bourg. C’est l’année aussi où naît son premier fils, Louis. Son épouse lui donnera trois enfants et décédera le 30 août 1834. Il est crédité d’un revenu de 4 000 F, selon le percepteur, au moment de sa nomination.

Léon de Tinguy se remariera avec Aimée Stéphanie de Béjarry ensuite, appartenant à une famille ancienne de la noblesse vendéenne (originaire de Saint-Martin-Lars). Elle donnera naissance à deux enfants et mourra, suite à un accouchement elle aussi, le 2 juillet 1840.

Léon de Tinguy a démissionné pour protester contre la Révolution de juillet 1830 qui venait de chasser Charles X de son trône, le frère de Louis XVI. De toute façon le nouveau pouvoir n’aurait pas conservé un maire légitimiste partisan du roi renversé. Il ne sera resté maire qu’une année. Pierre Mandin, qui était toujours adjoint, a démissionné ensuite, mais en assurant l’intérim pendant l’été 1830.


(1) Archives de Mme Potier vues en 1974, Archives historiques du diocèse de Luçon, fonds de l’abbé boisson : 7 Z 76-1.
(2) Inventaire des 5 et 6 janvier 1835 à la requête de Léon Auguste de Tinguy, Archives de Vendée, notaires de Saint-Fulgent, Pertuzé : 3 E 30-27.
(3) Arpentage et estimation du 9-6-1841 par F. Cougnon des communs de Saint-André, édifices et services publics, mairie de Saint-André-Goule-d’Oie, Archives de Vendée : 1 Ǿ 633.
(4) Il y avait une famille Mac Carthy dans la région du bocage vendéen. Marie Rosalie Mac Carthy était l’épouse d’Auguste Salomon du Chaffaut (Boufféré) en 1804, et elle avait un frère, Charles Mac Carthy, qui demeurait en 1804 à Saint-Pierre-d’Oloron (Charente-Inférieure) [Notaires de Montaigu, étude E, Thibaud, inventaire après décès du 22 messidor an XII (11-7-1804), vue 379]. Nous n’avons pas établi de lien avec l’épouse d’Edouard Dillon.
(5) Notes no 14 et 15 sur le bourg de Saint-André-Goule-d'Oie, Archives d'Amblard de Guerry: S-A 3.
(3) Idem (2).


Emmanuel François, tous droits réservés
Septembre 2010, complété en mai 2021

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lundi 2 août 2010

La naissance cachée de Guyet-Desfontaines

C’est le 27 avril 1797 que naît Marcellin Benjamin Desfontaines. Sa naissance est déclarée dans le 4e arrondissement de Paris, où se trouve l’adresse de sa mère, Marie Marguerite Félicité Duvigier (page 120 de mon livre, Les châtelains de Linières à Saint-André-Goule-d’Oie), épouse du vicomte Charles de Lespinay et châtelaine de Linière. Le père de l’enfant n’est pas le mari, mais qui est-ce ?

Le père déclaré est Denis François Desfontaines et la mère est toujours mariée, à cette date, au châtelain de Linière parti se battre contre les autorités révolutionnaires dans les rangs des émigrés à l’étranger, comme la plupart des nobles du Bas-Poitou.

Les recherches sur ce père déclaré, menées sur le registre paroissial de Saint-André-Goule-d’Oie, ne donnent pas d’information confirmant son existence. Avant cette année 1797, on trouve des Desfontaines à la Frissonière des Essarts sur le registre de Saint-André, à la Milonnière et à la Maigrière, mais aucun ne porte les prénoms de Denis, François.

Dans mon livre j’écarte l’hypothèse d’un prête-nom et je ne conteste pas la sincérité des informations inscrites sur cet acte de naissance. Et pourtant, le coté insolite de la situation peut mettre en doute l’existence de ce père dénommé Desfontaines. Peu de temps après, en effet, Mme Duvigier (son nom de jeune fille avec la particule accolée au patronyme) va vivre avec Joseph Guyet, puis se marier avec lui après avoir divorcé. Mais il paraissait difficile qu’un juge accepte qu’une mère puisse adopter son fils naturel plus tard, ou alors, il faut accepter l’idée de la complicité d’un fonctionnaire dans une magouille sur l’état-civil à cette époque. C’est cette dernière idée que je n’ai pas osé adopter.

Dans sa thèse de doctorat sur Amaury-Duval, Véronique Noël-Bouton-Rollet, évoque la famille du peintre et la place importante qu’y a tenue Guyet-Desfontaines, son beau-frère. Elle aussi a tenté de percer le mystère de la naissance de ce dernier. Son analyse est différente de la mienne. Elle pense que Desfontaines est un prête-nom, le vrai père étant naturellement Joseph Guyet.

Copie du jugement d’adoption 
Source : Archives départementales de la Vendée
Sa réflexion se fonde sur le jugement du juge de paix en 1824, décidant de l’adoption de Marcellin Desfontaines par M. et Mme Guyet. Il est maintenant disponible aux Archives de Vendée (1). Le juge s’appuie sur l’état de notoriété établissant l’impossibilité dans laquelle est l’administration de justifier « du consentement ou de décès des père et mère », selon les actes reçus du juge de paix de Fontenay-le-Comte et du juge de paix du 4e arrondissement de Paris. Qu’on ne retrouve pas trace de Denis François Desfontaines, rien de surprenant. Cultivateur, selon ce que rappelle le jugement, en Vendée, où s’est déroulée une guerre civile meurtrière, quoi d’étonnant ? Mais la mère s’appelait Joséphine Félicité Duverger, elle aussi disparue ! La disparition des parents naturels étant acquise aux yeux du juge, il examine ensuite les autres éléments légaux de l’adoption et prend la décision demandée par les intéressés.

La sagacité du juge a-t-elle été prise en défaut, en distinguant la mère naturelle de la mère adoptive malgré l’apparence ? En effet, l’acte de naissance désignait la mère ainsi : Joséphine Félicité Duverger ; et la mère adoptive est désignée ainsi : Marie Marguerite Félicité Duvigier. Plutôt, il a dû fermer les yeux volontairement. Pourquoi ? S’il y a eu un marché ou une influence, nous n’en avons pas la trace. Tout au plus, il semble que les mœurs administratives n’étaient pas aussi rigoureuses que de nos jours. Pour prendre un exemple constaté par les historiens, rappelons-nous que Talleyrand a su « magouiller » l’état-civil pour donner une situation à une de ses filles naturelles, née en 1803 de ses amours avec une femme mariée (Mme Gand), et alors que lui-même était encore évêque. Il est vrai qu’il était ministre.

Il ne faut pas non plus négliger une autre explication : le juge a pu préférer en l’occurrence l’humain au droit. La fausse déclaration de naissance date de 27 ans en arrière, et accorder l’adoption dans le cas d’une filiation soupçonnée d’avoir été cachée est, à l’évidence, une prise en compte de la réalité humaine et de l’intérêt de l’enfant. Ce dernier sera avocat, puis notaire à Paris, et enfin député de la Vendée et maire de Marly-le-Roi.

Copie de l’acte de naissance

Ajoutons que la copie ci-dessus de l’acte de naissance de Guyet-Desfontaines indique que la mère déclarée à la naissance habitait au no 40 rue du Four (2). Il s’agissait de la rue du Four-Saint-Honoré dans le 4e arrondissement division place Vendôme. Alors que Mme Duvigier (avant Mme de Lespinay) habitait rue Saint-Honoré no 41, suivant son acte de divorce en 1800, c'est à dire la même adresse. Enfin, l’avocat de M. de Lespinay, dans sa plaidoirie en cour d’appel pour annuler le divorce, avoue que des amours de son ex-épouse avec Joseph Guyet est né un enfant. Et l’on sait qu’il n’y eu pas d’autre naissance ensuite, comme l’ont vérifié les juges de l’adoption en 1824.  

En retenant l’idée d’une déclaration de naissance avec un faux nom du père, la vie, pendant la période révolutionnaire, de Félicité de Lespinay née du Vigier, prend un éclairage tout simple.

Laissée seule avec deux bébés à Linières par son mari, parti combattre à l’étranger à la fin 1791, persécutée par les bleus dès 1792, elle suit en 1793 la cohorte des réfugiés civils qui se joignent aux combattants vendéens dans la Virée de Galerne. Elle y retrouve probablement un oncle de son mari, âgé de 65 ans, Louis Gabriel de Lespinay de Beaumont, puisque celui-ci perdra la vie à Dol en novembre 1793.

Elle échappe aux massacres du Mans en décembre 1793 et est condamnée à la noyade à Nantes le mois suivant. Elle réussit à échapper à ses bourreaux, et se réfugie on ne sait où. En mars 1795 elle est à Blois, sans qu’on sache depuis combien de temps et pourquoiProbablement a-t-elle dû s’éloigner « à plus de 20 lieues » du département de la Vendée, suivant l’arrêté de Hentz et Francastel, deux conventionnels en mission en Vendée, s’appliquant aux réfugiés, mêmes « patriotes », pour parfaire la déportation de la population. Le 4 mai elle est à Saint-André-Goule-d’Oie et le lendemain 5 mai à Nantes, où elle y est encore au mois de juillet suivant (3).

Une relation personnelle et intime l’unit ensuite avec Joseph Guyet, un jeune bourgeois fils d’un important fermier et propriétaire foncier et ancien maître de poste du relais de Saint-Fulgent. Début août 1796 elle devient enceinte et rachète elle-même Linières, avec l’aide financière de Joseph Guyet. Sur ce point, voir notre article publié en janvier 2010 : Le divorce de Lespinay/du Vigier en 1800.

À la naissance de Marcellin en avril 1797, Joseph Guyet fait une fausse déclaration sur l’identité du père. Il déforme un peu le patronyme de la mère, ajoutant une erreur dans ses prénoms. Le couple, illégitime car la dame de Linières n'était pas encore divorcée, ne voulait pas révéler son existence par cette naissance. L’époque est connue pour son désordre et une certaine déliquescence des mœurs politiques, favorisant cette fausse déclaration.

Le jeune couple élève donc son enfant à Paris, sachant qu’on ne retrouvera pas les parents déclarés officiellement au moment de la procédure légale d’adoption le moment venu. Si nécessaire on présente l'enfant comme un petit vendéen rescapé de la guerre et adopté par le couple (il s'appelle Desfontaines). Les intimes de la famille savent que ce sont ses vrais parents qui l'élèvent.

En 1800, Charles de Lespinay reparaît officiellement, mais son domaine appartient désormais à sa femme, qui le revend à Joseph Guyet, un mois avant le prononcé du divorce par le maire de Chauché, facile et expéditif, en décembre 1800. Félicité Duvigier et Joseph Guyet se marient civilement en 1804 (4). Charles de Lespinay, toujours civilement émigré (il ne sera rayé de la liste des émigrés qu’en 1802), n’a pas droit au chapitre : le divorce est de droit alors au bénéfice des épouses d’émigrés par simple procédure administrative. Il fera un procès contre ce divorce en 1802, qu’il perdra jusqu’en Cour de cassation en 1804. Il mourra en 1807. Félicité perdra ses deux filles Henriette et Pauline, nées de Lespinay. À partir de 1811, Marcellin sera son unique enfant. L’année d’après, Félicité et Joseph Guyet se marieront à l’église à Paris.

Germaine de Staël
Dans cette histoire, les rumeurs désobligeantes sur le comportement de Joseph Guyet, trouvent difficilement leur place parmi des faits avérés. Quand Mme de Lespinay rachète le domaine de Linière en 1796, sa relation intime avec Joseph Guyet est déjà consommée. Elle a 24 ans et lui 22 ans. N’oublions pas non plus qu’elle avait 19 ans de moins que son premier mari, militaire de carrière, à une époque où les parents mariaient leurs enfants en pensant aux patrimoines. Une nouvelle époque s’ouvrait alors, avec de nouvelles mœurs : l’amour devait gouverner les mariages (Cf. « Delphine » en 1802, roman de Mme de Staël).

Que la naissance adultérine ait été cachée en 1797, on n’est pas étonné au regard des mœurs de l’époque. On peut seulement se demander pourquoi le divorce a été demandé si tard, presque quatre ans après. Il semble que le jeune couple ait tenté de trouver un accord tacite sur ce divorce avec l’ex-mari, moyennant une contrepartie patrimoniale autour du domaine de Linières. Mais le mari a rejeté tout arrangement, préférant attaquer judiciairement le divorce, perdant tout de ce fait : son domaine et la garde de sa fille.

Quant au changement de propriétaire de Linières, c’est une situation bien compliquée où les points de vue opposés sur l’émigration et la vente des biens nationaux, se prolongeant dans la guerre civile, relèvent de choix politiques irréconciliables. Tout au plus, peut-on remarquer que les nouveaux propriétaires sont devenus par la suite d’indéfectibles défenseurs de la Révolution, évidemment. Quant aux anciens propriétaires, leur ressentiment a pu durer longtemps, on ne peut pas s’en étonner. Et le ressentiment n’était pas que patrimonial à Linières.

Dans cette situation, la restauration monarchique n’a rien pu faire d’important pour faire bouger les choses. La conservation des biens acquis nationalement a été promise par Louis XVIII aux anciens révolutionnaires, comme faisant partie du prix à payer pour son retour sur le trône en 1814. La politique d’indemnisation ensuite par l’État des émigrés spoliés, n’a pas suffi à faire oublier les confiscations révolutionnaires. D’ailleurs, à ce titre, il semble qu’en mai 1829, Félicité Guyet a été reçue au château du Pally à Chantonnay, chez le marquis Alexis de Lespinay, pour s’y voir remettre sa part des indemnités versées par l’État en compensation des ventes en bien national des propriétés de son ex-mari, Charles de Lespinay. En effet, la loi du 27-3-1825, appelée par ses adversaires le « milliard des émigrés » parce qu’elle limitait ses indemnisations aux nobles spoliés, avait permis de verser en Vendée 15,2 millions de F. à 321 propriétaires.


(1) Archives de Vendée, Papiers de famille du général baron de Lespinay (1789-1920), familles alliées, succession de Guyet-Desfontaines : 44 J 16, acte d’adoption du 13-7-1824 de Guyet-Desfontaines.
(2) Fiche Coutot de Paris ancien : naissance de Marcellin Benjamin Desfontaines le 7 floréal an V. Et reconstitution d’acte d’état civil du 10-02-1872, acte de naissance de Guyet-Desfontaines du 7 floréal an 5 : Archives privées Fitzhebert (dossier no 2).  
(3) Inventaire des certificats de résidence de Mme Duvigier entre décembre 1792 et juillet 1795 Archives de la Vienne, dossier de Mme Duvigier : 1 Q 174 no 14.
(4) Le 8 septembre 1804 selon les Archives de Vendée, Papiers de famille du général baron de Lespinay (1789-1920), familles alliées, succession de Guyet-Desfontaines : 44 J 16, acte d’adoption du 13-7-1824. Un autre document donne la date de 1802, mais il ressort de ce que nous savons de la procédure judiciaire sur le divorce, que cette dernière date parait douteuse. Et il n’existe pas de fiche Coutot pour cet acte, qui a probablement eut lieu à Paris.

Emmanuel François, tous droits réservés 
Août 2010, complété en octobre 2018

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